‹ De Tartufe à Ces messieursChapitre 2 sur 4 · X AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

X AVANT-PROPOS

OU Lnmei dans les Cahiers d'un congre^ ganiste.

La littérature n'attaque plus Vhomme noir^ elle défend la société contre lui^ en le plaignant d'être Vhomme noir, Vhomme sombre.

Philosophiquement^ les uns reprochent à V Eglise de s^écarter des EvangHes, ainsi les Tolstoïstes^ les autres prennent la liberté de ne plus accorder à V Evangile d importance plus forte qu'à tel autre témoignage humain d'un moment de la psychologie du passé»

Ce texte a valeur de chtf-^dœuvre métaphysique et littéraire; le point de comparaison est avec les vieilles épopées^ les systèmes philosophiques périmés. Platon équi" vaut à Jésus et Epicure garde toute sa valeur. Ni science ni littércdure n'admettent de révélation ; la faire admettre est toute la besogne du parti adverse aux partis libéraux. Il n'existe plus de conciliateurs pleins de talent et malheureux. Il n'y a plus de Lamennais, Il y a M» Brunetière qui raisonne éper-» dûment^ droit sans savoir cfoù, dans un but politiquef et Paul Bourget amoureux des vieilles hiérarchies bien rangées comme une bibliothèque en ordre^ et parmi kurs

adfniratêurSy Vat<xvi9mâ religieux ëxiète en* core et le dé$ir de voir se maintenir des privilègeB sociaux est grand.

Aotaellemeni toutes les forces capiialislet se groupent autour de Vidée religieuse. Elleê aimeraient un retour à Vanciên ton da pen'»

seur libre^ qui ee croyait obligé en attaquant le prêtre de respecter Vimtitution religieuse. On sacrifierait Jheilement lee mauvais prêtres et on ne sacrifie pas facilement le moyen d* obtenir d'utiles subordinations. C'est donc un progrès pour la littérature de pensée libre , de laisser de côté les hommes ^ les prêtres, de s'attaquer à Vinstitution elle-mêmct d^exiger qu'elle se laisse discuter comme tout autre système philosophique^ sans retrouver la force de faire dévier la discussion pour se défendre.

Dans quelques années, il sera peut-être manifeste que Virréligiosité est devenue générale. Il sera apparent que les théories religieuses, acceptant ou refusant de croire au progrès scientifique ne sont que des centres commodes de résistance à des organisations plus logiques du monde. Les problèmes de conscience qui émeuvent tant d'écrivains, touchant le prêtre j seront résolus; la littérature

Xn AVANT-PROPOS

de libre pensée changera iTaspect, pour les besoins nouveaux de la luile, devant les évi* dences nouvelles. Si parfaites que soient ses synthèses, ce sera encore l'écho de la première protesiationf se hâtant de s'étouffer dans un rire pour avoir le droit de se répéter, de la timide réclamation de nos aïeux du fabliau, et des nobles pamphlets qui suivirent et trouèrent des silences dabsolutisme.

Il y a une jolie hypothèse de Michelet sur Tartufe : le point de départ de cette hypothèse, c'est le dénouement heureux de la comédie. A entendre le grand historien, la pièce eût d'abord été écrite en trois actes : Molière se bornait à y dé* peindre la conquête et la dévastation du foyer par le faux dévot. Devant les réclaoïations des personnes dévouées à

rËglise^ Molière eut recours à la puissance royale, et, pour en être soutenu, il la dut exalter ; le » Nous vivons sous un prince ennemi de là fraude » eût été la rançon des audaces contre Thypocrisîe religieuse. A cela, M. Scribe, qui a étudié la question^ répond que Texempt, encore qu'il arrive sans la moindre préparation, est appelé par la stricte nécessité théâtrale. M. Scribe argue que, si la pièce eût été de lui et se fût passée dans des temps modernes, Orgon, à la veille d'être dépouillé, eut dû recourir aux conseils d'un de ses amis, magistrat. Molière n'eût pas fait autrement que son indigne successeur et aurait recouru à la plus haute autorité du temps, c'est-à-dite, la royale. Avant lui, Bolleau avait rêvé de faire modifier le dénouement : Tartufe se serait terminé par une sorte dô scène dans la salle, où Mme Petnelle, la dupe obstinée de Tartufe, eût échangé avec les assistants des réflexions comiqudi» La

Bruyère en traçant le portrait d^Onuphre, et en indiquant, par quelques traits, que c'est là le vrai dévot, dit qu'Onuphre ne dira point « ma haireet ma discipline », qu'ils se gardera bien de tâcher à faire déshériter un fils, ni de cajoler la femme de celui dont ii est le parasite ; qu'il cherchera plutôt à séduire des per-^ sonnes sans descendance directe. « Onuphre n'est pas dévot, mais ii veut être cru tel et> par une parfaite quoique ikusse imitation de la piété, ménager sourdement ses intérêts ; aussi ne se joue-t-il pas à la ligne directe^ et il ne s'insinue jamais dans une famille où se trouvent à la fois une fille à pourvoit et un fils à établir : il y a là des droits trop forts et trop inviolables ; on ne les traverse point sans faire de l'éclat, et il l'appréhende, sans qu'une pareille entre* prise vienne aux oreilles du prince^ à qui il dérobe sa marche, par la crainte qu'il a d'être découvert et de paraître ce qu'il ekt. »

C'est reconnaître, en somme, pour vrai le dénouement de Molière, au cas où le faux dévot s'attaque à la ligne directe, et Molière, tout en se plaçant^ souslaprotectionroyale,n*acertainement pas donné à Tartufe un dénouement de féerie. Mais pourquoi avait-il besoin de défendre son Tartufe ? Attaquait-il la religion? Il n'en donne aucun semblant s'il peint seulement le faux dévot. M. de Lamoignon, le premier président, donne comme prétexte de Finterdiction, qu'il n'appartient pas aux comédiens de disserter des choses saintes; seulement, d'après la chronique, en jouant Tartufe on donnait la comédie à ses dépens. Mais Saini-Simondit queToriginal de Tartufe fut un abbé Roquette qui devint évêque d'Autun. Tallemant indique un abbé de Pons qui fut amoureux de Ninon ; pourtant un contemporain veut que Ninon, n'ait raconté à Molière Thistoire des poursuites amoureuses de l'abbé de Pons qu'après que Molière lui eût lu

sa pièce. Le costume de Tartufe aussi fut variable. La première formule lui donnait un costume mi-laïc, mireligieux, analogue à celui que portaient des solitaires de Port-Royal ; la seconde formule fut « un petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée, des dentelles sur tout Thabit »

bref tout ce qu'il y a de plus séculier.

