CHAPITRE VII
VERS LB THÉÂTRE DE LA GUERRE Stara-Zagora. ^ Tirnovo-Seymeii. — Mudtapha-Pacha.
Tirnovo-Seymen, 27 octobre.
Depuis avant-hier, 25 octobre, j'avais en poche la fameuse lettre blanche que M. Stanciof m'avait remise. Elle disait que son détenteur était autorisé à se rendre là où il lui plairait, tout en remplissant, naturellement, les formalités exigées : se présenter à Fétat-major de chaque armée, indiquer son itinéraire, soumettre à la censure lettres et télégrammes. C'est à six heures du soir que M. Stanciof nous avait, à Segonzac et à moi, donné nos lettres blanches en nous priant de remettre les leurs à Naudeau, à Vallier, au lieute-
' nant Antoinat, au capitaine Bernard, à notre ami Stanhope du New York Herald^ en un mot, à la
^ petite bande que nous avions instinctivement formée.
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Ce même soir, 25 octobre, je faisais mes adieux à mon hôte. Il était en effet question d'un train pour le lendemain 4 heures de Taprës-midi. Le 26, les conjurés, c'est-à-dire les rares détenteurs de la lettre blanche, se dirigeaient vers la gare. Vain espoir ! Il n'y avait pas de train. Force fut de revenir dîner au Lion d'Or où le repas fut assaisonné d'amertume. « Ce n'est pas la peine d'avoir la lettre blanche, du moment que les moyens de communication n'existent pas! » On discuta la question de partir par la route, à cheval. Mais nos bagages ? Segonzac et moi, nous avions bien fait l'acquisition d'une charrette. Mais combien de temps nous faudrait-il pour arriver à Mustapha- Pacha si nous devions escorter le véhicule ? Et si soudain il y avait un train ? Et si ce train nous dépassait ? Tous les correspondants seraient à Mustapha et nous serions encore sur les routes de Bulgarie !
Au Lion dOr^ nous fûmes regardés avec un certain étonnement et une certaine satisfaction par des non-conjurés auxquels le bruit de notre départ avait été rapporté, on ne sait comment. Notre ami, le censeur Radef, consulté sur l'éventualité du départ, nous déclara : « Je crois qu'il y aura un
train demain matin vers huit heures, mais je n'en ai pas la certitude ! » Nouveau conseil de guerre. Naudeau et Segonzac ont perdu toute foi et tout espoir : « A quoi bon se lever à une heure indue ? Il n'y aura pas plus de train demain qu'aujourd'hui. Tout cela, c'est de la blague, on nous berne avec de bonnes paroles, on veut nous garder ici. »
On discute dans la rue. Soudain, quelqu'un fait remarquer à Thorizon des lueurs intermittentes. C'est dans la direction du sud. « C'est un orage dans le Rhodope », dit quelqu'un. « Mais non, réplique un autre, d'abord il n'y a aucun bruit de tonnerre et, d'autre part, les lueurs sont toujours au même endroit. » Alors, une partie de la bande décide de gravir la colline derrière la ville pour mieux voir. Nous restons là, Vallier et moi, au milieu de la rue en pente. C'est évidemment dans la direction d'Andrinople. Ce sont les lueurs d'un bombardement, et vite, avant que la censure ferme, on fait viser un télégramme.
Et puis, c'est au coin du jardin public, après la visite à la poste, où dans la chaleur lourde des lampes trois employés comptent les mots et font manœuvrer lentement le Morse vétusté, le bonsoir et la question désabusée : « Vous viendrez demain
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matin à la gare î » Vallier a été impressionné par le pessimisme de Naudeauetde Segonzac. D'ailleurs, si Naudeau dort, Vallier peut dormir aussi ! Du moment que le Journal sommeille, le Matin peut faire la grasse matinée ! Je réintègre ma demeure, un peu honteux, car il est toujours honteux d'avoir fait ses adieux et de revenir comme quelqu'un qui a manqué son train. D'ailleurs, je n'ai plus de bagages. Ils sont à la gare^ en dépôt. Et je m'endors, à demi habillé.
Quand je me réveille, il est 7 heures et demie. Juste ciel ! Si, vraiment, il y a un train à 8 heures, comme l'a dit hier Siraéon Radef, je vais le manquer ! J'avais pourtant dit à Metchkarof de venir à 6 heures et demie! Et je m'habille en hâte, fiévreusement, mais sans espoir. Si Naudeau, qui paraissait tant friand de sommeil, si Vallier, si les autres se sont pourtant levés à l'aube et ont pu prendre le train, je suis déshonoré ! Et je cours vers la gare, portant dans un bras deux bouteilles de vin, spécimen des productions de mon hôte, et dans l'autre, un bouquet de fleurs qu'il m'a donné à la mode bulgare. En route, je rencontre Metchkarof qui venait me réveiller. « Il est bien temps ! — Mais si, on a le temps, le train Q'est pas encore entière-
ment formé, d Je respire. A la gare, je retrouve Stanhope, Antoinat, Bernard et le photographe Branger, qui n'a pas la lettre blanche, mais qui, avec la ténacité admirable des photographes, connaissant nos projets» est décidé à arriver coûte que coûte à la faveur de noire groupe, à « brûler » les autres faiseurs de clichés, Le train est en gare. C'est un train d'explosifs avec, au centre, un fourgon qui nous est destiné. Ah ! pourquoi les autres conjurés n'ont-ils pas eu la foi ? J'envoie en hâte prévenir Segonzac, car il est facilement mobilisable> ses bagages et ses chevaux étant dans le hangar d'une tuilerie près de la gare. Pour Naudeau, c'est impossible, car il demeure à l'autre bout de la ville, Quant à Yallier, je ne sais pas oh il loge !
On accroche la locomotive, Segonzac arriverat-il à temps? Debout dans l'embrasure du fourgon, nous scrutons l'horizon, le long du jardin public dépouillé par l'automne,' au travers des petites banderoles tricolores fanées par la pluie qui marquent l'humble voie triomphale suivie chaque jour par le roi depuis son train, qui est là sur une voie de garage, jusqu'au quartier général au centre de la ville. Je parlemente pour qu'on accroche un fourgon
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de plus pour ses chevaux et le mien. Mais le directeur de la traclioOy l'aimable M. Markof^ ne saurait faire retarder plus longtemps le départ du convoi : « On vous enverra votre cheval demain avec ceux du marquis de Segonzac. J'y veillerai moimême. »
Un coup de sifflet de la locomotive, quelques violentes secousses, et nous sommes partis» vers Mustapha-Pacha, vers la guerre !
Cette première étape devait être dure^ mais une telle joie d'être les seuls à avoir pu partir, une telle fièvre d'être bientôt dans la bataille nous grisent que le peu de confort qui nous est donné nous semble la plus merveilleuse chose du monde. Nous sommes comme des émigrants, assis sur nos sacs, sur nos caisses, cherchant des attitudes supportables. Stanhope est le boute-en- train de notre compagnie. Ce vieux voyageur a toutes les joies dans ses cantines. Il en sort des bouteilles de Fernet-Branca, du cacao qu'il fait chauffer sur le petit poêle du poste de vigie, et sa gaieté estsicommunicative que les Bulgares qui nous accompagnent, fonctionnaires des chemins de fer qui ne comprennent pas le français, rient pourtant de tout leur cœur.
Dans un coin, il y a mon bouquet. J'en distribue les fleurs pour être ainsi un peu Bulgare, et nous sommes bientôt parés d'immenses chrysanthèmes comme au soir d'une fête. La journée se passe lentement avec d'interminables arrêts dans des gares minuscules où les femmes et les vieillards viennent nous souhaiter bon voyage. Ce sont les seuls êtres humains qui soient restés dans les villages. Il n'y a sur le visage de ces pauvres gens aucun signe d'émotion, mais une sorte d'acceptation héroïque du sort. La déclaration de guerre est sans doute trop récente. Il n'y a pas eu de grande bataille. Aucune mère n'a pu encore s'inquiéter du sort de son fils.
D'ailleurs, cette guerre a provoqué un tel enthousiasme^ une telle unanimité de sentiments que cet égoïsme maternel n'a pu se faire jour. Et je songe, en passant dans ces petites gares de campagne, aux trains qui, bientôt, vont revenir, encombrés de blessés.
Il est six heures du soir quand nous arrivons à Tirnovo-Seymen. Notre train s'arrête derrière un autre train en deçk du pont de la Maritza. C'est un train débordant de réservistes qui reçoivent leur boule de pain au moment où, pour ne pas
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attendre indéfiniment que ce convoi ait libéré la route, nous nous engageons à pied sur le ballast vers la gare. Il y a trois kilomètres à faire. La nuit tombe. Comme nous franchissons le grand pont métallique, un spectacle impressionnant nou3 arrête. Dans le crépuscule, au-dessus des îlots de la large rivière boueuse, un immense vol de milliers de corbeaux s'étendait et se repliait comme une gigantesque écharpe de deuil, En même temps, du train que nous avions dépassé, un formidable c( hourra » s'éleva dans le soir. Les lanternes de la locomotive apparurent, petite lumière grandis-* santé, au détour de la tranchée.
Le train s'était mis en marche, conduisant ces hommes à la 'guerre, et ils criaient : « Hourra ! » C'était d'une émouvante beauté et immensément poignante !
La gare de Tirnovo-Seymen était encombrée.
Convois venant du nord, convois venant de l'ouest retrouvaient là l'unique voie conduisant vers le sud. Avant que notre train put entrer en gare, il fallait laisser passer toute une division avec son train de combat. Arrivés à six heures, nous repartirions peut-être à minuit, mais pas avant. Alors, nous entrons dans le buffet avec l'espoir d'un dîner
qui nous changerait des bottes de sardines ouvertes à midi dans notre fourgon. Ah! ce petit bufiet crasseux, avec son comptoir rustique derrière lequel un vieil empoisonneur débonnaire débite du vinaigre appelé vin blanc et des portions de viande aux oignons qu'il faut manger sans les regarder, comme il restera gravé dans mon souvenir ! Autour de la grande table centrale, des ofGciers d'administration qui dégustent un café à la turque ; dans les coins, de grandes banquettes rembourrées et devant elles de petites tables couvertes de nappes souillées de taches. Au mur^ un papier à grandes feuilles vertes piquées de fleurettes blanches; autour des fenêtres» des rideaux roses décolorés , quelques affiches dont une représente un monsieur et une dame trinquant au-dessus d'une bouteille de vin blanc mousseux bulgare.
Mais il fait chaud, la fumée des pipes et des cigarettes crée une ambiance. Cette petite pièce lamentable a la vertu des asiles. On ne se sent pas seul dans la nuit. Notre arrivée a causé quelque émoi. Les Bulgares sont, d'instinct, soupçonneux. Qui sont ces voyageurs en civil ? Un officier qui parle français vient à nous. Après les présentations, il se fait connaître. C'est M. Kristiou Popkristef,
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député au Sobranié, qui est chargé de Tacheminement des trains de ravitaillement. Il a le souci de mille wagons et il nous donne des détails sur son service. Mais delà table centrale quelqu'un l'interpelle en bulgare. On doit trouver qu'il cause trop avec ces étrangers, et bientôt il nous quitte. 11 est huit heures. Je vais au télégraphe» une petite maison silencieuse, à proximité de la gare, lancer une dépêche, histoire de donner de mes nouvelles. Et puis, c'est de nouveau, dans le buffet, la longue mais patiente attente. Resterons-nous là à regarder passer toute la division de réserve, avec ses canons dont la gueule s'élève au-dessus des trucs, gardés par des hommes enroulés dans leur grande touloupe isabelle ? Antoinat est d'avis qu'il faut regagner notre fourgon, nous y coucher. Il parlemente avec le commandant de la gare. On doit justement envoyer un w^agon sur la voie du nord, dans la direction de notre train. Nous y grimpons. C'est d'ailleurs le seul moyen de rejoindre notre fourgon, car les hommes qui gardent le pont nous auraient peut-être fusillés si nous avions voulu le franchir dans la nuit, et notre ignorance de la langue bulgare aurait pu nous être fatale.
