‹ De Scribe à Ibsen;Chapitre 57 sur 67 · I 4 LA PANTOMIME · texte numérisé non relu

I 4 LA PANTOMIME

relevé, il va partir pour être militaire. Ce qu'il demande, c'est la bénédiction paternelle. Et cette bénédiction ne lui est pas refusée.

De l'esprit et de l'émotion, de la force dramatique et de la grâce, une étonnante variété de ton. voilà ce qui fait le grand et le rare mérite de Y Enfant prodigue. C'est, à vrai dire, la pantomime-type. On ne fera pas mieux, parce qu'on ne trouvera pas un autre sujet, plus clair, plus facile à comprendre, et qui s'adresse à des sentiments plus généraux. Or, c'est là, indépendamment de l'habileté de l'auteur, la condition même d'une bonne pantomime.

Le dramatiste norvégien Ibsen (i), dont le nom est populaire dans tous les pays du Nord, commence à n'être plus un inconnu pour nous. Dans ces derniers temps, la critique s'est beaucoup occupée de lui. 11 y a un an à peu près, on mettait pour la première fois à la scène une traduction française des Revenants, ce drame atroce et qu'il me semble impossible d'entendre sans souffrir d'une sorte d'épouvante et d'horreur physiques. La pièce qu'on nous a donnée cette fois, le Canard sauvage 2 . est L'une des plus caractéristiques dans r<iu\ re d'Ibsen. C'est dire qu'elle est aussi l'une des plus déconcertantes pour un public français. Il nous faut faire un violent effort sur nous-

i Lee oeuvres d'Ibsen, traduites par If. le romle Prozor, sont éditées chez Savine. — Sur l'œuvre d'Ibsen consulter, outre les articles de M"0 Arvède Barine Débats . de M. Edouard Etad (en tète de la traduction Prozor] et de H. Paul Desjardina [Figaro), le remarquable livre <!<• II. Auguste Elirard: Benrik Ibsen ti le Théâtre contemporain Lecène el Oudin, éditeurs).

: Théâtre Libre, mai 1891.

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mêmes, rompre avec nos habitudes intellectuelles, oublier les formes d'art qui nous sont familières. Il nous faut accepter les lenteurs du drame, les'minuties de la peinture, les étrangetés d'une pensée qui volontairement s'enveloppe de voiles. Il nous faut sortir de notre milieu pour aller vers des hommes dont l'état d'esprit, comme le genre de vie, est très différent du notre. Encore devons-nous nous avouer que même à ce prix nous ne pénétrons pas entièrement le sens de l'œuvre : car nous avons beau faire, c'est avec une âme française que nous allons à la rencontre de l'âme étrangère, et on ne saurait donc parvenir à l'entente complète et à l'intime pénétration. — Pour apprécier le Canard sauvage, il faut se placer à un double point de vue. La fable a été choisie, les événements ont été combinés dans l'évidente intention de rendre sensible, d'exprimer et de prouver une vérité morale. Néanmoins les personnages ne sont nullement des abstractions et des êtres de raison. Ce sont des hommes de chair et d'os, des créatures vivantes. Le Canard sauvage est tout à la fois un drame symbolique qui enferme en son amère philosophie beaucoup de pensée, et un drame réaliste d'une surprenante intensité de vie.

Au premier acte nous sommes chez le riche industriel Werlé, un soir de réception. On entend un bruit de conversations et de rires venant de la salle à manger. Des domestiques allument les lampes. Un vieux bonhomme,

d'aspect minable clans sa longue redingote usée, se présente; il insiste pour qu'on le laisse

passer et gagner par là les bureaux où il rapporte du travail, des copies qu'on lui donne à faire par charité. C'est le vieil Ekdal, jadis le lieutenant Ekdal, associé de la maison Werlé pour le commerce du bois. 11 y a eu un procès. Werlé a été acquitté. Ekdal condamné a fait de la prison : il en est sorti ruiné de toutes les façons. — Puis ce sont les invités qui défilent, se rendant de la salle à manger au fumoir, échangeant de vagues propos ; un monsieur gras, vin monsieur chauve, un troisième monsieur, tous chambellans. Assistance très distinguée. — Seuls, le fils de M. Werlé, Grégoire Werlé, el le fils du vieux bonhomme de tout à l'heure, Hialmar Ekdal. se séparent des com vives et restent à causer. Ils sont camarades d'enfance ; mais voilà bien longtemps, tantôt vingt ans. qu'ils ne se sont vus. Ce Grégoire est un personnage bizarre : il vit solitairement; employé aux usines de son père, qui sont situées luit loin, il ne descend jamais à la ville : il ignore ce qui s'y passe. Il faut donc qu'Hialmar lui conte son histoire.