Il est bien difficile de démêler au juste si Molière a entendu mettre en scène un prêtre ou un faux dévot ; si on se trouve bien en présence d'une attaque de rélève de Gassendi contre la religion, et si c'est un portrait de prêtre qu'il a voulu dessiner; les apparences sont d'un laïque, mais bien immiscé dans rËglise. Pourtant Tavis de Saint-Simon garde son importance; on n'eût pas laissé représenter Tabbé Roquette sous son costume sacerdotal ; par conséquent Tartufe peut être un homme d'église transformé en laïc pour les possibilités de la représentation.

Si amenuisée qu'elle ait été par toutes les autorités et les protections néces* saires et si bénigne qu'elle apparaisse à distance, la satire porte. Scarron^ dans une nouvelle antérieure prête k son Montufar quelques-uns dés gestes de Tartufe ; il lui fait demander pardon à ceux qu'il a spoliés quand ceux-ci le reconnaissent, l'injurient et sont, en paiements écharpés par la foule qui admire la fausse piété de Hontufar ; mais Scarron a soin de n'en faire qu'un habile escroc, nullement prêtre, et qui se cache sous un froc usurpé. Avec Molière, le ton de la satire contre le prêtre s'est modifié : ce n'est plus la grosse raillerie du fabliau. L'Ëglise, au moyen âge, accordait le moine mendiant à la farce populaire ; c'était faire la part du feu. L'Eglise était toutepuissante, et régentait le théâtre, la procession, la fête des fous; elle laissait les pamphlétaires agacer ses personnages sans importance. Après la Renaissance

et la Réforme, elle ne rit plus ; elle est prête à se défendre ; encore que^ selon l$i remarque de Michelet^ dès que les Seize, les farouches massacreurs, les moines armés de pertuisanes eussent été réduits à llmpuissance, elle se mit incontinent h la conquête pacifique des âmes etrecourutpour cela à une fade sentimentalité, à une dévotion compliquée de galanterie qui devait lui ouvrir les âmes féminines TËglise se défend, d'un soin jaloux, et sauf quelques brocards de Régnier, qui fait louer par Macette certains moines de l'habileté discrète de leurs débordements^ elle a su veiller à ce qu'on ne la discute point ; il n'y a pas d'attaques contre la religion dans la littérature, il n'y a pas de portraits de prêtres ; ni la satire, ni Tanalyse^ n'osent la toucher ; il ne parait sur les prêtres que ce qu'ils permettent de dire, et saut les Provinciales^ qui sont d'une allure différente Tartufe demeure dans les lettres un phénomène isolé, aussi isolé

quil est,^8ur certains points essentiels^ incertain.

Avant Tartufe, avant Molière, avant Tesprit de réaction bourgeoise, narquoise et spirituelle qui règne dans la Ménippie^ la satire bien aiguisée a piqué le moine autrement que pour ses emprises sur les dames et son amour du vin.

Rutebœuf s*est placé du côté des écoliers de l'Université en guerre contre les moines mendiants qui, au début, ne demandaient qu'un peu de pain à manger, une botte de paille pour se reposer et qui bientôt se trouvèrent possesseurs de tant de luxueux palais, de belles étoffes, de monnaies sonnantes. Si Rutebœuf admet volontiers tous les reproches de faux-semblan ts d'honnêteté , de modestie^ de continence qu'on fait aux moines et aux béguines, il proteste aussi contre leur excessif amour dulucreetraccroîssement des biens de mainmorte. La Chanson des Ordres passe en revue tout le clergé régulier du temps, les jacobins orgueilleux.

les cisterciens avaricieux, les cordeliers licencieux; les carmes qui voisinent trop avec les béguines, et le pharisien de Rutebœuf annonce Tartufe, autant que Tabbé des contes de Boccace qui tient, à une Eimire florentine^ à peu près les mêmes propos que Tartufe sur la fidélité conjugale. Mais Rutebœuf, vieilli, s'est repenti de ses attaques. L'Eglise reste maîtresse des âmes. Le poète du moyen Age» qu'il rime ou qu'il conte des exploits de moinillon, ménage avec soin, avec terreur le haut clergé. Guyot de Provins est homme d'église^ c'est un gallican :

sa critique est de détail. Toute cette littérature satirique de l'ancienne France est religieuse de fond, ou tient à le paraître. Elle se borne à chansonner le moine.

Pourtant une comédie annonce Tartufe. Cette comédie c'est ï Eugène d'Etienne Jodelle^ un des moins goûtés parmi les poètes de la Pléiade, peut-être précisément parce qu'il est l'auteur de

l'Eugène qui ne lui attira point la sympathie des dévots de son vivant, et ne le recommanda pas, après sa mort à une critique littéraire, le plus souvent dominée par les idées religieuses ou au moins très polie à leur égard. Ronsard luî-mâme en parlant de Jodelle constate qu'il ne croit pas en Dieu, et Ton a noté que la mort de Jodelle ne fut pas chrétienne, car il se refusait à implorer un Dieu qui le faisait ou le laissait à ce moment-là beaucoup souffrir.