Dans le fourgon, c'est le campement bohémien.
On s'étend sur le plancher en essayant de dormir, mais il y a des ronfleurs et un pauvre diable d'employé bulgare qui souffre de Tasthme ou d'une affection du larynx et qui tousse à fendre Tâme. Yers minuit, le train s'ébranle, et puis je crois que je me suis tout de même endormi.
Mustapha-Pacha, 28 octobre.
J'avais Finstinctif espoir qu'à mon réveil, nous serions en gare de Mustapha-Pacha ? Cet espoir est déçu. Il est sept heures du matin et nous sommes encore dans une gare distante d'une quinzaine de kilomètres. Il y a tant de trains devant nous qu'on ne peut avancer. Il faut rendre cette justice à Texcellent M. Franghia, ministre des chemins de fer, que le service qu'il a dirigé pendant cette guerre mérite les éloges que Ton doit à un tour de force. La Bulgarie avec son modeste réseau à voie unique ne pouvait que lentement réaliser sa mobilisation, sa concentration, l'apport des troupes à la frontière. Tout a pourtant fonctionné avec une régularité d'horlogerie. J'ai, de visUy constaté la promptitude avec laquelle les trains étaient acheminés. Aux gares de croisement, moins de cinq minutes s'écoulaient pour lancer les trains vides
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retournant vers l'arrière sur la voie momentanément libre, et dans le délai minimum, les trains d'hommes et de munitions s'engageaient à leur tour. Quant aux quais d'embarquement, on les avait partout improvisés de la plus judicieuse façon. On avait simplement utilisé les traverses de réserve réunies par des rails et entre-croisées. Cet échafaudage de fortune supportait des charges lourdes et avait l'avantage de pouvoir être installé dans un temps très court. On réalisait la pente en diminuant simplement de huit à une le nombre des traverses disposées en escalier en couvrant le tout de planches épaisses. A cette petite station il nous faut attendre une heure et demie. Stanhope décou* vre une auberge où l'on vend des œufs durs et du vin rouge, et un réserviste obtient le plus vif succès en utilisant un vieux bidon de pétrole de Bakou comme instrument de musique. Il colle ses lèvres sur le fer-blanc, met une chaînette sur le dessus du bidon, tape avec ses doigts sur la paroi et obtient ainsi un effet de flûte, de cornet à pistons et de gramophone assez inattendu. En notre honneur, il essaye une Marseillaise qui n'est peut-être pas tout à fait la version classique de notre hymne national ; mais c'est joué de si bon cœur et salué par
tant de bravos des nombreux assistants que nous remercions avec émotion et que nous serrons cordialement la main deThomme-orchestre.
Pauvre diable! où sera-t-il bientôt avec son bidon de pétrole de Bakou ? Dans quelle tranchée devant Andrinople fera-t-il jouer ses doigts engourdis sur la paroi souple de fer*blanc pour réconforter ses camarades?
Tous ces hommes qui font les cent pas devant leur train, arrêté sur une voie de garage, ont près de la quarantaine ou Font peut-être dépassée. Ils sont souriants, joyeux. On ne croirait pas que le danger du combat les attend, si proche !
Notre train d'explosifs ne partira pas de sitôt; mais pour notre chance, le nouveau préfet des pays conquis, M. Brichianof, député au Sobranié, qui se trouve depuis Tirnovo-Seymen, je crois, avec nouS) est attendu à Mustapha-Pacha. On décroche un v^agon de troisième classe du train des réservistes, on Tattelle seul à une locomotive avec notre fourgon et nous voilà enfin partis I Encore un arrêt, avant la frontière, à la gare de triage de Ljubimec. Il y a à contre-voie un train transportant des canons de siège et de petits canons tout neufs dans leur tourelle d'acier, sortes
de minuscules forteresses portatives que des chevaux peuvent traîner et qui ressemblent à ces voitures-réclame d'eau dentifrice que l'on voit parfois traverser le boulevard.
Malgré ces instruments de guerre, malgré ces trains de soldats, Tidée « guerre » n'est pas encore entrée dans mon cerveau, Je ne réalise toujours pas. Cela me semble une excursion intéressante, dépourvue de tout confort comme les ascensions alpestres où Ton dort dans une hutte du C. A. F. pour se lever avant Taurore que Ton contemplera de la cime conquise. Mais le sens de la réalité me fait défaut. 11 est vrai que nous sommes encore loin derrière l'armée; mais pourtant, depuis près d'un mois que je suis en Bulgarie, rien n'a donné une forme concrète à mes idées préconçues sur l'état de guerre. Mon enseignement livresque m'avait, c'est évident, surtout fait connaître les émotions latines. Ces peuples jougo-slavesont une mentalité, une réceptivité différentes. Ils ne vibrent que lentement et ne manifestent pas extérieurement.
Nous arrivons enfin à Mustapha-Pacha, ou du moins à quelques centaines de mètres de la gare, qui elle-même est éloignée de trois à quatre kilo-
mètres de la bourgade. Nos bagages s'amoncelleqt par terre et nous attendons. Je confie la garde de ma cantine h, mes camarades et cours è la gare pour tenter de lancer un télégramme. En effet, un biplan Voisin s'est élevé volant, vers Andrinople, C'est un mince détail, mais ce sera le premier télé^ gramme venant de Mustapha-Pacha. Il est dix heures du matin ; avec les deux heures de diffé-» rence, le Temps peut encore recevoir ma dépêche pour le numéro du jour même. Mince succès^ suc* ces tout de même. Tout cet espoir s'effondre vite. Le bureau de télégraphe de la gare est réservé à Tautorité militaire. J'ai beau montrer la carie blanche, la carte rouge, mon passeport diplomatique bulgare, rien n'y fait, « Si vous voulez télé-^ graphier, il faut aller en ville. »
Gomme je me débats, mes camarades me rejoi« gnent, suivis d'un char à bœufs sur lequel nos bagages ont été chargés et nous nous mettons en route vers Mustapba-Pacba. Nous n'avons pas fait cent mètres qu*ua officier nous demande nos papiers puis, satisfait, nous laisse repartir. Il fait un temps radieux. La chaussée, de la gare à la bourgade, est spacieuse et bien entretenue. Nous marchons à grands pas, émerveillés de cet été de
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la Saint-Martin, heureux de vivre, épanouis. Pour entrer dans Mustapha-Pacha, il faut franchir le pont de la Maritza, un vieux pont pittoresque de pierre que les Turcs ont essayé de faire sauter au moment de l'arrivée des Bulgares. Us n'ont réussi qu'à endommager faiblement une des travées qui a été immédiatement réparée. Des planches remplacent un mëtre cinquante de pai*apet démoli et recouvrent la modeste brèche. A Tentrée du pont, une grande banderole de fête : « Salut à Ferdinand P' ! » A peine le pont franchi, c'est le premier contact avec la boue dans laquelle force est de patauger, car les trottoirs sont impraticables.
Je n'ai toujours qu'un souci, ma dépêche, et laissant mes camarades s'occuper du logement, je cherche le bureau de censure de l'état-major du général Ivanof. C'est au premier étage de Tancien palais (?) de la préfecture. Une petite pièce d'angle inondée de lumière, avec, sur des tables, d'excellents calques des positions bulgares devant Andrinople qu'on oublie de replier à mon entrée. Les censeurs, pour l'instant, font de la tactique. Les mots Biplan Voisin les effarouchent, on n'a pas le droit de révéler aux Turcs que leur ennemi a des aéroplanes. Celui que j*ai vu ne faisait que des
essais. Je m'étonne un peu dans mon for intérieur, car un aéroplane^ même quand il ne fait que des essais^ est une des choses les plus manifestement visibles qui soient^ mais puisque c'est la consigne ! . . . Et le visa obtenu je cours au télégraphe en offrant ma reconnaissance éternelle à l'employé qui va mettre cette dépêche sur le fil. Il est midi. J'ai six heures avant la descente des formes du Temps, « Cher employé ! Ne compte pas de nouveau les mots, il y en a 109, je les ai comptés! Taxe-moi pour 110, pour 120 si tu veux, mais envoie d'abord ma dépêche ! Oui, triple taxe, c'est-à-dire la priorité sur tout le reste. Tu me montres ce tas de dépêches que tu as à expédier. C'est exact. Mais le mien est à triple taxe, triple taxe ! Les autres sont sans intérêt, ce ne sont pas des dépêches de presse, ce sont des ordres de service. Songe que j'ai voyagé vingt-six heures dans un fourgon pour être ici le premier. Les camarades sont sur mes talons. Leur train est peut-être arrivé en gare à l'heure actuelle. Ils seront ici dans un moment. Je t'en supplie, cher employé, envoie ma dépêche tout de suite. Il y va de ma réputation. Mon journal n'est déjà pas content de moi parce que je ne Tai pas abreuvé de fausses nouvelles à sensation comme
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mairie pendant qu'ils s'occuperont avec des notables de nous trouver un gîte convenable.
Et je transcris le télégramme que j'écris cette fois sans fièvre ni hâte, pour le Temps du lendemain :
Mastapha-Pacha, 28 octobre.
G^est du salon de Fancien maire de Mustapha-Pacha que je vous télégraphie, tandis qu'un nouveau régiment arrive en chantant. Tous les mouvements se font automatiquement, avec une régularité parfaite; les ponts militaires ont été posés avec une grande rapidité sur l'Arda et la Maritza, et la concentration s'est faite de même autour d'Andrinople avec la tranquillité d'une simple manœuvre.
Les troupes bulgares ont été surprises elles-mêmes de Tabsence de résistance des Turcs. 11 est vrai qu'elles ont été servies par Tinsouciance et Tincurie de Tennemi. Tout à rheure, comme je déjeunais au cercle militaire installé dans Tancien cercle militaire turc où tout avait été laissé intact, j compris une excellente cave, un capitaine bulgare, ancien Saint-Gyrien, me racontait que pendant les trois premiers jours de la guerre les Turcs avaient oublié de couper le téléphone avec Mustapha et continuaient de téléphoner à Kadikeuî vtd Mustapha, si bien qu'on écoutait toujours leurs conversations et leurs ordres en répondant même de temps à autre : « Entendu. » Dans un village voisin, on a vu arriver vendredi soir, huit jours après la déclaration de guerre, un officier d'administration turc qui, tranquillement, venait organiser un dépôt. Il fut tout surpris de trouver les troupes bulgares installées. Tout, du côté turc, serait à Tavenant.
Ce télégramme-là, je l'apporte bien tranquille-
ment au bureau de la censure et je ne fais point pour lui les frais de la triple taxe. Il aura toute la soirée, toute la nuit et toute la matinée du lendemain pour gagner Paris, via Budapest. Ce que j'ai prévu est arrivé. Les quatre-vingt-dix correspondants se sont mis dès leur arrivée sur le télégraphe; on est débordé, et j'apprends que Ton va prendre une mesure radicale : tout expédier par la poste à Stara-Zagora, le bureau de Mustapha- Pacha ne pouvant suffire à un tel travail. Cette nouvelle m'est un renseignement et une leçon. Il est dès maintenant évident que cette guerre ne permettra, du côté bulgare tout au moins, aucun exploit télégraphique. C'est, d'avance, une campagne nulle pour les journaux de grande information. D'ailleurs, il y a trop de correspondants. La concurrence effrénée, étant donné qu'ils ont tous les mêmes immenses ressources financières qui leur permettent de dépenser sans compter, neutralisera les eflbrts. Tout ce que Ton peut tenter est de chercher des casions personnelles à côté. Y parviendrai-je ? Ne serai-je pas brûlé par tous ces confrères qui vont télégraphier à tour de bras n'importe quoi sans se soucier de sentir et d'écrire ? Je ne peux pas lutter télégraphiquement puisque tout
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doit passer par Stara^Zagora et que la censure de Mustapha^Pacha fermant de bonne heure, je n'ai, au point de vue des heures de publication, aucune chance de battre les journaux du matin. Alors je me résigne et j'envoie cette première lettre :
Mnstapha-P&cha, 29 octobre.
