LES JOBARDS
et inconscient, type de corsaire onctueux ; Fourochon, type du garçon très fort, qui fait ses affaires en sous-main et s'en va. du naufrage de son ami, tirer pour lui un mariage riche. De l'autre côté les honnêtes gens, c'est-à-dire les jobards : d'un coup, sans hésitations, sans défaillances, sans regrets, les Bonnardel touchent au sommet du sublime. Peut-être, et réserve laite d'une scène déplaisante, le caractère le mieux tracé, le plus justement tenu dans la moyenne de l'humanité courante, est-il celui d'Aline : point méchante cette Aline et point incapable même d'un petit mouvement d'exaltation romanesque, «die n'a qu'un défaut, c'est de o'avoir pas été bâtie en héroïne de Corneille. — Mais c'est grâce au dernier acte, d'une si jolie unie émue, que la pièce de MM. Guinon et Denier a tout son prix.
Au l«\er du rideau, répétition de la scène du premier acte. Aline, en conversant avec Noémie, essaie sa couronne d'oranger. Elle s'appellera M"1" Fourrichon, au lieu de s'appeler M Bonnardel. Ce n'es! pas une affaire. Ou plutôt c'esl une meilleure affaire. Car il est très malin, Fourrichon. Il l'a prouvé lorsqu'il s'est lui de discuter les clauses du contrai autre Bcène faisanl parallèle avec une scène du premier acte. Il a complètement roulé Gallois. Et Gallois, tout,- réflexion faite, est enchanté. Il De manquerait plus rien à son bonheur s'il parvenail ;> se débarrasser de Noémie '•u la mariant. Maisà qui?... Sur-ces entrefaites, l),,i mi. . — Théâtre contemp. 16
278 A. GUINON ET M. DENIER.
on annonce Henri Bonnardel et sa mère. Il faut, pour qu'ils se soient décidés à une si pénible démarche, que leur situation soit tout à fait désespérée. Les dernières ressources sont parties. Henri cherche un emploi sans en trouver. « J'en aurais bien un à vous proposer; mais voilà, on veut un homme marié. Vous devriez vous marier. Je sais bien que, dans votre position, ce n'est pas commode. Mais vous pourriez trouver une enfant sans fortune, sans famille, qui serait encore très heureuse... Tenez, par exemple, Noémie... Croyez-moi, réfléchissez-y. Mais je vous laisse. Allons! madame, faites entendre raison à ce grand maladroit. » — Et en effet Mme Bonnardel fait comprendre que le salut est là, qu'il faut se résigner: « Vois-tu, mon enfant, nous n'avons plus le droit d'être fiers. » — Maintenant les deux jeunes gens, Henri, Noémie, sont en présence. Ils ne se jettent pas dans les bras l'un de l'autre, on le devine, et ne parlent pas de l'amour coup de foudre. Mais ils se tendent loyalement la main. Ils iront bravement dans la vie. Et qui sait ce qui peut advenir de la rencontre et de l'union de ces deux infortunes ? Peut-être qu'un jour ils s'aimeront. Et peut-être que déjà... — J'abîmerais ces deux scènes en les contant tout au long. C'est aussi bien le cas de toutes les choses qui sont à la fois très délicates par le sentiment, très justes par l'expression. Elles n'admettent pas de traduction.
GEiXS DE BIEN.
