‹ De Temiskaming a la baie d'HudsonChapitre 3 sur 18 · CLIMAT · texte numérisé non relu

CLIMAT

Ce fait une fois admis, nous nous trouvons en face d'une conclusion dont l'importance ne saurait être trop méditée au point de vue de notre intérêt national : La voici : Si la beauté du climat correspond à la richesse et à l'immensité de notre sol, ce jeune pays est appelé à prendre rang parmi les plus grandes nations du monde, parce qu'il sera, tôt ou tard, le siège d'un grand peuple agricole. Il me faut donc parler du climat. Ici, je touche à une question délicate. Les préjugés sont si invétérés, si universels. Pauvre Baie d'Hudson on en a tant médit que je ne me sens pas le courage de relever sa réputation. Mais, sincèrement, je crois qu'on lui en a un peu trop mis vSur le dos.

Laissons-lui ses banquises errantes, ses vents glaciaux, ses neiges intempestives ; mais ne la rendons pas complice de toutes les gelées qui

nous surprennent ; et surtout, n'exagérons pas son influence sur la température des pays circonvoisins. Nous allons bientôt découvrir le vrai coupable ; je l'ai pris sur le fait. Pourquoi ne pas le déclarer tout de suite ?

L'influence de la forêt sur le climat.

L'auteur de nos longs hivers, de nos revers printaniers, de nos givres d'été, de nos gelées de septembre, ce n'est pas la Baie d'Hudson, c'est la forêt.

Pour quiconque n'a pas mené la vie des boisy il est assez difficile de se faire une idée de ce que c'est qu'une forêt vierge, et de l'influence qu'elle exerce sur la température du pays, surtout quand ces forêts s'étendent sur une superficie de plusieurs centaines de lieues. Que l'on veuille bien encore remarquer que les forêts qui recouvrent cette partie de l'Amérique du Nord sont presqu' exclusivement composées de conifères, arbres qui ne perdent jamais leur feuillage. Parmi ces essences, l'épinette est l'espèce prédominante. Or tout le monde sait que l'épinette blanche surtout, la plus commune dans ces régions, a les branches fournies serrées et compactes ; que ces arbres croissent très rapprochés les uns des antres et n'admettent pas d'étrangers dans l'intimité de leurs cercles. Ajoutons que ces monopoleurs de la forêt ont envahi tout le territoire qui s'étend

depuis la hauteur des terres jusqu'à la Baie James, où il se sont tellement fortifiés depuis des siècles qu'ils y ont atteint des proportions colossales. L'épinette blanche est donc là dans sa patrie ; c'est l'arbre indigène par excellence ; elle s'y déploie avec une magnificence vraiment incroyable. Nous reviendrons sur ce fait- en parlant du commerce. Pour le moment, il ne s'agit que d'étudier les effets produits sur la température du sol et de l'atmosphère par cette couche immense de verdure impénétrable aux rayons du soleil.

Par une claire journée d'été nous voguons sur la rivière Abittibi entre deux haies de 90 à 100 pieds de hauteur. L,e soleil du midi nous plombe sur la tête, le thermomètre marque 98o. C'est à tel point que dans une boîte de ferblauc soigneusement fermée, ma chandelle se tourne en liquide €t mes allumettes en charbon. Il fait soif ! comme disent les Sauvages. Mais la rivière Abittibi, assez semblable à la Rivière Rouge, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, ne roule à nos côtés qu'une eau boueuse et tiède. Comment rafraîchir nos poitrines haletantes ? Plusieurs s'en souviennent, nous nous croyions sous la zone

torride Mais attendez. Le canot s'approche

du rivage et sans descendre de notre embarcation, nous puisons à plein gobelet une eau pure et glacée qui s'élance du taillis avec un agréable murmure.

Mettons pied à terre et faisons quelques pas dans la forêt ; un frisson nous saisit. Vous vous

croiriez dans un caveau ou une glacière. D'où vient ce phénomène ? Creusez la terre et vous aurez la solution du problème. Quand vous aurez enlevé 12 ou 15 pouces de détritus et qu'à cette profondeur, la glaise vous apparaîtra dure et cristalisée comme au cœur de l'hiver, vous comprendrez si c'est la Baie d'Hudson qui nous gèle, ou bien ces millions d'acres de forêts qui retiennent à leur pied la neige jusqu'à la mi-juin, et qui d'un bout à l'autre de l'été repoussent obstinément tous les efforts du calorique pour arriver au sol. De la terre à l'atmosphère, et de l'atmosphère à la terre, le froid se trouve donc enfermé comme dans un cercle vicieux.

Maintenant, quand le soir arrive et que le soleil retire ses bienfaisants rayons, comme il ne se trouve aucune provision de calorique ni dans l' atmosphère, ni dans le sol et, qu'au contraire, celui-ci laisse échapper ses froides exhalaisons, peu à peu l'air se condense et il n'en faut pas davantage pour qu'au matin vous trouviez la givre sur les branches des arbres et les cailloux du rivage.

Heureusement comme nous le dirons plus tard, que la brièveté des nuits au fort de l' été prévient ordinairement la gelée, et il est même excessivement rare de voir aucun feuillage endommagé par le froid. Ce qui n'empêche pas que le principe est toujours là perfide, dangereux, et que si, de fait, la végétation ne souffre aucun dommage àT époque de son plein épanouissement, son éclosion est de beaucoup retardée.

Si la forêt n'exerce aucune influence dans ce retard de la végétation, comment expliquer la floraison relativement précoce des prairies du Nord-Ouest à des latitudes plus septentrionales ? Or, pour prouver encore plus clairement que c'est la forêt et non la Baie d'Hudson qui nous gèle, je vous prie de remarquer un autre phénomène qui se passe sur la Baie James pendant l'été : D'abord, comme je l'expliquerai dans la suite, les eaux de la Baie James sont loin d' être froides ; en m'y baignant quelquefois j'en ai toujours trouvé la température plus agréable que celle du Lac Témiskaming à la même saison.

Dès qu'il s'élève un vent du Nord, au contact de cet air, les eaux de la Baie se vaporisent comme au-dessus d'une chaudière en ébullition. Naturellement le vent froid se trouve amolli par ce brouillard qui monte de plus en plus, s'épaissit, se condense et retombe en pluies sur les forêts environnantes. Il est bien rare, je pense, que ces trains d'orages, comme nous les appellions en plaisantant se rendent sains et saufs jusqu'à Montréal. La plus grande partie de ces torrents d'humidité vont s'engouffrer dans les mousses qui tapissent le fond des bois où, privés à jamais des rayons du soleil, ils deviennent un nouvel agent de réfrigération. Voilà les faits incontestables que l'expérience constate et que la science explique.

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