11 lui dit qu'après la ruine de sa famille, il a dû prendre un métier : il s'est établi photographe, grâce a l'aide de Werlé, qui lui a avance les fonds. Il s'est marié, grâce encore à Werlé. lia épousé Gina, une ancienne bonne d<- Werlé. Il a une tille. Hedwige, qui va sur ses quatorze ans... A mesure qu'il apprend

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chacun de ces détails, Grégoire laisse percer les signes d'une angoisse croissante. — Il COngédie son ami. Puis il demande à son père un entretien : il l'exige, immédiat. Et c'est alors entre le père et le fils une scène d'une violence inouïe. Grégoire rappelle d'abord à Werlé les vieux griefs qu'il a contre lui, et qui ont fait que, depuis des années, il a voulu vivre loin de lui, n'avoir avec lui rien de commun. Grégoire sait bien de quoi est morte sa mère, et que c'est de chagrin. Il sait bien comment a été conduite l'affaire commerciale qui a mené le vieil Ekdal en prison : c'est Werlé qui a trompé, trahi, ruiné son associé. Et voici qu'il apprend de nouvelles infamies encore. C'est son ancienne bonne, son ancienne maîtresse, Gina, que Werlé a fait épouser à Hialmar. Ce dernier vit donc confiant, heureux peut-être, sans se douter qu'il y a de la boue sur l'origine de son mariage, et que son foyer repose sur un mensonge... Désormais, Grégoire refuse une fois pour toutes de plus jamais vivre sous le toit de son père ; il refuse une association que celui-ci lui proposait : il refuse de lui devoir môme de modiques appointements d'employé 11 ne veut rien, plus rien. — Cette scène est admirable de franchise, de largeur, d'énergique carrure. Ce premier acte est d'ailleurs, et d'un bout à l'autre, très vivement mené, d'après des procédés d'exposition familiers à notre théâtre. C'est de toute la pièce la partie la plus accessible pour nous, et qui ne diffère

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pas sensiblement de tels premiers actes de Dumas.

Les quatre actes qui suivent ont pour cadre l'atelier du photographe Hialmar Ekdal. G'estune mansarde, meublée convenablement. A droite un sofa, une table, quelques sièges. A gauche une étagère. Au fond une porte à doubles coulisses. Qu'y a-t-il derrière cette porte, et ou mène-t-elle quand on l'a fait glisser sur ses deux coulisses ? Mais si vous croyez que je vais vous révéler le secret tout de suite et vous dire la chose sans en faire plus de mystère!... Cette porte ouvre sur un vaste grenier. Dans ce grenier, il y a d'abord ce qu'on trouve habituellement dans les greniers, vieux meubles boiteux, vieux arbres de Noël desséchés. Mais il y a encore des poules, des lapins, des pigeons. Et il y a enfin, — faut-il déjà vous le dire? — il y a un canard, pas un canard ordinaire, vous entendez bien, mais un canard sau vage !... Le vieil Ekdal, qui dans son temps a été un chasseur d'ours, et que l'âge et les mallieu ps ont fait tomber en enfance, chasse clans ce grenier. Kl quand, embusqué derrière une caisse défoncée, il tire un lapin, il retrouve les plus rives émotions de ses grandes chasses. Seulement il se garde bien de toucher au canard sauvage. Celui-ci a une histoire. M. Werlé luisait la chasse en bateau; il l'aperçoit, il tire < I < • - - 1 1 - ; mais il ne lait <|ue lui envoyer quelques plnmhs dans L'aile. Les canards sauvages, quand ils eu ont dans L'aile, vont au fond de la mer,

tant qu'ils peuvent, se retiennent avec le bec dans les herbes marines et dans les roseaux et dans toutes les saletés qui se trouvent là-basT et ne remontent plus jamais. Seulement M. Werlé avait un chien; le chien a plongé, il a ramené le canard. Puis on l'a donné aux Ekdal qui l'engraissent dans leur grenier. Le canard sauvage est la propriété d'Hedwige.