C'est par sa variété que le mouvement théâtral d'aujourd'hui est si intéressant, parce qu'on cherche dans tous les sens et qu'on essaye plusieurs voies. Dans ce mouvement, les auteurs des Jobards et celui de Gens de bien (i) se sont fait une place à part. Ils sont en train de nous rendre un genre de comédie dont on a beaucoup parlé chez nous, et qui est en effet d'allure bien française, mais dont nous ne possédons tout de môme que peu de spécimens authentiques e! qui a dévié presque chaque fois qu'on a voulu le réaliser. C'est cette comédie bourgeoise, qui inspirait à Diderot de si belles théories <vt de si méchantes pièces, et dont Sedaine a écrit l'unique chef-d'œuvre. Par la nature des personnages, par la qualité des sentiments, par le ton du dialogue, cette comédie
I Vaudeville, {sérier I S
mérite d'être appelée la comédie moyenne. Les aventures qu'on y expose ne sont pas extraordinaires et les cas qu'on y étudie ne sont pas exceptionnels. Des conditions les plus fréquentes de la vie on dégage certains problèmes, de ceux qui se posent à beaucoup d'hommes, que quelques-uns agitent douloureusement, et que la plupart résolvent sans angoisse et sans hésitation, attendu qu'ils se contentent de suivre les indications toujours claires de l'égoïsme et de l'intérêt. L'honnête, l'honnête ! réclamait et déclamait Diderot. Et il est en effet de l'essence de ce genre de comédie d'être honnête et vertueuse. Si on n'y prêche point la morale, du moins le souci de la morale n'en est jamais absent. Les solutions auxquelles on s'arrête ne sont d'ailleurs ni romanesques, ni hardies, ni violentes. On n'y éprouve pas le besoin d'inventer chaque fois une morale nouvelle; car, au surplus, on n'invente pas la morale : elle est une, toujours la même et la même pour tous; on n'invente que les formes de l'immoralité, variables celles-là jusqu'à l'infini. Dans ce genre de comédie, il n'y a de place ni pour les héros du devoir ni pour ceux de la passion ; il n'y a ni éclats de voix ni grands mouvements ; il n'y a que sérieux, tristesse, attendrissement; or, c'est de quoi est faite la vie pour qui sait la prendre comme il faut.
Un cas de conscience débattu entre honnêtes gens; la question de savoir si un jeune homme de bonne famille qui a séduit une fille du peuple
et qui en a eu un enfant doit l'épouser, résolue de la façon la plus — convenable; c'est toute la pièce de M. Denier.
M. et M'" Dubreuil sont vraiment des gens de bien : ils le sont entièrement et de la seule façon qui compte, avec simplicité. Mais voyez quelle <'st la force des courants établis et la tyrannie de la mode! Au théâtre la mode est encore au pessimisme, les modes du théâtre retardant toujours de quelques années sur les autres. Les jeunes dramatistes ne nous montrent guère «le l'humanité que les laideurs, et si parmi tant de vices ils mettent parfois à la scène un.' vertu, c'est pour nous faire apercevoir aussitôt que cette vertu n'est qu'hypocrisie. C'esl pourquoi ceux qui connaissent un peu le théâtre d'aujourd'hui n'avaient pas douté que ce titre : Gens de hien. n'enfermât une ironie, l'end;) ni l< -s premières scènes, où on nous fait pénétrer dans l'intérieur des Dubreuil, nous attendions le moment où il nous apparaîtrait quel état nous devons faire de la vertu de ces gêna vertueux : vertu tout en surface, ou peutêtre vertu étroite, tracassière et chagrine, déso. blig( ante et Inhospitalière, une sorte de vertu méchante. Ce moment n'esl pas venu. Dans la pièce d<- M. Denier, il n'y a pas de sous-entendus. Le procédé est très franc. Les personnages • il ce qu'ils paraissent : ils ne font pas mentir leur réputation. M. et M- Dubreuil sont dans toute la force du terme un honnête homme et une honnête femme, de ceux dont la vie a été
sans défaillance, qui n'ont rien à se reprocher et rien à oublier. Une intimité, produit de la confiance et de l'estime, leur a apporté le bonheur. Et de ce bonheur ils ne jouissent pas en égoïstes. Mais ils ont voulu en faire part à d'autres et le faire rayonner au dehors. Ou, si vous voulez, ils ont compris que le bonheur est une de ces choses qu'il faut se faire pardonner. Cette rançon du bonheur, c'est la charité. Les Dubreuil ont pitié des déshérités de ce monde, à qui la vie n'est point clémente et pour qui l'accomplissement du devoir est difficile. Ils se sont mis à la tête d'une œuvre dont le nom fait sourire notre scepticisme. Trouver aux fillesmères des maris complaisants, disposés à prendre pour leur compte la faute d'autrui ; c'est le but de l'œuvre des « Unions réparatrices ». L'œuvre prospère. Elle fait de bons mariages, j'entends des mariages qui en valent d'autres. C'est par là que les Dubreuil payent leur dette, et de cette large façon qu'ils remplissent leur devoir d'humanité.
