DEUXIEME ZONE
De Moose Factory à New-Post.
{Distance : yj milles. Altitude : içô pieds)
§ I Moose- Factory.
En général tous les Postes de la Compagnie de la Baie d'Hudson se ressemblent. Mais celui de Moose a un caractère distinctif d'aristocratie que l'on ne trouve nulle part ailleurs. En effet Moose Factory est une vraie capitale.
Outre le siège d'un évêque anglican qui y possède une jolie cathédrale, Moose a ses rues bien alignées bordées de vastes magasins, une
scierie à vapeur, une poudrière, et nombre de maisonnettes de propre apparence qui ne sont autres queéa demeure des indiens civilisés comme de vrais anglais.
La ville est sise à l'extrémité méridionale d'une île qui porte le même nom. Elle possède une rade spacieuse et sûre où l'on voit constamment une petite flottille en évolution ; ce sont surtout des vaisseaux de léger tonnage, car le navire qui, il y a quarante ans venait jeter l'ancre sous les bouches des canons du Fort est obligé de se tenir à une distance respectueuse de 14 milles en aval à cause des dépôts d'alluvion qui élèvent constamment le fond de la rivière, comme je l'ai fait remarquer dans les chapitres précédents.
L'île de Moose n'est pas seule â l'embouchure du fleuve du même nom ; il y en a deux autres de grandeur égale et cinq ou six de dimensions inférieures formant en tout un archipel qui n'est que l'ancien delta de la rivière, entiecoupé par d'étroits chenaux. Il est évident qu'à l'heure actuelle, il se forme un nouveau delta à une dizaine de milles, suivant le rivage de la mer qui s'avance sensiblement à la conquête de l'onde.
Toutes ces îles sont couvertes d'une végétation luxuriante. Leur formation indique assez la richesse de leur sol comme de celui de toute la région environnante.
Des troupeaux de bœufs sont abandonnées tout l'été dans des pâturages que, sans crainte de me
tromper, je déclare les plus beaux du monde. En effet ils ne peuvent être surpassés ni pour la quantité relative à la surperficie, ni pour la qualité.
Il n'y a pas ici de ces herbes vénéneuses, où tout au moins inutiles. C'est un foin gras, vivace, bien supérieur au mil de nos prés, si l'on en juge par la qualité excellente qu'il communique à la viande et au lait des animaux qui s'en nourrissent.
La Compagnie H. B. élève dans ces champs fertiles des centaines de bêtes à cornes sans compter les cochons, les chevaux et autres animaux domestiques. Ce que la puissante Compagnie fait depuis desv siècles, je ne vois pas comment un colon ne pourrait le faire aussi. D'autant plus qu'il y a place pour plus de monde, avec les millions d'acres de terres de même nature que l'on parcourt en revenant vers le sud comme j'aurai occasion de le montrer bientôt.
J'ai déjà parlé du climat en général. Celui de Moose est certainement très favorable à l'agriculture. Vouloir contredire cette assertion serait aller contre toutes les expériences qui ont été faites.
Messieurs de la Compagnie veulent du foin, ils en ont en abondance. Quant aux céréales, de quoi cela leur servirait-il, quand ils n'ont pas de moulins et peuvent avoir leur farine à si bon marché, directement d'Angleterre. Que le blé
mûrisse à Moose et au delà, il n'y a sur ce fait aucun doute possible. Je tiens du Chief Factor lui-même, que quelques épis de froment ayant été apportés avec la paille dans des paniers de vaisselle, et ayant été abandonnés sur le sol y prirent racine et donnèrent des fruits à parfaite maturité.
D'ailleurs ce fait n'a rien de surprenant quand on admire les magnifiques jardinages qui se font autour du Fort. Je n'ai trouvé aucune différence à la même époque de l'année entre la végétation de ce pays et celle des bords du fleuve St-Laurent aux environs de Kamouraska.