V Eugène est une comédie nettement anti-cléricale ; on ne saurait dire que c'est un chef-d'œuvre, niais elle est mouvementée et assez piquante. Le poète n'y fait point profession d'athéisme, mais non plus il ne songe à séparer la religion de ses ministres et à l'assurer de son respect. Il ne se gare point ; son Eugène est sans atténuation paillard, poltron, simoniaque. Messire Jean Chapelain, moine, en qui Eugène a placé sa confiance, s'acquitte de toutes espèces

A CBS MESSIEURS 23

de fonctions délicates dans l'espérance de pécher un bénéfice dans les remous des passions de Tabbé. Il a trouvé un mari commode à la belle Alix dont Tabbé fait ses plus doux plaisirs. Ce Guillaume ne sait rien, ne voit rien, ne se doute de rien et se répand en louange de sa femme.

Il en exalte la douceur, la fidélité^ la largeur d esprit. Si Guillaume ignore tout de la vie présente d'Alix, Tabbé Eugène est peu informé de son passé, sans quoi il redouterait le retour d'un militaire, d'un noble seigneur^ Florimond, qui est parti guerroyer en Allemagne, cette année même où Charles- Quint échoua devant Metz. A vrai dire, il appréhende de le revoir, mais c*est uniquement parce que Florimond brûle de belle passion pour Hélène^ la soeur de Tabbé ; Hélène a repoussé Florimond, ce qui le rend hostile à toute la famille.

Et revoici Florimond qui revient de la guerre, et cen est fkit de cette douce

quiétude de Tabbé Eugène supérieure à toute espèce de bonheur humain, cette douceur de vivre que le poète dépeint ainsi :

La gorge des gens d^égiise N*est point à autre joug submise Sinon qu'à mîgnarder soymesmes, N'avoir horreur de ces extrêmes Entre lesquels sont les vertus, Estre bien nourris et vestus Estre curés, prieurs, chanoines Abbez, sans avoir tant de moynes Gomme on a de chiens et d*oiseaux Avoir les bois^ avoir les eaux De fleuves ou bien de fontaines.

Avoir les prez, avoir les plaines Ne reconnaître aucun seigneur Fussent-ils de tout gouverneurs Bref, rendre tout homme jaloux Des plaisirs nourriciers de nous

sans compter les plaisirs que traverse Florimond, car aussitôt arrivé, le soudard se rend chez la belle Alix, la roue de coups, et de ce non content, arguant que la plupart des bijoux et des meubles

que possède la belle^ proviennent de ses anciennes libéralités, il la fait déménager brutalement par ses hommes d'armes et reprend ainsi ses cadeaux.

Que fera Tabbé Eugène dont cette aventure n'a point amorti la passion pour la belle Alix. Il commence par décider sa sœur à sô rendre à la passion de Florimond ; puis en procurant un bénéfice à un nommé Mathieu, il en obtient une bonne somme au prix de laquelle le brave Guillaume tolérera ses assiduités auprès d'AUx, sans e^ prendre aucun ombrage, et la comédie s'achève en un superbe élan de joie de tous les personnages.

Ainsi un poète de la pléiade, abandonnant pour un jour les exemples grecs et romains, continuait la littérature du fabliau, el, par une bouffonnerie satirique, mettait avant Molière les dévots à la scène.

Par JodeHe, ranticiéricalisme est à Tanbe de notre tbé&tre classique.

La gamme anti-cléricale du XVIII^ siècle est plus riche, que celle du XVII".

Après que le prêtre ou le catéchumène sont apparus sous de belles couleurs chez Rotrou , Corneille ou Racine , — il y a une forte réaction. La tragédie de Voltaire met en scène des prêtres, en des gestes de fanatiques, et le conte de Voltaire n'éprouve point de difficulté à se jouer d'eux. L'inquisiteur et le jésuite y perdent leur aspect terrible, pour prendre l'aspect boufion ; encore que Voltaire souligne le caractère

meurtrier de l'auto-da-fé, et que Candide, confortablement battu pour de simples propos de controverse familière, voie fort bien brûler et pendre à côté de lui, — les caractères ecclésiastiques sont dessinés dans la farce. Le précédent du fabliau est repris avec ampleur et verve. L'inquisiteur partage sa maltresse avec un négociant juif. Ces jésuites.si dévoués enEurope àFEspagne, luttent contre elle au Paraguay , et le baron de Thunder-ten-tronckh commande Tex* ercice, le bonnet & trois cornes en tête, la robe retroussée, l'esponton à la main.

Mais ce n'est point surtout par les formes de la littérature d'imagination que Voltaire combat l'esprit religieux, et l'esprit de Rousseau est religieux profondément* Diderot est différent. Le couvent a pris au XVIII* siècle une grande importance. Le roman y va ; le conte aussi qui le dépeint jovialement, gracieusement quelquefois. On y élève ces jolies per-* sonnes qu'on ira chercher pour les

m^^ri^r à quelqu'ua qu*^lies ne ççnaaissfcpgit pM et qui sera leur injtjçp4^cte^r danfii la vie du çaonde et dans ra9ipur aima^e. Marivau]^ y a conduit sa Mariauae çt elle »*y a point couru de dangers. Mais le couvent n'est point seulement la ivaispn d'^uçatiçn : il y a le convient où la mère supérieure règne sur un peuple de nonnes cloîtrées ; on n'y papote pas toujours comme da^ns Vert- Vert ; }fi couvent est agité de tragédies ; ou y retient de* «[lal.tieureuses contre leur gré, et Diderot^ d'une plume subtile et forte, exposera dans son roman c^iébi^'e les malbeurs d*une {Religieuse.

ï\ u'al;>oifde ppint rétud,e d^j pçâtrçi par Içs moyens ];iAbituels ; il écarte les plaisanteries, les anecdoctes ou les faits connus relatifs aux confesseurs, a,ux dir^^ctçurs de conscience. Au contrair^ç^ le prêtre qui pénètre dans la vie de ces couvei;its qu'il d^piçint, est représenté sous des coujçurs npl^Ies ; Tarcbiprétre chargé d'u^e ej^uéte sur le sprt de la

A GÉâ MESSIEURS 29

tcmt Sainte-Suzanne de moftite pletn àè tàct^ tel didbeme avec habileté là térité ^ù'ôh Veut lui cÂcher. Dans le tecond contrent, où la dœur Sainte-Suzanne ren^ Contre une supérieure trop amicale, le directeur est pour elle un soutiéî), un avertisseur, un guide pouirvu de sagesse.