Ils ont donné à leur fils Adrien une éducation qui est un modèle d'éducation attentive et pieuse. Ils ne lui ont mis sous les yeux que les meilleurs et les plus encourageants des exemples. Ils ont écarté de sa jeunesse tout ce qui leur semblait un danger. Ils l'ont gardé à la maison, près d'eux, tout près d'eux. Ils ont tâché de lui rendre la maison agréable. Ils ont confiance qu'ils y sont arrivés à force d'ingénieuse tendresse. Maintenant qu'Adrien a l'âge
d'homme ils lui amènent une compagne qui sera digne de lui, Suzanne Herbelot. Il passera ainsi de la maison de famille au foyer où la tendresse de l'épouse, après celle de la mère, sera pour lui une protection. Il aura traversé la vie sans être souillé par elle. C'est le rêve que les Dubreuil ont fait pour leur enfant : c'est le rêve de beaucoup de parents: c'est un beau rêve...
Entre les choses douloureuses dont est faite la vie, il y a celle-ci : c'est que la plupart du temps les meilleures de nos actions se retournent contre nous ; nous souffrons par ce qu'il y a de noble et de généreux en nous. Les Dubreuil sont victimes de leur honnêteté. C'est le malheur des très honnêtes gens qu'ils ne soupçonnent pas le mal. Ces parents ont eu confiance dans leur enfant. D'où lui serait venue la pensée de mal faire? Et n'était-il pas tout à fait heureux? Et pourquoi cette existence si douce et si simple qu'on lui a faite ne lui aurait-elle pas suffi? Aussi lorsqu'ils apprennent qu'Adrien a une maîtresse, et de cette maîtresse un enfant, cette découverte leur cause moins encore d'indignation peut-être que de surprise. Eh quoi ! ce fils, leur lils, qu'ils croyaient si pur! Et la chose B'est passée ;t côté d'eux : la maîtresse d'Adrien es1 une <>u vi îère à la journée qu'ils employaient: Léontine Surot. Qu'un tel malheur put les frapper, eux qui chaque jour s'occupent pour le compte d'autrui de réparer des malheurs analogues, ils ne l'avaient pas prévu et ils ont
peine à le comprendre. Pour un peu ils diraient comme ces honnêtes femmes devant qui on raconte des histoires d'amours coupables : « Estque ça arrive, ces choses-là? » Quand elles sont arrivées et après qu'on n'a pas su les empêcher, comment peut-on en atténuer du moins les conséquences? Ils n'en savent rien. Mais laissezles agir. Ils auront tôt fait d'aggraver encore la situation et de tout mettre au pis. — Lui, de son coté, Adrien est en quelque manière victime de tant de tendresse qu'on a eue pour lui. C'est le défaut de certaines éducations trop parfaites qu'elles énervent. Elles enveloppent l'enfant et ne le laissent jamais sans secours. A chaque instant, une volonté se substitue à la sienne. Il ne prend pas l'habitude de la volonté; or la volonté est une habitude. Parmi tant de choses qu'on lui enseigne, il en est une qu'on oublie ou qu'on craint de lui apprendre : il ne saura jamais vouloir. Le jour venu, il ne saura pas résister. Et on sait aussi bien à quoi se réduit dans la plupart des cas le rôle d'un séducteur : c'est à n'avoir pas su se défendre. Adrien est un faible. Il est sans initiative et sans avis propre. Dans cette discussion qui va suivre et où c'est son avenir et c'est sa vie qui est en jeu, il sera indécis, hésitant, prêt a se soumettre alors même qu'il désapprouve. 11 y assistera en témoin plus encore qu'en intéressé. 11 s'y montrera une fois de plus ce qu'il est : une créature passive.
Pris au dépourvu par la nouvelle de la pater-
nité d'Adrien, M. Dubreuil va. pour ainsi dire, résoudre la question dans l'abstrait, sous sa forme générale et absolue. Que doit faire l'homme qui a séduit une jeune fille et en a eu un enfant? Il doit épouser la mère et légitimer l'enfant. Cela est clair. Cela est simple. Cela est précis. C'est le devoir, et quand le devoir est aussi nettement écrit, il n'y a pas lieu d'hésiter. C'est pourquoi M. Dubreuil dit à la fin du premier acte : « Je vais chez les Surot demander a ces braves gens la main de leur fille pour notre fils. » Adrien épousera Léontine.
