SOL
Sur cette vaste contrée j'ai une idée fixe, l'avenir dira si je me trompe. C'est ma conviction intime que tout le terrain situé entre le Lac Témiskaming et la Baie James n'est qu'une prolongation des fameuses plaines du Nord-Ouest. Deux raisons surtout me portent à appuyer cette hypothèse, savoir : 1° la configuration du terrain, 2° la nature du sol.
Co7ifiguration du terrain
Une fois dépassé, je ne dirai pas même la hauteur des terres, mais la chaîne des Laurentides, on entre, jusqu'aux rivages de la Baie d'Hudson, c'est-à-dire pour des centaines de lieues au nord et à l'ouest, dans une plaine de glaise où les montagnes n'apparaissent qu'à titre d'exceptions, sous forme d'ondulations assez insignifiantes, ou bien de pics isolés dans le genre du Mont-Royal ou de la Montagne de Belœil dans la vallée du St-I^aurent. Certes, je m'attends bien à soulever un cri de surprise, et à ne pas me trouver en tout point d'accord avec les récits de bien des voyageurs. Parmi ces derniers, je distingue trois catégories bien différentes, qu'il importe de faire connaître pour l'intelligence de cet ouvrage : L,a première est celle des savants, des spécialistes dont le but est d'étudier et de faire connaître. Quoique le missionnaire ait en vue une fin encore plus élevée que celle-là, il ne trouve cependant pas indigne de son sublime ministère d'allier l'une à l'autre en associant dans un même élan l'amour de Dieu et celui de la Patrie. Mais il est une autre classe de voyageurs beaucoup plus nombreuse ; c'est celle des spéculateurs attirés par l'appât de la fortune ou vers la traite des pelleteries, ou le commerce du bois. Cette classe parle peu parce qu'elle a des secrets à taire, ou plutôt des intérêts à sauvegarder par le silence. Mauvaise enseigne, par conséquent.
De cette seconde catégorie en ressort une autre qui s'appelle légion : C'est celle des aventuriers à gages qui louent leurs bras et leurs épaules pour T exploitation du bois ou le transport des
pelleteries, marchandises, provisions, etc
Cette classe connaît peu, et comme conséquence parle beaucoup et fort mal.
A ces derniers il ne faut pas s'adresser pour renseignement impartial, car il vous répondront invariablement : " C'est un pays bien sauvage, Monsieur, ce sont des contrées de misère ; ce ne sont rien que des rapides, des rochers, des crans à se casser le cou." Pauvre gens, il faut les plaindre, mais ne prendre à la lettre que juste la moitié de leurs récits. Pour eux, rien de plus naturel que de trouver tout le pays à rebours : peu enclins à la poésie, encore moins à la science, sans cesse en lutte avec les éléments déchainés sous forme de vents, de courants ou de rapides, les pieds endoloris aux cailloux du portage, la tête courbée sur la rame ou écrasée sous le paqueton, ils ne remarquent dans la nature que ce qui peut les faire souffrir.
Pour eux cent milles d'eau paisible ne représentent que trois jours de galère et une roche en travers du portage se transforme en montagne. En voilà assez pour qu'un pays soit condamné à tout jamais. Dans la forêt, on ne voyage guère que par les lacs et les rivières. Haro ! donc, sur les rapides et les portages. Si quelquefois l'on s'ouvre un chemin à travers le bois, l'horizon,
naturellement borné par les arbres, empêche de juger des distances. Monte-t-on sur une colline, ce qui frappe aussitôt le regard, c'est la plus prochaine élévation.
D'ailleurs, c'est une illusion commune à tous de juger montagneux un sol couvert de forêts, à cause peut-être de l'habitude où nous sommes, dans nos contrées civilisées de ne voir du bois que sur les montagnes ou autres endroits impropres à la culture.
Mais c'est aussi une matière d'expérience qu'avec le défrichement, les aspérités du terrain semblent se fondre, se niveler sous le soc de la -charrue, et là où l'on s'attendait à voir une montagne " Nascitur ridiculus mus." Aussi je n'hésite pas à croire qu'au jour où auront disparu nos immenses forêts, nos petits neveux resteront fort surpris de se trouver sur une plaine continue et identique avec leurs voisins de Manitoba, plus cette différence en notre faveur que nous avons l'eau limpide et le bois en abondance.
Nature du Sol.
Voilà pour la configuration du terrain. Un argument non moins convaincant, à mon avis, peut se tirer de la nature même du sol. Ceux qui ont vu Manitoba et Témiskaming n'hésitent pas à reconnaître ici absolument la même nature de
terrain qu'au Nord-Ouest ; une glaise profonde de 20 à 30 pieds et plus, surchargée d'une épaisse couche végétale tantôt noire ou jaunâtre, mais toujours excessivement riche et friable. Dans les endroits les moins élevés surnagent d'épais sédiments d'alluvion qui semblent indiquer le fond de quelques grands lacs aujourd'hui écoulés. Il est impossible de supposer rien de plus riche. M. Olivier Armstrong, ce vaillant pionnier de la colonisation du Pacifique Canadien, et qui fait certainement autorité dans cette matière, m'a déclaré avec enthousiasme qu'il n'avait jamais rien vu de plus beau depuis Manitoba jusqu'au Montagnes Rocheuses. Eh ! bien, ce que je dis de Témiskaming, je l' affirme également de toute la contrée qui s'étend des deux côtés de la hauteur des terres jusqu'au 52o parallèle, latitude d'Albani, sur la Baie d'Hudson, pour l'avoir vu de mes yeux, et au delà encore à des centaines de lieues vers le Nord-Ouest et le Nord, par les récits des sauvages et des missionnaires qui ont poussé leurs courses dans cette direction.
Tout ce parcours qui est de plus de 100 milles ne vSerait que la largeur d'une zone de glaise bornée à l'Ouest par les Montagnes Rocheuses et qui se réunirait à l'est au plateau du lac St-Jean.
Cette hypothèse m'est suggérée, moins encore par mon expérience personnelle que par les témoignages collectifs de tous mes confrères les missionnaires oblats qui ont sillonné ces diverses régions depuis les glaces de l'Alaska jusqu'aux
prés arides qui séparent le Labrador du versant oriental de la baie d'Hudson. Les rapports des géologues sont ici d'accord avec les données des missionnaires, et tous sont unanimes à dire que les chaînes de montagnes n'occupent qu'une portion fort insignifiante des steppes de l'Amérique du Nord et que le sol y est généralement une glaise profonde et fertile.