‹ De Scribe à Ibsen;Chapitre 26 sur 67 · MEILHAC ET HA.LEVY · texte numérisé non relu

MEILHAC ET HA.LEVY

center Froufrou. Chacun de nous, en fin de compte, est responsable de sa destinée. Mais, en outre, nous avons notre part de responsabilité dans la destinée d'autrui. 11 est bon, il est sain de nous le rappeler.

Il a manqué d'abord à Froufrou d'être mieux élevée. Chargé, lui tout seul, de l'éducation de sa fille, M. Brigard a fait ce qu'il a pu : cela est hors de doute. Nous voyons qu'il lui arrive de faire la grosse voix, et de reprocher à Mlle Froufrou ses excentricités. Mais comment lui aurait-il enseigné que la vie est chose sérieuse, attendu que lui-même ne s'en est pas encore avisé ? Car il est de ceux dont l'incorrigible jeunesse défie l'âge et les épreuves, qui prennent des années sans vieillir, et vivent sans rien apprendre de la vie. Il a pris plaisir à retrouver dans sa fille la gaieté et la légèreté de son propre caractère. Il s'en est amusé. Puisqu'aussi bien son autre fille, Louise, avait pris pour elle toute la raison et tout le bon sens, il les lui a volontiers laissés. Et peu à peu il a habitué Froufrou à cette idée qu'on peut dans la vie faire son choix, qu'on peut n'en prendre que les choses agréables et laisser les pénibles ; mais au contraire pour tous la vie est mêlée de tristesse et de joie et de moins de joie que de tristesse.

Pour d'autres raisons, et d'autre façon, l'excellente Louise a agi dans le même sens. A force d'épargner à sa sœur tous les ennuis et toutes les difficultés, elle a fait que Froufrou

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dut se trouver sans force, étonnée et désarmée, au premier choc de la réalité. Aussi bien ce qu'il v ;t de plus démoralisant ici-bas, ce n'est pas 1«- spectacle du mal, mais c'est de voir à quoi aboutissent les meilleures de nos résolutions, cl quels sont les effets des plus nobles entre nos actes. En se sacrifiant pour sa sœur. Louise a fait ce qu'elle devait. Agir autrement eût été dune âme égoïste. Et pourtant, si elle avait cédé à un mouvement d'égoïsme, si les intérêts compromis de son bonheur lui avaient ouvert l"s yeux et fait lire dans l'avenir, qui sait combien de ruines elle aurait pu conjurer? ()u peut-être a-t-elle eu trop de confiance en ell<-. et son tort a-t-il été de croire que pour certaines natures il n'est pas de sacrifice audessus de leurs forces. Car sans doute elle a en toute sincérité renoncé à Sartorys. Elle a fait effort de tout son courage pour tuer l'amour qui était en elle. Elle croit en toute bonne foi qu'elle y est arrivée. Mais si savante qu'elle soit, elle ignore certaines choses du cœur, et de son propre cœur. Ce soin qu'elle met à veiller .m bonheur de Sartorys, à s'occuper de reniant de Sai torys, à sentir que celui qu'elle a aimé <•>! protégé par elle, n'est-ce pas encore une forme de l'amour? Ne céde-t-elle pas. sans le savoir, a un attrait que son affection pour sa soin- ne suffit pas à expliquer ? Il est de ces obscurités dans les consciences les plus loyales. Et l'effroi qu'elle éprouve quand Froufrou lui reproche d'aimer encore Sartorys, ne procède-

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t-il pas en partie de ce qu'elle vient d'apercevoir brutalement éclairés ces coins obscurs de son à me ?

11 y a dans Froufrou une figure qui n'est ni la moins vraie ni la moins curieusement étudiée : celle de la baronne de Cambry. La baronne est de celles dont l'honnêteté est faite de froideur. « Moi, dit-elle, si l'on venait me parler d'aimer sérieusement un autre homme que M. de Cambry, ce serait absolument comme si, après avoir reçu cinquante coups de bâton par devoir, on venait me proposer d'en recevoir cinquante autres, par plaisir. » Protégée par cette froideur comme par une triple cuirasse, elle va librement côtoyant des dangers qui pour elle n'en sont pas. Un poète a dit qu'il n'est plaisir plus grand que de contempler des dangers dont on est soi-même à l'abri. C'est par une raison de cette sorte que la baronne prend un singulier plaisir aux histoires d'amour. Elle ne joue pas la comédie elle-même, et cela l'amuse d'autant plus de la voir jouer. Ajoutez qu'elle est très clairvoyante, rien ne venant troubler sa vision tout intellectuelle des choses. Elle s'est ainsi acquis une expérience dont les autres ont fait les frais. Sa curiosité est devenue perspicacité. Elle lit dans un cœur ainsi que dans un livre ouvert, et, ce qu'elle y lit de préférence, ce sont les sentiments qu'on ne s'est pas encore avoués à soi-même. Partant, elle ne se fait aucune espèce d'illusions ; et si elle a une morale assez accommodante, son ju-