Que si en effet la situation était aussi simple qu'elle le parait à M. Dubreuil, et s'il en allait toujours ainsi dans la vie nous n'aurions pas trop à nous plaindre, et de cruels embarras nous seraient épargnés. Nous saurions toujours nettement quel est notre devoir, et alors ce serait affaire à nous. Il y aurait d'un coté ceux qui font leur devoir, d'autre côté ceux qui ne le font pas. On saurait à quoi s'en tenir, et rien ne vaut les situations bien établies et tranchées catégoriquement. Mais ce qui arrive, c'est que de telles situations sont infiniment rares. Dans la vie presque rien n'est simple. Il y a conflit entre <\<-* devoirs opposés; pour lequel faut-il prendre parti et lequel faut-il sacrifier ? Nous ne sommes point seuls dans ce monde et l'existence de chacun de nous soutient Ai'* rapports avec beaucoup d'autres. Ce qui est le devoir vis-à-vis de l'un, peut être \is-a-vis d'un autre le contraire du devoir.
Comment concilier ces obligations contradictoires ? Nous vivons dans une société organisée ; et qu'elle soit bien ou mal organisée ce n'est pas la question; nous ne pouvons la refaire chaque fois qu'une difficulté se présente, ni surtout la refaire au gré de nos intérêts particuliers ; il ne s'agit pas de démolir la maison, mais d'y habiter. A côté du devoir pris au sens purement moral du mot, il y a le devoir social. Chacun de nos actes va très loin, engage beaucoup de personnes, se continue et se propage comme les flots de la mer en des ondulations qui vont à l'infini et ne meurent jamais tout à fait. C'est pourquoi dans chacune de nos décisions, toutes sortes de considérations doivent entrer. Les esprits qu'on appelle irrésolus ne sont souvent que des esprits clairvoyants et scrupuleux qui, à chaque moment de leur vie, aperçoivent toutes les conséquences probables de chacun de leurs actes. On comprend que ceux-là soient dans un tremblement perpétuel et que la vie ne soit pour eux qu'une sorte de martyre sans cesse renouvelé. Ceux qu'on appelle des esprits décidés et à qui on fait honneur de la fermeté de leur caractère, ne sont souvent que des esprits un peu obtus, n'apercevant de toute question qu'un seul coté. C'est parmi eux que se recrutent les hommes d'action. Ne réfléchissons pas, dit le proverbe, sans quoi nous ne ferions jamais rien. C'est parce que M. Dubreuil réfléchit, ou parce qu'on réfléchit autour de lui, que le ma-
riage d'Adrien ne se fera pas. C'est précisément chez les intéressés qu'il va rencontrer une résistance inattendue. 11 croyait, en consentant à ce mariage, être seul à s'imposer un sacrifice. Il va s'apercevoir que le sacrifice s'étendrait à tout le monde, et qu'en fait ce mariage serait, au point de vue social, une monstruosité.
Adrien d'abord. — Il se laissera marier, si on l'y force, si son père dit : Je veux. Car il n'est pas désobéissant. Mais il comprend à merveille qu'épouser Léontine ce serait, pour lui, signer un contrat avec le malheur. Il n'aime pas Léontine ; ou du moins il ne l'aime pas comme on aime sa femme. Il a trouvé en elle une maîtresse gentille et douce; mais quelle compagne pour une vie tout entière! Elle est sans éducation et sans esprit. Il n'a pas avec elle une idée en commun. Leurs origines, le milieu où ils ont été élevés, tout les sépare à jamais. Ils sont des étrangers et ils deviendront des ennemis. Il n'est pas un détail de la vie à deux qui ne doive faire éclater cette mésintelligence nécessaire. De là l'aigreur, l'hostilité, la haine. Or, ainsi que le dit très justement un personnage de la pièce, un mariage n'est pas une solution, c'est un commencement. Dans l'espèce, ce sera le commencement pour deux êtres d'un supplice que chaque jour rendra plus intolérable. — Ajoutez qu'il faut en ce monde avoir une position. Cela encore est un devoir. Chacun de nous ne se doit pas seule-
ment à lui-même, mais doit aux autres d'apporter dans l'activité générale sa part d'activité, et de jouer son rôle dans l'ensemble. Nous devons développer l'énergie que nous avons reçue de la nature et les talents que nous avons reçus de l'éducation, en vue de l'utilité de tous, et afin que nulle force ne soit perdue. Adrien est entré dans la carrière du barreau. On ne réussit, là comme ailleurs, que par les relations. Quelles seront les relations du mari de Léontine ? Un sot mariage est Tecueil où se sont brisées tant de carrières brillamment commencées. En vérité, si Adrien pouse Léontine, il n'a qu'un parti à prendre : c'est de se retirer dans quelque province ou dans quelque campagne, et d'y cacher la détresse de sa vie brisée. Ce sera une manière de suicide. Mais on n'a pas encore établi le droit au suicide.