En induira-t-»on que Diderot ait voulu, dans ce roman, indiquer une différenciation absolue entre les caractères des religieux des detix sexes ? Il serait plus aisé d*adàiettre que, dans un roman écrit pour Un but précis de polémique, avec le désir très net de faire entrer Un peu plus de lumière dans la vie des cloîtres, Diderot n'a pas voulu compliquer la difficulté, et qu'il ne s'est point soucié de détailler ses comparses, ce qu'il eût dû faire s'il les avait poussé au noir ou s'il avait formulé contre eux des accusations qu'il eut failli étayer et expliquer.

Si la littérature du XVIII' siècle n'abonde pas en texte littéraires sur le jitêtre, éllé est pleine d'amusantes, d'in-

téressantes figures de prêtres mêlés à la vie ; Prévost, moine intermittent, beaucoup plus pourvu d'émotion humaine que de sentiment religieux, est la plus curieuse de ces silhouettes, comme Manon Lescaut offre l'étude la plus captivante de Tétat d'âme, comme on dirait aujourd'hui, d'un jeune prêtre.

Dans le succès formidable de Manon Lescauty on n*a plus fait attention qu'à Thistoire d'amour qu'il conte ; et le livre est célèbre à cause de la vie vraie, agile, variée, profonde qui anime Manon. Elle a séduit par sa prestesse dans la vie légère, par sa désinvolture, et aussi par son acceptation douce du malheur, alors qu^elle est aux mains des archers, alors qu'elle meurt aux terres lointaines ; et on a vu aussi le jeune Des Grieux uniquement dans son rôle d^amoureux et donnant à Manon une ardente réplique.

Mais n'est-ce point une étude documentaire du temps, que cette vie d'un jeune homme dirigé sans vocation vers

les ordres, de la sensibilité de qui on s'est servi pour en faire un passable oraeur religieux, alors que toute sa nature Fentraîne ardemment vers la vie libre ?

Les vicissitudes de la vie de Des Grieux ne sont point sans jeter du jour sur les alternances de vie religieuse et de vie littéraire de Prévost lui-même. Encore qu'on ne soit pas, malgré des recherches récentes, fortement documenté sur lui, sur ses mobiles et certains de ses voyages, on peut voir, dans l'inquiétude de sa destinée, quelque chose de la mobilité sentimentale de son héros.

Le petit abbé, dans ce siècle est d'ailleurs partout et en toutes postures. C'est Voisenon, et il écrit des contes légers ; c'est Bernis, et il rime le bouquet à Chloris et il est ambassadeur^ il est ministre, il est Tami de Casanova, et il visite avec lui ces singuliers couvents de Venise, où il n'est point question de rencontrer la moindre tourière. L'abbé périgourdin qui a soin que Candide soit

3â D£ TARTUFE

soulagé de quelques-uns des diamants rapportés de l'Eldorado est proche parent de tout un monde de petits abbés qui s'agitent dans les Mémoires du grand aventurier. Casanova luimême a été abbé et chevalier de l'Eperon d*or du Pape ; il en est demeuré théologien, et c*est un bon chrétien ^ à son propre sens du moins, un déiste résolu, qui n'a jamais mis en question l'existence de Dieu. Le meilleur temps de ses vieux jours, sauf celui, où il fixe le souvenir des galanteries passées, des fêtes oubliées^ des grands repas, des périodes de luxe et de gros bénéfices d'argent, il le passera à noter, dans de lourds dialogues^ les difierences entre sa foi philosophique et religieuse et la foi catholique qu'il voudrait dé^ barrassée de superstitions ; il y cite tous les pères de l'Eglise avec une gravité solennelle. Le type du prêtre^ à ce moment qui précède la Révolution, s'oblitère ; la chasteté n'est pas de ri*-

gueur pour le prêtre, la simonie est bien portée ; le prêtre, se mêle de toutes les affaires. Galiani est un littérateur et un antiquaire, — comme Tabbé Barthélémy^ celui-ci plus près pourtant, par Tordre et la tenue de ses recherches, de la conception correcte de Tecclésiastiqueérudit et lettré; Tabbé Raynal . figure au premier rang des encyclopédistes; TËglise est pleine de prêtres déistes. Elle est désagrégée par tous ces afflux idéologiques qui préparent la Révolution.

On pourrait croire que la Révolution, qui a célébré le culte de la déesse Raison et de r£tre suprême, qui a déprêtrisé le clergé, appelant, par des primes et par des louanges publiques, le prêtre à se rallier à la vie commune, a possédé une littérature qui rende ce courant d'idées ; il n'en est rien. Qu'on procède^ sous le nom de culte de la Raison, à la célébration régulière de fêtes en Thonneur de l'Humanité supérieure, ou que Robes-

pierre, disciple de Rousseau^ déiste convaincu, envoie les athées, les adeptes du culte de la Raison, à Téchafaud^ sous prétexte d'athéisme, — la littérature du temps n'en donne que peu de traces, et sous les espèces les plus grossières, c'està-dire de saynètes populaires écrites en fort mauvais style» de vaudevilles et de chansons ; M. Henri Welschinger^ dans son Théâtre de la Révolution, en cite quelques-uns, avec des mines effarouchées et comme tout honteux de s'occuper d'un tel sujet ; c'est bien de la pudeur, pour un érudit. Heureusement que l'histoire du culte de la Raison et l'histoire du culte de l'Être suprême se trouvent fort bien étudiées dans les travaux de M. Aulard qui donne, sur la psychologie religieuse du temps chez les religieux et chez les laïques, les plus précieux et authentiques renseignements.

L'Encyclopédie et la Révolution ont jeté les nouvelles bases sur lesquelles le

xix^ siècle discutera. La répercussion des contes de Voltaire, des romans de Diderot et de Prévost sera forte sur les livres nouveaux qui agiteront la question.

