TROISIÈME ZONE
De New-Post au Lac Abittibi.
{distance iôj milles, altitude moyenne 492)
New-Post.
New-Post comme son nom l'indique ne perd pas ses origines dans la nuit des temps. C'est un fort établi assez récemment par la Compagnie de la Baie d'Hudson. pour garder à vue les sauvages de l'endroit, trop enclins dit-on, à s'émanciper. C'est une station secondaire que les sauvages eux-mêmes paraissent ne pas aimer, si l'on en juge par le nom qu'ils lui ont donné " Gagime Wakaigan " ou le Fort Maringuoin.
Jamais nom si bien mérité, car les pauvres indigènes s'y font dévorer tout vivants. Je suis encore à me demander pourquoi ces sanguinaires petits démons ont établi là un domicile de prédi-
lection. Le feu a dévoré tous les alentours ; le terrain n'y est pas humide, tout le fort est environné de beaux champs bien défrichés, bien cultivés, de gras animaux paissent sur les flancs des collines.... et cependant comme l'homme ces pauvres bêtes sont en proie à la rapacité vorace de ce fléau des bois.
Est-ce une plaie que le Bon Dieu aurait envoyée à nos excellents traiteurs pour les punir de vendre si cher leurs marchandises, et de dévorer pour ainsi dire les voyageurs au passage ? Au prix qu'on m'y a fait payer un papier d'épingles, je serais porté à croire qu'il y a quelque chose de même, car le prix du susdit papier était bel et bien d'une piastre : un centin l'épingle. Est-ce que ça ne mérite pas de se faire piquer un peu par les maringuoins ?
§ n Le Long- Portage.
Quittons New-Post puisque le séjour en est si peu profitable. Nous faisons cinq ou six milles et nous voilà au pied des fameuses buttes du Long- Portage. Ea rivière arrive à droite toute fatiguée p'une descente furibonde à travers les plus affreux précipices qu'il soit possible de voir sur tout le parcours de l'Abittibi. Cette sortie se fait par une gorge étroite et profonde taillée dans le roc vif. Il y fait noir tant les parois sont hautes et rapprochées. Un bruit rauque et sourd s'y fait entendre comme des détonations de canon.
Ajoutez à cela que la gorge n'est pas droite, mais excessivement tortueuse, de sorte que Tonde y est tordue, rejetée, tourmentée dans toutes les directions avec un fracas, des jets d'écumes qui fond frissonner d'horreur quand du bord du précipices on ose avancer la tête pour contempler ce chaos. Cette scène horripilante se continue sur un parcours de deux ou trois milles ; mais il taut faire un exprès et se détourner du chemin du portage pour aller la voir.
I^a route de pied incline sur la gauche et monte en serpentant tantôt à travers, tantôt par dessus les mamelons qui au sommet atteignent plusieurs cents pieds de hauteur.
Toujours la glaise, jamais une roche ; elles >yvu2^ sont toutes en bas dans le lit de la rivière.
Du sommet des buttes, surtout du côté du Nord-Ouest, la vue embrasse un panorama dont se font difficilement une idée ceux qui n'ont jamais visité ces grandises solitudes. Par un beau soleil couchant, voir à ses pieds la tête de grands arbres gros comme de petits buissons, puis les gracieuses ondulations de la plaine se pousser les unes les autres comme les vagues de l'Océan après la tempête, jusqu'aux extrémités de l'horizon. Partout du bois, partout une mer de verdure où se meuvent des troupeaux de bêtes fauves et qu'à peine a connu les pas de l'homme. Un jour, me dis-je, ces solitudes seront peuplées, ces forêts disparaîtront, on contemplera d'ici des clochers dans de riantes campagnes ; ici tout
près, sur cette chiite qui mugit, des scieries, des moulins, des usines de toutes sortes transformeront les produits de cette nature encore vierge et inconnue. Et je pensais combien Dieu est bon d'avoir mis ainsi en réserve pour notre peuple une autre terre promise, et je faisais des vœux pour toi, O Canada ! O ma Patrie !
La rivière Frêdêiic.
{altitude : 4Ç2y)
La distance de New-Post à l'estuaire du L,ac Abittibi est de 162 milles ; l'élévation moyenne de ce plateau au-dessus de la mer est de 492 pieds à l'embouchure de la rivière Frédéric que je prendrai comme le point central de cette région. Voilà d'après mon humble opinion appuyée sur ma petite expérience, la région agricole par excellence de l'avenir.
Je n'ai plus besoin de revenir sur l'éloge de la terre ;Ij'ai dit ce qu'elle est, et ceci est s'il est possible encore plus beau que tout ce que nous avons vu depuis notre départ de la Baie James.
