UN ECRIVAIN JUGE PAR UN POLITICIEN. JO
connaissait la société telle qu'elle est, il en avait étudié les mœurs, observé les types; il les avait observés directement, sans idée préconçue. 11 s'efforçait de les portraire et de faire des portraits ressemblants. C'est là la marque de son œuvre ; c'est ce qui fait que son observation est si large et qu'il entre dans ses pièces tant d'humanité vivante.
M. de Freycinet, il faut lui rendre cette justice, a passé une revue complète des ouvrages d'Emile Augier, il en a présenté de petites analyses, cité des passages, et rappelé les mots qu'on cite le plus habituellement, comme, par exemple, le « Va te battre » d'Antoinette Poirier. Et il a trouvé le moyen, au bout de cette énumération consciencieuse, de ne donner nulle idée du mérite propre et du caractère particulier de son auteur. — Aussi bien il se fait de la littérature en général une conception toute simple, appropriée aux besoins de l'enfance et à ceux des classes laborieuses. « Ce théâtre, dit-il, a moins pour but d'offrir une récréation que d'être une école sérieuse où toutes les classes peuvent trouver leur enseignement, o Éducation et récréation, c'est toute la littérature. El c'est tout le théâtre d'Emile Augier. « Il est rare qu'on ne sorte pas d'une représentation d'Augier sans se sentir meilleur. La douce émotion qu'il a su provoquer dissipe les hésitations, détruit les mauvais germes et prépare une guérison prochaine. » Telle est l'idée dernière qu'on nous donne de l'auteur
8o EMILE AUGIER.
des Lionnes pauvres, du Mariage d'Olympe et des Fourchambault, comme d'un membre de la Société des bons livres. Littérature inoffensive et couleurs sans danger. Théâtre innocent, émollient et lénitif... (i).
i Je rappelle que dans sa réponse à M. de Freyeinet. M. 0. Gréard, directeur de l'Académie, a marqué en traits précis et sûrs la véritable physionomie d'Augier (séance du 10 décembre 1801).
Je rappelle brièvement les faits. M. Benoîton a trois filles. L'aînée, Marthe, a épousé Didier. Sur la dénonciation d'une vieille lille médisante et rageuse, Adolphine, Didier soupçonne sa femme, dont l'innocence est d'ailleurs bientôt reconnue La seconde, Camille, promise à M. Prudent Formichel, un chiffre fait homme, se laisse enlever par le cousin Stéphen, qui l'épouse. La troisième. Jeanne, épousera le vicomte Hector Pardailhan de Champrosé. C'est une jeune veuve, Clotilde d'Evry, qui marie Jeanne et Champn C'est elle qui a marié Didier; elle en a marié bien d'autres; elle marie tout le monde; elle marierai! ]«> Grand Turc avec la république de Venise ; mais elle ne mariera jamais Adolphine...
La Famille Benoiton (i) est une des plus jolies comédies de M. Sardou. Elle a plu en sa nouveauté. D'où vient qu'elle semble aujourd'hui languissante et froide?
Une explication se présente tout de suite, et qui, d'abord, semble plausible. Sardou est l'homme de l'actualité. Il attrape au vol l'idée qui est dans l'air, et, sur une donnée qui occupe tous les esprits, bâtit cinq actes de comédie : le succès est immédiat, la vogue considérable. Le temps passe. Les nouveautés, l'une après l'autre, quittent l'affiche. Si on essayait d'une comédie déjà consacrée ! Si on reprenait la Famille Benoiton! Mais entre-temps la société s'est renouvelée, les travers ont changé avec les modes, et il se trouve que l'actualité d'il y a vingt-cinq ans commence à dater...
Cette explication est plus qu'insuffisante : elle est erronée. Ce n'est pas le croquis de mœurs qui a vieilli dans la pièce de M. Sardou. Les ridicules que l'observateur de t 865 notait chez les bourgeois de son temps sont encore ceux de la bourgeoisie d'aujourd'hui. Voit-on que la dose d'esprit positif ait diminué, que les autels de l'idéal aient été relevés, et que les pères se préoccupent de former à leurs enfants une âme romanesque? Voit-on que les fils de famille soient moins précoces, ou qu'il ne se bâcle plus de mariages dits de convenance? Voit-on que les femmes aient cessé de se montrer aux
- i5. — Reprise à L'Odéon, septembre 1880.
courses, sur les plages, clans les villes d'eaux, et d'y faire assaut de toilettes ? Y a-t-il moins de mots anglais dans le français que parlent les personnes du monde élégant? 11 s'est produit dans l'intervalle de ces vingt-cinq années de terribles secousses, et par lesquelles il semblait que la vie sociale dût être entièrement bouleversée. Mais les mœurs ont continué à suivre tout doucement leur pente. C'est encore vers le gain que tendent toutes les énergies, et vers le luxe que vont tous les rêves. On veut faire fortune pour étaler ensuite la fortune qu'on a faite. M. Prud'homme, enrichi, s'avise d'éclabousser ses contemporains. On est pratique et frivole, positif et vaniteux : on greffe sur une âme d'épicier des goûts de cabotin. — La satire de M. Sardou s'applique parfaitement à la société au milieu de laquelle nous vivons. Il n'y a donc pas lieu de dire que si nous avons pris moins de plaisir à l'entendre, c'est que nous ne la comprenons plus, et que si les traits nous en ont paru émoussés, c'est que nous ne connaissons plus les originaux contre qui ils étaient dirigés. La raison qui fait que cette pièce maintenanl semble fanée est toute différente : ce n'est pas une vulgaire raison de date, c'est une raison d'art.
L'arl «!'• M. Sardou, dans la Famille Benoiton, manque totalement de profondeur et de solidité; il s'arrête aux surfaces: ridicules a fleur de peau, drame à fleur d'émotion. A force de verve et de brio, ses procédés font d'abord
illusion ; mais, l'engouement une fois tombé, l'insuffisance de cet art sans conviction éclate : on s'aperçoit que sous ces brillants et séduisants dehors il n'y avait que le vide.
