‹ De Scribe à Ibsen;Chapitre 53 sur 67 · MAURICE BOUCHOR · texte numérisé non relu

MAURICE BOUCHOR

\, — TOBIE{i).

Les marionnettes, dans toute une catégorie de spectacles, sont les seuls acteurs possibles. C'est toutes les fois que la scène est quelque part où il vous plaira, dans le bleu, quand l'auteur a fait œuvre de poète et que le poète a quitté terre. Incarnées par des acteurs vivants, en chair et en os, ces visions prendraient une forme trop précise et ces conceptions légères mie enveloppe trop matérielle. Les marionnettes, justement par ce qu'elles ont de sommaire, offrent 1<- très grand avantage qu'elles n'arrêtent pas et n'emprisonnent pas L'imagination du spectateur. Biles fournissent la première indication scénique nécessaire, et nous laissent libres d'apercevoir au delà toutes sortes de choses,

(l) Petit-Théâtre, novembre !*-''.

toutes celles qu'y a mises le poète, et celles aussi que nous y ajoutons, on collaborateurs complaisants. C'est ainsi que les marionnettes ont interprété ces deux chefs-d'œuvre de fantaisie aérienne : les Oiseaux d'Aristophane et la Tempête de Shakespeare. Elles ont joué aussi un des pieux drames de Hrosvitha, l'abbesse de Gandersheim, et elles étaient les interprètes désignées pour cet art enfantin.

Le succès venant, les marionnettes ont commencé à se montrer exigeantes. Il ne leur a plus suffi qu'on leur apportât des traductions et des adaptations. Elles ont voulu des pièces originales, composées exprès pour elles. Elles se sont donc adressées à un poète dont le talent leur avait toujours inspiré une réelle sympathie. M. Maurice Bouchor. Et pour être plus sûres que la pièce serait à leur goût, elles lui ont indiqué un sujet, en y joignant encore les conseils les plus délicats sur la meilleure façon de le traiter. Elles l'ont engagé à feuilleter ce vaste répertoire dramatique du moyen âge qui est intitulé le Mystère du Fieil Testament. Ce qui les séduisait c'était le grand air de naïveté qui est empreint clans ces vieux drames, et c'était encore ce mélange de passages sérieux et de passages burlesques, les scènes pieuses alternant avec les familières et même les triviales. Il leur semblait qu'un écrivain qui aurait quelque fantaisie et quelque souplesse pourrait, en s'inspirant de cet art primitif, faire une œuvre de haut goût et qui serait en même temps d'un ca-

chet bien moderne. Elles arrêtèrent leur choix sur le drame de Tobie, l'un de ceux qui sont compris dans le Mystère. Et donc elles dirent à M. Bouchor : « Il ne tient qu'à toi de forcer l'attention et de commander le respect. Montre-toi si plein de ce qu'il y a de noble et de touchant dans la vieille histoire, que l'on ne songe point à en rire ; fais alterner le plaisant et le sérieux de telle sorte que l'un n'empiète pas trop sur l'autre ; déride souvent les spectateurs, mais qu'ils oe s'en aillent point sans un peu d'émotion et de recueillement. Si tu n'étais pas un esprit vulgaire et grossier, cette histoire t'inspirerait des scènes d'une naïveté charmante. Tu ne seras pas irrespectueux envers la Bible, si tu mets en scène une de ces querelles de ménage dont le narrateur sacré nous a fait une esquisse. Enfin tu peux réserver ta fantaisie la plus bizarre pour

Le Poisson qui rouvrit l'œil mort du vieux Tobie,

et pour le méchant diable Asmodée. »

El quand M. Bouchor porta son œuvre aux Marionnettes assemblées en comité de lecture, il y eut parmi «lies un frémissement de plaisir. Car Le poète avait de tous points suivi le programme qu'elles lui avaient tracé. Il s'était montré tour à tour tendre ou plaisant : l'ensemble était tout de même harmonieux, et grâce à la versification très facile et doucement coulante, l'œuvre Laissait une impression aimable, toute de grâce et de fraîcheur.

Le drame de M. Bouchor est divisé en cinq tableaux. — La maison de Tobie. Le vieux Tobie est assis dans son fauteuil. Il nous conte son histoire, comment il a été privé de la vue et comment il est très pauvre. C'est un doux vieillard, résigné et confiant, et qui ne cesse point d'espérer dans le secours du Seigneur. Il sait que l'épreuve coutumière à laquelle le Très-Haut a mis de tout temps la patience du sage, c'est la compagnie d'une femme acariâtre. C'est pourquoi il souffre sans se plaindre l'aigre conversation d'Anna, ménagère avare et querelleuse. Sa meilleure consolation, c'est la jeunesse exemplaire de son fils, le petit Tobie, qui croit chaque jour en vertu et en piété. Mais justement il va falloir éloigner l'enfant. Le petit Tobie ira chez les Mèdes réclamer à Gabaël une somme de dix talents dont il est débiteur. Nous assistons à son départ. Un voyageur inconnu, Azarias, s'est proposé pour accompagner l'enfant et le protéger dans les difficultés de la route.