Quand nous n'aurions pas la facilité dépouiller le sol et d'en admirer le riche engrais, la végétation qu'il supporte suffirait à nous donner une haute idée de sa fertilité merveilleuse. Ici Pépinette et le bouleau atteignent des proportions gigantesques. Je n'hésite pas à dire que ces arbres sont plus beaux que tous ceux de la même
espèce que j'ai vus dans la vallée de l'Ottawa. J'ai observé au commencement de cet ouvrage que l'épinette blanche est l'arbre indigène par excellence de cette contrée ; elle remplace sans doute le pin que je n'ai vu ici qu'à titre de curiosité.
De cette particularité on ne doit pas inférer la rigueur du climat, puisque j'ai vu le pin en abondance dans des localités bien moins favorisées ; mais je serais plutôt porté à croire que chaque région a sa végétation indigène. Cela peut dépendre de l'absence de semences qui, pour des causes que nous ignorons, n'auraient jamais été transportées dans ces lieux. Je n'ai pas de doutes que le semis ou des plantations ad hoc développeraient dans ces régions une végétation semblable à celle de la vallée de l'Ottawa par exemple.
J'ai vu en cet endroit de fort beaux cèdres sur le bord de la rivière Abittibi ; et quelques petites ormes dans les îles au confluent de la rivière Frédéric. A l'exception de l'érable et du pin, il y a ici à peu près tous les arbres du versant méridional, ou de la vallée du St-Iyaurent. En m' enfonçant quelque 20 milles dans la forêt, j'y ai remarqué que le terrain y est moins accidenté que partout ailleurs. Cette superficie me rappelle beaucoup les grands brûlés de la Loutre et de la rivière Blanche autour du lac Témiskaming. L,a contrée est émaillée de petits lacs où les castors régnent encore en souverains. De petits ruisseaux coulent dans toutes les directions,
et sont remplis de truite. En différents endroits où le grand feu a exercé ses ravages et où les arbres ont été renversés, une végétation d'herbes luxuriantes s'est emparée du sol. On y reconnaît une terre généreuse qui ne demande que de l'air et du soleil pour montrer les richesses qu'elle renferme en son sein, au lieu de ces graines sauvages qui ont bien leur valeur sans doute, si de la bonne graine de mil et de trèfle était jetée en terre, quelle magnifique prairie n'en surgirait-il pas ? Quand au blé et autres céréales je n'ai pas le moindre doute qu'ils y réussissent à merveille.
§IV
La Chiite aux Iroquois.
A 70 milles plus haut que la rivière Frédéric, nous passons la Chute aux Iroquois. Comment se fait-il que les Iroquois soient venus attacher leur nom à cet endroit, c'est ce que nous raconte une vieille légende des Algonquins ; mais comme le cadre de cet ouvrage me fait un devoir de courir au plus pressé, je me contenterai de remarquer en passant que cette magnifique chiite de 15 à 20 pieds de haut est admirablement située pour être exploitée plus tard.
Comme beauté de paysage c'est charmant, mais comme centre d'industrie c'est mieux encore. Au pied de la Chiite la rivière forme un vaste et profond bassin d'une couple de milles de circonférence et autour duquel pourrait s'é-
chelonner un beau village. La navigation audessus et au-dessous de la chute est très avantageuse, le lit est large et profond et les obstructions assez rares peuvent être 'facilement vaincues par des écluses. Je mentionne ce fait en passant pour qu'on n'ignore pas que la rivière Abittibi, sans être ce qu'on peut appeler de première classe quand à la navigation, peut au moins être utilisée pour un service local de barges qui aurait certainement son importance.
La chute aux Iroquois se trouve en plein au centre de la plus belle région forestière de toute l' Abittibi. L'épinette, le bouleau, le cèdre, le liard y croissent compacts, robustes et élancés. On ne connaît pas toute la richesse que cette contrée donnera plus tard pour la richesse du bois.
§ v Le Kotjidji.
Nous n'avons pas eu le temps de saluer toutes les belles chûtes ni les beaux rapides que nous avons rencontrés en revenant de la mer. C'eût été bien intéressant mais un peu long pour cet ouvrage. Contentons-nous de jeter un regard à celle-ci qui est la dernière avant d'arriver au Grand Lac Abittibi. Elle a 50 pieds de haut. La dépression de terrain qui lui donne lieu marque, chose as'sez singulière, tout un changement dans la végétation. Au-dessus de cette chute, le bois n'est plus si grand, ni si gros. Devons-nous Pat-
tribuer à l'air plus vif du Lac Abittibi dont nous ne sommes plus qu'à 7 milles, ou à quelques incendies qui auraient à une époque peu reculée anéanti la forêt antique ?
Je croirais plutôt avec le savant docteur Bell et plusieurs autres que ce changement est dû à un phénomène dont il est nécessaire de dire un mot.