Il y a deux façons de composer une pièce de théâtre. Une vérité morale vous apparaît. C'est en la creusant que vous trouvez le développement théâtral qu'elle comporte, le moyen scénique qui vous permettra de lui faire prendre corps, de la rendre sensible, visible, palpable. Des entrailles mêmes du sujet sort l'action, la seule qui convienne, avec les personnages, tous les personnages nécessaires, et rien que ceuxlà. L'idée s'est créé son milieu; cadre et tableau se tiennent intimement : il n'y a place ni pour des épisodes accessoires, ni pour un dialogueur sans utilité. — Il est clair que la Famille Benoîton n'a pas été composée d'après ce système. On a pu à cette reprise supprimer complètement un rôle, celui de Théodule Benoîton, le sympathique fondateur du Potach'club, le collégien noceur, revenu des femmes avant d'être allé au baccalauréat, décidé à ne rien faire sauf des dettes, et qui connaît assez son époque pour fonder sur un joli scandale toutes ses espérances d'avenir. On aurait pu réduire à deux le nombre des demoiselles Benoîton, et nous n'aurions pas môme songé à remarquer qu'on eût laissé en route une de ces trois Grâces. On a coupé des scènes ; on couperait encore des tirades, la pièce y gagnerait. On imagine enfin vingt drames, également possibles, et qui se seraient
adaptés au sujet, ni mieux, ni plus mal que celui sur lequel s'est arrêté le choix de M. Sardou.
Voici l'autre système. Un auteur prétend seulement à faire défiler sous nos yeux une série d'originaux : il se contentera pour nous les présenter dune action quelconque, et la première venue, qui lui servira de prétexte. 11 ne veut que relier ensemble des épisodes amusants : il lui suffira du lien le plus ténu. Ce système, poussé à ses dernières limites, donne ce qu'on appelle : une revue. La Famille Benoilon, en ce qu'elle a d'essentiel, n'est, en effet, qu'une revue, dont Clotilde et Champrosé sont la commère et le compère. La cousine et le cousin arrivent dès le premier acte, on ne sait d'où et on ne sait pourquoi. C'est pour entamer le boniment de rigueur et la série des annonces traditionnelles. Clotilde commence sans retard.
Elle annonce : voici la Parisienne de 1 865 : « Toujours sortie, elle va, vient, trotte de Trouville à Ems, de Bade a Etretat, aussi prestement que son aïeule de l'armoire au linge à l'armoire aux confitures. Et toujours la toilette qui va son train : toilette de wagon, toilette de bateau, toilette de bain, de cheval, de traîneau, de chasse, de pèche, de soleil, de pluie, de brouillard, d'avalanche... » Voici l'amoureux xixc siècle : « Jeune âme de négociant dirigeant sa petite passion méthodique avec la calme résolution qui doit présider aux jolies opérations de banque. Un peu d'amour, beaucoup de calcul. Tenue du cœur en partie double. » Voici
le ménage nouveau modèle : « La femme est capricieuse, amère, fantasque :des gaietés folles, des amertumes sans nom, un incurable ennui. Aujourd'hui l'adoration de sa fille poussée au délire, et demain : « Dieu ! cet enfant! quels cris! vite la bonne! Le mari, pendant ce temps-là, chiffre, chiffre toujours. » Voici la famille Benoiton : « LTne fille compromise, une insultée, une autre enlevée, l'aîné en prison, le cadet gris, le père aux abois, et la maman sortie. » Voici M. Benoiton, « un millionnaire dont la fortune a commencé dans les sommiers qui portent son nom » ; ses fils : « un collégien, cancre de la plus belle venue et un petit bonhomme haut comme ça, élevé d'après la méthode positive, et qui promet. » — Et elle continue, montrant au doigt, expliquant, portraiturant, et débitant tout haut ses descriptions et ses définitions. Ce rôle est particulièrement insupportable. On se demande où Clotilde a pris, avec cette grande sagesse, ce droit de tout dire. On lui en veut d'autant plus de son agaçante suffisance qu'elle entasse les maladresses sur les aphorismes, et qu'avec tout son caquetage, elle fait infiniment de mal. Ce type de Desgenais en jupon est encore un type d'ineffable gaffeuse. On voudrait lui crier de se taire, d'avoir à ne pas mettre son nez dans les affaires des autres et de ne pas s'occuper de ce qui ne la regarde pas, et de mettre un terme enfin à sa manie dissertante et un point à la ligne au milieu de ses tirades. Mais quoi! l'em-
ploi même veut qu'elle parle ainsi, et c'est son rôle de détailler en vue du public la notice explicative.
De même on s'étonne que Champrosé fasse preuve d'une si prodigieuse naïveté. C'est bouche bée qu'il écoute Clotilde et enregistre ses révélations. Grâce à elle, il découvre la société parisienne, et entre autres choses curieuses, apprend avec stupeur que six mille francs de revenu à Paris ce n'est pas la fortune. Gomment! voilà un homme qui n'est plus au sortir de l'adolescence, puisqu'il songe à faire la retraite et à prendre ses quartiers d'hiver dans le mariage. C'est au surplus un personnage très lancé, et qui a, parait-il, « ébloui Paris par son éclat ». Même à force de l'éblouir, il s'est ruiné complètement : il a croqué l'héritage paternel, croqué le château de ses ancêtres, croqué le pare, croqué les bois. L'expérience qu'il aurait gagnée en y mettant ce prix aurait pu lui sembler bien payée; or, il en sait sur la capitale juste autant qu'un provincial au moment où il débarque du train de plaisir pour visiter l'Exposition. Peu importe, après cela, qu'il voyage depuis dix-huit mois et qu'il arrive de Carthage emprès Pontoise; nous avons peine à croire à cet excès de candeur... Mais, encore et toujours, <■< st Tcinploi qui veut ça. Un compère se doit a Lui-même et doit à son rôle de marcher dans un perpétuel ébahissement.