Pendant le second et le troisième actes il ne se passe rien, et le drame n'avance pas d'une ligne. On nous fait seulement, avec une précision et une minutie infinies, le tableau de l'intérieur de la famille Ekdal. Il faut entendre sans sourire certains détails. Il faut se prêter aux lenteurs du pinceau, qui procède par retouches successives, qui accumule les petits traits. Mais le tableau ainsi obtenu est grouillant de vérité. Rien ne nous reste ignoré de cette maison, de ceux qui l'habitent, de la vie qu'ils y mènent. En dehors de l'appartement, les Ekdal ont une chambre qu'ils louent, quand ils trouvent un locataire. Dans la maison habitent le candidat Molvick et le médecin Relling. Très noceurs, il arrive qu'ils rentrent tard le soir, qu'ils sont ivres et font du tapage. Souvent ils emmènent Hialmar, Dieu sait où ; à son tour Hialmar, quand il les rencontre dans l'escalier, les invite à venir manger la salade de harengs. Il vient peu de clients à la photographie. Encore, la plupart du temps n'est-ce point Hialmar qui les reçoit; c'est Gina qui fait poser,. c'est Hedwige qui retouche les épreuves. Pour

lui, Hialmar Ekdal, étendu sur un sofa, il passe des journées à rêver d'une grande invention qui doit illustrer son nom, et qui d'ailleurs n'aboutira jamais. Quand il est fatigué de rêver à vide, il s'amuse à « bricoler » avec le père, il installe quelque nouvelle machine dans le grenier, un perchoir pour les pigeons, un baquet pour le canard... C'est, comme vous le voyez, un tableau d'intérieur norvégien peint dans la manière des maîtres hollandais.

Tout de même on vit à peu près heureux chez les Ekdal. Le vieux fait ses copies, boit son rhum, fait la chasse aux lapins. Hialmar rêvasse, (iina travaille pour tout le monde et fait marcher le ménage, en laborieuse résignée et qui se contente de lever les épaules quand on ne la regarde pas. La petite Iledwige s'use les yeux à lire. — C'est Grégoire qui va faire entrer le drame dans cet intérieur et troubler cette tranquillité qui ressemble au bonheur. Ce Grégoire est un cerveau troublé de mystique et d'illuminé. Il est atteint d'une maladie qu'un des personnages de la pièce désigne sous le nom de « fièvre de justice aiguë ». Il a sans cesse à la bouche les grands mots de revendications idéales, droits de l'idéal, etc. II \« ul !<■ triomphe de l'idée. 11 veut faire régner dans les rapports sociaux la justice absolue, la vérité absolue. Nous allons voir ce qui «peut arriver dans une famille quand il y entre un de ces fous qui viennent vous présenter au nom de L'idéal leurs réclamations de malheur! »

Depuis qu'il sait l'histoire du mariage d'Hialmar, Grégoire s'est dit qu'il avait enfin un but dans l'existence : c'est d'apprendre à Hialmar le passé de Gina. « Alors, se dit-il, Hialmar, connaissant sa faute, pourra la lui pardonner; il n'y aura plus de mensonge entre eux ; ils seront parfaitement heureux, et leur bonheur, fondé sur la vérité, sera solide autant qu'ineffable. »

C'est pourquoi, après qu'a eu lieu la scène d'explication entre les deux époux, Grégoire entre. la figure épanouie, leur tendant les mains :

— Eh bien ! mes chers amis. [IL les regarde l'un après l'autre, pais chuchote à Hialmar.) Ce n'est donc pas fait?

Hialmar d'une voix sombre). — C'est fait.

Grégoire. — C'est fait?

Hialmar. — J'ai vécu l'heure la plus amère de ma vie.

Grégoire. — Mais aussi la plus pure, n'estce pas ?

Hialmar. — Enfin, pour le moment c'est fini.

Gina. — Que Dieu vous pardonne, monsieur Werlé î

Grégoire avec un profond étonnement). — Je n'y comprends rien.

Hialmar. — Qu'est-ce que tu ne comprends pas ?

Grégoire. — Cette grande liquidation, qui devait servir de point de départ à une existence nouvelle, à une vie, à une communauté basée sur la vérité délivrée de tout mensonge.