Maintenant, quand on réfléchit que Moose Factory est situé sous le 51° parallèle et que le pied du Lac Témiskaming est sous le 47 °r comment ne pas voir dans ce parcours de plus de 300 lieues en largeur, en remontant toujours vers le sud, une région extraordinairement propre à la colonisation puisque le sol y est lui-même partout d'une richesse remarquable ? Pendant des; siècles nous avons donc été trompés quand on> nous a fait croire que ce territoire était aride, glacé, inhabitable.
" Quelques arpents de ?ieige." N'est-ce pas ainsi que l'on qualifiait la province de Québec ?
De Moose à la Jonction.
Maintenant nous allons quitter la civilisation Moosinienne pour nous enfoncer, pendant quel-
ques cents milles, dans les interminables solitudes qui séparent nos traiteurs du Nord de la civilisation québecquoise.
Je pourrais à la rigueur, me contenter de la définition générale que j'ai donnée de cette région. " Immense plaine de glaise très favorable à la colonisation ", mais je veux parler en homme qui a vu et qui est à même de donner des détails.
Nous allons donc prendre notre canot d'écorce et remonter patiemment le courant rapide qui, sur un parcours de 18 milles nous mènera au confluent de la Rivière Abittibi avec celle de Moose où nous voguons maintenant.
L' aspect de cette étendue est uniforme. Le lit de la rivière, large de deux milles et plus, je crois, en certains endroits, est peu profond, rocailleux et intercepté par de nombreux barrages. Ces 18 milles sont une succession de rapides plats séparés par des mares profondes et calmes. De tous ces rapides, il ne faut pas conclure à une soudaine élévation du terrain, puisque la moyenne de la pente n'est pas tout-à-fait de 3 pieds par mille : soit 60 sur un parcours de 18 milles.
ï^es cailloux roulés que Ton retrouve au fond du fleuve et qui forment les battures transversales sont de même nature que tous ceux que l'on rencontre sur les rivages de la Baie James : formation granitique avec quelques calcaires. La moyenne des plus gros ne dépasse guère 3044 pieds en diamètre ; surface arrondie, usée, polie, indice que ces couches ont eu affaire à l'eau et à ja glace.
En approchant des rivages, on remarque que les mêmes couches s'étendent sous terre à la même profondeur et sont par conséquent la base uniforme de toute la contrée environnante.
Ces cailloux sont incrustés daus la couche de glaise, diminuant en nombre et en grosseur à mesure qu'ils se rapprochent de la surface du sol où ils disparaissent tout à fait cinq ou six pieds avant d'atteindre la couche végétale. Cette dernière varie à son tour d'épaisseur selon de légères ondulations dont les abaissements ont donné la prépondérance à de plus riches dépôts d'alluvion.
Les écores de la rivière ont ainsi une hauteur uniforme d'une vingtaine de pieds au-dessus des basses eaux. Les crues du printemps ^tant bien subites et très abondantes opèrent un travail d'érosion gigantesque sur ces rives argileuses. Les cailloux restent et la vase s'en va à la mer créer des deltas, des îles, des pointes et de nouveaux rivages.
Grâce à ces remuements continuels, la partie inférieure du fleuve de Moose est rendue complètement impraticable à la navigation.
Il n'y aurait qu'au moyen de dragages considérables que l'on pourrait rétablir un lit assez profond pour permettre la circulation de vaisseaux d'un moyen tonnage. Ce qui après tout n'a rien d'impossible. Je pense même que ce procédé aurait pour effet, en donnant un cours aisé à la rivière, de lui ôter la gourmandise de gruger continuellement ses rivages.
Maintenant, si l'on jette un coup d'œil sur la végétation qui s'étale des deux côtés, l'épinette rouge et la blanche, y paraissent les espèces dominantes. Il y en avait autrefois d'énormes, mais le fait est qu'étant les plus rapprochées de Moose, elles ont dû tomber sous la hache de la puissante Compagnie, qui, m'a-t-on assuré a fait autrefois un commerce assez considérable de ce bois avec l'Angleterre.
Il y a une dizaine d'années on voyait encore les ruines d'une antique scierie au pied du premier rapide. Aujourd'hui, les Bourgeois l'ont remplacée par un mécanisme à vapeur où j ' ai vu des billots de 30 pouces de diamètre. Mauvais pays ! ! !