Il va sans dire que quand on se contente comme M. Sardou de l'aire défiler ses bonshom-
mes dans une espèce de revue et de les arrêter au passage pour nous les présenter, on ne risque pas d'enfoncer très avant dans les caractères. Tout cela est vu par le dehors. Aussi notez combien sont superficiels les travers qu'on dénonce dans la Famille Benoîton ! Ils n'entament pas l'être, ils n'en altèrent pas l'honnêteté foncière. Car Clotilde a beau me dire que cette famille est le confluent de tous les scandales, elle ne me convainc pas : tous ces gens-là, en somme, me font l'effet d'être de braves gens. Madame Benoîton, d'abord. Toujours sortie! et mère de cinq enfants! Entre nous, je n'y crois guère. M. Benoîton, ensuite. Venu à Paris avec quarante sous en poche, il a fait sa fortune dans les sommiers élastiques, ce qui est beaucoup plus recommandable que de faire fortune à la Bourse ; et rien n'indique, en effet, qu'il ait sur la conscience une seule indélicatesse. Il n'a pas dû s'amuser beaucoup dans son commerce, et il ne songe pas à rattraper le temps perdu. 11 aspire à la décoration; mais on n'insinue pas qu'il entretienne une danseuse. Il s'occupe uniquement de bien marier ses filles, ce qui est son droit, sinon son devoir. Il leur donne une dot très ronde, et après sa mort elles trouveront dans sa succession de bons titres de rente, de bons immeubles à Paris et de bonnes terres hors Paris. Ce Benoîton, je sens que je le respecte. On en ferait son beau-père.
Travers superficiels et travers passagers. Les personnages de M. Sardou ne sont même pas
LA FAMILLE HENOITON. 89
ancrés dans leurs défauts. Ils se convertissent...
et facilement. Convertie Marthe! qui. joueuse tout à l'heure, et parieuse, et patineuse, et soupeuse, va maintenant restreindre son train de vie, rogner sur sa dépense, et se vêtir de la laine qu'elle aura filée. Convertie Camille! qui, après avoir été élevée à ne considérer dans un mari que son argent, en vient à éconduire un prétendant qui est riche, pour épouser sans dot un amoureux sans fortune. Convertie Jeanne! qui après avoir parlé argot et piaffé dans des toilettes tapageuses, revient au français de Noël et Chapsal et à la mousseline de sa grand'mère. Les garçons ne seront pas plus difficiles à corriger. Pour Théodule, six mois de régiment en viendront à bout, et pour Fanfan, il suffira d'une
fessée.
Les trois demoiselles Benoiton sont mariées : on prévoit qu'elles seront d'honnêtes petites femmes, qu'elles rendront leurs maris très heureux et qu'elles les rendront plusieurs fois pères. J'en conclus qu'elle ne donne pas de si mauvais résultats, l'éducation système-Benoîton ; mais peut-être n'est-ce pas cette conclusion que M. Sardou prévoyait pour sa pièce.
Ce manque de solidité, — j'allais dire de sérieux — on le constate dans la partie de drame aussi bien que dans la partie de comédie. Car il y a un drame dans la Famille Benoiton, et que] drame! Didier, poussé par Clotilde, s'avise (pie Marthe exagère les dépenses : une querelle s'ensuit à propos d'une histoire de dentelles,
que, le mari ayant refusé de payer, la femme se procure avec un argent de provenance inconnue. Une lettre anonyme fait connaître en outre que Champ rosé ne voit pas Mmc Didier pour la première fois, qu'il a causé avec elle à Dieppe, et qu'un jour la rencontrant aux Tuileries avec sa fillette, Madeleine, il a embrassé la petite dans les bras de sa nourrice. Didier en conclut hardiment que Champrosé est le père. Des lettres de Marthe contiennent sa justification; mais Clotilde, par une de ces inspirations qui n'appartiennent qu'à elle, les a brûlées. Situation insoluble. Famille désunie. Le mari prêt à quitter le domicile conjugal... Par bonheur il arrive un malheur. La fillette, sur qui on a laissé une fenêtre ouverte, est malade. Clotilde tire parti de la circonstance. Elle annonce devant Champrosé que l'enfant est morte. Champrosé tressaille, mais non autrement que ferait le premier passant venu, à la nouvelle d'un accident : en somme il est gêné plus qu'ému et propose, par discrétion de se retirer. « Eh bien ! s'écrie Clotilde, est-ce ça un père? — Non, répond Didier, ce n'est pas ça un père. Dans mes bras, Marthe, dans mes bras; tu es le modèle des épouses. » Et il absout sa femme avec autant de légèreté qu'il en avait mis à la condamner.
Sans doute il vaudrait mieux que ce drame n'eût pas été écrit. Le contraste est trop choquant entre le ton spirituel des deux premiers actes, et la grossièreté des moyens employés maintenant : la maladie de l'enfant, l'instinct
([ni se réveille chez la mère, les variations sur le thème usé de la voix du sang et les tressaillements aux nuances indicatrices, tressaillement simple pour étrangers et tressaillement spécial à l'usage des pères de famille. Mais enfin, puisqu'il s'agit d'un procédé habituel à M. Sardou et auquel celui-ci est resté fidèle dans ses principaux ouvrages, il ne servirait à rien de le contester ici. Acceptons-le. Acceptons que la comédie ait pour suite un drame, et qu'après nous avoir présenté un pimpant décor on nous montre que de terribles épisodes peuvent y trouve!1 place. Je me borne à réclamer que du moins le système soit appliqué franchement, et que le drame auquel on nous convie soit véritablementun drame. Les données ne manquent pas. Chaque jour les comptes rendus des tribunaux et les potins des salons nous apportent en foule le récit des catastrophes propres à la bourgeoisie riche : chutes soudaines, infidélité de la femme, libertinage du mari, inconduite des enfants, que sais-je encore? Il y a là une abondante source de larmes et une ample matière a enseignements. Mais c'est bien d'un drame, en vérité, qu'il s'agit! c'en est à peine une apparence. Marthe n'a jamais songea tromper son mari. Ses rapports avec Champrosé sont l'innocence même. Us se bornent à un service pécuniaire qu'elle a accepté : argent prêté et remboursé depuis. Les lettres, les lettres brûlées, ce n'étaient que billets, quittances et reçus. Le mari s'est emballé à vide, et sa femme
Ta laissé faire quand elle pouvait l'arrêter d'un mot. Il n'y a pas eu de faute commise, pas de sujet débrouille, pas de prétexte à séparation; il n'y a eu que malentendu et quiproquo. Il n'y a pas de drame : il n'y a qu'un vaudeville.
