HENRY CÉARD
sera. Mais, tout de même, clans leur intérieur il ne fera ni très chaud ni très gai . Elle a failli avoir un autre homme pour mari. Lui, a été l'amant d'une autre femme. Tout ce passé restera entre eux et continuera de les séparer. Et voici que, avec autant de tristesse à peu près qu'elle acceptait un mari qu'elle n'aimait pas, elle se résigne à épouser l'homme qu'elle aime.
Tel est ici-bas l'incomplet et l'inachevé de toutes choses. « Puisque toutes les circonstances de la vie nous enlèvent toujours un peu de l'estime que nous avions pour nous, un peu de la confiance que nous avions dans les autres, résignez-vous! » Ailleurs M,ne Harquenier, qui connaît la vie, en dégage ainsi la leçon : « Ce que tu dois subir aujourd'hui, je l'ai subi jadis ; et d'autres avant nous, et qui nous valaient bien l'ont supporté sans se plaindre. Tiens, quand tu ouvres cet album de photographies, lu ne t'es donc jamais demandé pourquoi tous les portraits de famille avaient une telle expression de tristesse? C'est que ceux-là dont ils donnent l'image ont tout souffert et d'eux-mêmes et des autres sans jamais rien laisser paraître des blessures de leur vanité ni des angoisses de leur cœur, et, désespérant du mieux, se sont définitivement résignés à accepter l'existence telle qu'ils la rencontraient ». C'est ainsi. On a commencé par les espérances et par les illusions. On a continué par les révoltes et par les colères. On finit par tout prendre en patience. On aspirait au bonheur, car cela est d'instinct,
LES RESIGNES.
et la nature a déposé en nous ce désir du bonheur. On s'est élancé vers lui de toutes 1rs forces de son être. On a souffert de ne pas y atteindre Mais la souffrance naît d'une disproportion entre ce qu'on souhaite et ce qu'on a. Un jour vient où Ton cesse de souhaiter ee dont on désespère. Ce jour-là on ne souffre plus. Et c'est la seule forme sous laquelle il soit donné aux hommes de connaître le bonheur...
A. GUINON ET M. DENIER
LES JOBARDS (i).
MM. Guinon et Denier appartiennent, s'il en faut juger par le ton général de leur comédie, à l'école qui procède de M. Becque et dont Georges Ancey est le représentant le plus distingué. Sans doute ils n'ont pas le mordant, l'âpreté de ce dernier; mais en revanche ils ont toute la sensibilité qui lui manque. 11 y a dans leur comédie des coins de tendresse et des trouvailles de sentiment d'une délicatesse exquise. C'est par là vraiment qu'elle est originale.
Mu< Aline Gallois, fille d'un riche courtier d'assurances, est à la veille de se marier et tout à la joie de ce prochain événement. Elle consiste surtout, cette joie, à essayer des toilettes nouvelles el à songer que bientôt on sera libre, maîtresse de ses dépenses et qu'on pourra cau-
i Vaudeville, janvier I
272 A. GUINON ET M. DENIER.
ser un peu de dépit à ses amies intimes. Aline s'entretient de ces choses, naïvement, avec sa cousine Noémie. Celle-ci est une parente pauvre, recueillie dans la maison. Elle a dû se marier, elle aussi; mais son père, au dernier moment, s'est avisé de faire faillite; aussi n'a-t-on pas eu besoin de rendre au fiancé sa parole, l'aimable jeune homme l'ayant de lui-même reprise, sans autres explications et sans retard. Orpheline maintenant et quasiment veuve, Noémie a trouvé chez M. Gallois une hospitalité qu'elle paye un peu cher. Elle surveille la maison, compte avec les domestiques, s'occupe des basses besognes : elle est la Gendrillon, une Cendrillon résignée, car elle sait que son oncle aurait pu la laisser dehors, et que sa cousine pourrait être beaucoup plus arrogante.
