‹ De St Nazaire à BoulourisChapitre 9 sur 17 · NOS · texte numérisé non relu

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Grands Dignitaires chez Bamboule

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On dira ce qu'on voudra de M. Légitimus, on affirmera qu’il est condamné à deux ans de prison parle tribunal de première instance et, par la cour d'appel, on prétendra que c'est un homme d'affaires malheureux, voire un administrateur imprudent, on insinuera même qu'il est nègre, mais, bon Dieu:! qu’il a donc de l'esprit!

[1 y a environ un mois, nous arrivait de la Guadeloupe la nouvelle que M. Légitimus, acclamé comme candidat par la majorité des électeurs sénatoriaux, nous revenait, avec la faculté de déléguer son mandat à tel homme politique qu'il croirait devoir élire. - .

La Guadeloupe inaugurait ainsi un système

électif, que la Constitution a oublié de men- * tionner : le suffrage à trois degrés.

ÉS

La nouveauté de ces mœurs électorales n'étai pas sans beauté. Le fait que le bénéficiaire d’un pareil mandat de confiance est condamné de droit commun et ne demeure en liberté provisoire que or parce que la cour de cassation ne s’estpoint encore l prononcée sur son cas, y ajoutait quelque piquant.

Cependant, dès cette époque, ce nétait un secret pour personne que M. Henri Bérenger, 0 directeur de l’Action et officier de la légion d’hon- | neur, serait l’heureux élu de M, Légitimus. ll | l'est, en effet -

Les choses’se seraient bornées là — et notre joié aussi — si M. Légitimus n'avait eu l’ingénieuse idée de publier à son de trompe que son choix n'était pas fait du tout et qu'il était tout disposé à. “examiner, avec la plus grande bienveillance, toute ,

candidature qu on voudrait lui soumettre. | i

Dès lors, et quinze jours durant, ce ne fut, | devant le modeste hôtel meublé qu'il habite au À quartier latin, qu'un défilé ininterrompu d’équi- À pages et d'automobiles. Millionnaires, anciens |

ministres, officiers généraux s'inclinèrent devant. lui avec déférence, répondirent dé leur mieux aux questions qu'il daigna leur poser. et subirent avec humilité l'examen politique qu il leur fit passer en souriant.

Ah! Légitimus, que vous avez dû vous amuser !

Nous ne savons pas encore les noms de tous les visiteurs de l'hôtel meublé mais le député de la Guadeloupe a bien voulu en citer quelques-uns à un rédacteur du Journal, -

— Les candidats qui se sont présentés à mOi Ont été très nombreux, a-t-il déclaré ingénument: les uns sont venus, les autres m'ont écrit; Je ai retenu qué les noms de ceux d'entre eux qui sont connus et qui appartiennent au parti républicain.

En ce temps.où notre malheureuse langue tra- \ verse une crise si redoutable, notez, je vous prie, la propriété de ces expressions : «Les candidats qui se sont présentés à moi, » dit fort bien Légitimus. En effet, les candidats ne se présentent pas à la Guadeloupe, ils se présentent à Légitimus.

Même ainsi réduite, la tâche, paraît-il, fut rude, car Légitimus crut devoir ajouter :

— Je suis content d'en avoir fini avec cette histoire; j'en avais assez de décacheter des lettres etde recevoir des visites.

Quant aux personnages « connus ét républicains », qui défilèrent devant lui, il veut bien nous donner sur eux quelques détails : ë HR — Le général Toutée est venu me voir ; il a éle très correct ; il a développé devant mot un programme politique intéressant.

Ah! mon général, que vous deviez être beau dans cette entrevue, où, vous, si brutal en d’autres occasions, avez su garder une correction*si parfaite! Que n'aurions-nous pas donné pour vous entendre développer si correctement devant ce nègre, repris de justice, ce programme politique, qui ne lui a pas paru dénué de tout intérêt

— M. Dubief, continue : M. Légilimus, que certains de mes amis mayaient proposé, ma déclaré tout de suite qu'il s'effacerait, Si mon

part estimait devoir s'arrêter à une candidature plus utile que la sienne. pour la colonie.

Que cette modestie est touchante. monsieur le ministre ! Et la démocratie vous saura-t-elle jamais assez de gré du désintéressement et de l'abnégation que vous mettez à la servir?

Sauf le nom de M. Deloncle, ancien député de la Cochinchine, M. Légitimus n'en à point prononcé d'autres — en quoi il a fait preuve d’une discrétion au-dessus de tout éloge

le

Il ne nous renseigne point non plus sur les questions qu’il crut devoir poser à ces candidats à la candidature. Nous ne savons point s'il a interrogé le général Toutée sur l'affaire d'Oudja, ni s'il a prié M. Dubief de l’entretenir de l'emprunt du Paraguay. Quel dom mage |

Malheureusement, tant de « correction » et d’« effacement » n'a servi de rien. La place était retenue, elle était louée, et je me garderai de dire qu'elle était payée : il n’était plus temps de la donner aux nouveaux venus. lis en seront pour Jeurs frais.

Mais le plus « rigolo » n'est-il pas: de penser qu'après cette mésayenture, ces graves: personnages, ces hauts dignitaires dela République, qui sont allés passer des examens de républicanisme devant Bamboula en rupture de bagne, et qui, pour peu qu'il en eût exprimé le désir, n'auraient pas hésité à danser devant lui le fandango ou le cake-walk, continueront à nous parler gravement de la « Chambre Haute » et de la « dignité de la représentation nationale » |

On dira ce qu'on voudra, il est tout de même réconfortant de songer que, de ces entretiens avec un nègre, ce sont ces intéressants personnages qui sont sortis « chocolat».

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