Au bord du Tigre. — Dans les eaux du fleuve ensoleillé un poisson s'ébat. A voir ses dimensions énormes et surtout à entendre les propos qu'il tient, nous devinons aussitôt qu'il ne s'agit pas d'un poisson ordinaire. En effet c'est un démon qui se cache sous cette enveloppe écailleuse; un démon facétieux et plein de concupiscence, Asmodée. Il est l'ennemi du vieux Tobie, a un homme juste, ineptement austère » ; et il en veut également au petit Tobie,

qu'il exècre pour « ses yeux de vierge et sa face ébaubie » :

Je souperais fort bien de ce petit Tobie.

Il viendra, je le flaire ! et d'ailleurs le brochet

De service a crié qu'un blanc-bec approchait.

Un homme est avec lui. Quel homme ? Je l'ignore.

Allons fendre gaiment l'onde fraîche et sonore !

Sans doute pour mieux voir le Tigre aux vastes eaux

Rouler en paix le long des fleurs et des roseaux,

Nos voyageurs viendront s'asseoir dans l'herbe verte,

El je m'avancerai vers eux, la gueule ouverte...

Quand j'ouvre cette gueule horrible aux dents de fer,

On croirait voir le puits ténébreux de l'enfer.

Tenez, mesdames... Hein ? n'est-ce pas effroyable ?...

Mais je suis bien bavard pour un poisson. Que diable ï

Il faut être concis. Jeune homme, je l'attends.

Seulement il avait compté sans Raphaël- Azarias qui l'occit d'un coup de sa lance. Mort en tant que poisson, Asmodée émigré vers la Médie, où il va tendre de nouveaux pièges au petit Tobie.

Le jardin de RagouéT. — 11 faut dire qu' Asmodée est amoureux de Sara, fille de Ragouël et cousine de Tobie. Sept fois Sara a été mariée, el sept fois, le soir même des noces, Asmodée s'esl jeté sur L'époux et l'a mis à mort. Ce qui fait que maintenant Sara est beaucoup moins demandée. Néanmoins Tobie tentera l'épreuve et grâce, aux conseils d'Azarias, il en sortira vainqueur. Il faut que pendant la nuit qui précédera les fiançailles il reste en prière avec Sara. Mais qu'il évite surtout de s'approcher de la jeune lille; qu'il résiste à la

tentation et qu'il prouve par là qu'il comprend la sainteté du mariage.

Si l'Eternel a mis Dans l'âme et dans le corps des vierges tant de grâce, Ce n'est pas seulement pour un plaisir qui passe. Vous devez — et l'amour rend bien doux ce devoir — Perpétuer la race élue, afin de voir Vos filles et vos fils conçus parmi la joie Grandir pour le Seigneur et marcher dans sa voie. Il faut que sur la bouche en fleur des épousés La prière du soir chante avant les baisers. Enfant, le mariage est une sainte chose. Alin que le regard de l'Eternel se pose Avec tranquillité sur l'épouse et l'époux, Gardez bien la pudeur comme un voile entre vous.

Le quatrième tableau nous montre cette veillée des fiançailles. Placé entre les jeunes gens, et invisible pour eux, Asmodée essaie pour les tenter de tous les moyens : musique enivrante, parfums suaves qui emplissent l'airT éclairages mystiques. Mais Raphaël détruit à mesure l'effet des charmes infernaux. — Et nous pouvons voir au dernier tableau Tobie et Sara, revenant chez le vieux Tobie qui va les unir et les bénir. Puis c'est le vieillard qui recouvre la vue. Et sur le seuil de la maison que le Seigneur a regardée, parait Azarias transfiguré. Tous se prosternent, ou pour mieux dire, ils se prosterneraient s'ils n'étaient pas en bois, et ils entonnent un hymne en l'honneur du Tout-Puissant.

La partie burlesque est de beaucoup la mieux venue dans le drame de M. Bouchor. Je pour-

rais néanmoins vous citer des strophes lyriques qui ne manquent pas d'éclat. L'œuvre est, en somme, très curieuse, en sa naïveté cherchée. C'est l'œuvre d'un lettré, qui a peut-être pratiqué Banville plus que la Bible, mais qui est capable pourtant de comprendre le charme poétique qui se dégage des livres saints. C'est par là que le Tobie de M. Bouchor est bien dans le courant de la littérature la plus actuelle. Il y a aujourd'hui un retour très marqué vers l'inspiration idéaliste et mystique ; et à défaut de la piété et de la foi, dont il ne saurait ici être question, l'âme moderne se colore au moins des teintes vagues et douces d'une religiosité renaissante.

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