Le futur époux d'Aline est un grand garçon de vingt-huit ans, Henri Bonnardel, amoureux et naïf, élevé auprès de sa mère et par elle, dans une campagne tout près de Paris et très loin de la civilisation nouvelle. Il reste à arrêter définitivement les termes du contrat. C'est afin de régler cette formalité que M. Gallois a donné rendez-vous à Henri et à sa mère. On nous l'ait assister à cette entrevue qui va tout de suite nous renseigner sur le caractère des personnages mis en présence. Henri apporte huit cent mille francs en terres et en bonnes valeurs représentant tout l'avoir de la famille Bonnardel : la mère se dessaisit de tout ce qu'elle possède en faveur du jeune ménage : ni l'un ni Tau tic
LES JOBARDS. 2y3
d'ailleurs, ne songent à prendre nulle sûreté : ils sont tous deux également jobards. Gallois profite d'une si adorable candeur pour les rouler, gentiment d'ailleurs et avec bonhomie.
Il donne à sa fille une dot superbe : il est vrai que cette dot est représentée en partie par une maison de campagne d'un entretien coûteux et où le beau-pôre se réserve un appartement : pour le reste, il retient le capital, étant beaucoup plus à même que son gendre de le faire fructifier. Les Bonnardel trouvent ces arrangements très acceptables, et même tout à fait à leur avantage. « Voilà donc une affaire entendue, conclut Gallois: seulement, mon cher Henri. laissez-moi vous donner un conseil. Vous n'aurez pas toujours affaire à de braves gens comme vous êtes et comme je suis. Soyez défiant, mon cher enfant, et croyez-en l'expérience d'un honnête homme. Le monde se divise en deux catégories : les canailles et leurs dupes. Hélas! oui, nos bons amis. Aussi, quand vous aurez une décision à prendre, venez me demander conseil... »
( >r voici qu'un coup de tonnerre éclate dans ce ciel sans nuages. Henri, pour complaire à sa [lancée, a voulu faire partie d'un cercle à la mode. Son camarade Fourrichon s'est chargé de le présenter. Fourrichon revient avec des explications embarrassées. Enfin, presse par les questions de Henri, il lui apprend que les membres du cercle ont refusé de l'admettre parce qu'une grave accusation pèse sur la mémoire
274 A- GUINON ET M. DEXIER.
de Bonnardel le père. Celui-ci aurait joué à la Bourse, par l'entremise d'un certain Fauchart, perdu, refusé de payer, et, bénéficiant de je ne sais quelle exception de la loi, gagné le procès que lui avait intenté Fauchart et à la suite duquel ce dernier s'est trouvé totalement ruiné.
Inutile de dire que Henri ignorait cette histoire et que l'excellente Mme Bonnardel n'avait jamais soupçonné même que son mari spéculât. Leur parti est aussitôt pris : c'est de s'éclairer sur l'affaire, et de réparer, si cela est possible, et s'il y a lieu, le dommage causé. Ils font donc venir l'avoué qui avait été chargé jadis des intérêts de Fauchart. Cet homme de loi fournit, dossier en main, toutes les explications nécessaires. Les considérants du jugement ont été accablants pour Bonnardel. La bonne foi de Fauchart était indiscutable. Ce qui le prouverait, au surplus, c'est sa ruine. Il est mort en Suisse, où il s'était réfugié. Il laissait des enfants : une fille qui s'est mariée à un employé, un fils qui est entré au régiment, un autre qui est entré dans le commerce. Au reste, qu'Henri et sa mère soient sans inquiétude. Outre qu'ils n'ont rien à craindre des héritiers Fauchart tout à fait ignorants de l'aventure, ils sont à l'abri de toutes revendications. Les choses sont en règle, et absolument légales... Mais Henri : « — Vous ne comprenez pas, monsieur. Ce que nous voulons, ma mère et moi, c'est restituer une fortune que nous ne saurions garder