L'armée a passé, les Turcs et les Juifs ont fui et le vainqueur s'est installé. Ici, c'est Tancienne préfecture devenue quartier général et des cartes immenses des villes que l'on prendra demain remplacent sur les murs les versets coraniques. Voici l'ancienne mairie d'où je vous télégraphiais. Le salon du maire est resté intact avec les petites tables à un pied pour les minuscules tasses de café et les cendriers. Ce devait être un homme paisible, aimant la société, les longues causeries indolentes à l'orientale, car il y a beaucoup de petites tables et un grand et moelleux tapis dans lequel s'enfoncent les pieds de vieux fauteuils Louis-Philippe. Voici l'ancien club juif où l'on a logé une vingtaine de journalistes. Des bissacs et des couvertures couvrent le billard et un groupe de Français dorment dans la bibliothèque que décorent deux lamentables portraits de généraux turcs et deux litho-
graphies du colonel Picquart et d'Alfred Dreyfus.
Je me suis installé avec le marquis de Segonzac dans la petite demeure d'un Turc où Tarmée victorieuse, qui a fouillé avec conscience la maison après le départ de son propriétaire, a laissé sur le carreau des lambeaux de Coran, certains, même, joliment enluminés. Le petit jardin où restent encore quelques pieds de chrysanthèmes fauves a été saccagé. On a campé là et comme les nuits sont froides ( — 2"" ce matin), tout le bois qu'on a trouvé a alimenté les feux de bivouac. Nous avions cette nuit un tel bivouac sous nos fenêtres, dans la rue, et au travers des moucharabiehs, je voyais les canons des fusils posés sur notre charrette, les hommes déchaussés, tendant la plante de leurs pieds vers la flamme, et devisant, roulés dans leur totiloupe de gros drap bleu et de peau de mouton. Des figures énergiques, farouches. Des hommes ayant passé la quarantaine, moitié soldats, moitié civils, engagés volontaires plus qu'enrôlés dans la réserve, car je l'ai dit et je le répète, c'est toute la nation qui fait la guerre.
A Paris^ on ne se rend certainement pas compte. On doit voir cette guerre comme une guerre normale, avec des corps d'armée par-ci, des corps
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d'armée par-là, et faire de la stratégie normale en calculant les unités en présence, le nombre des batteries, la valeur des effectifs. Ce n'est pas cela du tout. Il y a bien une armée régulière, que je n'ai pas vue (ce n'est pas le passage d'un régiment ou d'une batterie dans les rues de Sofia qui permet de formuler une appréciation) et que personne ne peut voir en action, car l'affluence des journalistes a obligé l'état-major à un ostracisme général. Mais ce que j'ai vu depuis hier m'a fait une impression extraordinaire. Ce sont des milliers et des milliers d'hommes à peine encadrés, ayant des fragments d'uniforme ou pas d'uniforme du tout, armés de fusils d'anciens modèles, avec des ceintures-cartouchières, suivis de chariots traînés par des buffles, d'une cavalerie qui fait songer à l'histoire d'avant les historiens, et tout cela s'avance en théorie interminable, en chantant et en criant « hourra » comme devaient s'avancer autrefois Attila et ses Huns. C'est toute la Bulgarie qui se vide de ses hommes, c'est le sang généreux de cette nation qui coule par l'artère ouverte de la Maritza, cette rivière que l'hymne national bulgare célèbre tragiquement :
VERS LE THÉÂTRE DE LA GUERRE i23
Goule Mariiza
Ensanglantée,
Pleure la veuTe
Cruellement blessée Marche, marche, notre général !
Un, deux, trois, marchez soldats !
La trompette sonne dans la forêt.
En ayant, marchons, marchons, hourra !
Hourra ! Marchons en ayant !
Les vieux, avec leurs kalpaks (bonnet de peau de mouton) enfoncés sur les oreilles, les plus jeunes avec d'anciens bonnets à poil qui rappellent ceux de la garde napoléonienne, les uns avec de grandes bottes jaunes d'ordonnance, les autres avec la large bande de molleton blanc tenue par des ficelles^ au-dessus des sandales de cuir (les OjDtWcAi bulgares), tous joyeux, fiévreux, le regard extatique et belliqueux, vont, inlassablement, vers le sud, vers Tennemi : le Turc.
8akun (nord-ouest d'Andrinople), 31 octobre.
Enûû, nous gomme» partis, nous avons pu lâcher, grâce à ce la lettre blanche » qui permet à son heureux possesseur de circuler dans toutes les lignes^ la cohue des correspondants que Ton retient à Mus* tapha-Pacha parce qu'il faut garder un contrôle sur tant d'hommes dont la plupart sont inconnus au grand état-major. Et c'est ainsi qu'avant-hier, après une dernière entrevue avec le général Ivanof, commandant la deuxième armée qui opère dans le secteur ouest d'AndrinopIe, nous avons quitté Mustapha-Pacha à trois heures de l'après-midi, nous dirigeant vers l'est de fagon à contourner Andrinople par le nord en suivant la ligne des postes bulgares qui font Tinvestissement de la place forte turque»
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Il faut, à ce sujet, rappeler qu'Andrinople est entourée d'une ligne très forte d'ouvrages qui la défendent à une distance de 5,000 à 6,000 mètres. Ces ouvrages sont particulièrement importants sur les fronts ouest, nord et est, laissant les fronts sud et sud-ouest un peu dégarnis, mais Andrinople a, de ce côté, des défenses naturelles du fait des marécages du confluent de TArda avec la Maritza. Les troupes bulgares qui se sont avancées de ce côté jusqu'à lourouch (sur la Maritza), village pris le 22 octobre après un combat important, se trouvent maintenant à la limite du feu des différents forts turcs.
En étudiant avec quelque soin la carte (et celle au 126. 000* de Tétat-major bulgare que j'ai sous les yeux est très nette), on en arrive à se demander si la tactique la plus efficace ne serait pas de réduire au silence les forts turcs qui défendent la vallée de la Toundja pour faire la trouée par le nord. En atteignant ces mêmes ouvrages sur leur front ouest au moment où l'effort par le nord serait tenté, la résistance de l'artillerie turque serait mise à une rude épreuve. Elle le serait d'autant plus que l'étatmajor bulgare a une connaissance approfondie des moindres détails des ouvrages turcs, tandis que
A LÀ POURSUITE DU GÉNÉRAL RATKO DIUITRIEF 127
les Turcs sont dans Timpossibilité ]de savoir de façon précise les emplacements choisis par les batteries bulgares, et tout en devinant, par simple logique, où se trouve Tennemi, devra répondre par à peu près.
Ce n^est pas en vain que tant d'officiers bulgares ont suivi les cours de noire Ecole de guerre. La mise en place de leurs batteries est l'application la plus parfaite de nos méthodes. Les Bulgares, d'ailleurs, nous font un accueil émouvant, ils sont fiers de se battre devant des Français, de leur montrer le profit qu'ils ont tiré de leur séjour à l'école. En attendant de pouvoir narrer leurs exploits, je transcris les notes de mon carnet de route :
29 octobre. — Branle-bas général. Il est midi. Nous partons. Il nous faut quitter Mustapha-Pacha hâtivement aûn de pouvoir aller le plus loin possible avant la nuit. Le temps de manger un rond de saucisson et du pain de munition et on commence les bagages. Le fidèle Nemeth et son aide Penio, engagé par Segonzac pour soigner les chevaux, bouclent les cantines, roulent les lits. On sort des paniers quelques boîtes de conserves qu'on
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logera dans les fontes en cas de souper à la belle étoile. On charge peu à peu les bagages sur notre charrette, une belle charrette paysanne peinturlurée de bleu» de vert et de marron que nous avons achetée à Stara-Zagora. Un peu après deux heures nos amis^ deux officiers français qui font métier de journalistes pour voir la guerre et qui ont aussi la ce lettre blanche » parce que Tétat-major bulgare a su par Segonzac leur véritable qualité^ viennent nous rejoindre avec un petit ânon gris, le seul moyen de transport qu'ils aient pu trouver à prix d'or à Mustapha-Pacha. Ils ont abandonné une partie de leur bagage aux bons soins du pope de Tendroit. Ils confient un ou deux sacs de vivres à notre charrette, et à trois heures moins dix, la caravane se met en route en sortant de Mustapha-Pacha par des chemins détournés pour ne pas éveiller Tattention de nos quatre-vingts collègues de la presse moins favorisés.
L'objectif de notre première étape est le village d'Uskudar, à 15 kilomètres au nord-est à vol d'oiseau de Mustapha-Pacha, mais beaucoup plus éloigné, comme nous devions nous en apercevoir, par les nombreux tours et détours le long des coteaux.
Ce n'était pas sans un certain regret que nous
quittions la jolie petite maison turque dont nous avions fait notre premier asile avec le dernier sourire des chrysantèmes fauves du jardinet saccagé.
La région que nous traversons est déserte et silencieuse. C'est un pays de larges vallons souriants, semblables aux vallons français avec des peupliers émergeant des buissons encore verts. Les routes sont plutôt des pistes dans lesquelles les récentes pluies ont creusé des ornières profondes qui ont vite fait de paralyser les efforts du vaillant petit cheval qui traîne notre charrette. Allons-nous être obligés de camper là ? Voici heureusement qu'arrive derrière nous un convoi de chars traînés par des bœufs et escortés par deux sousofiiciers et une douzaine de soldats bulgares. On parlemente et, très aimablement, on nous auto^rise à répartir une partie de nos bagages sur les chars.
Nous repartons, faisant maintenant partie du convoi militaire. Au sommet d'un coteau on fait halte. Le crépuscule approche, et soudain, au loin, dans la direction de la plaine de la Maritza, de minuscules lueurs, instantanées, nous arrêtent. Ce sont les forts turcs qui tirent. C'est la première
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vision réelle de la guerre, Taftirmation par les yeux du fait que nous n'avions encore pu qu'imaginer. Mais la nuit vient. Derrière le Rhodope le soleil se couche dans un éblouissement rose et mauve, et comme nous redescendons vers l'obscurité d'un vallon, le convoi, avec les chars à bœufs, Tânon, les soldats, se proflle sur la crête, vivant théâtre d'ombres, plus beau que la belle Marche à tétoile de Henri Rivière. La nuit est venue et nous ne sommes encore qu'au village de Kadjikioz, à michemin de notre but. Alors, nous avançons en aveugles, en queue du convoi, jusqu'au lever de la lune. Nouvelle halte. Il y a devant nous un grand convoi de munitions arrêté. Quelques instants de conversation avec l'officier qui le commande et l'on repart pour arriver enfin à neuf heures du soir à Uskudar. Il faut parlementer à diverses portes avant de trouver un logis, et enfin un vieux Grec consent à nous recevoir. Il n'y a point d'abri pour les chevaux qui devront rester dans la cour. Une petite pièce de deux mètres carrés nous contiendra tous les quatre, bien alignés par terre comme des sardines, sous la garde d'une vieille icône byzantine.
30 octobre. — Il nous faut gagner aujourd'hui Sukun, but de notre seconde étape. Instruits par l'expérience de la veille, nous louons un char et deux bœufs, et après une toilette en plein air qui étonne les soldats cantonnés avec nous et qui n^ont jamais vu une brosse à dents, nous nous mettons en route par un soleil radieux, non sans avoir goûté à un pauvre vin rouge, servi dans un jéroboam par le vieux Grec, qui a oublié sa crainte d'hier soir.
Nemeth nous dit qu'au temps où les pachas turcs dominaient le pays, ils s'installaient chez l'habitant et ne lui payaient rien, d'où la méGance pour le visiteur inconnu. Le vieux Grec gardera un bon souvenir de notre visite.
Le chemin, comme la veille, traverse vallons, coteaux et plateaux. On comprend, en voyant les pistes défoncées, le tour de force accompli par Tarmée bulgare pour son service de ravitaillement.
