HENRY CÉARD
troduire dans cette maison des environs de Paris où Mmc Harquenier et sa nièce Henriette vivent dans une demi-retraite et dans un effacement qui n'est pas tout à fait volontaire. Henriette est restée orpheline et sans fortune. Sa tante qui l'a élevée a pour tout bien une rente viagère. Les années viennent. Henriette a vingtcinq ans. Mmc Harquenier est déjà une vieille femme. Elle songe au temps où elle va laisser l'orpheline bien seule cette fois et dénuée de toutes ressources. Et donc on devine quelle est sa constante préoccupation, et vers quel but vont tous ses rêves. Elle voudrait marier Henriette. Elle a trouvé un parti pour celle-ci. M. Piétrequin, libraire, homme sérieux et qui prend la vie par son côté pratique, a demandé la main de la jeune fille. Il est d'avis que dans les affaires il faut être marié et que la situation commerciale en devient plus solide. Il pense d'ailleurs que, pour une femme de commerçant, la dot de Marianne vaut mieux que quelques billets de mille francs avec des goùls de dépense et des habitudes de frivolité. Sans doute Henriette n'a pour Piétrequin qu'une médiocre inclination. Mais ce n'est pas d'amour qu'il s'agit, c'est de mariage. Ou plutôt une jeune fille pauvre se doit d'aimer le mari qui la prend sans dot. La scène où M"" Harquenier fait entendre à sa nièce ces dures vérités; celle où Henriette, ayant fait prendre à son cœur le deuil d'un amour impossible, promet à Piétrequin d'être pour lui une épouse loyale et sur qui il
pourra compter pour marcher bravement dans la vie; ces deux scènes sont vraiment belles par la gravité du ton et par la sincérité de l'accru!. Ici toutes les paroles portent et sont pleines de sens. Ce sont celles qui s'échangent entre honnêtes gens à la veille de conclure cette affaire si raisonnable et si folle : un mariage de convenance.
Or deux jeunes gens sont reçus familièrement dans la maison : Charmeretz, écrivain de talent <(ui a de Ja réputation et gagne même de l'argent, et Bernaud, employé de ministère, aux appointements annuels de deux mille cent francs. On devine sans trop de peine ce qui les attire chez les dames Harquenier. La vie de célibataire a ses heures mélancoliques : on est lasse par celle solitude de toujours; on se souvientde la vie de famille, de ses réunions et de ses causeries; on retrouve dans une maison étrangère un peu de celte intimité dont on a comme le regret et le besoin nostalgique. Chaque soir vous ramène dans la même maison. Vous entrez. Les mains se tendent; la conversation commence dans le demi-jour de la lampe; vous êtes chez vous. — Mais, en outre, Henriette est intelligente e1 elle esl sérieuse. La conversation avec elle ne se haine pas dans les banalités et les frivolités mondaines. Les deux jeunes gens l'initient à bien des idées, lis ont plaisir à retrouver ensuite ces idées, mais un peu modifiées, avec ce qu'y ajoute ou qu'en atténue la délicatesse de la nature féminine. Dans ses