‹ De Scribe à Ibsen: causeries sur le théâtre contemporainChapitre 22 sur 48 · THERMIDOR · texte numérisé non relu

THERMIDOR

défaut. Il la cherche vainement à travers la grande ville. — Troisième personnage, mais auquel on a ménagé, comme il convenait, une entrée à sensation : Fabienne.

Je vous ai dit que sur la scène est figuré un lavoir. Au lavoir viennent les laveuses. Elles viennent avec un grand bruit de voix, avec un brouhaha de foule ameutée. C'est qu'elles poussent devant elles, poursuivent de leurs quolibets et de leurs injures une jeune fille, Tune d'entre elles, mais dont il leur semble que les traits sonttropfins et les mains trop blanches. « ATeau, la ci-devant! à l'eau ! » La ci-devant, vous l'avez deviné, c'est Fabienne. Martial se précipite pour la protéger contre ces furieuses. Il n'y réussirait pas sans l'intervention du bon Labussière. Celui-ci découvre aux yeux du populaire ébloui une carte où brillent ces mots : « République française. Comité de salut public. » L'effet est magique. La foule respectueuse livre passage à Labussière et aux protégés de Labussière.

A signaler dans cet acte la grande conversation politique entre Martial et Labussière.

Tirade de Martial. Le thème en est celui-ci : Contraste entre les espérances de 89 et les réalités de 98. « Quel enthousiasme aux premiers jours ! Ce fut la lune de miel de la liberté. Nous autres, là-bas, à la frontière, nous nous battons pour ces beaux rêves. Et je m'attendais, eh rentrant à Paris, d'y trouver des législateurs. Hélas ! qu'ai-je vu? Des mœurs de cannibales.

DyL".Mic. — Théâtre contemp. 7

98 VICTORIEN SÀRDOU.

Robespierre, ce vilain homme, avec ses petits yeux gris derrière ses lunettes, avec sa voix qui grince, s'est plaint que nous fassions trop mousser nos victoires. Des fous à la Convention ! Des forcenés aux Jacobins ! Des trembleurs partout! Et c'est ça Paris !... » Tirade de Labussière sur la loi des suspects et le tribunal révolutionnaire. « Suspect! C'est tout le monde qui est suspect. Etes-vous gai? Vous vous réjouissez des périls que court la liberté. Suspect I Etes-vous triste? Vous regrettez les tyrans. Suspect 1 Etes-vous inquiet ? Etes-vous pâle ? Mais même êtes-vous propre? Votre propreté est suspecte... Fouquier-Tinville a dit ce mot : je ne juge pas, je condamne... Une seule peine : la mort. La mort pour tous, sauf pour les assassins... Le peuple, ce peuple héroïque, accepte tout... Les honnêtes gens gémissent. Gémir I C'est jusqu'où va leur audace d'honnêtes gens... Pourtant dans les charretées de la guillotine ont passé, les uns après les autres, royalistes, feuillants, girondins, hébertistes et dantonistes... Le jour de la fête de l'Être suprême, les bœufs ont refusé d'avancer, à cause de cette affreuse odeur de sang... Un homme est à lui seul la Terreur :

c'est Robespierre. Ceux qui ont osé le dire ont payé leur crime de leur tête. Et c'était Camille! Et c'était Danton!... Quelle est notre récompense, pour avoir chassé nos maîtres ?

La tyrannie, et la pire de toutes : celle de la canaille 1 »

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