Cela tient du prodige. Il a fallu des milliers et des milliers de chars à bœufs, moyen infiniment lent, mais le seul possible pour transporter munitions, vivres et fourrages.
Nous arrivons à Sukun à midi. L'ancien village turc, position importante où les Turcs avaient tout
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récemment construit des cantonnements, déborde de troupes. L etat-major est installé tant bien que mal dans une ferme au plafond bas. Il nous reçoit avec une bonne grâce charmante, s'excuse de ne pouvoir faire beaucoup pour nous, car il ne dispose lui-même que de peu de moyens. On pousse la complaisance jusqu'à nous offrir les services d'un jeune soldat qui s'occupera de nous trouver des vivres dans un village voisin. Nous lui confions un billet bulgare de dix levv^a (10 francs), et comme il revient le soir n'ayant pu dépenser que 7 fr. 50 (4 poulets et 4 litres de vin), nous le prions de garder le reste, ignorant que nous avons eu pour ordonnance le fils d'un millionnaire ! On nous a installés dans une petite baraque où nous sommes les voisins du trésorier et de l'intendant. Sur la plateforme couverte, devant la maison, des machines à écrire font entendre leur tictac. On dresse les états journaliers. Hélas! il a fallu hier mettre onze noms sous la rubrique : Morts au champ cThonneur^ et quatre-vingt-dix sous le titre : blessés.
Le régiment du prince Boris, le 4"" d^infanterie a repoussé hier une sortie de la garnison d'Au« drinople, sortie inattendue qui semble bien prouver que les Turcs sentent le cercle de fer d^
l'investissement se resserrer autour d'eux, et qu'ils cherchent désespérément à le retarder.
(En ce moment — 31 octobre, 11 h. 1/2 matin — le canon tonne et la fusillade crépite dans Touest d'AndrinopIe, sans qu'il nous soit possible, de Sukun> de repérer exactement le lieu du combat. Ce doit être probablement dans la vallée de la Maritza.)
Il est peu de visions plus émouvantes que celle d'Andrinople, la seconde des capitales turques, telle qu'elle m'est apparue hier dans la paix d'un radieux après-midi ensoleillé. La jumelle en rapproche étrangement la masse que domine la grande mosquée surmontée d'un croissant d'or, et que flanquent quatre minarets si minces, si élancés, que l'on croirait quatre cierges gigantesques autour d'un catafalque géant. Dans la brume bleue du lointain^ la ville apparaît comme un effet de mirage^ et à cette heure du jour où tout est baigné de soleil, où aucun bruit ne trouble Timmense calme, on a peine à concevoir que partout alentour, des milliers d'hommes se préparent aux combats meurtriers.
En fouillant bien Thorizon, on finit par les découvrir. Ici, c'est une brigade d'infanterie bul-
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gare qui s'avance tranquillement eu colonnes de marche dans le secteur où, la veille, les Turcs ont fait leur sortie, et qui, soudain, voyant qu'elle a été trop loin, tourne sur la gauche et se met à Tabri sans qu'il semble d'ailleurs que les Turcs l'aient aperçue, car rien ne bouge dans leurs lignes. Ces lignes, on les aperçoit nettement, les officiers derrière les tranchées, les hommes couchés en tirailleurs dans la campagne, sous le village de Tchiflik-el-Mekchik-Keui (le village du pain) et devant eux^ à des distances qui paraissent très faibles, des Bulgares, derrière une crête, creusent paisiblement leur tranchée. Et puis Tœil, qui s'habitue davantage aux jumelles à prisme, suit avec curiosité un brave homme de campagnard, poussant un petit âne^ qui traverse, comme si la guerre n'existait pas, la zone la plus dangereuse du feu. De la position de Sintiou-Tepé qui domine tout rhorizon^ nous contemplons cet immense tableau avec une curiosité intense. Ce calme précédant l'orage est impressionnant. Que sera-ce dans très peu de temps lorsque toutes les pièces de siège dissimulées derrière les crêtes sur tout ce front ouest, nord-ouest, nord, nord-est, le secteur dans lequel nous nous trouvons, se révéleront ?
Agboonar (il kilomètres au nord-ouest des forts avancés d'Andrînople) 1*^ novembre.
C'est encore aujourd'hui le calme impressionnant des jours de préparation. Au travers des valions, le long des coteaux, ces interminables coteaux sans arbres, sans verdure, où les roues des chariots ont tracé des pistes et creusé des ornières dans répaisse argile, les convois et les régiments che* minent, allant vers la bataille. Tout cela marche inlassablement, infatigablement. J'ai vu une brigade qui venait de « s'appuyer » 40 kilomètres dans sa journée, par d'invraisemblables chemins enfonçant jusqu'aux chevilles dans la terre trop riche des champs, et continuant dès Taube sa route. J'ai vu des convois de plus de 800 chariots traînés par des bœufs et des buffles noirs, et portant des caisses et des caisses d'obus et de cartouches, se succéder comme de gigantesques serpents, par toutes les voies possibles qui se dirigent vers Test. Les caisses d'explosifs sont cachées sous des sacs de fourrage, et n'était le petit sous-officier qui galope d'un bout à l'autre du convoi, l'on croirait le transport paisible d*une glorieuse moisson. J'ai vu tous les promontoirs, tous les cols, toutes les
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positions stratégiques coupés des lignes noires des tranchées que Tarmée bulgare^ ne laissant rien à l'imprévu, n'ayant nullement une tentante confiance dans sa force, a creusées au fur et à mesure qu'elle avançait vers un ennemi qui se repliait. On a beaucoup parlé de la témérité bulgare, de cet élan irrésistible qui empêchait de retenir les troupes et qui risquait de leur procurer un jour une épouvantable surprise. Je puis aujourd'hui de visu certifier que si cet élan existe au moment où il faut, à la la baïonnette, enlever une position, les méthodes les plus modernes, les plus prudentes, sont appliquées pour la préparation du combat. On ne peut faire mieux. Qu'il s'agisse des tranchées de tir, des abris de réserve, des plates-formes pour pièces de siège, des positions choisies pour ces pièces, de telle façon qu'il soit impossible pour Tartillerie ennemie de les atteindre, desdépôts de munitîons,duserviced*avantgarde, de flanc-garde, d'arrière-garde, tous les règlements sont minutieusement observés et ceux de Tarmée bulgare sont l'exacte reproduction des nôtres. On peut également se rendre compte du soin avec lequel cette guerre a été préparée et est conduite du côté bulgare en étudiant l'équipement des troupes. La capote de gros drap gris ou marron
est chaude, les grandes bottes de cuir jaune sont imperméables ; un capuchon mobile dont les pattes forment foulard permet le campement en plein air. D*aspect, Tarmée bulgare a de grandes analogies avec Tarmée russe dont elle a adopté les principaux types d'uniformes et si les enseignements de notre École de guerre ont été mis à profit, l'influence de Saint-^Pétershourg n'est pas moins évidente. Dans Tensemble^ l'impression est excellente. En attendant la bataille vers laquelle je vais^ suivant une division, je continue à transcrire mon carnet de route.
31 octobre. — La brigade qui était cantonnée à Sukun a décampé dans la nuit continuant ce glissement par le nord d'une partie de la deuxième armée active bulgare vers Test, laissant le soin de compléter l'encerclement d'Andrinople aux troupes de réserve et aux contingents serbes, et le petit village accroché au flanc du coteau est presque désert. Une partie des convois sont encore là et quelquesuns des hommes viennent à notre puits, un pauvre puits souillé de paille et de terre. Ils emplissent tout de même des seaux et boivent au travers de leur mouchoir cette eau polluée.
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Nous consacrons Taprës-midi à une nouvelle promenade sur les mamelons sud qui dominent la vallée de laToundja. Gomme nous arrivons à enlevai, Segonzac et moi, près d'un poste de télémétristes, on nous crie de nous retirer. L'officier qui nous suit à pied avec nos camarades, nous explique qu'il ne faut pas nous profiler ainsi sur la crête, les forts turcs ayant la manie de tirer sur de simples patrouilles. Du promontoire où nous nous asseyons, nous pouvons voir les progrès considérables de Tavance de Tarmée bulgare dans la plaine^ Là où hier, deux tirailleurs marchaient prudemment, de longues tranchées sont maintenant creusées et des masses d'infanterie campent hors de la vue mais bien près de Tennemi. Les Turcs n'ont pas comme les Bulgares, du moins à Andrinople, d^aéroplanes, et le biplan Voisin qui est venu ce matin se promener à grande Hauteur au-dessus des forts turcs a eu le don d'exciter l'émulation au tir de Tinfanterie turque. Elle a brûlé beaucoup de poudre contre ce (( moineau » gênant et glorieux. Je crois même qu'on lui a fait hommage de quelques obus à 25 francs l'un.
Au moment où je rentre au cantonnement (cinq heures) le canon commence à tonner, toujours
A LÀ POURSUITE DU GÉNÉRAL RATKO DIMITRIRF i39
dans la direction de la Maritza et de TArda, trop loin pour qu'il soit possible de rien distinguer. La so irée se passe à écrire la lettre que j'ai envoy ée av ànt"hi er et que j'ai confiée au général qui lui fera faire la route : Uskudar-Mustapha-Pacha-Stara- Zagora^ d'où la censure, aprës l'avoir sans hâte examinée, la fera parvenir.
, !•' novembre. — Nous partons de grand matin pour gagner notre troisième étape : Agbounar. Il fait un brouillard à couper au couteau^ et nous avançons à la boussole. Les pistes s'entrecroisent, si nombreuses; tants de chariots, tant de caissons, de cavaliers, de fantassins ont passé par là, cou-
. pant à travers champs ; qu'il est presque impossible de s'y reconnaître. Au village d'Askeui, deux soldats nous accompagnent pour nous montrer un chemin qui n'est pas sur la carte et qui, allant directement vers l'Est, nous amènera à Fikel en franchissant le ravin de la Baatik-Dèré. Il y a eu dans ces parages un combat assez vif dans ces derniers jours, et au bord du petit ruisseau un cadavre de cheval blanc gonfle au soleil. De l'autre côté du ravin, il y a une ferme opulente entourée
' de grands arbres. Un vaste potager montre non
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loin de la route la claire verdure de feuilles de choux. Nous poussons une exclamation de joie. Des légumes ! C'est un bonheur que nous ne connaissions plus depuis pas mal de jours, vivant de conserves ou de poulets bouillis. Aussi c'est une ruée. Hélas! l'armée a passé par là avant nous, et c'est à grand'peine que nous trouvons quelques cœurs oubliés. L'envie est si forte que nous croquons cette verdure toute crue, en en réservant quelques spécimens pour un hypothétique pot-aufeu. Le reste du potager où il y avait des piments» des tomates et des aubergines, a été complètement nettoyé. Les troupes ont fait le vide absolu. Fikel, où nous arrivons vers midi, est une jolie bourgade, au pied d'une pittoresque vieille tour en ruines. La localité est actuellement occupée par les services sanitaires de l'arrière.
En quittant Fikel et en débouchant sur les hauteurs de la rive droite de la Tundja, Andrinople apparaît de nouveau dans toute la beauté de sa fine silhouette, au bout de la vallée, riante comme une douce vallée française. Des centaines de chars descendent la pente, vers le seul pont construit par le génie militaire, un point vital pour le mou-
vement tournant au nord d'AndrinopIe vers l'Est. De la maison la plus proche du débouché du pont se dégage une odeur infecte de pourriture. Apres avoir été pillée et saccagée, elle a servi d'abattoir. Au milieu des débris souillés de sang^ je distingue une vignette coloriée : c'est un tableau des uniformes de Tarmée turque servant de prospectus pour du papier à cigarettes, une grossière gravure aux couleurs vives qui montre des officiers resplendissants s'élevant par gradins jusqu'au sultan. Tout cela est loin. Cette pauvre réclame, qui, dans les villages lointains, entretenait la gloire et la terreur de la force turque, est là gisante, déchirée, demeurant comme un symbole derrière Tarmée bulgare victorieuse.