De la Jonction à Clay- Faite, {distance : jy milles)
Nous sommes ici à 60 pieds au-dessus du niveau de la mer. Nous allons quitter le fleuve de Moose pour voguer sur la boueuse Abittibi.
Comme nous ne reverrons plus les eaux limpides du beau fleuve, accordons lui un dernier regard.
La scène est charmante : Un promontoire d'une cinquantaine de pieds, effilé abrupt, surplombant les ondes en furie, divise les deux courants qui en cet endroit sont à peu près d'une largeur égale, .^ de mille environ.
A droite nous avons les eaux brunes mais transparentes de la Moose qui arrivent calmes, majestueuses, à travers un dédale de petites îles vertes arrondies, coquettes comme des corbeilles de fleurs s'en allant à la dérive. A gauche la sale Abittibi avec ses eaux ternes qu'elle culbute à travers l'échiné rabotteuse de rochers dressant leur cornes menaçantes au-dessus de l'écume comme des monstres prêts à dévorer les passants. Hélas ! c'est pourtant de ce côté qu'il faut choisir notre route si au lieu de nous diriger vers le lac Supérieur, nous voulons arriver à l'Eden du Témiskaming.
Il faut en prendre son parti. D'ailleurs malgré ses eaux peu appétissantes, l' Abittibi nous réserve d'agréables surprises, des paysages pas du tout à dédaigner.
N'y aurait-il que les arbres majestueux que nous rencontrons déjà, et les roses dont la rive est émaillée, que nous ne serions pas trop à plaindre.
Ici la rivière tient toujours à peu près le même niveau au-dessus de la chute que nous venons de quitter, mais les rivages de chaque côté s'élèvent considérablement. Ils atteignent bientôt une hauteur uniforme d'une cinquantaine de pieds. Les bords immédiatement baignés par l'eau sont toujours garnis des mêmes cailloux roulés. Il y a ensuite une sorte de terrasse à pente douce variant de 100 à 200 pieds de largeur. Cette lisière est couverte d'herbes hautes et touffues du sein
desquelles émerge une véritable forêt de rosiers qui sont en fleur au commencement de juillet et embaument l'atmosphère. Ces fleurs charmantes se tiennent ainsi comme une gigantesque guirlande sur 20 à 30 milles de parcours. Leurs brillantes couleurs se détachant sur le fond de verdure, tantôt clair, tantôt foncé, forment un coup d'œil ravissant.
Comme fond de ce tableau se dresse la falaise à pic d'un gris jaunâtre, silonnée de stries profondes ou de légers filets d'eau qui descendent en murmurant. Ce sont les égoûts de la forêt dont nous apercevons les racines au-dessus de nos têtes.
Tel est l'aspect du lit de la rivière. Il est évident que les riantes plates-bandes de roses que nous avons admirées tantôt, ont pour origine les éboulis de la falaise. Ces terrains sont submergés aux crues du printemps ; tandis que les eaux vont lécher les parois de glaises et provoquer sans cesse de nouvelles dégringolades. On en voit parfois de terribles où des pans considérables sont renversés sans dessus dessous, et des milliers de grands arbres précipités la tête en bas dans la rivière.
Le courant emporte ensuite ces radeaux jusques aux mers polaires où les pauvres Esquimaux peuvent se procurer du bois à bon marché.
Telles sont les délicates sollicitudes de la tendre mère que nous appelons la Providence, et qui
n'est jamais prise en défaut de pouvoir aux nécessités de ses enfants.
Si nous grimpons maintenant sur le plateau supérieur et que nous faisons quelques pas dans l'intérieur nous ne nous douterons plus que la rivière coule à 50 ou quelquefois 100 pieds sou* nos pieds.
Nous sommes sur une vaste plaine légèrement ondulée, couverte d'épaisses forêts où toujours, domine l'épinette blanche. On commence aussi à y voir de superbes bouleaux, des lianes gigantesques. Le sol au pied des arbres est généralement garni d'une mousse épaisse, humide, où serpentent en s' enchevêtrant de longues tiges de buis qui nous barrent les jambes et rendent la marche difficile. Les sauvages se sont battu ça et là de petits sentiers par où ils se rendent d'un lac à l'autre pour chasser le castor. Mais je vous; assure que ce ne sont pas encore des chemins décolonisation.
