II. — FANTASIO
Entre les plus charmantes comédies de Musset, celle-ci est exquise (i). Ce qui en fait le prix, c'est d'abord qu'à toutes les pages et entre toutes les lignes nous y retrouvons Musset. Le pauvre poète n'a jamais su que son âme. Il ne nous a conté d'autre histoire que la sienne. Les idées générales, les beaux thèmes de philosophie, les éloquents lieux communs, toutes les guitares il les a toujours ignorées. Ou s'il lui est arrivé parfois de mettre en vers quelqu'une de ces admirables matières, il s'est tiré de l'aventure avec tant de maladresse qu'on ne lui en veut pas. Il a souffert, il a gâché sa vie, il a gaspillé son talent; un beau matin en s'évei liant il s'est aperçu qu'à dépenser follement et sans compter on se ruine et que c'est pour toujours. Le seul bien qui lui fût resté au monde, « c'est d'avoir quelquefois pleuré ». Il a été tour à tour triste et gai, spirituel et tendre, avec la même naïveté. lia dit ses regrets avec la sincérité la plus poignante. C'est pourquoi il se peut qu'on admire les autres, celuilà on l'aime.
(1) I- : - H. prise à l'Odéon. février 1892.
Je ne vois rien dans toute la littérature de ce siècle qui puisse être comparé à la conversation de Fantasio avec -Spark au premier acte. Fantasio, c'est fantaisie. Et il faut bien dire que la fantaisie est rarement parmi les dons que les fées de notre pays de France octroient à leurs filleuls. Rien d'ailleurs n'est plus haïssable que les contrefaçons de la fantaisie. Rien n'est plus ridicule et rien n'est plus sot que les grâces étudiées, la légèreté peinée et la gentillesse laborieuse. Je pense que cela n'a pas besoin d'être démontré et que s'il vous faut des preuves, vous ne serez pas embarrassés pour en trouver. C'est de la fantaisie qu'on peut dire qu'elle ne souffre pas la médiocrité... Elle prend tous les tons, elle se teinte de toutes les nuances, cette rêverie de Fantasio. Elle effleure tous les sujets, et passe de l'un à l'autre sans fatigue et sans effort, mais surtout sans raison. Elle va d'une calembredaine à un aphorisme, d'un souvenir des Mille et une Nuits à une épigramme contre les journalistes, d'un refrain de romance à la description d'un tableau flamand. « Beaucoup parler, dit Fantasio, voilà l'important. » 11 y a de tout dans son joli caquetage, des impertinences et des vérités de bon sens, des concettis que Shakespeare eût trouvés quintessenciés et de belles images d'un solide éclat. « L'éternité est une grande aire, d?où tous les siècles, comme de jeunes aiglons, se sont envolés tour à tour pour traverser le ciel et disparaître; le notre est arrivé à son tour