11 est un autre ouvrage d'une réputation non moins étendue, mais moins glorieuse, dont il faut noter en passant Tinfluence ; ce livre c'est le Ministre de Wakefield, d'Olivier Goldsmith.

Il s'agit là d'un pasteur protestant, qui voit ses affaires se rétablir par la protection du ciel et par un heureux entrelacement d'aventures d'opéra-comique.

Au premier abord^ les malheurs et les compensations de ces malheurs > les soufîrances et les joies du docteur Primrose, ministre de Wakefîeld, intéressèrent surtout les pasteurs ; les grands ennuis qu'il éprouve dii fait de sa fille Olivia et les péripéties où la candeur de celle-ci entraîne son autre fille Sophie, ne sont point d'application au clergé catholique ; pourtant la teinte générale du livre (bonhomie souriante, réfléchie

et résignée du docteur Primrose; calme de sa vie intellectuelle et de ses occupations ordinaires) n'a point laissé d'influer sur les écrivains catholiques qui ont voulu nous dépeindre chez leurs prêtres la paix de Fâme et la satisfaction de la conscience. Elle a contribué à créer cette image du prêtre doucement mystique, particulièrement bon et charitable, qu'on rencontre chez certains et des plus notoires de nos romantiques.

Le passage se fit de Goldsmith à nos romantiques par Gœthe, très admirateur du livre anglais ; on ne saurait dire que le pasteur de Hermann et Dorothée soit sans relation avec le pasteur anglais. Il y a dans les œuvres du premier temps du romantisme, où le prêtre est représenté comme un consolateur, comme un moraliste, un peu de cette injQuence et de rinfluence de Rousseau. Certes Le Génie du Christianisme et le déisme s'unirent pour créer le Dieu des bonnes gens> un dieu en quelque sorte constitutionnel

avec des représentants enchaînés par les restrictions d'une charte de bonté. Et ce rêve, qui apparaît» à distance, plat et sans intérêt, n'en garde pas moins quelque aspect de rêve lyrique, de rêve d'âge d*or et d'heureuse Arcadie, quand on pense à la Terreur blanche, et à la puissance des congrégations, et aux violences du parti prêtre. Goldsmith n*est pas tout à fait étranger à cet idéal, et les derniers échos de son souvenir meurent à la large et ample création de Jocelyn.

Victor Hugo, avec son esprit fortement antithétique dans le fond comme dans le détail^ devait nous donner le bon et le mauvais prêtre romantiques ; il n'y a point manqué. Le mauvais prêtre, c'est le Claude Frollo de Notre" Dame de Paris ; le contraste des gargouilles et des statues de madones était suffisant pour lui dicter cette création de prêtre sévère et pourtant dévoré de passions qui le jettent au crime. En face, il a placé la figure de l'évêque Myriel des Misérables^ faite avec la tradition du bon

curé de campagne, de l'humble prêtre, du doux rêveur, de l'homme content de peu qu'est le vicaire de Wakefield et aussi avec la légende de Fénelon. Il serait inutile de considérer Tévêque Myriel au point de vue de Thistoire contemporaine, et d'y chercher soit une amplification d'un caractère réel, soit le dessin de l'idéal du prêtre et du prince de l'Ëglise au moment où furent conçus Les Misérables, L'évêque Myriel est une blanche effigie. Hugo a accumulé sur lui toutes les vertus, comme il a mis tous les vices en Claude FrolJo. Lorsque Hugo, plus tard, construira Torquemada, il resserrera encore son antithèse, et ce sera par amour de l'humanité, par amour de la foi, que l'Inquisiteur putifiera les âmes parle feu qui détruit les corps. Cimourdain, de Qaatrevingt- treize^ n'est plus prêtre, et la main plus ferme du poète n'a voulu donner là qu'un médaillon de conventionnel. De même, c'est uniquement par im souci de pittoresque qu'il placera

sur Fourque de VHomme qui rit, parmi les comprachicoSf uq mauvais prêtre qui donnera Fabsolution h ceux qui vont mourir.Le prêtre d'Hugo est romantique, c'est-à-dire qu'il est lyrique et épique.

Il en a dressé de hautes et fortes figures, tordues de passion, souriantes de toute la quiétude, sévères de toute la volonté ; ce sont des personnages de drame, mais ce ne sont point des études de prêtres ; c'est pourtant plus net encore que Jocelyn, où Lamartine a mis tant de horsd'œuvre, tant de caresse poétique et si peu d'analyse.

Alfred de Vigny, après la période de mysticisme qui lui dicta Eloa^ a esquissé des prêtres, mais dans Téloignement de rhistoire. Déjà Yitet, dans les Etats de BloiSj dans des scènes dramatiques a fixé d'une vérité singulière tout le grouillement théocratique de la Ligue ; on ne lit peut-être plus assez cette œuvre forte.

Vigny, dans son roman de Cinq-Mars, a levé les figures auxquelles touche par-

tiellelnent Victot Hugo dans Màrioh, Delorme* Par un artifioeassez simple, paf un hAssurd de la route de Giaq-HarSt Vigny nous fait assister au supplice d'Urbain Grandier, et drainatise un des plus ttou^* biants et des plus sinistres parmi lés derniers épisodes de la persécution religieuse. Ce roman de Cinq-Mars a contribué à former la figure de Richelieu telle 4ue Fa acceptée la légende; les Yignéttes romantiques gîx>ssies au tableau d'histolte d'un Paul Delaroche y ont aidé, et c'est le Richelieu de Vigny que nous a donhé le théâtre dans l'adaptation inférieure de Bulwer Lytton^ Vigny à bien saisi quelques-uns des caractères de grandeur et de volonté de l'homme^ et a donné place aux accusations de cruauté qui le diminuent ; c'est lui qui a détermina Torientation du type populaire de Richelieu.

En face de ces types romantiques, le fondateur du roman moderne, Stendhal, apporte de larges et puissants constats.