C'est ainsi que nous avons beau retourner cette pièce en tous les sens, nous y notons toujours le même défaut : l'absence de solidité et de sérieux. La composition est lâche, en dépit de l'habileté de l'auteur. Ah! cette grande habileté faite de tant de petites habiletés, combien elle aura desservi M. Sardou ! Pas une figure qui soit fouillée, mais des caricatures au lieu d'êtres vivants, des silhouettes où il faudrait des portraits en pied, des manies sans un défaut capital et sans un vice d'importance. Une comédie qui tourne mal, un drame qui finit bien. Tout ce qu'il faut pour piquer notre curiosité, et rien de ce qu'il faudrait pour la satisfaire.
Thermidor (i est du bon Sardou de drame. Il y manque le coup d'inspiration de Patrie ! mais aussi sommes-nous bien loin de Théodora et de son bariolage, delà Tosca et de son dramatique de tortionnaire, ou encore de Clèopâtre, cette pure image du vide, ce synonyme de rien. Le nouveau drame de M. Sardou est de la plus honorable moyenne. Et c'est pourquoi il ne prête guère à la discussion. M. Sardou y a mis toutes les qualités que nous avons maintes fois applaudies, tous les défauts que nous avons maintes fois regrettés. Exalter les uns, se lamenter sur 1rs autres, serait perdre sa peine et son encre. M. Sardou s'est contenté d'être lui-même ; il n'a pas cherché à se renouveler, sachant que l'entreprise esl toujours périlleuse, et que lorsqu'il l'a tentée, elle ne lui a pas réussi ; il a appliqué une fois de plus des procédés dont l'efficacité De peut faire de doute pour lui, après tant d'épreuves heureuses. Nous les avons salués au passage comme on l'ait pour de vieilles connaissances. Nous n'avons pas un instant attendu ce
imédie I rançaise* janrier 1891 .
que nous savions bien que l'auteur ne nous donnerait pas. Il n'y avait point de place pour l'imprévu.
Dans ce drame historique où le souci de l'exactitude matérielle, où le soin du menu détail est poussé très loin, nous n'avons pas eu pendant une seule minute l'illusion de la réalité, et point oublié, fût-ce pendant une seconde, que nous étions au théâtre. Dans ce drame, qui a pour cadre une époque où, sous la poussée des événements, les passions humaines atteignaient à leur dernière intensité, pas un cri, pas un mot, pas un accent n'a pu sembler l'expression naturelle et vraie de la souffrance. Dans ce drame qui intéresse, qui empoigne et qui angoisse, rien pourtant qui émeuve. L'humanité est en dehors de l'affaire. — Mais en revanche, quel louable soucide divertir le public! Quelle science de l'effet! Quelles ressources de pittoresque! Quel art d'amener à point, juste au moment où elle est désirée, la grande scène! Quelle habileté à la noter en suivant la respiration du public ! — Ce sont exercices de virtuosité, très propres encore à nous plaire : M. Sardou s'y est montré, comme à la belle époque, un extraordinaire exécutant.
Comme la tragédie classique, avec laquelle d'ailleurs il n'a pas d'autre rapport, le drame de M. Sardou tient dans les vingt-quatre, et voire dans les douze heures. 11 commence avec les premières lueurs du jour; il est terminé avant que le soir ne soit venu. Cette rapidité même de
l'action est un trait de vérité historique, puisqu'il s'agit de nous montrer à L'œuvre la justice
révolutionnaire, à qui un jour suffisait pour arrêter, juger, condamner, guillotiner.
Une jeune fille, sœur d'un chouan, est dénoncée au tribunal révolutionnaire; en dépit des efforts qu'on fait pour la sauver et aussi parce qu'elle se refuse à user d'un stratagème qu'elle regarde comme déshonorant, elle monte dans la charrette. Tel est, en deux mots, le sujet de Thermidor. — Quelle est maintenant l'idée que M. Sardou a voulu exprimer, et dont il a cherché à faire l'àme même de sa pièce? La voici. Il s'est demandé, en ces temps de la Révolution témoins d'actes sublimes, quelle avait pu être la forme la plus héroïque du sacrifice. Et il a repondu : il n'y a rien au-dessus du courage d'une jeune fille qui fait le sacrifice de son existence pour rester fidèle au respect de soi.