Nous arrivons é Agbounar un peu avant le crépuscule. C'est un fort village habité par des Bulgares, et l'accueil qu'on nous fait est chaleureux. Le pope de l'endroit, un vieux pope crasseux et cordial, avec une natte de cheveux blancs dans le dos et une grande barbe inculte encadrant d'épaisses lèvres qui cachent mal d'énormes dents jaunes et rares, nous offre l'hospitalité dans la meilleure chambre de son pauvre logis.
Cet asile d'une nuit est pittoresque. Sur le sol.
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une grande toile aux raies de couleur, et le long des murs, des coussins. C'est Tendroit de conversation à la mode orientale. Aux murs, quelques photographies jaunies : un groupe de collégiens, un jeune homme, une vue de la mosquée de Sainte- Sophie, qui, un jour redeviendra chrétienne, et dans une niche, deux icônes : un Christ en croix et une Vierge. Le Christ est du dessin rugueux et naïf des primitifs et son caractère me séduit. J'offre au pope de le lui acheter et il y consent ; mais au moment du départ, comme les bagages sont prêts, il me fait demander de le lui rendre : « Les enfants y sont habitués et déjà ils pleurent de ne plus le voir. » Il dit cela avec un regard si triste, si humble et si doux que j'en suis ému et furtivement, presque honteux, je vais remettre Ticone à sa place. C'est à peine fait, et j'ai l'air de vaquer à autre chose dans la pièce, qu^une des petites filles entre et se glisse vers le coin d'ombre où était l'icône pour, elle aussi, constater le malheur qui frappe la maison. Je l'entends derrière moi pousser un soupir de surprise ; l'icône est revenue par un miracle, et elle court vite le raconter à toute la marmaille qui piaule dans la chambre à côté. Et c'est un silence, puis des chuchotements.
des petits rires étouifés. Le Christ est revenu dans la maison comme un bon ange gardien.
J'avais interrogé le pope sur ses impressions de prêtre chrétien voyant soudain la délivrance venir, et je lui avais demandé si son village et ses ouailles avaient connu des heures plus particulièrement pénibles sous le régime tare. Le brave vieillard joignit les mains et fit cette réponse admirable : (c Ce que nous avons souffert est assez pour nous ; d'autres n'ont pas à souffrir en le connaissant. »
Ce même soir^ nous avons eu la visite de deux officiers bulgares, le major Christo Pentschef et le lieutenant Warbenof. Ce dernier s'est dépouillé pour nous de la dernière bouteille de vin de Plevna qui restait dans ses cantines, et nous avons bu ensemble au tsar Ferdinand, à Tarmée bulgare et à Tarmée française. Ce sont de jolis types d'officiers que ces jeunes hommes, francs, enthousiastes, parlant de leur mort possible demain, après-demain^ un de ces jours, sans la moindre affectation romanesque. Ils voudraient estimer l'adversaire en soldats, mais leur voix tremble quand ils racontent le stratagème odieux employé par les Turcs dans la journée du 23. Les assiégés tentèrent ce jour-là sur tout le front nord-
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nord-est contre les positions bulgares de Pravedir-
Kaipar-Gevelar, une sortie qui avait pour but (les
prisonniers ont éclairci le point) de rompre Ten-
cerclement bulgare et de venir au secours de Kirk-
Kilissé. Les Turcs en arrivant devant les lignes
bulgares, posèrent leurs fusils à terre et levèrent
les mains en signe de reddition. Les Bulgares^
confiants^ s'avancèrent et furent mitraillés à bout
portant. 400 hommes tombèrent. Les Turcs croyant
leur succès complet, s'élancèrent en avant mais
une batterie bulgare qui^ de la hauteur, surveillait
le mouvement, ouvrit alors le feu et vengea par
de nombreux morts turcs les frères bulgares,
victimes de la trahison.
Ortachi, 2 novembre.
Je devais avoir des échos de ce même combat du 23 en arrivant à Ortachi, un point plus à TEst de la ligne de bataille. La lutte y avait commencé la veille 22, et les 4i^ et 42^ régiments de la 'i* division avaient ou SO morts et 348 blessés, après une lutte qui dura depuis quatre heures du matin à huit heures du «oir. Le lendemain, appuyés des 23® et 16' régiments de la 1'® division, ils repoussèrent les meilleures troupes turques,
A LA POURSUITE DtJ GÉNÉRAL RATKO DIMITRIEF 145
la division de chasseurs, dans la plaine, prirent le village d'Ortachi, avec des caissons et des munitions en grand nombre, et en infligeant des pertes énormes à Tennemi. L'effort désespéré de Tarmée turque avait été vain. Les troupes étaient rejetées dans Andrinople, d'où elles ne sortiront plus que désarmées, car maintenant, Tencerclement est complet.
La cavalerie bulgare a pris Dimotika au Sud, et la 2* armée bulgare occupe tout le front nordest et est. L'ultimatum a été lancé, en enjoignant à la population civile d'avoir à se retirer avant le lundi 4 au soir. A l'expiration de cette date, le bombardement commencera. Ainsi que je vous Tai dit dans ma dernière lettre, les batteries bulgares commandent tous les forts turcs avec deij repérages admirables. Quand le canon tonnera ce sera formidable.
Je n'entendrai cette canonnade que de loin, car je serai vraisemblablement à cette heure-là en contact avec la 3* armée bulgare, renforcée d'une partie de la 1" armée qui poursuivent les Turcs sur leur dernière ligne de défense de Tchataldja.
J'avoue que pour arriver à Kirk-Kilissé, le chemin est singulièrement difficile. Il a fait aujourd'hui un
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froid terrible, avec vent et pluie. Les .pistes sont à peine praticables ; mon cheval s'enfonce jusqu'au dessus du paturon dans la terre glaise, et 20 kilomètres d'étape sont tout ce que je peux lui demander. J'espère arriver à temps pour la bataille de Tchataldja mais je n'en suis pas sûr, tellement les Bulgares vont vite,
Guerdéli, 3 novembre.
C'est notre dernière étape avant Kirk-Kilissé, une étape que nous avions eu peur de ne pouvoir atteindre avant le soir, car il a fait hier un temps épouvantable, froid glacial et pluie battante. Qui n'a pas vu les chemins de Thrace après une pluie n'a pas une idée de ce que l'on appelle ornières et fondrières, et cette nuit, quand dans la maison du pope d'Ortachi, un autre excellent ecclésiastique qui n'avait qu'une chambre aux murs en torchis à nous offrir pour asile, nous entendions siffler le vent lugubrement, nous nous épouvantions à l'avance de l'état dans lequel nous trouverions la route le lendemain.
Il me souvenait de nuits semblables dans des chalets alpestres et comme la maison du pope était assez haut sur la colline dominant le village, les
lumiëres des bivouacs paraissaient infiniment lointaines, comme sont les lumières des hameaux montagnards au fond des vallées.
G.*était, ce matin, dimanche, le dimanche après la Toussaint. En guerre, on oublie les dates, on ne sait plus et il a fallu la cloche de la petite église vibrant joyeusement pour nous rappeler le jour férié. Elle a comme un tintement de délivrance, cette petite cloche chrétienne dans la bourgade de la montagne, elle ne craint plus de laisser aller librement son battant, appelant les fidèles à la messe matinale.
La pluie a cessé mais les chemins demeurent détestables et il nous faut demander la réquisition de deux chars à bœufs pour y répartir nos lourdes cantines. Ce sont toujours les plateaux et les vallées dénudés, le passage de ruisseaux où les che^ vaux clapotent dans la boue et s'enfoncent au risque de nous faire glisser avec eux dans ces flaques jaunâtres. Nous sommes maintenant sur un des champs de bataille des 22 et 23 octobre et nous ramassons au passage des outils de campement, des piquets de tente, des étuis de cartouches turques fabriquées en Allemagne, des culots d^obus et par-ci par-là^ nous dérangeons des corbeaux
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occupés à dépecer des cadavres de chevaux qui empuantissent Tatniosphërc.
Les Turcs avaient un bataillon d'infanterie à Yajsal, à 5 kilomètres de la frontière bulgare, puis deux bataillons à quelques kilomètres en arrière à Tsali-Muselim (Tatarlar). Le jour de la déclaration de guerre, deux régiments de la division de Sofia (!'• armée), franchissant la frontière, attaquèrent les Turcs qui se replièrent jusqu'à Sulioglu (Seliolou)» sur la rivière Golema (Derbend). A ce moment, les troupes turques qui se trouvaient au nombre de 10.000 hommes environ, à 16 kilomètres au sud de Kirk-Kilissé, sur la route d'Andrinople dans un village nommé lenidjé, envoyaient un régiment à Seliolou. Ce mouvement coïncidait avec la sortie de la garnison d'Andrinople, ce qui, dans l'ensemble, formait un front très étendu. Il se livra autour de Seliolou un combat très violent. Le bataillon de flanc-garde du 1*' régiment bulgare se trouva arrêté de trois heures de l'après-midi jusqu'à minuit devant les tranchées turques. A ce moment, le gros de la force bulgare marchant vers rOuest, c'est-à-dire venant apporter son concours à sa flanc-garde, attaqua de nuit les Turcs et enleva, leurs positions. Les Turcs se retirèrent en désor-
dre, les uns vers Ândrinople, les autres dans la direction du sud-est, regagnant lenidjé. Le 1®' régiment, après ce combat, poursuivit directement sa marche stratégique sur Lule-Bourgas. Il avait, dans ce combat, subi d'assez sérieuses pertes, dont plusieurs officiers ^
 notre arrivée à Guerdéli nous sommes reçus par les officiers des ambulances de réserve de la première division. Ils forment dans la salie d'école où Ton nous loge, un cercle charmant d'excellents linguistes français, la plupart d'e ntre e ux ayant fait leurs études à Montpellier. On cause longue-
ment, on nous demande des nouvelles, on discute du passé et de l'avenir, du rôle des grandes puissances, des sympathies que la France éveille ; et c'est quelque chose de très émouvant pour nous que cette , g gnsation de la place qu'occupe notre pa^jtfjjj ans les cœurs bulgare s.
Gomme nos chars à bœufs tardent à arriver, on nous apporte des brancards d'ambulance pour y
1. Le i** régiment de Sofia compreDait l'élite de la jeunesse intellectuelle de la Bulgarie et ses pertes en avocats, ingénieurs, savants, professeurs, acteurs, furent cruelles. On en jugera par ce fait qu'on ne sait pas & l'heure actuelle si le théâtre national de Sofia pourra rouvrir ses portes après la guerre, la majorité des acteurs ayant été tués.
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passer la nuit et la brave femme du maître d'école nous fait du thé.
Notre dortoir improvisé est encombré, dans un de ses coins» par des dépouilles turques, pelles, pioches, fusils Mauser, cartouchières, havresacs, et même deux tambours.
Dehors, près du ruisseau, les chiens ont déterré un cadavre turc dont une main se dresse hors du sable. Nous sommes maintenant dans la guerre, car tout en parle tragiquement. Dans quelques jours, nous serons dans la bataille.
Kirk-Rilissé, 4 novembre.
Nous avons marché vite aujourd'hui parce que la bataille est imminente et qu*il ne faut pas manquer la bataille qui va décider de cette guerre extraordinaire. L'ennemi, acculé à ses derniers retranchements, ne peut plus fuir le contact. Il doit, comme le sanglier, faire front et foncer.
Un de nos chevaux est tombé, claqué, en arrivant à Kirk-Kilissé. La brave bête qui traînait notre petite charrette, a fait un suprême effort par ces chemins abominables, inimaginables, mais c'était trop pour elle. Quant à nos buffles et à nos bœufs ils avancent avec une lenteur désespérante. La
seule critique que je ferai d'ailleurs sur Torganisation des ravitaillements bulgares^ sur tant de points admirable, porte sur le peu de souci que Ton paraît avoir eu de réparer les routes et d'arranger les gués. Quelques hommes auraient suffi à certains endroits pour éviter, en nivelant et en piochant, d'épuiser les attelages. Il est vrai qu'on ne disposait pas d'hommes, tout ce qui est valide portant les armes, mais tout de même on aurait pu faire quelque chose.