Il est très éloigné, car il n*est pas classique au sens que la Restauration donna étroitement au mot a classique », de reprendre le Tartufe, les prêtres du conte de Voltaire ou le Basile de Beaumarchais, cette preste caricature de bedeau entremetteur, qu*on peut mettre en variante au type le plus décrié de l'abbé xviii^ siècle et qui pourrait être pour Beaumarchais toute TégUse, si Figaro est tout le populaire et Almaviva toute la noblesse. Stendhal, avec sa lucidité et sa netteté ordinaires, opère en pleine yie. Son séminaire, dans le Rouge et le Noir, est une découverte de miiieu ; les conditions nouvelles de la vie du clergé, les ambitions qui y mènent les hommes sont déterminées, et presque tous les romans d'observation impartiale qui seront écrits sur TEglise ou le prêtre rappelleront, par quelque coin, la forte étude de Stendhal. Stendhal s'est bien rendu compte qu'il y a quelque chose de changé dans le recrutement du clergé, et

sa nature d'esprit ne rincline point à attribuer les enrôlements volontaires dans Tarmée de la religion à des élans de mysticisme. Il a fait de Julien Sorel uo type exceptionnel de volonté et de calcul, et la vérité qu'il lui donne n'est pas applicable à tous ceux qui peuplent au même moment le séminaire ; Julien Sorel, qui eût été militaire quelques années avant, a senti que, sous la Restauration, pour un roturier, le moyen de parvenir et la route du succès ont changé ; les grades et les honneurs administratifs vont être à nouveau réservés aux nobles et à des anoblis qui devront rendre bien des services avant d'être incorporés à la caste régnante.

L'Eglise reprend donc sa grande valeur égalitaire. Avant la Révolution, elle a été, plus que la robe, plus que la puissance financière, le moyen pour les gens du Tiers de s'élever parallèlement à la noblesse. Sous la Restauration, la bourgeoisie libérale ne fit point cas de cette

44 DE tÀKTtJPË

égftlisatioti spéciale; lé Tiers Etata vâiià^ eu Une foie, il peut donc vaincre à tioU<- Veau et leis idées de développement indus* triel commencent à gerâier dans les esprits, et à montrer des routes de puissance. Mais, chez toute une partie, moins forte, moins pourvue d'initiative, de la bourgeoîiâe, parmi la petite bourgedsie nioutonnière reprend avec violence le désir de faire d'un des fils un prâtre, pour 'élever au-dessus de sa condition, qui serait d'un petit boutiquier ou d'un rus* tre, et aussi d'obtenir, par cette adhérence à la force puissante et discrète, la protection qui fait réussir de bonnes affaires, de bons mariages et met les parents du prè^ tre en bonne odeur administrative. A ce moment, commence, et s'accuse nettement, ce désir dé beaucoup de faniilles de la bourgeoisie d'avoir un fils dans l'armée et un fils dans l'Eglise. Lés jeu-^ nés séminaristes qui entourent Julien Sdrél sont grossiers, bas, espions, délateurs et sols. Sans phrases, sans élo*

A CES l^ÇSëlÇURS 4§

quçncei iouUles, sans soulîgpçi9£9t de rhétorique, Stendt^fl ej^pjique les âmes poudreuses et fapurrues de ces fils de paysans h qui les ambitîous d*uQ Juliea ioicei SfpiJpt si éteangères et qui n'put dieîçhé dans la prêtrise qu'un métier agréable» prom^ttaut beaucoup de bieu^ dtre physique, une certaine somme de considération, écartant 4'<^ux les duretés du labour ou du travail manuel ; il Qote Taçoueil aimable qu^ fait la p^ite ariatocratie au clergé, en nettifie le pourquoi, la confiance au bras long de cette graode i^cbine de gu^^rre et d'in* trigues qu'on peut mettre en mouvement par le bon vouloir d'un s^ujl de ^^ membres. Parmi les supérieurs de Juli^ Sorel« Stendhal opposera le prêtre vertueux, rêçbe^ sombre, exerçant sur luim^Pif» et snr tous unç discipline jalousa»

pasaionné de (^éer des intelligences semblablas à la sienne» dures, frustes^ nettes, obstinées, soit l'abbé Pirard, aux souples, prêtres selon la Gongié^aition,

selon Rome^ à l'abbé de Frilair, à Tabbé Gastanède, aux jésuites^ à ceux qui ne craignent point de servir leur religion par n'importe quels moyens, pourvu qu'ils soient efficaces. G*est un peu, posée en principe et par des points de détail, la lutte du gallican et de l'ultramontain qui se joue dans le séminaire de Besançon ; c'est aussi la lutte, dans TEglise, de deux natures d'hommes : les uns traditionnistes, épris d'une idée de foi qu'ils n'ont peut être pas suffisamment discutée^ mais qui est sincère, esprits plus volontaires qu'ouverts et agiles, opiniâtres et droits, rudes et sans diplomatie, exi* géants pour les autres et pour eux-mêmes au nom de la foi ; les autres, esprits déliés, agiles, félins, peu soucieux des problèmes de la foi, mais décidés à con^ sidérer l'Eglise comme une force spirituelle et temporelle dont la volonté rayonne de Rome, et à la servir comme telle, et par tous moyens. On pourrait incliner à voir, surtout

dans la Chartreuse de Parme, un gracieux, un expressif, un puissant roman d'aventures. La Chartreuse de Parme ^ c'est le romantisme de Stendhal, et, encore que son observation, partout ailleurs si précise et si vraie, nous interdise de considérer comme de pure fantaisie cette Italie si colorée^ si chatoyante, peuplée de filles charmantes^ de héros et de ganaches^ shakespearienne presque, -T du bon Shakespeare des comédies de printemps et d*amour — on ne peut pas conclure^ des avatars de Fabrice del Dongo et de son passage dans les ordres à la création d'un type de religieux. Au .plus, Stendhal aurait considéré quelques princes de TEglise du passé, et se serait plu à faire mouvoir, dans une Italie contemporaine, un peu de la belle prestance et des aventures de haut goût de ritalie des précédentes époques.