§ IV De Clav-Fall à New -Post.
Clay-Falls est une sorte de merveille dont il importe de dire un mot. Comme son nom l'indique, il y a là une chute. Ou plutôt il y en a deux : Une, faite par les eaux de la rivière en franchissant un banc de calcaire d'une dizaine de pieds de haut ; puis une seconde qui est une véritable chute de glaise.
La falaise en cet endroit a bien une centaine de pieds. A l'entrée du portage et au niveau de l'eau, un peu plus haut même, existe une couche horizontale de calcaire par lits variant de six pouces à deux ou trois pieds d'épaisseur. Cette pierre est très tendre, se rompt facilement et presque sans éclat. La fracture est terne et d'un gris bistré. Mais ce qu'il y a de curieux ce sont les innombrables pétrifications qu'elle renferme. Il est facile d'y distinguer des tronc d'arbres entiers où l'on peut analyser les cellules et compter les âges. Il y a également des branches de toutes grosseurs, des écorces, des bourgeons ; en un mot toute une forêt. Ces corps sont mêlés à la glaise qui elle-même a passé par la métamorphose de la pétrification pour devenir le calcaire blafâtre que nous avons ici sous les yeux.
Voulons-nous avoir l'histoire de cette transformation ? nous n'avons qu'à lever nos regards et à étudier ce qui s'opère encore actuellement. Tout ce bois devenu pierre est de l'épinette indubitablement ; les cônes surtout nous l'indiquent à ne pas s'y méprendre. Qu'avons-nous à 80 pieds au-dessus de nos têtes ? une forêt d'épinettes vivantes, et sous ses racines une glaise qui s'écoule à chaque minute du jour minée qu'elle est par des sources qui suivent la surface du calcaire. La forêt se précipite et la glaise la recouvre. Dans quelques siècles, ces arbres à leur tour seront des pierres, s'il faut en juger par le sort de leurs prédécesseurs. Qui ne pourrait s'étonner en contemplant ces phénomènes de la nature ?
De tout ce qui précède on voit que de la glaise, il y en a dans ces parages des couches immenses et d'une épaisseur insondable. J'en fais une étude spéciale sur les rivages de l'Abittibi parce que c'est là seulement, qu'à proprement parler nous pouvons nous en faire une idée adéquate. Pays de glaise, pays inépuisable. Pas d'illusion sur ce point : c'est le fondement d'une immense contrée agricole. Eh ! bien je vais le répéter une dernière fois pour toutes, tel est tout le territoire depuis la Baie d'Hudson jusqu'au lac Témiskaming. Les modifications ne sont qu'accidentelles.
Pour la zone qui nous occupe actuellement, son trait caractéristique est l'élévation abrupte des rivages au-dessus du cours d'eau principal qui est l'Abittibi, la difficulté des portages qui se ressentent de cet escarpement.
La Chute des loutres que nous rencontrons bientôt n'est qu'un enchaînement de gouffres et de précipices. Après cela nous reprenons uue eau calme et profonde jusqu'à New-Post. Nous avons escaladé 196 pieds de niveau depuis Moose-Factory c'est-à-dire sur un trajet de 60 à 70 milles. Ici le lit de la rivière est moins encaissé ou plutôt les hauteurs ont fui à un mille environ de chaque côté. Elles affectent ici la forme de mamelons réguliers, toujours de glaise d'une centaine de pieds de hauteur et se succédant comme des grains de chapelet jusqu'aux buttes énormes du 1 ' Long Portage ' ' où nous aurons à dire un sérieux " Gloria Patri." Le feu a presque tout
dévasté ces rivages, il y a à peu près vingt ans, de sorte que la pousse nouvelle n'est pas encore très élevée. Ce qui donne au pays l'-apparence d'une certaine civilisation. A voir ces buttes arrondies recouvertes de jeunes buissons verdoyants, on serait tenté de les prendre pour des vignobles. Mais pas de danger encore ! Nous voici à New- Post !