Premier acte. Une berge de la Seine. Sur la droite un lavoir. Dans le fond, à travers les arches d'un pont, on aperçoit l'enchevêtrement des rues du vieux Paris. Sur cette berge le hasard, grand ami, comme on sait, de M. Sardou, conduit les principaux personnages du drame. — C'est d'abord le comédien Labussière, celuilà môme sur Lequel toute l'action va reposer, et qui en est, pour parler en beau style, le pivot, la clé de voûte, la cheville ouvrière. Ce cabot au cœur d'or abomine les crimes de la Révolution. Mais il faut songer à sa tête,
surtout à une époque où les têtes sont si mal assurées sur les épaules. L'ingénieux Labussière a trouvé un moyen de se mettre lui-même à l'abri, et de rendre service aux camarades. Il s'est affublé d'une peau de tigre. Entendez par là qu'il a accepté un emploi dans les bureaux du Comité de salut public. Ainsi les dossiers lui passent entre les mains ; il s'arrange pour en dérober quelques-uns, pour faire disparaître les papiers les plus compromettants. Il les fait tremper dans l'eau, en forme une sorte de pâte méconnaissable et s'en va, aux heures complices du crépuscule, jeter la chose à la Seine. C'est précisément pourquoi il est venu ce matin. — Ensuite le jeune officier Martial Hugon, aide de camp de Jourdan, et qui a eu mission de rapporter à la Convention les drapeaux de Fleurus. Ce brillant militaire est amoureux. 11 nous conte la plus romanesque des aventures. 11 a sauvé une jeune fille qu'il avait trouvée évanouie dans la neige. Il a appris d'elle qu'elle se nommait Fabienne Lecoulteux, qu'elle sortait du couvent, qu'elle était la sœur d'un chouan, comme telle suspectée et poursuivie. Martial l'a installée chez une cousine à lui, où il pensait qu'elle serait en sûreté. L'amour ne pouvait manquer une si belle occasion de se mettre de la partie. On s'est promis de s'épouser. Puis il a fallu s'en aller. Martial a dû rejoindre son corps d'armée. 11 a été laissé pour mort sur le champ de bataille. Et maintenant il ne sait ce qu'est devenue Fabienne, sa protectrice lui ayant fait
défaut. Il la cherche vainement à travers la grande ville. — Troisième personnage, mais auquel on a ménagé, comme il convenait, une entrée à sensation : Fabienne.
Je vous ai dit que sur la scène est figuré un lavoir. Au lavoir viennent les laveuses. Elles viennent avec un grand bruit de voix, avec un brouhaha de foule ameutée. C'est qu'elles poussent devant elles, poursuivent de leurs quolibets et de leurs injures une jeune fille, l'une d'entre elles, mais dont il leur semble que les traits sont trop fins et les mains trop blanches. « A l'eau, la ci-devant! à l'eau! » La ci-devant, vous l'avez deviné, c'est Fabienne. Martial se précipite pour la protéger contre ces furieuses. 11 n'y réussirait pas sans l'intervention du bon Labussière. Celui-ci découvre aux yeux du populaire ébloui une carte où brillent ces mots : « République française. Comité de salut public. » L'effet est magique. La foule respectueuse livre passage à Labussière et aux protégés de Labussière.
A signaler dans cet acte la grande conversation politique entre Martial et Labussière. Tirade de Mai liai. Le thème en est celui-ci: Contraste entre les espérances de 89 et les réalités de 93. « Quel enthousiasme aux premiers jours! Ce fut la lune de miel de la liberté. Nous autres, là-bas, à la frontière, nous nous battons pour ces beaux rêves. Et je m'attendais, enrentrantà Taris, d'y trouver des législateurs. Hélas ! qu'ai-je vu? Des mœurs de cannibales. Doumic. — Théâtre contemp. 6
98 VICTORIEN S.VRDOU.
Robespierre, ce vilain homme, avec ses petits yeux gris derrière ses lunettes, avec sa voix qui grince, s'est plaint que nous fassions trop mousser nos victoires. Des fous à la Convention ! Des forcenés aux Jacobins ! Des trembleurs partout! Et c'est ça Paris !... » Tirade de Labussière sur la loi des suspects et le tribunal révolutionnaire. « Suspect! C'est tout le monde qui est suspect. Etes-vous gai? Vous vous réjouissez des périls que court la liberté. Suspect ! Êtes-vous triste ? Vous regrettez les tyrans. Suspect! Êtes-vous inquiet? Etes-vous pâle ? Mais même êtes-vous propre? Votre propreté est suspecte... Fouquier-Tinville a dit ce mot : je ne juge pas, je condamne... Lue seule peine : la mort. La mort pour tous, sauf pour les assassins... Le peuple, ce peuple héroïque, accepte tout... Les honnêtes gens gémissent. Gémir ! C'est jusqu'où va leur audace d'honnêtes gens... Pourtant dans les charretées de la guillotine ont passé, les uns après les autres, royalistes, feuillants, girondins, hébertistes et dantonistes... Le jour de la fête de l'Etre suprême, les bœufs ont refusé d'avancer, à cause de cette affreuse odeur de sang... Un homme est à lui seul la Terreur : c'est Robespierre. Ceux qui ont osé le dire ont pavé leur crime de leur tête. Et c'était Camille! Et c'était Danton!... Quelle est notre récompense, pour avoir chassé nos maîtres? La tyrannie, et la pire de toutes : celle de la canaille ! »
Second acte. Chez M"lc Bérillon, costumière. Son mari est le type connu du trembleur. Brave homme, modèle des époux et des pères, parangon des lampistes, il s'est déguisé en sansculotte. Il s'est débaptisé, lui et les siens, et s'est affublé du prénom de Gasca, « pour le quartier ». Il est en train de s'équiper, sabre au côté, bonnet rouge en tète, afin d'aller retrouver ceux de sa section. Le programme est celui de tous les jours : boire d'abord aux frais du nouveau Casca ; ensuite, prendre des mesures contre les liberticides qui, sous prétexte de modérantisme, sèment parmi les patriotes les ferments de la discorde... C'est chez la bonne Mme Bérillon que l'excellent Labussière conduit ses protégés. On s'installe, on se met à table, on mange ; et tout en mangeant on s'explique et on se conte son histoire. Histoire de Labussière. Mais je vous ai déjà expliqué au premier acte comment il profite de ses fonctions au Comité de salut public pour sauver des innocents : Plorian, Mmc de Custine, la Montansier. Histoire de Fabienne. Renvoyée par la personne a qui Martial l'avait confiée, sans nouvelles d'ailleurs de Martial, elle a songé d'abord à demander secours à un ancien domestique <i«' sa famille, François Héron, qui est aujourd'hui quelque chose dans le gouvernement. Quand elle s'est présentée chez lui, Héron ('lait pris de vin et menaçait d'avoir le vin tendre. Elle s'est enfuie. Puis elle a retrouvé <\i>* sœurs de son couvent, aujourd'hui dispersé.