Hialmar. — Je sais, je sais très bien. Grégoire. — J'étais si intimement persuadé qu'à mon entrée je serais frappé par une lumière de transfiguration illuminant l'époux et l'épouse ! Et voici que devant moi tout est morne, sombre, triste.

En vérité, il a fait de bel ouvrage. Mais voici mieux encore. Sur la piste où se trouve lancé Ilialmar, on ne s'arrête guère. Il se demande maintenant si Hedwige, cette petite qu'il aime tant, est bien sa fille. Et voici qu'Hedwige reçoit une lettre : c'est une donation que lui fait M. Werlé père, à la veille de se remarier. Un dernier trait achève de préciser les soupçons d'Hialmar. M. ^'erlé père, qui a toujours souffert des yeux, est près de devenir aveugle : or Hedwige a la vue faible. Ilialmar, insuffisamment evangélique, entre en fureur, rudoie Hedwige, déclare qu'il quitte la maison. Ici une bien jolie scène, où la figure d'Hedwige se dessine avec une adorable naïveté :

Hedwige. — Il faut me dire ce qu'il y a. Pourquoi papa ne veut-il plus de moi ?

Grégoire. — Il ne faut pas demander cela avant que vous soyez grande et raisonnable.

Hedwige sanglotant). — Je ne puis pourtant pas garder ce terrible chagrin sur le cœur, jusqu'à ce que je sois grande et raisonnable. Je vois ce que c'est. Je ne suis peut-être pas l'enfant de papa.

Grégoire inquiet). — Comment serait-ce possibl

Hedwige. — Maman m'aura peut-être trouvée et papa l'aura appris tout à l'heure. J'ai lu de ces choses dans les livres.

Grégoire. — Eh bien! si c'était le cas?

Hedwige. — Il me semble qu'il pourrait m'aimer tout de même, autant, si ce n'est davantage. Le canard sauvage aussi, nous l'avons reçu en cadeau et je l'aime tant malgré ça !

Grégoire {saisissant le joint). — C'est ça, Hedwige, le canard, parlons un peu du canard !

Hedwige. — Pauvre canard ! Il ne peut plus le voir non plus. Pensez donc : il a songé à lui tordre le cou.

Grégoire. — Baste ! il n'en fera rien.

Hedwige. — Non, mais il en a parlé. C'est si vilain à papa d'avoir dit ça ! Vous savez : je récite tous les soirs une prière pour le canard, afin qu'il soit préservé de la mort et du mal.

Grégoire. — Vous avez l'habitude de faire votre prière le soir ?

Hedwige. — Mais oui.

Grégoire. — Qui vous a enseigné cela ?

Hedwige. — Personne. Papa a été si malade une fois ! On lui a posé des sangsues sur le cou. Alors il a dit que la mort était à la porte.

Grégoire. — ■ Eh bien ?

Hedwige. — Alors j'ai prié pour lui quand j'ai été au lit, et j'ai toujours continué depuis.

Grégoire. — Et, maintenant, vous priez aussi pour le canard sauvage?

Hedwige. — J'ai pensé qu'il en avait besoin, il était si malade en arrivant!

Grégoire. — Faites-vous aussi une prière le matin ?

Hedwige. — Non. Le matin il fait clair. Il n'y a plus de quoi avoir peur.

Et l'idée vient à la pauvrette, afin de donner une preuve décisive de tendresse à son père, de faire pour lui un sacrifice, le plus grand des sacrifices, de lui sacrifier ce qu'elle a de plus cher au monde : le canard sauvage.

Au cinquième acte, Hialmar, qui est un irrésolu, un faible, revient à la maison. Sans doute il n'y veut plus vivre. Mais ne faut-il pas qu'il emporte ses livres, ses papiers, ses brochures scientifiques? Car il y a la fameuse invention, à laquelle il ne doit pas renoncer. Et il peut aussi sous ce toit maudit, prendre un peu de café, et puisqu'il le prend, ce café, autant qu'il soit chaud, bien chaud, avec des tartines soigneusement beurrées. Il s'absorbe donc dans ses tartines, dans son beurre et dans son café... quand on entend une détonation. Hedwige vient de tirer. Mais au lieu de tirer sur Le canard, elle a tiré sur elle-même. La pieuse et trop douce enfant a payé pour les autres. Maintenant, il est bien temps qu'ils versent drs Ilots de larmes sur ce petit cadavre !...

