‹ De Scribe à Ibsen;Chapitre 24 sur 67 · UN ECRIVAIN JUGE PAR UN POLITICIEN · texte numérisé non relu

UN ECRIVAIN JUGE PAR UN POLITICIEN

a ses élégances. Il y est parle des « accents » de la scène française, et question de « nourrir » une ambition. — 11 y est parlé aussi, comme dans les rapports des commissions et dans les comptes rendus de la Chambre : d'une « force susceptible de rendre des services dans un régime sagement pondéré », et des « fractions de la société » et des « pensées formulées sur les conditions du gouvernement ». Ce sont les Heurs de la rhétorique parlementaire. Et il y est parlé, ainsi que dans les loges de concierges, des « régions élevées de la naissance et du pouvoir ». Puis ce sont des suites de mots qui n'ont de sens dans aucune langue. Car, si l'on devine à peu près ce qu'il faut entendre par des « aptitudes catégorisées », on ignore ce que ce peut être que d'être « qualifié dans une branche ». — Ce mélange de banalité, de fausse élégance et de jargon donne l'idée la plus bizarre de ce qui est «loin If « dernier cri » de l'éloquence académique.

Encore pourrait-on, fût-ce en style burlesque, dire des choses sensées. Mais, soit de parti pri-. s<>it par ignorance et par maladresse, AI. de Freycinet a défiguré son modèle. Ce qu'il a vu surtout dans Augier, c'est le politicien. Augier politicien, ministre sans portefeuille et conseiller d'État in partibus, c'est ce que nous oe soupçonnions guère. Mais il parait que nous nous trompions. L'occupation principale d'Emile Augier n'a été nullement, comme

y6 EMILE AUGIER.

les naïfs se l'étaient laissé persuader, d'écrire des pièces de théâtre. C'a été de donner des consultations aux hommes d'État, de veiller au bon fonctionnement des institutions, et, comme dans la chanson de Jacques Ferny, au jeu de la Constitution gouvernementale. Que si l'on veut avoir la clé de son œuvre dramatique, qu'on n'hésite pas : mais qu'on aille tout droit à la brochure sur le système électoral. Emile Augier est accessoirement l'auteur du Gendre de M. Poirier. Mais il est surtout et aux yeux de la postérité il restera d'abord l'auteur de la Question électorale. — Comment croire, en effet, qu'il pût attacher grande importance aux médiocres intrigues qui se nouent et se dénouent entre cour et jardin, quand on fait le compte des projets de réforme qui furent en gestation dans cette puissante cervelle politique ? Désireux d'exercer « une influence considérable sur le sort de ses concitoyens » et d'ailleurs « attiré invinciblement par les problèmes politiques et sociaux », c'est lui, en fait, qui a préparé toutes les réformes apportées depuis quarante ans à notre législation. C'est lui qui a fait voter la loi du divorce. Qui en douterait, après avoir lu Madame Caverlet? C'est lui qui a réorganisé l'armée : « Au moment où la question du service militaire obligatoire se posait dans les Chambres, il fut un des premiers à en saisir toute la portée sociale, et il s'appliqua dans ses ouvrages à le rehausser et à l'ennoblir. » Ce n'est pas pour une autre cause

qu'il a composé Jean de Thommeray. Mais ce qui lui semblait d'un intérêt bien plus relevé encore, vraiment capital et essentiel, c'étaient les intrigues de partis et les marchandages de couloir.

Nul n'a su comme lui l'art de louvoyer entre les groupes, de rallier celui-ci en gardant la confiance de cet autre, et de doser le libéralisme en maintenant les saines traditions de l'autorité. Il excellait à ces chinoiseries du parlementarisme. Elles faisaient l'objet des entretiens qu'il avait avec les principaux personnages de l'État et avec l'empereur lui-même. De cela et non point d'autre chose il était question aux Tuileries entre le poète et le souverain. Car, si l'écrivain de théâtre a eu des collaborateurs, Sandeau, Foussier et Labiche même, on doit reconnaître qu'aussi bien pour son œuvre politique il a eu des collaborateurs, qui étaient M. Rouher, M. Emile Ollivier et Napoléon III. C'est Augier qui a fait l'empire libéral. C'est lui qui a fait le 4 Septembre. C'est lui enfin qui, vingt ans avant l'heure, avait inventé le boulangisme : « Profondément imbu de la nécessité de faire fonctionner le suffrage universel d'une façon sincère et d'assurer la fidèle représentation du pays, il caressait l'idée d'une revision constitutionnelle... » Et nous resterons, si vous le voulez bien, sur cette image audacieuse et gracieuse d'un Augier en train de caresser l'idée d'une revision.

Mais quel malheur que celui qu'on nous

-S EMILE AVGIER.

montre si curieux de la politique « dans ce qu'elle a d'organique et de fondamental » ait été précisément sur ces matières le plus indifférent et le plus sceptique des hommes !

Avec cette conception du caractère de l'homme que fut Augier, il était inévitable que M. de Freycinet se fit de la nature de son œuvre une idée à rebours et à contresens. Ainsi a-t-il fait. D'après lui, l'œuvre d'Augier serait moins une œuvre de théâtre qu'une œuvre de prédication par le théâtre. « Il s'est servi du théâtre comme d'un moyen souverain pour mettre en relief certaines idées maîtresses et les répandre sous la forme où elles pouvaient être le plus aisément acceptées. Le succès purement littéraire a toujours été sa moindre préoccupation; il le rencontrait sans le chercher : ce qu'il poursuivait ardemment, c'était le succès moral, c'est-à-dire le triomphe de la vérité et l'amélioration du milieu social. » Et peut-être est-ce là ce qu'on pourrait dire — en le disant mieux — du théâtre de M. Dumas. Mais ce n'est pas Augier qui poursuivait par delà le succès de la rampe cet autre succès qui consiste dans « l'amélioration du milieu social ». Ce n'est pas lui qui préférait ses idées à ses œuvres. D'idées même à proprement parler, d'idées abstraites et de théories, on peut dire qu'Augier en a eu fort peu. Ce que pourrait être une société idéale, réformée et rebâtie sur un plan nouveau, il ne le savait pas et ne se souciait pas de le rechercher. En revanche, il

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