gement reste très sévère. Lorsque Froufrou, après la faute, s'étant réfugiée à Venise et songeant à M. de Valréas, dit : « Ah ! si je l'avais épousé, je ne serais pas ici... » la baronne laisse échapper un « Heu! heu ! » qui en dit long, plus long que telle condamnation en règle et en forme. Curiosité, indulgence avec des retours de sévérité, c'est assez bien de quoi se compose l'opinion mondaine... Avec ses yeux qui voient si clair, la baronne a vu très nettement comment les choses se sont engagées entre Froufrou et M. de Valréas. Certes elle ne souhaite pas qu'il arrive malheur à Froufrou : c'est elle pourtant qui la force à s'apercevoir que Valréas est vraiment amoureux d'elle, amoureux pour de bon, amoureux fou. Au besoin, comme dans la scène de la répétition, au second acte, elle s'entremet entre eux très gentiment... Le monde fait ainsi. Il s'amuse des Froufrous, et il les pousse tout doucement vers l'abîme.

Mais, comme on le pense bien, celui qui est le plus vraiment coupable envers Froufrou, c'est BOD mari. Au moment où elle l'a épousé, Froufrou peut-être ne l'aimait pas, mais elle ne demandait qu'à L'aimer. Elle était touchée de voir (pi elle lui <ul inspiré, elle qui est une si petilo poix, nnc. une passion si grande. Le caractère ^<ii<'iix de Sartorys et la gravité du personnage n'étaient poinl même un obstacle. C'est un beau ténébreux; et ce genre a coutume de plaire aux écervelées. Il s'en fallait donc que la partie fût perdue d'avance. Seulement, pour

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la gagner, il fallait beaucoup d'habileté. Froufrou n'est pas si folle qu'elle ne s'en soit rendu compte, et dès le premier jour, et la veille même du mariage : « La bataille entre lui et moi sera plus grave que tu ne veux croire... Ah! il est très fort, je sais bien... mais quand il le serait cent fois plus encore, quand il me serait prouvé qu'il est de force à mener l'Europe, il ne me serait pas du tout prouvé pour cela qu'il est de force à mener Froufrou. » Elle dit bien. Mener Froufrou, cela est beaucoup plus difficile et plus compliqué que de mener l'Europe. Mais cela est tellement plus important!... Or ce que Froufrou a compris, son mari ne s'en avise même pas. Cet homme si supérieur, pour qui les chancelleries n'ont pas de secrets et les protocoles sont sans mystère, est, comme il arrive, un pauvre écolier dans les choses du cœur. Il a passé à coté de la tendresse passionnée de Louise sans rien deviner, sans songer même que le bonheur était Là. Il a ignoré l'âme de Louise; maintenant il va ne pas comprendre celle de Froufrou. Il a entendu dire qu'il suffit d'aimer, et que l'affection appelle l'affection, et qu'une femme est toujours reconnaissante à qui l'aime uniquement, et autres banalités optimistes mises en circulation parles femmes apparemment, afin d'endormir la défiance des hommes. Il y a cru. Il s'apercevra de son erreur, un peu trop tard. Aimer n'est rien, mais il faut en outre savoir aimer.

Il accumule les maladresses; et on jurerait

qu'il le fait exprès; mais ou ne réussit ces choses-là si bien que parce qu'on ne les fait pas exprès. La première, et qui entraine toutes les autres, c'est qu'il oublie de faire sentir à Froufrou qu'elle a en lui un maître. Le peuple dit que de battre un peu les femmes, c'est le moyen de leur plaire ; et le peuple, en disant cela, parle grossièrement et tient un langage de peuple. Mais il n'est pas douteux que toute femme n'aime à être dominée : car cela doit être, et l'ordre de la nature le veut ainsi. Sartorys fait tout plier et céder aux caprices de Froufrou. Il faut voir comme celle-ci l'en remercie avec un sourire malicieux d'enfant gâté, et une phrase où il y a une nuance de dédain : «. Mais si... niais si... la meilleure façon d'aimer sa femme, c'est de faire tout ce qu'elle veut... parce qu'alors la femme se pique d'honneur et fait de son côté tout ce que veut son mari. » Croyez cela, ù Sartorys ! Donc Froufrou veut jouer la comédie dans un concert de bienfaisance, et y paraître costumée en débardeur. Si candide que puisse èiic Sartorys, il n'ignore pas que ces distractions Innocentes se terminent parfois moins innocemment. En tout cas, sa femme en débardeur snii^ !<• regard ironique de madame de Cambry, et aussi sous d'autres regards plus complaisants, cela le fâche. Mais puisque tel est le bon plaisir de Froufrou î... Ceci est un peu plus grave. On a offert à M. de Sartorys un poste de ministre à La Haye. Mais La Haye ce n'est pas Paris, et il va sans dire que Froufrou

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