A la sortie j'entendais un Parisien de Paris formuler ainsi son impression : « Qu'est-ce que tout ça veut dire ? Quel est ce rêve ? Quel est D Mie. — Théâtre contemp. 19

ce cauchemar ? D'où sortent ces gens-là ? C'est un fou, ce Grégoire, celui qui voudrait être un chien afin de ramener les canards sauvages quand ils plongent jusqu'au fond. Fou le vieux qui chasse à l'ours dans un grenier ! Hialmar est fou. Elle-même, la petite Hedwige, c'est dans un moment de délire qu'elle s'est tuée. Ils sont tous fous. Et leur folie est contagieuse. On se sent tout chose... Encore est-il des folies amusantes. Mais cet autre avec ses revendications i-dé-a-les ! Et le canard sauvage ! Avez vous compris la raison d'être de ce volatile ? Jureriez-vous que la valeur allégorique de ce palmipède est pour vous sans mystère ? Mais c'est égal, et comme dit Grégoire, si nous reparlions du canard sauvage ! Pour ce qui est de l'idée morale, du cas de conscience qui consiste à savoir si l'on doit, oui ou non, détruire certaines illusions bienfaisantes, il y a beaux jours que Labiche s'en était avisé sans faire tant d'affaire. Le Canard sauvage, c'est Doit-on Le dire? transposé par un aliéné... »

Je vous donne cette impression pour ce qu'elle vaut. Et sans doute il faut négliger certaines subtilités d'interprétation. Apparemment les Norvégiens n'ont pas autant de goût que nous en avons pour l'absolue clarté, pour les idées nettes et les façons de penser géométriques. Néanmoins on peut assez bien dégager lidée maîtresse du drame, d'autant qu'Ibsen a confié à l'un de ses personnages, le docteur Relling, le soin de l'expliquer. La voici : les phi-

losophes, les jeunes gens, et en général tous les rêveurs sont portés à croire qu'il faut s'attacher à l'idéal. Ces intransigeants ne composent pas avec le vrai, le bien, le juste. Ils se trompent, et leur erreur peut avoir les plus graves conséquences. 11 n'y a pas de place dans cette vie pour l'idéal : mais il faut lui substituer l'illusion, le « mensonge vital ». La méthode de traitement que le docteur Relling applique à la pauvre humanité consiste justement à faire naître, à développer, à entretenir chez les malades (et tout homme est un malade) ce mensonge qui l'aide à vivre. C'est lui qui a soufflé à Hialmar cette idée d'une invention qui occupe le cerveau vide du photographe. C'est lui qui a suggéré au candidat Molvick l'idée qu'il était démoniaque : « Oue diable voulez-vous que cela signifie, un démoniaque ? Une blague que j'ai inventée pour lui entretenir la vie. Si je n'avais pas fait cela, il y a bon nombre d'années qu'il pataugerait dans le désespoir et le mépris de lui-même. » Pour ce qui est du vieil Ekdal, il a trouvé ^<»n traitement lui-même. 11 n'y a pas de trappeur plus heureux (pie ce bonhomme quand il trébuche dans le péie-méle de son grenier. — Tous les hommes, autant de canards sauvages qui ont du plomb dans l'aile. Grégoire, comme un chien fidèle et inintelligent, les fait remonter à l'air libre. Mieux eut valu les laisser là où ils se plaisaient, au fond des mers.

Cette conclusion donne une empreinte grandiose a la scène dernière, où l'auteur, reunis-

sant tous les éléments du drame dans un large finale, groupe tous les personnages autour du cadavre d'Hedwige, et nous fait prévoir que chacun restera fidèle à son caractère, attaché comme auparavant au mensonge de sa vie.

Molvick {murmure en étendant les mains). — Gloire au Seigneur !... Tu retourneras en poussière.

Relling [bas). — Tais-toi donc, animal, tu es saoul !

Grégoire. — Hedwige n'est pas morte en vain. Avez-vous vu comment la douleur a dégagé ce qu'il y a de grand chez Hialmar ?

Relli>g. — Presque tout le monde se fait grand pour pleurer devant un mort. Mais combien de temps croyez-vous que cela durera?... Dans quelques mois la petite Hedwige ne sera pour lui qu'un beau motif à déclamations.