Elle vit avec elles, gagnant par des travaux manuels le pain de chaque jour... Mais le temps presse. L'unique moyen pour Fabienne d'échapper à la rancune de François Héron, c'est de gagner la frontière avec Martial. Y consentirat-elle?
Ici la grande scène.
Martial doit décider Fabienne à fuir avec lui. [Notons, si vous le voulez bien, les différents moments par lesquels il est inévitable que passe une grande scène.) Et d'abord : [Etonnement. Martial s'étonne de la résistance de la jeune fille. (Interrogations.) D'où vient cette froideur à laquelle il n'est pas accoutumé? Douterait-on de lui ? Ou si c'est qu'on lui cache quelque terrible secret ! [Aveu.) Un secret ! C'est vous qui l'avez dit! Hélas! Martial, quelle peine je vais vous causer! Mais il n'y a pas de ma faute. Je vous croyais mort. Et voulant ici-bas n'avoir aimé que vous, j'ai renoncé au monde, j'ai prononcé des vœux. (Explosion de colère.) Des vœux, ditesvous, Fabienne. Ah ! comme je reconnais bien là le zèle imprudent de ces nonnes, jalouses seulement des intérêts du ciel! (Essai de discussion.) Mais voyons ! Raisonnons ! L'engagement n'est pas valable. Vous aviez prononcé vos vœux, croyant que j'étais mort. Maisje ne suis pas mort, puisque me voici qui vous parle. Donc il y a eu erreur. Vous êtes libre. (Echange de reproches.) Libre, Fabienne, tu Tes. Mais voilà, tu ne m'aimes pas assez. Tu ne comprends pas ma douleur. — Ta douleur ! Et la mienne... — Ah! si tu m'ai-
mais! — Si je t'aimais, cruel! Et ne faut-il pas que je t'aime pour supporter que tu me parles comme tu fais, pour chercher avec toi un moyen (réchapper à la destinée, pour me débattre entre ma passion et mon devoir? (Sanglots. Attendrissement. Elan final.) Eh bien ! si c'est un crime, tant pis. Que Dieu me pardonne ! Martial, je l'aime trop !...
Restait à trouver une belle fin d'acte. La voici, telle qu'on ne pouvait souhaiter mieux : véritable modèle de lin à grand orchestre. On entend <\e^ vociférations qui viennent de la rue : o Dansons la Carmagnole! » Mais peu à peu. dominant le hideux refrain, s'élargissant dans une puissante et pure harmonie, monte un chant sacré. Ce sont les religieuses du couvent de Fabienne qu'on mène à la Force. Fabienne s'est montrée. Et tandis que des soldats envahissent la chambre, elle s'avance : « Celle que vous cherchez, c'est moi, Fabienne Lecoulteux, en religion sœur Marie-Madeleine !... »
Troisième acte. Un salon du pavillon de Flore. Contre les murs, décorés de fraîches peintures de Boucher, des rayons de bois blanc où s'empilent lesdossiers. C'est dans ce bureau qu'opère Labussière. Et c'est d'abord un grand va-et-vient ; ça va chauffer aujourd'hui à la Convention; chacun s'empresse afin d'assister à la séance. Resté seul, Labussière introduit Martial. Tous deux s'entretiennent des affaires du jour. Martial feuillette les dossiers qui doivent «lie remis le jour même au tribunal
révolutionnaire avant trois heures ; le tribunal siège pendant deux heures ; à cinq heures les charrettes emmènent les condamnés. Les chefs d'accusation sont odieux et futiles. Celui-ci est accusé d'avoir eu deux cent mille livres de revenu, cet autre de ne fréquenter que des gens comme il faut, un troisième d'avoir conservé des jetons à l'effigie du tyran. Et comme Martial s'indigne, Labussière lui refait à nouveau l'historique de la Révolution française, que nous nous souvenons d'avoir entendu déjà au premier acte. — Cependant le patriote Marteau apporte un dossier supplémentaire, tout spécialement recommandé celui-là. Quelle n'est pas la stupeur de Martial et de Labussière lorsque sur le dossier laissé par Marteau il lit le nom de Fabienne Lecoulteux ! Eh quoi ! Elle a été arrêtée. Le tribunal dans une heure. La condamnation certaine!
Ici seconde grande scène, destinée à s'appeler « la scène des deux hommes » pour faire pendant à la scène de Dora dite « des trois hommes ». Il est curieux de voir avec quelle exacte symétrie se répondent et se répètent les procédés chez M. Sardou, auteur fécond, mais économe.
Les deux hommes sont en face d'un problème atroce et qui semble insoluble. Comment, par quel moyen tenant du prodige arriveront-ils à sauver Fabienne? Les minutes se passent, les précieuses minutes, et ils ont beau se mettre à la torture, avancer des idées rejetées aussitôt
que proposées, se perdre en inventions folles, se dépenser dans cette recherche de l'impossible, ils ne trouvent rien... Si, pourtant! il y aurait un moyen, mais si atroce qu'on n'y doit pas songer. Ce serait de substituer au dossier de Fabienne un autre dossier. Martial, qui aime, qui ne voit et qui ne sait que le salut de Fabienne, supplie Labussière de ne pas se refuser à cette tentative désespérée. Si c'est un crime et un assassinat, il en prend sur lui la responsabilité. D'ailleurs, mort pour mort, ne vaut-il pas mieux la mort d'une inconnue? Ceci seul est en cause : à savoir qu'ils auront eu un moyen de sauver Fabienne et qu'ils ne s'en seront pas servis... Vaincu par l'ardente supplication de son ami, Labussière se dirige vers le casier où il trouvera des dossiers au nom de Lecoulteux. Il s'y glisse comme un voleur. Et c'est défaillant, le visage baigné de sueur, qu'il se hisse sur un escabeau... Voici trois dossiers Lecoulteux. Vn vieillard de quatre-vingts ans! Impossible, et si aveugle que soit le tribunal, il s'apercevrait de la substitution. Une femme de quarante-deux ans. Mais quoi! deux enfants, Faut-il sacrifier les enfants avec la mère?... Ah! fille Lecoulteux, vingt-six ans ! Voilà notre affaire, nous n'avons pas mieux, crie Martial. C'est vrai, mais si jeune, vingt-six ans! — Fabienne en a vingt-deux! Lis d'ailleurs, Labussière. C'est une fille, elle a été la maîtresse d'un grand seigneur. C'est quelque créature... — Une créature humaine!