La mère, M,ne Dubreuil. ■ — Après tant de - qu'elle a faits, peut-elle se résigner à une si cruelle déception ? Elle ne trouvait qu'aucune jeune fille fut trop pieuse, trop chaste, trop intelligente, trop distinguée. Quoi qu'elle fasse elle ne verra jamais en Léontine la femme de son fils, mais seulement la maîtresse installée au foyer, lra-t-elle chez Léontine et la recevra-t-elle ? Acceptera-t-elle de traiter comme une égale son ancienne domestique et que celle-ci ait une place avant la sienne dans le cœur de ses petits-enfants? Peut-être aecomplira-t-elle ce miracle d'abnégation, étant
chrétienne et étant mère. Mais a-t-011 le choit de lui imposer cette humiliation?
La fiancée, Suzanne iïerbelot. — Celle-là encore mérite qu'on s'occupe d'elle. Elle aime. Naïvement elle a donné toute son àme. En pensée elle appartient déjà à celui à qui die s'est promise. Brusquement, sans que son cœur ait changé, sans qu'elle ait aucun reproche à se faire, elle devra renoncer au bonheur qu'elle espérait. On lui dira qu'une promesse; se retire, qu'une parole se reprend, qu'après avoir arrangé en imagination son avenir on le dérange, qu'un mari en vaut un autre, que c'est une affaire de nom, et qu'on en est quitte pour faire démarquer le trousseau. — D'ailleurs, le mariage de Suzanne est annoncé, les bans sont publiés, les invitations sont faites. Un mariage manqué est toujours pour une jeune fdle une affaire fâcheuse et qui compromet par avance le succès des autres. C'est une diminution de valeur. A-t-on le droit d'imposer à Suzanne cette épreuve et de lui l'aire ce tort ?
Et enfin cette union que recommande une idée abstraite, si personne ne la réclamait, si personne ne La désirait? Léôntine n'a jamais songé qu'Adrien L'épouserait. Elle se rend très bien compte qu'elle n'est pas la femme qu'il lui faut. En se donnantLà lui, elle n7a guère pensé à L'avenir. ( >u si elle y a pensé, vaguement, elle se disait que cette séparation qui, un jour ou L'autre devrait arriver, peut-être n'arriverait me. — Tkéâtre oontemp, 17
pas trop tôt, ni de façon trop brutale, et qu'on s'arrangerait pour adoucir et pour amortir le coup qu'elle en recevrait. — Pour ce qui est des parents, toute leur ambition ne va qu'à trouver pour gendre un brave garçon, un ouvrier comme eux, qui acceptera la situation, d'autant qu'elle n'est pas rare dans le peuple, élèvera le marmot avec ceux qui viendront par la suite, et ne fera bientôt plus la distinction entre celui d'avant et ceux d'après.
A mesure que s'éclairent ces aspects nouveaux de la question, M. Dubreuil sent sa résolution fléchir. 11 se brise cet héroïque élan de tout à l'heure. Il se brise contre le sentiment de la réalité dont c'est le propre en effet, que contre elle l'élan se brise et l'héroïsme s'émiette... Adrien n'épousera pas Léontine. Il épousera sa fiancée Suzanne Herbelot. On laisse à Mme Herbelot le soin d'arranger l'affaire. Celle-ci est, comme on dit, une femme de tête. Elle a très vite compris, par des confidences partielles et des aveux indirects, de quoi il s'agissait. Elle a d'ailleurs assez aisément jugé M. Dubreuil et son fils. Il y a besoin d'un homme ici. Bien sûr elle aurait préféré pour Suzanne une autre entrée en ménage. Mais enfin quand le mal est fait, rien ne sert de récriminer, et il n'est que de s'arranger en sorte que le passé compromette le moins possible l'avenir. Adrien peut encore être pour Suzanne un bon mari, à condition qu'on le tienne un peu en tutelle, ou pourvu au con-
traire qu'on sache peu à peu l'émanciper. On donnera à Léontine une somme convenable qui l'aidera à se marier. Pour ce qui est de l'éducation de l'enfant, on avisera. D'ailleurs les Surot n'ont aucun moyen de faire du chantage. Et la vie continuera. Elle continue, cette vie. en dépit des épreuves et des fautes, en dépit des espérances trompées, des illusions mortes et des délicatesses abolies...