Pendant ces deux derniers jours, nous avons eu beaucoup à faire avec les hôpitaux militaires. Comme nous arrivions à Tétape de lenidjé, nous trouvâmes un hôpital de campagne en plein fonctionnement. On renouvelait les pansements d'une quarantaine de blessés venus de Lule-Bourgas. Ils seront de là évacués sur Guerbeli puis sur les hôpitaux fixes de lamboli, en Bulgarie.
Les hommes supportent stoïquement avec des grimaces et quelques soupirs, l'examen des plaies que leur ont fait les balles turques, plaies d'ailleurs sans gravité, car la balle turque (la même que la balle allemande) est si effilée qu'elle traverse sans déchirer les tissus .
Le matériel de pansement est d'une propreté
452 DE SOFIA A TGHATALDJA
minutieuse. Deux ^andes tables sont recouvertes de draps immaculés sur lesquels sont les autoclaves, les cuvettes>les pinces et les médicaments. Tout est clair dans le soleil, car la consultation a lieu en plein air.
Pendant notre halte à lenidjé, les médecins nous racontent que dans ce village, alors que les troupes turques Toccupaient, un certain nombre de familles chrétiennes vécurent dans leurs caves par peur d'être massacrées. Au-dessus de leur tête, les soldats turcs, installés dans la maison, faisaient bombance. Les pauvres gens demeurèrent terrés pendant cinq ou six jours, puis ils entendirent le bruit d'une fusillade, puis le canon, puis le silence, puis des voix qui parlaient bulgare. Les Turcs, voyant apparaître les leurs revenant en déroute de Seliolou et, peu après, des soldats bulgares (ils n'étaient que 200 !) s'enfuirent précipitamment sur la route de Kavacli, abandonnant caissons, canons, coupant les traits pour aller plus vite. Nous avons traversé cette zone : c'est effarant. Tout les cent mètres, il y a un caisson, une pièce, un chariotforge, abandonnés; il y a des caissons encore pleins, avec leur quarante obus de Dusseldorf ; le sol est jonché d'obus jaunes et rouges, de cartou-
cheSy de fusils cassés, de marmites, de cartouchières, de sacs. Et puis de temps à autre des chevaux morts : on a peine à imaginer une pareille déroute d'une armée qui jouissait pourtant d'une haute réputation.
Kirk-Kilissé est une jolie ville de 25.000 âmes qui s'étage sur deux mamelons. Elle est flanquée à droite et à gauche de forts imposants, les forts que von der Goltz disait imprenables à moins de trois mois de siège par une armée de la valeur de l'armée allemande.
Nous avions peine, à distance, à comprendre comment l'armée bulgare avait pu si facilement se rendre maîtresse d'une si forte position. Maintenant que j'ai vu et interrogé les témoins oculaires, tout s'éclaire. Les Turcs avaient, il y a quelques mois, déménagé toute leur grosse artillerie pour la porter aux Dardanelles. Il n'y avait plus de canons de gros calibre dans les forts de Kirk-Kilissé.
Quand les Bulgares, après avoir pris Ere-Kleri dans la journée du 22, combat qui fut assez chaud (combat auquel des officiers allemands prirent part du côté turc, témoin le cadavre d'un certain lieutenant Moritz von Karl qu'on retrouva après la bataille), arrivèrent le 23 au soir devant Kirk-Kilissé,
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ils s'arrètërent prudemment, s'attendant pour le leodemain matin à une résistance acharnée. Il avait d'ailleurs plu à verse toute la journée et les troupes étaient épuisées. Or, ce même soir^ Moukhtar-Pacha, sans chapeau, suivi de tous les officiers généraux, prenait précipitamment le train pour Eski-Baba. Un deuxième et un troisième convoi emportaient des officiers qui, à coups de poing, avaient réussi à y prendre place.
Les troupes, sans chefs, s'éparpillaient dans les campagnes prenant la direction de Bunar-Hissar ; les canonniers des forts, laissant là pièces et caissons, enfourchaient les chevaux et suivaient hâtivement le mouvement. Le 2i au matin, Tartillerie bulgare ouvrit le feu. Rien ne répondit. On attendit, croyant à une ruse. On finit, en présence de cet extraordinaire silence, par envoyer une reconnaissance de cavalerie. Elle fut reçue par les habitants avec des bouquets de fleurs. Les Turcs avaient fui dans la nuit. L'arrière-garde turque empêcha, avec assez de courage, une poursuite qui aurait pu être décisive si les Bulgares avaient eu de la cavalerie suffisante. L'armée bulgare fit ripaille à Eirk-Eilissé. Le vin de cette région est réputé. L'armée avait d'ailleurs besoin de repos. On
s'extasiait devant le butin. Sans parler du matériel de guerre, on trouva pour 500.000 francs au moins de produits pharmaceutiques. Les Allemands, fournisseurs de Tarmée turque, lui avaient vendu des spécialités de luxe dont 18.000 francs de pyramidon, de quoi guérir la migraine de plusieurs corps d'armée ! Quant aux effets militaires, d'ailleurs d'excellent drap, on a eu de quoi vêtir deux brigades de réserve bulgares, et les caisses de boutons de rechange chargèrent tout un wagon. Au cercle militaire turc, on trouva des casiers pleins de cartes de Kriegspiel allemandes. Elles étaient toutes relatives aux combats de 1870-71 . Les instructeurs allemands en avaient conseillé Tachât à leurs élevés turcs. Dans les maisons habitées par les officiers turcs, on trouva d'abondantes bibliothèques d'ouvrages erotiques allemands, et chez Moukhtar pacha on fit main basse sur une cargaison de friandises : bonbons, lukum, sucreries variées, et deux selles brodées d'or.
Gloire des âges anciens, amollissement des caractères !
En arrivant à Kirk-Eilissé, une chose m'a frappé entre beaucoup d'autres. Les habitants chrétiens avaient hâtivement, dans la nuit de
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révacuation turque, dessiné à Ja craie ou peint grossièrement à l'encre sur leur porte une croix.
Ils avaient peur d'un massacre général par l'armée victorieuse et cherchaient un abri sous l'emblème du Christ. Gela seul suffit à indiquer dans quelle mentalité le joug turc avait maintenu ces malheureuses populations.
Et en écrivant ceci, il me revient un détail que je n'ai pas mentionné. Dans une de nos dernières étapes, nous nous arrêtâmes dans un village pour faire reposer nos chevaux et manger un peu de pain et une boîte de sardines. Comme le vent soufflait, violent et froid, nous nous abritâmes sur le devant d'une ferme. Elle paraissait abandonnée quand, d'une porte basse, sortit un vieillard minable qui se traînait le dos courbé. Il nous regarda longuement, inquiet, puis, voyant notre mine débonnaire, s'enhardit et approcha.
Au moment du départ, Segonzac lui donna quelques sous. Alors le vieux vint à moi et me Gt signe qu'il ne connaîtrait pas de plus grand bonheur que de fumer une cigarette. Au moment où je la lui tendais, il s'empara de ma main et la baisa.
Pauvre gens ! Leur cauchemar est aujourd'hui fini!
I&na, 5 novembre.
(25 kilomètres an sud-est de Kirk-Kilissé, sur la ronte de Gonstaniinople.)
Ce que j'avaîs vu avantd'arriver à Kirk-Kilissé sur la route suivie par les fuyards de Seliolou et leoidjé n'était rien. Je me demande encore si j'ai rêvé ! Quand, dans la nuitdu23au24 octobre, la garnison turque de Kirk-Kilissé décampa, la majeure partie des troupes s'engouffra sur la route de Test vers Bounar-Hissar. Les officiers avaient pris le train, les hommes abandonnés, s'enfuirent en désordre. Quel témoin oculaire racontera jamais la panique de cette nuit-là ! Dans les deux grands forts de Kirk-Kilissé, placés à trois kilomètres à droite et trois kilomètres à gauche de la ville, forts d'accès difficile en raison du ravinement des routes, si l'on peut appeler cela des routes, les artilleurs laissèrent
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purement et simplement pîfeces et caissons etarrivërent aux casernes qui sont sur un mamelon au front nord de la ville.
Il y avait là un parc d'artillerie de trois batteries. Nul ne songea à faire dans la nuit le travail assez délicat d'atteler et de descendre ce gros matériel sonore par les ruelles qui aboutissent à la chaussée d'Andrinople. On prit les chevaux et on partit.
Ce premier flot de fuyards entraîna les troupes qui campaient au sud de la ville^ dans la plaine à gauche du chemin de fer. Il y eut là des soldats moins couards. Ils cherchèrent à sauver pièces et caissons confiés à leur honneur. Alors, dans une fuite éperdue, cavaliers, artilleurs, fantassins s^élancèrent sur la chaussée. L'état déplorable dans lequel la Turquie a laissé ses voies de communication devait être fatal à son armée. Les chevaux, fouettés sans arrêta s'épuisaient, tombaient (les charognes l'attestent); alors, on dételait ceux qui restaient et, laissant le caisson ou la pièce, on continuait.
Au débuts un artilleur consciencieux dte la culasse du canon, plus loin, cette peine n'est même plus prise. On coupe les traits des bêtes pour aller
plus vite et on laisse la pièce intacte. Gela commence des la sortie de Kirk-Kilissé et cela continue pendant vingt kilomètres. Les caisses d'obus tout neufs avec leur capuchon de corde tressée gisent par milliers sur le bord de la route. On marche dessus. L'armée éperdue a jeté du lest et Ton devine Tefiroyable lutte : le retour de conscience de malheureux artilleurs entraînés dans cette déroute, injuriés par ceux qu'ils arrêtaient dans les montées difficiles et qui, peut^être^ vidaient de vive force les caissons malgré les supplications des canonniers. Et puis, c'est la comptabilité des cornpagnies^ des escadrons, des batteries qu'on jette au vent, vaine et inutile paperasserie. Et puis c'est, dans cette nuit, l'affolement. Il y a des troupes qui, pour aller plus vite, ont pris à travers champs. Le galop de leurs chevaux fait croire à une poursuite de Tennemi. On tire sur elles. La ruée se fait plus formidable. Â un endroit, où se trouve un caisson avec son avant-train et son caisson enfoncés dans Targile, il a dû se passer un drame. La route sur* plombe là des marais. La pièce embourbée barre la route. Le convoi s'est trouvé arrêté. On a certainement fouaillé les bêtes jusqu'à la mort pendant que, derrière, la foule hurlait et que d'autres,
pour passer quand même, s'enfonçaient jusqu'aux genoux dans la boue. Ailleurs j'ai vu un cadavre qui gisait dans Torniëre, écrasé par les roues des canons et des caissons ; il y a autour de lui sur le rebord de la route, des pages détachées d*un Coran aux encadrements d'or et puis un amoncellement d'obus rouges. Le corps du malheureux formait une résistance, et, comme dans la nuit, on ne voyait pas l'obstacle, on a probablement allégé des caissons hâtivement pour passer, passer quand même et plus vite !
Et c'est sur cette route de terreur et de honte qu'on ne songe même pas à débarrasser de toutes ces dépouilles, de tous ces trophées inespérés, tant leur abondance est grande, que s'avance l'armée bulgare. Elle s'avance, rapide, silencieuse, disparate dans sa tenue, mais une dans son cœur, comme marchaient les volontaires de 92. C'est une armée farouche, impressionnante où les barbes grises voisinent avec l'adolescence, où les capuchons de bergers couvrent la nuque de l'officier comme du soldat ; c'est une armée qui traîne derrière elle ses convois, ses troupeaux, comme les conquérants d'autrefois, nomades éternels, qui descendaient vers les mers chaudes avec leurs chars aux roues
DE RIBK-KILISSÉ A TGHATALDJA 161
' pleines. On sent qu'elle marchera jusqu'aux portes de rOrient, cohorte fantastique que dirigent des cerveaux modernes.
Bounar-Hissar, 6 novembre.
