XII INTRODUCTION
qui ne nous induit pas à réfléchir. Un roman ou une comédie, ce n'est qu'une déposition de témoin sur la vie. Tout écrivain est tenu, d'après, l'épreuve qu'il a faite des choses et d'après les dons qu'il a reçus, d'apporter son tribut à ce trésor d'expérience que les hommes se lèguent et qu'ils confient justement à la littérature.
J'emprunte des exemples à quelques oeuvres récentes. Une jeune fille d'esprit distingué, de sentiments délicats, se résout, parce qu'elle est pauvre, à épouser un homme qui lui apportera le bien-être matériel. Le mariage ayant manqué, elle va épouser l'homme qu'elle aime ; elle découvre qu'il a une maîtresse; elle le congédie, puis elle le rappelle. Par quels sentiments a-t-elle passé? Tel est le sujet des Résigiiés de ;M. Henry Céard. La conclusion est que cette vie n'étant ni tout à fait bonne ni tout à fait mauvaise, la sagesse consiste à se résigner, et à savoir que le bonheur n'est fait que d'à peu près. — Un blasé, pour se rattacher à la vie, imagine de se dévouer au bonheur d'autrui.
Quels sentiments l'y amènent? Il ne réussit d'ailleurs, avec ses velléités généreuses, qu'à faire souffrir. Car c'est une science que de faire le bien et il n'y suffit pas du caprice d'un scep-
LE THEATRE d'iDÉES. XIII
tique. Telle est la conception d'où est issu le Mariage blanc de M. Jules Lemaître. — Par quels sentiments passe une femme qui, après vingt années, se retrouve en présence des enfants qu'elle a abandonnés ? et que vaut une existence fondée sur l'orgueil? C'est V Invitée de M. de Curel. — Et voici les Gens de bien de M. Denier. On nous montre par quelle série de désenchantements passe un honnête homme qui veut réaliser pratiquement la notion qu'il a du devoir. La conclusion? C'est que l'idée du bien étant absolue, et la vie n'admettant aucun absolu, la vie est donc foncièrement immorale. — Dans chacune de ces pièces l'étude des sentiments mène à une conclusion qui est, non pas la leçon édifiante d'un professeur de morale, mais l'idée d'un homme qui a vécu et qui nous renseigne sur le train de la vie.
Par là et par une entière conformité avec ces tendances toutes modernes s'explique la rapide fortune que le théâtre d'Ibsen a faite en France auprès du public lettré. Les personnages d'Ibsen se distinguent de ceux que nous avons coutume de voir à la scène par ceci, qu'ils ne sont pas des types de théâtre, mais qu'on nous montre en eux cette complexité de sentiments et cette mobilité de nature et ce je ne sais quoi d'in-