Grégoire. — Et vous osez dire cela d'Hialmar Ekdal !

Relling. — Nous en reparlerons quand la première herbe aura séché sur le tombeau de la petite. Alors vous l'entendrez se répandre en doléances sur « l'enfant enlevé trop tôt à son cœur de père » ; vous le verrez confit dans l'attendrissement, l'admiration et la pitié pour lui-même.

Grégoire. — Si c'est vous qui avez raison et si c'est moi qui ai tort, la vie ne mérite pas qu'on la supporte.

Relling. — Eli si ! la vie aurait beaucoup de bon, malgré tout, n'étaient ces maudits créan-

ciers qui viennent à la porte des pauvres gens comme nous leur présenter la réclamation de l'idéal...

Gela est d'une grande beauté. Et tandis que mon voisin songeait à Labiche, d'autres avec plus de raison, semble-t-il, se souvenaient de certaines scènes de Shakespeare.

Que si on laisse de côté la philosophie de l'œuvre, il reste une vigoureuse étude réaliste. J'ai montré déjà comme on a su nous donner l'exacte vision de l'intérieur des Ekdal. Mais en outre chacun des personnages d'Ibsen est un bonhomme vivant. Le portrait est solidement construit, avec des dessous faits des lointaines influences et des constantes habitudes dont se compose un caractère, avec ces traits particuliers et ces tics par où se traduit l'individualité de chacun. On sent qu'Ibsen a vécu longtemps et familièrement avec eux, et qu'avant de nous les faire voir, il les a vus de ses yeux. — Hialmar le photographe est un beau type de rate, a mettre à coté du Delobelle de notre Daudet, roui enfant il passait pour un petit prodige. Il a été adulé, gâté. Maintenant, tandis qu'il n vasse à vide, et qu'il respecte en lui le problématique inventeur, il se laisse parfaitement entretenir et nourrir par sa femme et sa lille. Il es! élégiaque et déclamateur. 11 parle avec emphase de son travail, de son courage, • le l;i force de ses épaules. Il parle avec attendrissement «le >a lin prochaine et de l'avenir des siens, qu'il voudrait assurer. Et il a tout

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de même des coins de sincérité : il aime vraiment Hedwige. Caractère lâche, mou et flasque, il est, pour tout dire, atteint d'une maladie de la volonté. Il y a désaccord entre ce qu'il imagine et ce qu'il fait. Il est impuissant à traduire en actes ce qu'il a une fois conçu, ce qu'il a voulu l'espace d'un instant. Chez lui le premier mouvement est excellent, tel qu'il doit être : mais il est aussitôt démenti. Son premier mouvement est pour quitter la maison où il ne peut vivre sans honte : le second, qui le suit de près, est pour rentrer dans cette maison où le café fume, où le beurre s'étend si largement sur les tartines. Son premier mouvement est pour déchirer la donation qui déshonore sa fille : le second, est pour en recoller les morceaux. Ses résolutions ont autant de violence qu'elles ont peu de durée et peu d'effet. — Vous avez assez vu par l'analyse précédente qui est le vieil Ekdal, ce haillon, cette loque d'humanité; et aussi qui est Hedwige, la douce petite, qui dans son héroïque sacrifice reste encore une enfant. — Grégoire est un illuminé comme beaucoup de ses frères les Slaves. Il est aussi le fils d'une mère romanesque, dont la sensibilité a été comprimée par un mari brutal, qui a souffert et pleuré devant son fils. Grégoire a été forcé de haïr son père. Ce premier manquement à l'ordre naturel a été la cause du trouble général qui a suivi. Par une première fêlure de son cerveau, tout h' reste a passé. — Gina n'est pas la moins vraie.

Celle-ci est une créature toute passive. Ce serait trop de dire qu'elle est une résignée. Elle subit. Elle est devenue la maîtresse de Werlé sans le vouloir, la femme d'Hialmar sans savoir pourquoi. Quand son mari lui demande comment elle a pu soutenir ce long mensonge, supporter cette obsession du passé, elle répond que c'est à peine si elle s'en souvient. Et elle dit vrai. Nous ne nous souvenons que de ce que nous avons fait, que des actes où nous avons mis un peu de nous-méme. Gina est de cet le catégorie très nombreuse d'êtres qui vivent, et restent comme étrangers à leur propre vie...

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