II. — THERMIDOR
Thermidor (i) est du bon Sardou de drame. Il y manque le coup d'inspiration àe^ Patrie ! mais aussi sommes-nous bien loin de Théodora et de son bariolage, delà Tosca et de son dramatique de tortionnaire, ou encore de Cléopâtre^ cette pure image du vide, ce synonyme de rien. Le nouveau drame de M. Sardou est de la plus honorable moyenne. Et c'est pourquoi il ne prête guère à la discussion. M. Sardou y a mis toutes les qualités que nous avons maintes fois applaudies, tous les défauts que nous avons maintes fois regrettés. Exalter les uns, se lamenter sur les autres, serait perdre sa peine et son encre. M. Sardou s*est contenté d'être lui-même ; il n'a pas cherché à se renouveler, sachant que l'entreprise est toujours périlleuse, et que lorsqu'il l'a tentée, elle ne lui a pas réussi ; il a appliqué une fois de plus des procédés dont l'efficacité ne peut faire de doute pour lui, après tant d'épreuves heureuses. Nous les avons salués au passage comme on fait pour de vieilles connaissances. Nous n'avons pas un instant attendu ce
(J) Comédie-Française, janvier 1891.
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que nous savions bien que l'auteur ne nous donnerait pas. Il n'y avait point de place pour l'imprévu.
Dans ce drame historique où le souci de l'exactitude matérielle, où le soin du meiu détail est poussé très loin, nous n'avons pas eu pendant une seule minute l'illusion de la réalité, et point oublié, fût-ce pendant une seconde, que nous étions au théâtre. Dans ce drame, qui a pour cadre une époque où, sous la poussée des événements, les passions humaines atteignaient à leur dernière intensité, pas un cri, pas un mot, pas un accent n'a pu sembler l'expression naturelle et vraie de la souffrance. Dans ce drame qui intéresse, qui empoigne et qui angoisse, rien pourtant qui émeuve. L'humanité est en dehors de l'affaire. — Mais en revanche, quel louable souci de divertir le public ! Quelle science de l'effet! Quelles ressources de pittoresque! Quel art d'amener à point, juste au moment où elle est désirée, la grande scène! Quelle habileté à la noter en suivant la respiration du public! — Ce sont exercices de virtuosité, très propres encore à nous plaire : M. Sardou s'y est montré, comme à la belle époque, un extraordinaire exécutant.
Comme la tragédie classique, avec laquelle d'ailleurs il n'a pas d'autre rapport, le drame de M. Sardou tient dans les vingt-quatre, et voire dans les douze heures. Il commence avec les premières lueurs du jour; il est terminé avant que le soir ne soit venu. Cette rapidité même de
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Taction est un trait de vérité historique, puisqu'il s'agit de nous montrer à Tœuvre la justice révolutionnaire, à qui un jour suffisait pour arrêter, juger, condamner, guillotiner.
Une jeune fille, sœur d'un chouan, est dénoncée au tribunal révolutionnaire; en dépit des efforts qu'on fait pour la sauver et aussi parce qu'elle se refuse à user d'un stratagème qu'elle regarde comme déshonorant, elle monte dans la charrette. Tel est, en deux mots, le sujet de Thermidor, — Quelle est maintenant l'idée que M. Sardou a voulu exprimer, et dont il a cherché à faire l'âme môme de sa pièce? La voici. Il s'est demandé, en ces temps de la Révolution témoins d'actes sublimes, quelle avait pu être la forme la plus héroïque du sacrifice. Et il a répondu : il n'y a rien au-dessus du courage d'une jeune fille qui fait le sacrifice de son existence pour rester fidèle au respect de soi.
Premier acte. Une berge de la Seine. Sur la droite un lavoir. Dans le fond, à travers les arches d'un pont, on aperçoit l'enchevêtrement des rues du vieux Paris. Sur cette berge le hasard, grand ami, comme on sait, de M. Sardou, conduit les principaux personnages du drame.
— C'est d'abord le comédien Labussière, celuilà même sur lequel toute l'action va reposer, et qui en est, pour parler en beau style, le pivot, la clé de voûte, la cheville ouvrière. Ce cabot au cœur d'or abomine les crimes de la Révolution, ilais il faut songer à sa tête,
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surtout à une époque où les têtes sont si mal assurées sur les épaules. L'ingénieux Labussière a trouvé un moyen de se mettre lui-même à l'abri, et de rendre service aux camarades. Il s'est affublé d'une peau de tigre. Entendez par là qu'il a accepté un emploi dans les bureaux du Comité de salut public. Ainsi les dossiers lui passent entre les mains ; il s'arrange pour en dérober quelques-uns, pour faire disparaître les papiers les plus compromettants. Il les fait tremper dans l'eau, en forme une sorte de pâte méconnaissable et s'en va, aux heures complices du crépuscule, jeter la chose à la Seine. C'est précisément pourquoi il est venu ce matin. — Ensuite le jeune officier Martial Hugon, aide de camp de Jourdan, et qui a eu mission de rapporter à la Convention les drapeaux de Fleurus. Ce brillant militaire est amoureux. Il nous conte la plus romanesque des aventures.
Il a sauvé une jeune fille qu'il avait trouvée évanouie dans la neige. Il a appris d'elle qu'elle se nommait Fabienne Lecoulteux, qu'elle sortait du couvent, qu'elle était la sœur d'un chouan, comme telle suspectée et poursuivie. Martial l'a installée chez une cousine à lui, où il pensait qu'elle serait en sûreté. L'amour ne pouvait manquer une si belle occasion de se mettre de la partie. On s'est promis de s'épouser. Puis il a fallu s'en aller. Martial a dû rejoindre son corps d'armée. Il a été laissé pour mort sur le champ de bataille. Et maintenant il ne sait ce qu'est devenue Fabienne, sa protectrice lui ayant fait