Mais, dans un roman qui fut publié tout récemment dans Lucien Leuwen, Stendhal (qui, d'ailleurs, donne là le

49 I^e TABT6FE

preiQiier linéament du roman social, faisant tfëa netteofient allusion à la grèYe ouvrière, at touchant avec détail à des phénomènes d'élections et de vie politique dépiiPleaientaie, ce qui é^it alors de toute nouveauté), Stmidhal recrée une sorte da Tartufe, un spédaiende ce qu*Qa va appeler un jésuite de robe courtet menant de noirs desseins aveo une profonde scélératesse pour complaire «9 clergé et à la clientèle aristocratiqijie ; autre nouveauté, son Tartufe est m/$decîn ; c'esi la première fois, je croîs, qv'on étudia sous cet aspeci le médecin, et qu'un médecin du corps fiit Ui}^é du mâme abus de confiance et de la mâme extension d'indjscréiion que çert^jns méjcjiiecins de l'âme.

Chez Balizacy l'étude du prêtre n'est fomlL très poussée et cela peut étomiet de la part d'un écrivain résolument catholique, partisan de toutes les ariatocraties, et voyant le saU»4 du monde dans les réactiena. Seulement, Ma&c

n'est pas un de Maistre^ ni un Bonald, et, quoiqu^U procède d'eux à plus d'un titre, il faut remarquer qu'il a besoin, de par sa naissance et ses ambitions » de ménager la plus large place à des volontaires^ à des écrivains, à des politiques qui apportent au monde catholique, au monde aristocratique le soutien de leur plumé pour la persuasion des foules, ou de leur ingéniosité pour la conduite des affaires. Honoré de Balzac ménage toujours avec soin la place du parvenu ; il prétend reconnaissable aux marques les plus légères, même à son nom, celui qui doit dominer le monde. Le prêtre, pour lui, n'est pas le directeur nécessaire de la conscience universelle ; il le laisserait plutôt à un rôle de pacificateur des familles, ou de chef de petit groupement, d'un village ou d'une petite ville. Le Curé de village est absorbé surtout par une anecdote sentimentale et une étude de femme ; l'abbé de Dominis, du Lys dans la Vallée, — ce livre tout imprégné

SO DE TÀRTUF'E

de religiosité et de sentimentalité ecclésiastique, un Cantique des cantiques jésuite, — l'abbé de Dominis n'est qu'un figurant de belle et discrète tenue. C'est à propos de la possession de quelques biens matériels cette lutte que Balzac nous dépeint polie, froide, acharnée entre l'abbé Trubert et TabbéBirotteau, ou plutôt ces sévices qu'exerce sur le bon Birotteau, âme naïve de paysan dégrossi et clergisé, le froid et redoutable abbé Trubert. L'abbé congréganiste, puissant^ bien appuyé, sorte de Sixte- Quint provincial, qu'est l'abbé Trubert, abbé désigné pour les plus hautes destinées, est, à propos d'une petite question, fort bien étudié et il est indifférent que toute cette volonté froide, ces habiles calculs, cette façon supérieure de jouer l'adversaire, ne soient pas décrits à propos d'un grand fait d'histoire.

Le rêve de Balzac (et il est quelquefois ce rêve, fumeux, étrange, — l'influence anglaise de Maturin, avec ses sombres

A CES MESSIEURS &i

clowns du satanisme, y vient varier et dévier Fidée), ce rêve lui a fourni le personnage mixte de Vautrin et de Fabbé Carlos Herrera. Peut-être Findication de ce personnage lui fut-elle fournie par la vie d un prêtre espagnol quelque peu mêlé à la conspiration de Malet, et avec la biographie duquel il aurait pris d'étranges licences, en insérant dans la vie du bonhomme un peu mystérieux que fut ce prêtre, tout lepassé de Vautrin.

Vautrin est peut-être Fépreuve, tirée grossièrement et très mélodramatisée, d'une autre conception. J'entends que le glissement de Vautrin, son désintéressement, sa force, la variété de ses appuis, sa souplesse, sa domination de luimême, c est, transportée dans une autre sphère, une autre puissance tentaculaire reposant aussi sur des richesses, de Flnfluence, une certaine terreur ; il y a là un fonctionnement de forces qui n'appartient pas en littérature romanes* que qu'à des forçats échappés, et dans

cet ordre Vautrin voisine avec Rodin, dont on se préoccupa si fortement vers la même époque.

Des esprits plus qu'éminents, presque géniaux, Michelet et Quinet, menaient une lutte vigoureuse contre le cléricalisme et voyaient partout le jésuite ; on sait la page admirable qui ouvre le livre de Michelet, le PrêtrCy la Femme et la Famille, et qui montre, autour de Vhomme, à son foyer, à sa table, la femme, la fille, les enfants, sombres et distraits, désapprouvant par un silence têtu le chef de la famille, et lui donnant rimpression que quelqu'un est là, invisible, qui, d'un prestige plus fort que le sien, suspend son autorité de chef de famille, et arrête les tendresses auxquelles sa tendresse et son effort ont droit ; c'est le prêtre qui, par la puissance de la confession et de la direction des âmes, est plus fort que lui chez lui.

