II
Influence du défrichement sur la température.
Supposons maintenant ce qui arrivera quand, un beau jour, ces forêts auront disparu pour faire place à des champs bien cultivés, à des champs bien égouttés, des villages et même des villes. Au lieu de rester stationnaire jusqu'à la mi-juin, la neige disparaîtra vers le milieu, ou tout au plus tard, à la fin d'avril.
Disons une superficie d'au moins 200,000 acres carrés de neige balayée de la surface du sol deux mois plus tôt que d'ordinaire. Quelle somme énorme de froid sera déjà retranchée. Pourtant ce n'est encore que du négatif. Calculons maintenant la quantité de calorique absorbée dans un jour seulement par chaque dix pieds carré du sol mis à découvert. Qui n'a observé au printemps comment une simple petite motte de terre, un brin de paille, un cheveu même jeté sur la neige en accélère la fonte. Mais ce n'est pas par dix pieds, ni par dix acres qu'il faut compter ici, c'est par centaines de milles. Il ne faudrait pas être très avancé en physique pour demander quelle différence peuvent produire sur la température d'un appartement un bloc de glace de trois pieds ou un poêle de même dimension bien rempli et bien chauffé. Quelque temps même après que le combustible est disparu, le foyer continue à envoyer ses chaudes irradiations. Il en est ainsi du sol : Le calorique qu'il
absorbe pendant une belle journée de soleil maintient la tiédeur de l'air durant la nuit. I,e lendemain si la dose de chaleur se répète, il y aura surplus dans la caisse, et cet excédent sera déversé sur les provinces environnantes. D'étape en étape, le froid sera repoussé plus au nord, et si parfois il lui prend fantaisie d'user de représailles, il pourra, comme les soldats d'Annibal se faire amollir dans les délices de Capoue. Du déboisement des terres découlent donc trois effets incontestables : lo Printemps plus hâtif ; 2o Eté plus long et plus chaud ; 3o Automne plus tardif et moins brusque.
Est-ce que déjà on ne voit pas ces résultats dans la Province de Québec depuis une période de 50 ans ? Au dire de nos anciens il n'était pas rare de voir nos récoltes gelées sur les bords du St-L,aurent. Qui parlait d'y cultiver la vigne en plein air, il y a 25 ou 30 ans. Aujourd'hui, la science déclare que le Canada peut devenir un pays vignoble presqu' aussi bien que la France. J'observe tous les ans dans nos régions de chantiers que la neige s'y conserve plus de trois semaines après qu'elle a complètement disparu des défrichements à quelques milles de distance.
Eh bien ! c'est ma conviction personnelle, dusse- je passer pour ridicule aux yeux de la génération présente, que le jour où nos petits neveux auront fait disparaître les immenses forêts du Nord, et les auront converties en champs cultivés " nous aurons deux longs mois d'été de plus
au Canada /" Quand je parle ici du Nord, je ne prétends pas mener de suite mes colons sur les bords du grand Lac des Esclaves, quoi qu'ils iront bien un jour ; mais je veux parler de la zone comprise entre le 4Go et le 52o parallèles qui s'étend depuis les lacs Huron et Nipissing jusqu'à la Baie James y compris les lacs St-Jean et Mistassini.
Dans ce temps-là, on ne craindra pas non plus d'aventurer ses navires sur la Baie d'Hudson parce que la zone des banquises sera reculée. Comme conséquence naturelle du réchauffement de l'atmosphère au-dessus des susdits régions, les lignes isothermes actuelles qui donnent une moyenne aestivale de 60o aux environs de Moose, seront peut-être rétrogradées jusqu'aux limites septentrionales de la Baie James et les glaces se fondront en grande partie avant d'atteindre les côtes. Ici, je m'arrête, épouvanté un peu de mon audace. Si plus tard de nouveaux théoriciens veulent reculer encore plus au septentrion les bienfaits d'un été perpétuel, comme la science fait chaque jour des progrès merveilleux, peut-être auront-ils alors à leur disposition des moyens plus efficaces que ceux que je propose aujourd'hui. En attendant, faute de mieux, défrichons nos forêts. Cependant je désire être bien compris. Quand je parle de défrichement, je n'entends pas une guerre d'extermination de nos essences. Les forêts comme les montagnes jouent un rôle nécessaire dans l'économie climatérique d'un pays et la prudence exige que l'on conserve de ces bois les «quantités utiles, que l'on reboise même au besoin.