‹ De Scribe à Ibsen;Chapitre 15 sur 67 · FANTASIO · texte numérisé non relu

FANTASIO

nature, le plus chétif objet suffit pour me changer en abeille et me faire voltiger cà et là avec un plaisir toujours nouveau. » Les philosophes qui de tout temps ont insisté sur la nécessité où est l'homme de se « divertir » n'ont ni mieux pensé ni si bien dit que Fantasio et son ami Spark.

Je n'ignore pas que pour rendre du prix à l'existence il est des moyens plus relevés que de se faire maître d'armes ou de devenir fumée de tabac. Se consacrer à une idée, se dévouer à une grande œuvre, cela est souverainement hygiénique pourl'âme. Seulement nous n'allons pas conseiller à Fantasio de chercher la péréquation de l'impôt, ou de fonder une société de secours. On doit tâcher autant qu'on peut de ne pas parler tout à fait en imbécile.

Ce qu'il faut à un homme dans l'état desprit où nous voyons qu'est Fantasio, c'est commettre une grande folie, une de ces excentricités dont on rêve en ses heures de philosophie, et qu'on ne met pas à exécution parce qu'on est lâche. Fantasio n'y manque pas. C'est pourquoi il aura connu, pendant quelques minutes au moins, le bonheur de vivre, cette plénitude de contentement qui vient de ce qu'on se rend témoignage qu'on n'est pas inutile et inactif, mais qu'on accomplit sa destinée et qu'on lait ici-bas L'œuvre juste qu'on y devait l'aire.

Donc, au bout d'un hameçon pendu au bout d'un fil, Fantasio pèche la perruque d'un prince. Cela est en soi une bonne farce. De

voir une perruque qui s'enlève et se balance à travers les airs, quelle que soit d'ailleurs la tète qu'elle décoiffe, cela est toujours plaisant. Mais dans le milieu où opère Fantasio, son action prend un caractère tout nouveau et qui va bien au delà des bornes d'une simple plaisanterie. Car de grands personnages étaient assemblés, et qui jouaient leur rôle et qui tenaient leur emploi avec la gravité convenable. Marinoni, revêtu des insignes de la dignité princière, songeait : En vérité, ce sont de belles choses qu'un titre, un costume et des chamarrures, puisqu'il n'en faut pas davantage pour en imposer aux hommes. Je ne suis qu'un aide de camp. Mais j'endosse un habit qui n'est pas le mien. Aussitôt ma personne inspire de la vénération, les moindres de mes propos tombent au milieu d'un silence attentif. Marinoni, cher courtisan, avais-tu jamais si bien compris le respect qu'on doit aux grandeurs?... Le prince de Mantoue s'abîmait dans la contemplation de son propre génie : En vérité, songeaitil. il y a une Providence. Et j'en suis maintenant tout à fait convaincu. Un homme, fùt-il un homme de génie, et c'est le titre que je me flatte de mériter, ne se serait jamais avisé du dessein qu'une inspiration venue d'en haut a fait naître dans ma cervelle inventive. C'est la Providence qui a voulu que je m'introduisisse auprès de ma fiancée sous un déguisement renouvelé du théâtre de Marivaux et que je lui tinsse des propos empruntés à X Antony de

FASTÀSIO. 2)

Dumas qu'on appellera un jour Dumas père, afin de le distinguer de son fils, s'il en a un. Prince de Mantoue, décerne-toi par avance les hommages que la postérité ne te marchandera pas; car désormais ton nom ne saurait plus périr... Et le roi de Bavière, un peu triste, ainsi qu'il convient à un père qui s'apprête à signer le contrat du malheur de sa fille : Ce prince de Mantoue a l'air d'un homme tout a fait ordinaire. Et pourtant je ne saurais nier que ce ne soit un puissant prince ; ce qui le prouve Lien c'est que je me prépare à acheter son alliance au prix de ce que j'ai de plus cher... Et les courtisans s'inclinaient très bas. L'air était charge de respect. L'atmosphère était saturée d'adoration... Un éclat de rire ! Pour un instant toutes les convenances sont oubliées. Toutes les conventions ont craqué. Il n'y a plus de majesté royale. Il n'y a plus de grandeurs. Il n'y a plus de tète couronnée. Il n'y a plus de prince. Il n'y a plus qu'un monsieur chauve.

Et par les conséquences qu'elle aura, cette espièglerie va devenir un événement considérable. Le prince est furieux. Il va rentrer dans ses Etats pour se mettre a la tète de ses armées. La guerre va recommencer. En un instant tous les résultats sont compromis de négociations laborieuses et d'une diplomatie compliquée. 11 y aura des batailles et du sang, le conflit de deux peuples, la défaite pour l'un, beaucoup de ruines et de désastres pour l'un et l'autre. Mais l'important n'était-ce pas d'épargner un chagrin. Douane. — Théâtre conteuip. 2

un chagrin trop lourd à la petite princesse Elsbeth ? Fantasio avait vu deux larmes tomber silencieusement sur le voile de la triste épousée. Les combinaisons politiques, les affaires qu'on appelle sérieuses, la guerre et la paix, l'alliance des souverains, les intérêts des peuples, qu'estce que tout cela au prix d'une larme sur la joue d'une enfant?

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