C'est contre cette domination, contre les moyens par lesquels le prêtre capte

cette confiance, contre la sentiment talité extatique et vague dont il berce la femme pour arriver à l'obtention d'une puissance très temporelle, que Michelet s'élève; et le prêtre est d'autant plus dangereux qu'il est souple, agile, félin, qu'il veut assujétir le monde à la façon des jésuites, qui, comme le dit à peu près Zola dans Rome, ont tenté cette conquête par la douceur et l'habileté, quand la force de l'Eglise y a été reconnue impuissante. Si c'est contre la séduction des ftmes que Michelet s'élève le plus énergiquement d'autres anticléricaux ne protestaient pas avec moins de violence contre Tardeur des jésuites à acquérir des biens temporels et il augmenter leur fortune de façon à pouvoir acheter le monde s'ils ne par^venaient pas à le séduire. Le type du jésuite dit de robe courte; que ce soit un affilié non astreint au célibat et à l'ensemble des devoirs de cléricature et qui lutte pour le bien de la Compagnie,

OU un jésuite délégué à des occupations dans lemonde, aurait pu être traité par un meilleur écrivain : ce fut Eugène Sue qui Taborda. Eugène Sue était un romantique à la suite d'Alexandre Damas, d'Auguste Maquet, de Bouchardy, de ceux qui firent le romantisme de dernier ordre et gagnèrent avec le mélodrame leur bataille ô!HernanL Sue était un sceptique, à grandes ambitions autres que littéraires, à goûts de luxe et de dandysme et qui vit un public à conquérir par le développement romanesque de problèmes irritants. Les Mystères de Paris avaient donné à sa façon le drame delà misère; il entreprit, dans le Juif Errant^ l'histoire des efforts des Jésuites pour s'emparer d'un immense héritage : pour que cet héritage tombe aux mains de l'ordre, il faut qu'infiniment d'ayants-droit disparaissent ; on ne reculera devant rien ; tout est mis en mouvement par Rodin, qui extérieurement n'est rien qu'un cuistre,

une sorte de bedeau ; mais, que les événements le nécessitent, Rodin exhibera ses lettres de service ; les provinciaux de Tordre doivent lui obéir, car Rodin est l'envoyé de Rome, le fondé de pouvoirs . sur tous et contre tous du général des jésuites^ du pape noir, et il le sert perinde ac cadaver^ et meurt farouchement pour son idéal et pour son ordre.

L'outrance et l'exagération ne déparent pas seulement quelques-unes des œuvres anticléricales. Le plus remarquable des écrivains catholiques, ou du moins des romanciers catholiques, le seul même qui surplombe un peu le fade niveau des autres, qui ne tombe pas dans une sentimentalité de séminaire, et qui pare ses fictions de style et de mouvement,n'est point exempt d'enflure et de bizarrerie poussée au baroque. Barbey d'Aurevilly, dont la plume est si sûre lorsqu'il caractérise les landes du Gotentin, lorsqu'il y situe des formes énigmatiques de

bergers jeteurs de sorts, etdont Toutrance romantique reste encore belle quand il dépeint les passions fortes et exceptionnelles de tEnsorceléCy de .son mari Maître Le Hardouey, ou de Tabbé de la Groix-Jugan, Barbey perd pied dans le roman purement catholique. Le Prêtre marié en est une preuve. Cette œuvre, — - la plus considérable de celle qui ont été écrites par des écrivains d'imagination catholique avant la série de M. Huysmans, — pour n'avoir point les mêmes défauts que le Juif Errant, en a d'aussi capitaux et traduit une nuance d'âme rhétoriquement surchauffée et exaspérée.

On pense bien que si, parmi les grandiloquences romantiques, on peut percevoir une note moyenne et raisonnable^ ce sera celle de Sainte-Beuve ; il serait inutile toutefois de vouloir découvrir dans Volupté une note profonde, un constat sérieux, une divination de l'avenir analogue à celle de Stendhal. Ce que l'ftme

d'Amaury recherchera et goûtera au sémiaaire, après les orages de la vie que nous décrivent les premiers chapitres de Volupté, ce sera le calme physique, la régularité des exercices, la paix provinciale plus encore que les apaisements de conscience et la satisfaction d'une foi. Le Sainte-Beuve de Volupté est bien différent du Sainte-Beuve voltairien du second Empire, opposé résolumemt à toute théorie religieuse ; Tombre des Méditations flotte en rideau léger sur la netteté des vues d'Amaury, et il est chrétien sentimentalement, par admiration pour les solitaires de Port-Royal, par ennui de la Vie, par la perception d'une certaine tristesse cachée parmi .

les sensations heureuses, — de toute façon autre que la rationnelle.

Le romantisme fournira encore à l'étude du prêtre dans la littérature française, la figure orageuse et triste de Lamennais, et tout son effort pour concilier le christianisme avec les idées

soulevéefl par la marche fatale et logique de la démocratie vers plus de science, plus de lumière et plus de vérité. Mais le cadre littéraire de cette étude ne nous permet que d'indiquer ce mouvement du christianisme catholique, la vie de pamphlétaire de Lamennais, sa carrière de représentant du peuple privé d'éloquence, slnterdisant de prendre jamais la parole, se tenant dans un coin de la Montagne^ humhle et sévère, et préparant, en entendant les discours des improvisateurs heureux, les répliques qu'il leur opposerait dans son journal.

Parallèlement à Lamennais, le mouvement d'Ozanam, de Salinis, de Peyrève^ de Gerbet, (une tentative d'intellectualisation du catholicisme), serait intéressant à suivre ; il a rapport avec la politique et la philosophie plus qu'avec la littérature ; on en trouve des échos dans Toeuvre longue et filandreuse d'Augustus Graven(Mme delà Ferronays).

Cette tendance a plus de clarté, plus de

A CBS MESSIEURS 59

liberté, plus d'examen, met toujours le prêtre en lutte avec Rome ; le drame est toujours le même : le prêtre rêve au fond de sa conscience, il écrit, il publie un livre où il enseigne la panacée des douleurs du monde, où il propose la réforme de TËglise. Tacceptation des nécessités modernes ; on le dénonce à rindex ; le prêtre va à Rome, il en revient ou brisé ou rebelle, ou hypocrite ou incroyant, ou défroqué ou foudroyé, malade, blessé à mort. G*est le sujet de la Rome de Zola, c'est le sujet des romans de Ferdinand Fabre, c'est l'histoire de presque toutes les belles intelligences égarées dans la prêtrise, depuis le renouveau de la Révolution. Quelquefois rame du prêtre n'a4)as attendu aussi longtemps pour se désemmailloter de ses langes d enfance, d'influences maternelles, d'éducation berceuse et prenante; certains, au sortir du séminaire abordent la vie du penseur libre ; ils dénoncent l'erreur qu'ils avaient adop-

Page 1