Nous étions arrivés à lana à la nuit tombée, transis de froid, dirigeant difficilement nos che^ vaux parmi les pierres dressées d'un cimetière bordant la route qu'encombraient des convois. Nous devions cependant trouver un gîte dans la vaste antichambre d'une maison où logeait le commandant de la place. Je n'ai jamais dormi ou tenté de dormir au milieu d'une telle étoile de courants d'air. Gomme deux brigades sont arrivées dans la nuit, c'est un va-et-vient continuel dans notre dortoir improvisé, et l'aube ne change rien à cette impression de salle d'attente de chemin de fer, ouverte à tout venant.
Ici comme partout ailleurs sur notre route, c'est l'accueil chaleureux, ému, des Bulgares qui gardent de leur séjour en France un souvenir enthousiaste et une parfaite connaissance de notre langue. Parmi ceux-là il en est un particulièrement typique, un banquier de Tirnovo, qui a passé la cinquantaine, et qui, soldat dans l'âme, est venu
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avec ses armes et son cheval s'engager comme volontaire. Ses trois frères ont fait comme lui, et la famille Tereef est fière de défendre la patrie.
Avant de quitter lana nous avons été reçus par le général Ratko Dimitrief, le vainqueur de Kirk- Kilissé et dé Bounar-Hissar, l'homme qui a si glorieusement exécuté le plan stratégique de Ferdinand I" et du généralissime Sâvof.
Ratko Dimitrief nous a, aveô une saisissante clarté, exposé les grandes lignes de Faction qui Tavait porté en avant avec la rapidité qui a fait l'objet de Tunanime admiration. Il nous a, ce qui fut sehsible à nos cœurs de Français, déclaré qu'il s'était depuis le début de la campagne efforcé de mettre en pratique les théories françaises, de donner aux leçons des Bonnal et des Langlois une illustration décisive.
Le général nous a reçus dans la chambre à coucher de la maison grecque où il a provisoirement établi son quartier général.
Le lit de fer, émaillé en bleu ciel avec, k la tête et aii pied, dans des ovales, des scènes pastorales d'un style Louis XV de bazar, tenait lé milieu de la pièce. Sur une table de bois blanc une grande carte des opérations était déployée, non pas une carie à
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grande échelle, mais une carte ati âlO.000% celle qui suffit à diriger les masses. Sur un canapé quelques numéros du TempSy dont le plus récent date du 23 octobre, et c'est tout. Le général, entre la table et le lit, a juste la place pour passer. C'est au physique^ un homme trapu, avec des yeux noirs sans dureté et une moustache Courte et tombante. Avec lui, pas de longues discussions, de ces sermons oiseux sur les nécessités de la censure, du silence. Il nous dit simplement : <t Vous êtes Français, j'ai confiance dans votre sens du devoir pour ne rien écrire qui puisse gêner notre action.» Comme on aime mieux cet appel à la conscience que toutes les misérables chicanes de professeurs et journalistes improvisés censeurs, s'attachant à la lettre d'un règlement sans en comprendre l'esprit!
Le général nous donne rendez-vous derriëre la ligne de feu quand l'action décisive commencera, et c'est sur cette promesse que nous le quittons. Viza îi'a été pris qu'hier par les troupes bulgares ; il est encore trop tôt pour nous y rendre directe* ment, aussi faisonS'^nous halte & Bounar-Hissar où l'on nous loge dans l'ancien palais (?) de justice de TeUdreit. Les papiers de procédure jonchent le sol
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de la cour. Il a fallu faire de la place pour les munilions, les armes ramassées sur le champ de bataille, et dans une petite chambre du rez-dechaussée deux cadavres reposent surun grabat. Ce sont deux braves petits soldats bulgares. Us ont pu se traîner jusqu'ici, échappant aux eftroyables tortures que les Turcs infligent aux blessés qu'ils rencontrent : crevaison des yeux, mutilations infâmes, clouement sur le sol avec la baïonnette dans le dos, mais leurs forces étaient épuisées.
Us dorment maintenant leur dernier sommeil.
Leur visage est calme, presque souriant. Us ont rempli leur tâche pour la patrie.
Les docteurs avec lesquels nous dînons ce soir dans rinflrmerie où règne la saine odeur du phénol, nous racontent bien des choses émouvantes ou horribles. Us nous confirment les actes de sauvagerie des Turcs à Tégard des blessés bulgares et me donnent des détails que je ne peux pas raconter. Ceux qui connaissent les procédés marocains peuvent les imaginer. Us nous donnent ensuite sur les effets de la balle turque des détails d un puissant intérêt. Comme la balle turque et la balle allemande sont semblables, nos médecins militaires pourront puiser, dans les rapports bulgares, des
DE RIRR-KILISSÉ A TGHATALDJA 165
renseignements d'une utilité qu'il n'est pas nécessaire de souligner.
Je vous ai déjà dit que Tétat-major bulgare a décidé de laisser ignorer pendant toute la campagne, aux familles des soldats, Tendroit où se trouvaient fils, frère ou përe. On ne communique pas davantage les décès. C'est pour ceux qui attendent au foyer l'angoisse et l'espoir continuels. La population supporte cette épreuve avec héroïsme. Elle sait la grandeur de la cause. Elle ne réclame rien. Un de ces derniers jours, un soldat qui passait dans un des villages des environs, apprit par hasard que son frère avait été tué et que son cadavre était dans une ferme voisine. Il s'y rendit, se pencha vers lui, lembrassa, et sans une larme dit ces quelques mots : « Adieu mon frère ! Je te vengerai. »
« Et, me disait le docteur Morphof, qui me citait ce cas dont il avait été témoin, ils sont tous comme cela. Nos officiers eux-mêmes en sont frappés. Nos hommes dépassent en stoïcisme tout ce que nous avions imaginé. »
Viza, 7 novembre.
Nous avons traversé le champ de bataille des
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27, 28, 29, 30, 31 octobre, i^' et 2 novembre entre Bounar-Hissar et Visa. Ce qu'il y a de stupéfiant dans ces combats, c'est que les Bulgares aient pu d'abord résister puis déloger les Turcs de leurs positions successives. Il n'y en a que deux explications : la démoralisation des fuyards de Kirk-Kilissé et la perfection du tir de l'artillerie bulgare. Sur ce dernier point, le champ de bataille fournit des preuves évidentes. Il y avait, par ei^emple au sudest du village de Chiflik-Teké, de l'autre côté d'un vallon assez profond, une ligne de tranchées turques admirablement placées. Le repérage des batteries bulgares fut si précis que les obus éclatèrent dans un rayon de cent mètres, Tun d'eux fauchant même toute la première tranchée. Les morts ont été enterrés, mais cette preuve reste et les témoins oculaires confirment le fait : quand on arriva à la baïonnette, en remontant la dure pente du coteau, on ne trouva plus qu'une rangée d'agonisants et de morts.
Les prisonniers ont d'ailleurs avoué qu'ils avaient deux terreurs : les canons bulgares et les charges à la baïonnette ou plutôt au couteau [nog !) car la baïonnette bulgare est courte et large comme un couteau de chasse au sanglier.
L'examen des tranchée^ turques démontre aussi quelque chose d'assez intéressant : la prodigieuse consommation de cartouches, lies douilles vides s'accumulent en gros tas à côté des paquets neufs que nous connaissons bien maintenant : une boîte en carton marron aveo une large étiquettebande rouge foncé, contenaut trois chargeur?
de cipq cartouches chacun. Les champs en sont pleins^ fleurs tragiques de cet automne lugubre, dans cette imn^ensité de territoires sans arbres où rincurie turque n'a rien changé depuis des siècles.
Le fantassin turc j^'est pas lâche, il reste tant qu'il peut dans sa trf^uchée en tirant sans arrêt mais il ne vise pas, sait h peine se servir de sa hausse et lance son coup de fusil « au jugé » dans la direction 4e l'ennemi.
Le soldat bulgare, au contraire, est ménager de ses munitions. Il aime les résultats tangibles, il vise son homme et préfère par-dessus tout la charge à la baïonnette^ charge d'ailleurs intelligente et nullement folle. Il avance par bonds successifs, se couche^i avance de nouveau. Les Turcs ne comprennent rien à cette manœuvre, ils disent : « C'est extraordinaire, les Bulgares tombent quand nous
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tirons, mais ils se relèvent et avancent quand même. »
Quant aux artilleurs turcs» ils ne connaissent pas leurs pièces, instruments extrêmement délicats qui demandent une longue pratique. Eux aussi tirent « au jugé » et si, à Luie-Bourgas leurs batteries ont été plus heureuses, c'est, affîrme-t-on, aux officiers allemands volontaires dans Tarmée turque qu'elles le doivent.
Je vous ai déjà parlé du cadavre de l'un d'eux retrouvé au nord de Kirk-Kilissé. On en a fait deux autres prisonniers, on en a trouvé un autre mort à l'ouest d'Andrinople. D'une part, à Kirk-Kilissé, dans les papiers du cercle militaire, on a trouvé une dépêche parlant d'un aviateur allemand qui s'était blessé au retour d'une reconnaissance au-dessus de la frontière bulgare,le jour de la déclaration de guerre (aéroplane qui a été en effet aperçu par la troisième armée), et d'autre part, à Lule-Bourgas, des habitants ont témoigné avoir logé des officiers allemands dont l'un s'appelait, disaient-ils, von der Goitz et serait un fils du feld-maréchal (?)
Pour dire encore un mot de l'artillerie bulgare, je mentionnerai le nom du capitaine Mavrodijski, du 1*' régiment d'artillerie. Ce jeune officier qui
est très populaire dans toute Tarmée bulgare et qui est acclamé quand il passe, tire le canon comme d'autres font des cartons à la carabine. Le €< musellement » des batteries turques est sa distraction favorite, et il a fait des merveilles.
Sarai, 9 novembre.
Pour venir de Viza à Sarai la route traverse les marais delà Bagazkoejdéré. Les fuyards de Bounar- Hissar devaient y connaître une nouvelle catastrophe. On ne sait pas encore ce qui s'est passé. Le commandant d'une brigade d'avant-garde bulgare rapporta simplement au quartier général que, dans la nuit du 2 au 3 novembre, il avait entendu une fusillade assez importante, mais qu'il ne savait pas de quoi il s'agissait, aucune de ses troupes n'étant sur la route de Sarai. Quand on arriva le surlendemain, ce fut un spectacle d'horreur. Les turcs s'étaient ^ntre-tués, des troupes de renforts ayant sans doute été prises pour des contingents bjilgares opérant un mouvement tournant. Les fuyards s'étaient enlizés dans les marais. Il y avait des blessés sur leurs brancards qui avaient de l'eau jusqu'à mi-corps. Il y avait aussi, spectacle macabre, une automobile qui contenait deux
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officiers blessés. Les malhevireu}^ sont morts là dans l'impossibilité de s^échapper, transis de froid. On évalue les morts de cette nuitrlà à â.OOO. Je n'ai pas personnellement suivi cette route d'agonie, ayant fait h cheval un détour de 10 kilomètres au sud pour voir le village d'Asboa, un des nombreux villages chrétiens incendiés par les soldats turcs. Geui^ qui peuveut encore avoir des sympathies diplomatiques pour la nécessité du maintien du régime ottoman en Turquie d'Europe auraient dû m'accompagner. Ils seraient édifiés. Pu village il ne reste que des ruines. L'armée turque a non seulement incendié les maisons mais massacré les inoffensifs habitants. Quand je suis arrivé, on finissait d'ensevelir ces malheureux dans le fossé d'un champ voisin. Il y en avait 80. Mais tous les cadavres n'ont pas encore été ramassés. J'ai vu de mes yeux un pauvre bébé d'un an, le côté droit du visage écrasé d'un coup de crosse ou de talon, une fillette de six à sept ans percée d'un coup de baïonnette.
Sous les décombres, on distingue encore d'autres corps. Les soldats turcs ont tout massacré, n'épargnant qu'une dizaine de jeunes filles qu'ils ont emmenées,..