Telle est cette scène sur laquelle on a compté pour tendre nos nerfs jusqu'à l'extrême limite. Elle est au surplus inutile. Car tout d'un coup la salle est envahie par le flot de ceux qui reviennent de la Convention. Ils racontent que c'en est fait de Robespierre. Dans la joie de cette nouvelle, Labussière et Martial oublient tout à fait et leur débat et leur projet de criminel sauvetage. De dossiers et de substitution de dossiers, il n'est plus question.
Quatrième acte. Dans la cour du guichet de la Conciergerie, qu'on peut voir encore aujourd'hui à la droite du grand escalier d'honneur du palais de Justice. Robespierre est tombé. Mais le tribunal n'en a pas moins continué de fonctionner. Fabienne est désignée pour la fournée qui va quitter à l'instant la prison. Aux portes, sur l'escalier, sur les murs, une foule grouillante insulte les condamnés. Labussière et Martial n'ont pas perdu tout espoir. — Ici se place la troisième grande scène, taillée d'ailleurs justement sur le patron des deux précédentes. Il existe pour les femmes un moyen de faire surseoir à leur exécution. C'est de se déclarer enceintes. Le bon Labussière obtient d'un des geôliers qu'il rédige un procès-verbal en ce sens. Il n'y manque plus que la signature de Fabienne. Les deux hommes supplient la jeune fille. Est-ce le temps de discuter sur les moyens, et discute-t-on avec la guillotine? Et voici que, par un de ces brusques retours que n'ignorent pas les dramaturges à prétentions skakespea-
THERMIDOR. IOJ
riennes, la foule s'intéresse pour Fabienne. < Qu'elle rentre dans sa cellule, puisqu'on ne veut pas (Telle! Bien sûr on ne va pas exécuter un petit citoyen qui n'a pas encore eu le temps de devenir suspect. Mais Fabienne : « Ils en ont menti! Menti !... Cet homme n'est pas mon amant... Je suis pure... N'insultez pas une vierge chrétienne... Ne lui refusez pas sa part du martyre !.. » Et elle va, victime volontaire... Martial, affolé, se précipite sur les soldats. L'un d'eux riposte par un coup de pistolet. Martial tombe mort.
En contant ce drame par le menu, en insistant sur les situations les plus tendues, sur les scènes à grand effet et sur les effets de théâtre, je crois bien en avoir dit tout ce qu'on en peut dire. Il ne saurait être question ici de l'étude historique. Elle est tout à fait superficielle. Quelques tirades ne sauraient nous donner le change. Pour ce qui est des personnages, on ne prétendra pas sans doute qu'ils aient même l'apparence de la vie. Ce ne sont que des rôles de théâtre et du théâtre de M. Sardou. Ce Labussière qui conduit toute la pièce, qui se multiplie <'t se donne tant de mouvement, et dont la parole abondante s'épanche en développements, réflexions, aperçus, mots à facettes et mots à fem porte- pièce, ce n'est autre que le « raisonneur ». Il s'appelle Clotilde dans la Famille. Benoiton. Martial est un amoureux quelconque. Pour ce qui est de Fabienne, dont il semble pourtant que la figure aurait dû être étudiée
avec le plus de complaisance, il se trouve que c'est des trois rôles le plus vide. Des exclamations, des sanglots et des gestes ne tiennent pas lieu d'une étude de sentiments. Mais M. Sardou n'a jamais su faire parler les femmes ni les jeunes filles. Il s'en est tenu au type de convention de F « ingénue ». Fabienne n'est qu'une ingénue tragique.
11 reste que pour l'agencement scénique, pour l'entente du théâtre, Thermidor est l'un des exercices les plus réussis de M. Sardou.
MEILHAG ET HALEVY
Que Froufrou (i) soit une comédie charmante et touchante, d'une jolie observation mondaine, <\\\\\ tour de dialogue aisé et spirituel, et pleine aussi de douces larmes, c'est ce qu'on a toujours dit. Mais en le disant et en tenant cette comédie pour Tune des plus réussies entre les pièces de genre, on lui faisait tort. Après vingttrois ans, elle n'a point vieilli. Dans le cadre de la Comédie-Française, elle n'a pas semblé trop min< e. ( i'esl qu'avec leur légèreté de main et leur air de n'y pas toucher, MM. Meilhac et ll;i!'-\\ on! fait cette fois une œuvre large, humaine, qu'ils y on1 traité une situation nullemenl exceptionnelle, mais fréquente et commune .m contraire, abordé une question douloureuse, qui est d'aujourd'hui comme elle était d'hier.
i !•'.'. — Reprise \ la Lomédie-Française, mai
îo8 MEILHAC ET HALÉVY.
