‹ De Scribe à Ibsen;Chapitre 56 sur 67 · LA PANTOMIME · texte numérisé non relu

LA PANTOMIME

m. miciiel carré : L'ENFANT PRODIGUE (I).

Depuis deux ans que quelques curieux se sont avisés de ressusciter l'art de Debureau, la pantomime retrouve auprès de nos Parisiens de la décadence une faveur très vive. Chez plusieurs, comme cela est naturel, ce goût n'est pas très raisonné, et il vient plus de l'entraînement de la mode que d'un attrait véritable. Et voici donc quelques remarques explicatives à l'usage de ceux qui, prenant au spectacle de la pantomime infiniment de plaisir, ne seraient pas fâchés tout de même de savoir pourquoi ils s'y plaisent.

La pantomime est un art de blasés. Elle ne s'adresse vraiment qu'à ceux qui sont parvenus à un degré de culture littéraire tout à fait aigu. Ceux-là connaissent, mieux qu'Hainlet, l'absolue vanité des mots, de ces mots qui ne rendenl jamais la somme exacte cPidée ou de sentiment qu'on leur a confiée.

Je suis las des mots, je suis las d'entendre Ce qui peut mentir.

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Et les mots mentent toujours. Ils sont en deçà ou au delà; ils ne font que nous trahir de façons différentes. Le langage est un instrument grossier et qui ne peut fixer les états les plus délicats de notre àme qu'en les faussant. Tous les poètes n'ont-ils pas avoué que les meilleurs de leurs vers étaient ceux qu'ils n'avaient pas écrits ? De là le principal mérite de la pantomime. Elle se passe des mots. Les idées, les sentiments nous arrivent à l'état pur.

Ceci encore est tout à fait agréable. Un écrivain a sa rhétorique, sa façon d'agencer les mots et de lier les idées, qui n'est pas entièrement la nôtre. Aussi nous avons beau être en sympathie avec lui, il n'y a jamais communion intime, absorption complète. Dans la pantomine ce dualisme du spectateur et de l'auteur disparaît presque complètement. L'auteur s'efface : il se borne à nous donner des indications très générales, des cadres, pour ainsi dire, que nous remplissons ensuite à notre guise. 11 y a une jouissance rare et délicate à se rendre compte qu'on est soi-même l'artisan des émotions qu'on éprouve, que c'est en nous qu'elles s'éveillent, et qu'elles montent de notre cœur avec la nuance exacte de sensibilité qui est la nôtre.

Mais, encore une fois, pour goûter ces sortes de jouissances, il faut être arrivé aux extrêmes confins du raffinement littéraire. Or, si beaucoup prétendent au titre de blasé, très peu y ont droit. Songez en effet aux conditions qu'il faut réunir pour tenir dignement cet emploi. Car il

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n'y suffit ni d'une intelligence très exercée, ni d'une lecture considérable ; il y faut joindre encore une extraordinaire fatuité. Cela n'est pas à la portée de tout le monde. — Mais ceux mêmes qui ne seraient pas dans les dispositions voulues pour trouver aux représentations funambulesques l'espèce de plaisir que j'ai essayé de définir, ont encore une ressource. Ils peuvent se dire que le plaisir de la pantomime sera toujours un plaisir très distingué et goûté de peu de personnes. J'en sais à qui cette considération semblera suffisante.

Il esl temps d'arriver à Y Enfant prodigue. Sachez donc que la famille Pierrot est réunie et qu'elle est à table. Il y a là Pierrot père, Mme Pierrot et le jeune Pierrot, un grand garçon d'une vingtaine d'années. Le père mange copieusement et boit à longs traits, et il est facile de voir qu'il trouve de la satisfaction dans « le boire et le manger », comme d'ailleurs c'est la coutume de ceux qui ont l'âme droite et une grande honnêteté de conscience. Devant ce vaste appétit du père, Pierrot reste silencieux et rêveur. Il touche à peine aux mets qu'on lui présente, el les prévenances dont on l'accable ne font que l'irriter. Qu'est-ce donc que peut avoir l'enfant ? se demandent les parents restés tête à tête. Ils se confondent en suppositions et en hypothèses afin de découvrir ce qui peut bien tourmenter la cervelle d'un garçon de vingt ans. Serait-ce qu'il aime quelqu'un? Mais il ne Aient personne ici. C'est toi, ma bonne, qui

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prends soin du ménage. Il est mathématiquement impossible que le gamin soit amoureux. Donc il ne l'est pas. Et, s'étant enfoncé son bonnet, comme un bonnet de docteur, Pierrot père s'en va retourner le cas dans sa tête.

Or c'est le jour de la blanchisseuse. Cette blanchisseuse est une petite blanchisseuse. Elle se nomme Phrynette. Pierrot fils l'aperçoit ; sitôt qu'il l'aperçoit, sans l'avoir encore vue, il la reconnaît. C'est elle qu'il attendait, elle qu'il désirait, et d'elle qu'il rêvait, tout à l'heure, accoudé à la fenêtre mélancoliquement. Pour lui faire sa déclaration, comme il est un peu timide, il lui écrit une lettre. La lettre est gentiment tournée pour un débutant. C'est l'avis de Phrynette ; mais Phrynette trouve aussi qu'il manque à cette lettre un post-scriptum ; et vous savez bien que de tout temps le post-scriptum a été, dans une lettre, la partie importante. C'est là qu'on traite la question financière. Et pour s'aimer Phrynette pense qu'il faut de l'argent, et qu'il en faut beaucoup si on veut beaucoup s'aimer. Pierrot est averti : qu'il s'arrange ! Vous allez voir de quel arrangement il s'avisera, et tout de suite, sans avoir eu besoin de réfléchir et sans avoir pris la peine d'hésiter.