Maintenant [NI. et Mme Dubreuil se regardent. Ils ne sont pas très fiers. Eux. les gens de bien, ils ont donc fait comme les autres. Ils avaient cru que ces hontes, dont ils avaient eu tant de fois le spectacle chez des étrangers, s'arrêteraient au seuil de leur maison. Et voilà que leur maison, pas plus que d'autres, n'a été indemne. Ils avaient espéré qu'entre la conception qu'ils se faisaient du bien et la conduite qu'ils tiendraient il n'y aurait jamais désaccord. Et voilà qu'il a fallu fléchir ! Ils viennent de donner un démenti à tout un passé de loyauté. Et ils se le demandent avec inquiétude : Hélas! sont-ils encore des gens de bien ?
On voit assez, par ce qui précède, que la pièce de M. Denier est le contraire d'une pièce à thèse, et par exemple que sa conception du drame est précisément le contraire de la couception que s'en fait M. Alexandre Dumas. Celui-ci a soutenu maintes fois qu'on doit épouser la iille-mère. Pour le prouver il a dû, dans chacun de ses drames, arranger les choses en vue de sa démonstration, choisir un
cas et grouper des personnages d'exception. Qu'elle s'appelle Clara Vignot, Jeannine ou Denise ou Mme de Montaiglin, la fille-mère, telle qu'il nous la montre, est toujours une créature d'élite, dont la candeur a été surprise et dont la fierté s'est révoltée. Et il n'est pas tout à fait impossible en effet que le cas se présente. Pour le séducteur, M. Dumas en fait toujours et tout uniment un drôle. Et je ne songe pas à le lui reprocher. Mais s'il y a très peu d'honnêtes gens dont l'honnêteté soit sans mélange, il est vrai aussi que les canailles parfaites et qui remplissent entièrement leur définition, sont une minorité. Et enfin les pères qui, semblables à Brissot, sont prêts à étrangler leur fille quand ils apprennent qu'elle a eu un amant, ces pères-là se comptent, et ils ne se comptent pas par centaines. « J'aimerais mieux la voir morte que déshonorée », est une phrase qu'on prononce souvent, mais aussi qu'on a coutume de mettre au conditionnel. Le plus souvent, la fille séduite n'a pas le droit de faire sonner très haut ses réclamations. Le plus souvent, le séducteur est un faible plutôt qu'un méchant, non pas moins coupable, mais moins odieux. Le plus souvent, les pères pardonnent ou ils font semblant; ils se résignent, faute de pouvoir faire autrement. — Dans les pièces à thèse, on impose une solution différente de celle qui est le plus généralement acceptée. Dans les pièces d'observation, telle qu'est celleci, on se contente de constater en expliquant.
Faut-il dire, d'ailleurs, que l'auteur de Gens de bien prend parti pour la morale mondaine contre la morale universelle, et qu'il se range du côté des Pharisiens? Je ne le pense pa-. Il ne conclut pas; c'est son droit. Que s'il fallait à toute force tirer une conclusion, voici à peu près celle qui se dégage des faits qu'on a mis sous nos yeux.
L'idée du devoir est absolue : elle ne souffre pas de diminution d'elle-même; elle ne se prête à aucun compromis. Mais la vie n'admet rien d'absolu. De deux choses l'une. Ou bien on s'attache à l'idée du devoir avec l'intransigeance du stoïcien de jadis : et par là on se place en dehors des conditions de la vie. Ou bien on pense qu'avant tout il faut vivre : et on se résigne à faire des concessions. C'est bien pour cela que l'expérience de la vie est foncièrement immorale et pour cela que la vie est mauvaise.