‹ De Scribe à Ibsen;Chapitre 54 sur 67 · II. — NOËL · texte numérisé non relu

II. — NOËL

Jl est bien vrai que dans ce goût qui porte aujourd'hui beaucoup de lettrés vers les sujets religieux, il m'avait semblé d'abord qu'il entrât plus de mode littéraire que de piété véritable. Mais Fauteur de Tobie me reprocha qu'à son égard du moins je m'étais trompé et que j'avais méconnu la sincérité de son inspiration. J'avais tort, en effet, et je confesse mon erreur pour qu'elle me soit pardonnée. M. Maurice Bouchor n'est pas un dilettante épris de mysticisme. C'est un croyant. Il a la foi véritable, celle qui agit. Ce qui le prouve bien, c'est la lettre qu'il adresse à son filleul, Jacques Richepin, le fils du poète, en lui dédiant Noël. Il l'avertit que, s'il a accepté d'être son parrain, c'est avec la ferme intention de n'être pas un parrain pour rire. Il s'occupera de l'instruction religieuse de son filleul : c'est un droit auquel il ne renoncera pas, un devoir auquel il ne faillira pas. Cette déclaration me tranquillise sur l'avenir du jeune Richepin; et en me tranquillisant elle m'inquiète tout de même un peu. Car un jour viendra inévitablement où le jeune homme devra choisir entre les convictions de son père

(I) Petit-Théâtre, novembre 1890.

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et les croyances de son parrain. Ira-t-il vers le farouche auteur des Blasphèmes ou vers le tendre poète de Noël et de Tobie ? Je prévois des déchirements. Mais ce ne sont pas mes affaires. — Ce qui nous importe seulement, c'est que la nouvelle œuvre de M. Maurice Bouchor est d'un sentiment très pur, qu'elle nous a charmés tous, et que nous l'avons écoutée justement dans les dispositions que le poète souhaitait.

... Soyez sincères, je vous prie.

I\ Y- tes- vous pas émus jusqu'aux larmes parfois Quand voire dernier-né, croisant ses petits doigts, Hésitant, mais soufflé par un ange invisible, Dit sa prière, avant de s'endormir paisible ? Rappelez-vous un temps d'innocentes gaités, Où la foi fleurissait dans vos âmes ; jetez Mélancoliquement un regard en arrière; Et, fussiez-vous brouillés avec toute prière, Vous n'écouterez pas dans un profane esprit Ce mystère qui fut pieusement écrit.

Les incrédules, eux-mêmes, — en admettant qu'il y en eût dans la salle — ont été touchés.

Au premier tableau, l'étable de Bethléem. L'archange Gabriel est entre l'âne et le bœuf. Après avoir recommandé à la bienveillance du public la pièce de M. Bouchor, il délie la langue du bœuf, et la Langue de l'âne pareillement. Les deux compagnons d'étable se mettent à parler; et ils parlent longuement, comme il convient à des bétes qui ont derrière elles tout un passé de silence. Survient le maître de l'âne et du bœuf. Il a bu un peu plus que de raison,

3o4 LES MARIONNETTES.

et il tient des propos incohérents. Ce qu'on distingue pourtant clans ce bavardage d'ivrogne, c'est que notre homme est sans religion et qu'il est dur aux pauvres gens. Ya-t-il donc repousser cet étranger qui lui demande pour sa femme et pour lui-même l'asile d'une nuit ? Mais à ce moment il est touché de la grâce : son cœur se fond, et il accueille les hôtes que Dieu lui a envoyés.

Au deuxième tableau « Les bergers aux champs » de jolies scènes rustiques. Farigoul, le vieux pastour, qui entend ce que disent les oiseaux en leur jargon, annonce à Myrtil et à Marjolaine que l'enfant divin va naître, et que le même jour, en signe de réjouissance, ils seront fiancés. De ces deux nouvelles, Marjolaine et Myrtil ne savent laquelle leur cause plus de joie.

J'adore mon amie ; elle m'est bien plus douce Qu'à l'oiseau nouveau-né son nid d'herbe el de mousse, Au jeune agneau son lait, ou l'ombre au moissonneur, Mais je rêve à l'enfant qu'un Dieu bon nous envoie, Et le bonheur de tous me donne plus de joie Que mon propre bonheur.

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