FANTASIO
au bord du nid ; mais on lui a coupé les ailes, eî i! attend la mort en regardant l'espace dans lequel il ne peut s'élancer... » Et parce qu'il n'est que les fous pour dire des choses sensées, il arrive que cet éeervelé, en passant et sans s'en soucier, touche au plus profond de la souffrance humaine.
Car sans doute Fantasio est un enfant du siècle. Son désenchantement est pour une part affaire de mode, élégance d'attitude convenue. Il n'en est pas moins vrai qu'il aperçoit très nettement ce qui rend la condition de l'homme si insupportable, et que c'est l'impossibilité où il est de s'échapper à lui-même. « Si je pouvais seulement sortir de ma peau pendant une heure ou deux ! Si je pouvais être ce monsieur qui passe!... Je suis sûr que cet homme-Là a dans la tête un millier d'idées qui me sont absolument étrangères ; son essence lui est particulière. Hélas! tout ce que les hommes se disent entre eux se ressemble; les idées qu'ils échangeai sont presque toujours les mêmes dans toutes leurs conversations ; mais dans l'intérieur de lotîtes ces machines isolées, quels replis, quels compartiments secrets ! C'est tout un monde que chacun porte en lui ! un monde ignoré qui naît et qui meurt en silence! Quelle solitude que tous ces corps humains ! » Xous sommes tout à fait isolés dans la foule de ceux que nous appelons nos semblables. Il n'y a pas de communication de leur âme à la nôtre. Tout ce qui est en eux d'intéressant et qui vaudrait
d'être connu est justement ce qui nous échappe. Nous ne connaissons que nous et nous nous connaissons trop. Nous nous sommes promenés dans toutes les rues et dans tous les trous de notre imagination ; et tous les recoins de notre cervelle délabrée n'ont plus rien à nous apprendre. D'ailleurs, de trop regarder en soi, c'est là ce qui rend triste. « Je ne comprends rien, dit Spark, à ce travail perpétuel sur toimême. »
Quel est donc le secret pour vivre heureux ou tout au moins pour vivre ? Il en est un d'abord, et c'est en vérité le remède le plus efficace qu'on ait trouvé aux tourments de la pensée : il consiste à anéantir en soi la pensée et à s'abêtir. « Il n'y a point de maître d'armes mélancolique. » Seulement on peut trouver que le remède est pire que le mal. Tout le monde ne se résigne pas à se faire maître d'armes. Que reste-t-il alors ? Rien qu'à se déprendre de soi, à oublier sa personnalité, à se soumettre aux choses, à se transformer et à s'absorber en elles. C'est le parti auquel s'est arrêté le bon Spark, et c'est pour cela qu'il mérite d'être appelé un sage. « Quand je fume, ma pensée se fait fumée de tabac; quand je bois elle se fait vin d'Espagne ou bière de Flandre ; quand je baise la main de ma maîtresse, elle entre par le bout de ses doigts effilés pour se répandre dans tout mon être sur des courants électriques ; il me faut le parfum d'une fleur pour me distraire ; et de tout ce que renferme l'universelle