Le soir est venu. Autour delà lampe Mme Pierrot travaille et M. Pierrot lit. Il lit le Temps. Le charme opère. Le bonhomme s'endort. Telle est même l'atmosphère ensommeillée qui s'est répandue dans toute la chambre, qu'elle aussi, Mmc Pierrot s'assoupit. C'est alors que leur digne

fils ouvre doucement la porte, traverse la chambre à pas étouftés et se dirige vers le secrétaire. Pas de clé! Il retourne donc en arrière, rejoint la poche paternelle, y introduit délicatement la main, en extrait le trousseau de clés, revient au secrétaire, et ayant trouvé le tiroir aux économies, s'emplit les poches de pièces d'or et de billets de banque. Cependant, au tintement de l'or, les dormeurs se sont éveillés. Ils aperçoivent quel est le voleur. Ils pourraient se lever aussitôt et le saisir à la gorge brusquement. A quoi bon ? il aurait fallu que l'enfant ne conçût même pas la pensée de la vilaine action. Maintenant qu'il l'a commencée, à quoi bon l'arrêter? Et ils. feignent de se rendormir. Au moins n'auront-ils pas cette torture de croiser, en un pareil moment, leurs yeux avec les yeux de leur enfant. — Cette scène est très belle, d'une grande puissance d'émotion, tragique en sa simplicité.

Au second acte, nous sommes chez Phrynette. Son amant l'a très coquettement installée, avec du satin et des dorures partout. Au fond, par les rideaux entr'ouverts, on aperçoit le sommeil de l'aimable personne : et comme une mouche en bourdonnant risque de troubler ce sommeil, Pierrot lui donne la chasse, court, bat des mains, et protège si bruyamment sa maitresse endormie qu'enfin elle s'éveille. Or, pendant ces quelques instants, nous avons vu un domestique entrer plusieurs fois. Chat] ne fois il apportait un papier dans lequel Pierrot

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reconnaissait la note de quelque fournisseur. Et chacune de ces notes était plus longue que la précédente. Et Pierrot désespérément frappait sur sa poche, et sa poche ne sonnait que le vide.

Il montre à Phrynette ces papiers inquiétants et tache de lui faire comprendre la gravité de la situation. Phrynette, d'ailleurs, s'en rend un compte très exact. Pour le prouver, elle montre à Pierrot le côté de la porte : « Si tu n'as plus d'argent, tu sais, mon petit, tu peux t'en aller. » Pierrot prend un grand parti. 11 s'arme d'un paquet de cartes, il s'en va jouer. — On pourrait très facilement montrer que cette scène enferme un grand sens, et qu'elle nous renseigne à merveille sur la façon dont toutes les Phrynettes de tous les temps ont compris l'amour.

A peine Phrynette est restée seule, on lui apporte un superbe collier de perles. Jointe au collier, il y a une carte. Et suivant la carte il y a un monsieur simplement désigné : le baron. La scène est encore d'une absolue clarté. Phrynette présente au baron la note à payer. Le baron la trouve un peu forte. Mais, câline, Phrynette lui prend la tète dans ses deux bras, et. affolé par ce baiser, le baron tire de sa poche des liasses de billets de banque, et les jette aux pieds de Phrynette, qui consent à les ramasser... Quand Pierrot revient, ayant gagné au jeu, il trouve la maison vide. Il n'eu veut pas croire ses yeux, il cherche de tous les côt< fouille dans tous les coins. Partie, Phrynette!

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Et comme Pierrot est tout jeune encore, il s'étonne, il s'afflige, il se désespère, et tombe étouffé par les sanglots.

Au troisième acte, l'intérieur de la famille Pierrot, un intérieur désolé depuis que l'enfant n'est plus là. Le père a perdu son bel appétit d'autrefois, et les deux vieux échangent des regards tout pleins de pensée. Il y a ici encore, il y a partout, du reste, de charmants détails. C'est un portrait que retrouve la maman Pierrot, un portrait, vous savez de qui. Elle le regarde longuement avec une trisl où se mêle de l'indulgence, un désir de pardonner. Mais le père ne veut pas môme le voir. El ainsi se trouvent nuancées très délicatement ces deux douleurs, égales, mais différentes.

Restée seule, la mère affligée est tombée à genoux en prière, devant une statue de la Vierge. Elle demande le retour de l'enfant prodigue. Et le voici, en effet, qui entr'ouvre la porte timidement. Il revient, en quel état! Il est déguenillé, il a faim, il a soif. Sa mère le pousse dans une pièce voisine entendant le père qui revient... Elle va préparer ce père irrité. Elle tâche <!<• L'adoucir. Elle l'implore. L'enfant prodigue et repenti est maintenant à genoux devant lui. .Mais lui, encore inflexible, refuse de le regarder... A ce moment, on entend une musique lointaine. < >n distingue déjà le son des tambours el des trompettes. C'est le régiment qui passe. Et le régiment, c'est le moyen de salut, c'est L'espérance du pardon. Pierrot s'est Doi Mi<:. — Théâtre contemp. 18

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