Une cinquantaine d'habitants s'étaient réfugiés dans l'église. On mit le feu à l'édifice en empêchant les malheureux de sortir. Ils périrent brûlés. A Asboa, j'ai eu pour guide un petit groupe de vieillards qui s'étaient enfuis avant l'arrivée des troupes. Il y en avait un dont les larmes brisaient le cœur. Il avait tout perdu, famille et biens.
A Sarai, les Turcs n'ont pas eu le temps d'assassiner, mais leur vengeance s'est exercée sur la petite église grecque. A coups de bâton, ils ont brisé les lustres, crevé les pauvres icônes, déposé des ordures dans le lieu saint, fait cuire leur viande dans les stalles, déchiré les évangéliaires. C'est une vision lamentable que cette jolie petite église à la curieuse architecture, avec son balcon intérieur grillé (l'habitude orientale du moucharabieh derrière lequel se cachent les femmes), sa grande paroi au fond de chœur, avec toutes les naïves peintures qui la décorent, et tout cela souillé, ruiné, parsemé du boîtes de cartouches vides avec l'éternelle étiquette rouge «Dusseldorf ».
Quand on a vu cela on ne plaint plus les fuyards enlizés dans les marais de la Bagazkoejdéré. Les crimes ont leur châtiment.
Saral, 8 novembre.
On vient de nous faire, à rétat-major, une assez longue conférence sur la marche générale des opérations depuis le début de la guerre. C'est maintenant de Thistoire et cet exposé de l'étatmajor général oflre l'intérêt d'une mise au point nécessitée par tous les mensonges qui ont paru par le canal de journaux moins soucieux d'histoire que de sensation.
Trois corps d'armée devaient opérer sur le front d'Andrinople-Kirk-Kilissé. Le 2"" corps avait pour objectif Andrinople et était concentré à Tirnovo- Seymen, le 3^ corps était concentré entre Jamboli et Stradja et avait pour objectif Kirk-Kilissé, le 1" concentré à Kizil-Agach devait opérer entre les deux autres, mais surtout coopérer avec le 3'. Enfin une division, dite des Rhodopes, devait opé-
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rer indépendamment des trois corps d'armée et se diriger ^rers Serès, tandis qu'une autre division dite du Rylo devait coopérer avec l'armée serbe en Macédoine proprement dite.
Si l'on se reporte aux hypothèses que je formulais à Stara-Zagora, on voit que Tétat-major avait adopté la première, du moins dans ses principes essentiels, c'est-à-dire que le gros effort, après avoir porté sut Kirk-Kilissé, devait décider de la campagne par une bataille sur la seconde lignô de retraite des Turcs, appuyés sur TErgène. II devait bien entrer dans le plan de Tétat-major bulgare de ne jamais tenter sérieusement l'assaut d'Andrinople et de borner la tâche de la deuxième armée, celle du général Ivanof, à masquer la citadelle turque et empêcher la coopération de ses forces avec celles de Eirk-Eilissé et celles de Salonique. Je comprends maintenant l'émotion du bureau de la censure de Stara-Zagora quand je lui apportai le 22 octobre une lettre où ce projet était exposé malgré la réserve de la forme hypothétique.
Et je ne suis pas bien sûr que l'état-major bulgare n'a pas, avec un certaiti machiavélisme, maintenu à Mustapha-Pacha la presque totalité des correspondants de guerre pour laisser jusqu'au de)>
niei" moment aux Turcs Tillusion qu'on ne gardait ces hôtes, héraults des gloires bulgares, sôus les murs d'Andrinople, que parce que ce serait là que se jouerait la grosse partie^
Certains d'entre nous, même munis du fameux laissez-passer, la lettre blanche, qui permettait d'aller où bon semblait, furent pris à cette malice. Ils restèrent quinze jours à Mustapha-Pacha, persuadés que Tassant allait être donné d'un moment à l'autre et qu'ils assisteraient ainsi à la chute de la seconde capitale de Tempire ottoman. Quand ils comprirent leur erreur, il était un peu tard. Toute l'armée de l'est, les 3® et 1®' corps, était depuis longtemps à Tchataldjâ.
Pour ma part, trois raisons m'avaient décidé à quitter immédiatement Mustapha-Pacha pour rejoindre l'armée du général Ratko Dimitrieff.
La première est que je tenais coûte que coûte à fuir la cohue des 90 correspondants non pas que beaucoup de mes Confi^ères ne fussent du commerce le plus charmant, tnais parce que les conditions du travail sellaient épouvantables. Tout le monde verrait la même chose. On serait parqué et, télégraphiquement parlant, je ne pouvais pas lutter avec des camarades auxquels leur rédaction avait donné
176 DE SOFIA A TGHATALDJA
Tordre de câbler quotidiennement 1.000 mots à triple taxe, soit un peu plus de 900 francs par jour.
La seconde est que le siège d'Andrinople n'offrait au point de vue militaire, stratégique et tactique, que le minimum d'intérêt. Les siëges sont les épisodes accessoires mais fastidieux d'une campagne et pour juger d'une armée, c'est sa partie « marchante » qu'il faut voir.
La troisième est que soupçonnant, dès Stara- Zagora, les intentions de Tétat-major général bulgare, il avait suffi, à mon arrivée à Mustapha-Pacha, de quelques propos d'officiers amis qui, sans trahir le secret, avaient assez manifestement encouragé mon projet d'aller à la troisième armée pour que la vérité m'apparût. On ne ferait rien à Andrinople sauf de compléter de jour en jour l'encerclement en comptant sur la famine pour avoir finalement raison de la garnison. Cette garnison serait tenue en haleine par de petites attaques quotidiennes et pendant ce temps les meilleures troupes de la deuxième armée, insensiblement remplacées par des contingents de réserve, iraient rejoindre les 1®' et 3« corps d'armée marchant sur Tchataldja *.
1. Cela est si vrai que non seulement la 9"'« division (régiments 4, 17, 33 et 34) qui appartenait à la deuxième armée se
CE QUE FURENT I^ES OPERATIONS i77
Les batteries de siège du secteur nord» celle que je devais voir en place en passant h Sukun, sur les hauteurs de Sintiou-Tepé, aprës avoir pendant quelques jours fait entendre leur grosse voix fet les obusiers Scheiner sont des basses profondes I) et indiqué aux Turcs qu'ils n'avaient aucune chance de percer de ce côté^ seraient discrètement transportées à Tchataldja. Ce glissement par le nord n'était pas sans danger. Si les Turcs avaient pu se douter de ce qui se passait^ ils auraient eu plus d'une occasion de surprendre les Bulgares au moment o\x ce remplacement de troupes s'opérait et oh leur adversaire pris de flanc aurait éprouvé une gêne considérable à se défendre. Le secret fut heureusement gardé.
Il faut rendre cette justice k Tétat-major général qu'avant la guerre personne n'a jamais su quoi que ce soit sur la concentration de l'armée telle qu'elle nous a été enfin révélée à Saraï. La nation a été soumise, pour arriver à ce résultat, à la plus formidable épreuve de stoïcisme que Ton puisse imagi-
trouva renforcer & Tchataldja les 1? et 18 novembre la troisième armée, mais qu'une brigade de cette division arriva assez & temps pour prendre part & la bataille de Lule-Bourgas (27 octobre, $ novembre).
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ner. Aucun officier même supérieur n'a connu sa destination. Il a été interdit à tout officier ou soldat d'envoyer de ses nouvelles aux siens. Aucun paysan des régions où avait lieu la concentration n'a été autorisé à quitter son village. On avait tendu devant la frontière un rideau composé des six régiments de cavalerie et des troupes dites de frontière. Nul n'a pu franchir ce cordon et apporter aux Turcs l'indication que ceux-ci se flattaient d'aisément obtenir, grâce aux nombreux musulmans établis en Bulgarie.
Et c'est ainsi que la première et la troisième armées concentrées autour de Jamboli, Stradja et Kizil-Agach ont pu porter leur coup décisif sur Kirk-Kilissé avant que les Turcs aient eu le temps de s'y reconnaître. Ils croyaient le gros de l'armée bulgare à l'ouest de Mustapha-Pacha entre Philippopoli et Harmanli.
Nous ne nous occuperons ici pour ainsi dire que de la troisième armée, celle que commanda le général Ratko Dimitrieff et qui a fourni le principal et le plus significatif effort. La deuxième armée est demeurée autour d'Andrinople. Quant à la première, elle ne devait pas tarder à entrer en contact étroit avec la troisième armée et agir
avec elle de concert, comme on le verra par la suite.
II faut cependant ajouter que la première armée a eu les honneurs des premiers engagements sérieux de la campagne. Gomme je l'ai raconté à la page 148, la première armée, devançant la troisième, prit dès le 22 contact avec Tarmée turque à Seliolou et autour d'Ortachi. Sa mission était alors de jouer le rôle de flanc-garde pour la troisième armée qui allait opérer sur Kirk-Kilissé et de couper cette place d'Andrinople. J'avoue ne pas savoir encore exactement ce qui s'est passé, car comme des informations prises sur place (voir page 144) montrent qu'il a fallu une coopération intime de l'aile droite de la troisième armée (42* et 41® régiments de la troisième division) avec l'aile gauche de la première armée (16* et 25* de la T* division) et comme d'autre part Tétat-major de la troisième armée ne nous a pas fait la moindre allusion à ces combats qui furent pourtant sévères (50 morts et 34r8 blessés), on en est réduit aux hypothèses. Personne n'ayant assisté à cette première phase de la g-uerre il faudra attendre la publication officielle que rétat-major bulgare éditera quelque jour.
11 demeure cependant acquis que la première
i90 DP tQflh A TC94TALQU
ftrrqée, devançant d'une journée de marche la troisième, et descendant parallèlement et conjointe^ ment avec elle vers le sud, eut le mérite de couper l'envoi des renforts d'Andrinople vers Kirk-iKilissé et d'isoler ainsi la place forte qui n'allait pas tarder à tomber entre les mains des Bulgares.
Pour en revenir à la troisième armée voici l'exposé sommaire qui noufii a été officiellement fait,
Pès la déplaratiqn de guerre, la troisième armée s'avance à marches forcées par six routes paraU lèles vers la frontière de Kirk-Kilissé. L'opération sur cette place forte devait se faire par l'ouest et uon, comme on l'a raconté» de tous les côtés à la fois,
La déclaration de guerre avait eu lieu le 18 octobre. Le Slf la première partie de la troisième armée passait la frontière entre Tolchoubaïr et Odjakeui occupant ainsi un front de marche de 22 kilomètres. Le lendemain ^2 les colonnes prenaient la direction de Kirk-Kilissé» L'état-raajor bulgare avait envisagé les diverses hypothèses de la résistance ennemie. Ou bien les Turcs attendraient l'assaillant sous Kirk-Kilissé, ou bien se porteraient en avant* Les Turqs, d'autre part.
CE QUE FUnfiNt LES Ol^ÉHATIONS 181
Jouvateiit recevoir des renforts d'Andrinople ou le Bounar-Hissar.
Il fallait donc choisir entre le siège régulier 6t l'attaque forcée et en tout cas manœuvrer de façon à empêcher les renforts d'arriver.
L'attaque se dessina comme suit i
L*armée bulgare se mit eu marche sur les deux rives de la Teké-Deré, le flanc droit à 12 kilomètres à droite, le flanc gauche à une égale dis« tance à gauche. On conservait donc un front de marche d'environ 25 kilomètres.
A Textrême-droite une division se dirigeait sur Omar^Abbas et Tchechmekeui.
Au centre droit une division suivie d'une autre division de seconde ligne descendait vers Karamza.
Au centre gauche une division suivie d'une autre division de seconde ligne marchait sur Ere-Kleri.
A l'aile gauche enBn une division avait pour objectif Kidikeui. On voit sur le croquis annexé* que les quatre colonnes devaient atteindre à la fin de la journée une ligne de positions parallèles, à une quinzaine de kilomètres au nord de la ligne Seliolou-Kirk-Eilissé.