Je pense bien que ceux qui n'ont pas vu jouer Froufrou Font lue tout au moins, et que j'ai à peine besoin d'en rappeler la fable. Gilberte, la plus délicieuse entre les enfants gâtés, tête folle, cervelle d'oiseau, gentille de gaminerie, d'étourderie, d'imprudence et de frivolité, éprouve, sans prendre même la peine de s't n apercevoir, une vague sympathie pour un écervelé, très séduisant et très insignifiant : Valréas. Sa sœur, Louise, raisonnable, réfléchie, et qui est, d'un mot, justement l'opposé de Froufrou, aime le sérieux, le grave M. de Sartorys. Comme il arrive, c'est Froufrou qu'aime M. de Sartorys; il l'épouse, Louise ayant faille sacrifice de ses propres sentiments, et plaidé auprès de sa sœur la cause de celui qui lui déchire le cœur en demandant à une autre le bonheur de sa vie. — Quatre années se passent. Sartorys, qui adore sa femme, la traite comme tout le monde a fait jusque-là, en enfant gâtée. Les aimables défauts de Froufrou pendant ce tempslà n'ont fait que grandir. Elle est la plus fêtée et la plus adulée des femmes. Et la vie pour elle n'est vraiment qu'une fête. Pour ce qui est du sérieux de la vie, on l'en dispense : ces devoirs de maîtresse de maison, de mère, que Froufrou abandonne, une autre les prend pour elle. Louise, qu'elle a invitée et presque contrainte à s'installer dans la maison, se substitue peu à peu à elle pour tout ce qui est pénible, ennuyeux et morose, comme de compter avec les fournisseurs et de choisir la gouvernante de l'enfant.
Dans une crise d'énervement et d'agacement, dans une de ces minutes terribles où l'on a besoin de l'aire une folie, et où le coup de tête s'impose comme une nécessité, par colère, parjalousie, par lassitude, par ennui et par dépit, bien plus que par amour, Froufrou se sauve avec Valréas. Puis le mari se bat avec l'amant et le tue. Puis Froufrou meurt...
Comment une femme, qui n'était ni méchante, ni vicieuse, et qui pouvait rester une très honnête femme, devient-elle coupable ? De quel malentendu est-elle la victime ? A quel concours des circonstances, à quelle complicité des choses et des gens va-t-elle succomber? Comment ceux qui l'aiment le plus travaillentils inconsciemment, mais de leur mieux, à la perdre ? Et combien dans la faute des coupables entre-t-il de la faute des honnêtes gens?... c'est la troublante question que les auteurs de Froufrou ont mise à la scène, et c'est ce qui fait la portée de leur œuvre.
Non. vraiment, cette Froufrou, ce n'était pas une mauvaise nature. Elle n'était pas destinée et condamnée au mal. File n'avait pas apporté avec elle ces dispositions contre1 lesquelles échouenl les conseils ci l'exemple, ces instincts plus forts que la volonté. Elle n'était pas de la race de celles qui naissent pour le désespoir des femmes ei pour le châtiment des hommes. Ses défauts ne sont qu'à la surface, et de ces défauts-là est fait le charme de beaucoup de nos contemporaines qui sont restées très ver-
Doimic. — Théâtre COOtemp. 7
MEILHAC ET IIALEVY
tueuses. Elle est inconsistante et légère. Fautil s'en étonner ? et faut-il le lui reprocher ? puisqu'elle est femme. Elle est incapable de réflexion et de toute pensée suivie. Dans sa petite âme mobile, les idées passent et ne laissent pas de trace. Des sentiments très contraires ne s'y combattent même pas, mais l'un remplace l'autre. Elle est capable de colère et point de rancune, capable de faillir et aussitôt de s'en repentir. Une grande passion ne serait pas son fait, et son cœur ne serait pas assez large pour la contenir. Toujours... cela est bien long! Passionnément... cela est bien grave ! Il ne faut pas trop lui demander. Elle a besoin d'un peu d'indulgence et de beaucoup de protection. Encore une fois, elle est femme. C'est une femme qui aurait aimé son mari, qui aime son enfant quoiqu'elle le néglige. Elle n'a pas de sécheresse de cœur. Elle n'est pas môme coquette au sens tragique du mot: elle ne prendrait aucun plaisir à torturer un cœur d'homme et à compter les gouttes de sang que ce cœur saignerait pour elle. D'autre part, elle n'est pas non plus dominée par les sens. Mais elle aime à plaire : elle a conservé, sous la liberté de ses allures, une sorte de naïveté qui l'empêche d'apercevoir et de mesurer le danger. Elle est aimable. Elle est bonne. Et c'est pourquoi elle est terriblement exposée... 11 y a beaucoup de Froufrous de par le inonde, si même il n'y a un peu de Froufrou chez toutes les femmes, et chez les meilleures. 11 y en a dans toutes les
conditions et dans toutes les situations. Il y en a qui sonl restées tout de môme respectables et chastes': la vie a été clémente pour elles. D'autres ont fini comme Froufrou, et d'autres plus mal encore. La société les condamne, et elle n'aurait point tort, si, en les condamnant, elle ne se hâtait de s'absoudre elle-même... Quoi qu'il en soit, on ne peut dire que Froufrou soit une ligure d'exception. Et je sais gré aux auteurs de ne pas nous avoir montré en elle un monstre de perversité, comme sera la Parisienne de M. Becque. Leur étude en prend une application d'autant plus générale. Froufrou est de celles dont on peut attendre beaucoup de bien ou beaucoup de mal, suivant qu'elles seront façonnées parla vie.
Or il semble bien au premier aspect, que Froufrou n'ait pas le droit de se plaindre de la vie, et qu'elle en ait été même une privilégiée. Elle n'a trouvé autour d'elle qu'affection, sympathie, dévouement. Elle a été choyée par les siens, bien accueillie par le monde. Elle est jolie et elle est riche. Elle a un mari qui t'adore. Elle a un enfant. De tout ce qu'une femme peul souhaiter rien ne lui a été refusé. C'est ce qu'on appelle : le bonheur... Pourtant il n'est personne qui n'ait été coupable envers elle. Les uns ont péché par légèreté et par égoïsme ; les autres, et cela est plus grave, par maladresse. — Voici à peu près eommenl se répartissent les responsabilités. En les énumérant on comprend bien que je ne songe pas a inno-