‹ De Temiskaming a la baie d'HudsonChapitre 5 sur 18 · III · texte numérisé non relu

III

Climat de Moose comparé sous les mêmes latitudes en Europe et en Asie.

Il ne faut pas s'imaginer partout ce que je viens de dire au débit de la forêt : que toute la région qu'elle recouvre est un pays inhospitalier, inhabitable. J'ai voulu faire voir tout simplement que si l'on a quelque reproche à faire au climat de ce territoire, cela est moins attribuable à la situation géographique qu'à un concours de circonstances purement accidentelles. J'ajouterai même, tout en conservant la vérité de ma première proposition, que le climat de ce pays pris en général est loin d'être aussi défavorable qu'on a voulu le faire croire, et c'est ce que je vais maintenant prouver. D'abord par la position géographique : Prenant Albani comme point de départ le plus septentrional, je trouve que ce poste n'est qu'à 120 milles plus au nord que la ville de Winnipeg, tandis que le lac Nipissing sur la frontière du sud, correspond à la latitude des Trois- Rivières. I^e point central de cette région se trouve à la latitude du lac St-Jean, à une hauteur de 492 pieds au-dessus du niveau de la mer. C'est à peu près la même élévation que la rivière Mattawan à son embouchure dans l'Ottawa.

D'après cette vue d'ensemble, que l'on ouvre nos meilleurs traités géographiques et que l'on compare la région qui nous occupe avec les difïé-

rents plateaux de l'Europe et de l'Asie situés sous les mêmes parallèles et à des altitudes encore plus considérables, et l'on verra que beaucoup de pays de l'Ancien Monde situés dans des positions en apparence plus défavorables supportent néanmoins de nombreuses populations agricoles. Qu'il suffise de mentionner le fait que les Iles Britanniques tout entières sont situées au nord de la latitude de Moose-Factory. Sans doute celles-ci peuvent invoquer en leur faveur les bienfaisantes influences du Gulf Stream ; mais on ne dira pas que le Nord de l'Allemagne et une partie de l'empire Russe, tant en Europe qu'en Asie, peuvent revendiquer le même privilège ; pourtant c'est un fait constant que dans ces contrées le blé mûrit au delà du 53o c'est-à-dire à 50 milles encore plus au nord qu'Albani.

Or si l'on peut établir en principe que le point le plus septentrional de la région qui nous occupe est favorable à la culture du blé, il en découlera conséquence a fortiori que toute la région ellemême jouit d'un climat très favorable à l'agriculture.

Voilà pourquoi j ' ai pris comme point de comparaison le fort Moose sur les bords de la Baie James, latitude 51o 15'. Mais comme il ne suffit pas de poser un principe sans l'étayer sur des faits, voici les données que j'ai recueillies touchant le climat de cette localité.

§ IV

Quelques observations météorologiques faites aux alentours de la Baie James.

La moyenne des chaleurs d'été à Moose est de 60o. Dans les jours les plus chauds la moyenne se tient à 80o. Cet été, 1884, le maximum que j'ai observé à Albani à 120 milles plus au nord a été 95o. M. McL,eod, bourgeois de New Post, à 72 milles au sud de Moose m'a assuré avoir compté lOOo à son thermomètre le 20 juin. Ce sont là comme on le voit des chiffres extrêmes.

Ainsi que je l'ai déjà fait remarquer, sur les rivières surtout dans les parties boisées, les chaleurs sont étouffantes pendant le jour tandis que la nuit le mercure descend quelque fois à 26o à la fin de juin.

Sur la baie James cependant, la température est plus uniforme que dans l'intérieur des terres : ce qui semblerait prouver une fois de plus l'influence de la forêt sur les refroidissements subits de l'atmosphère.

Dans les plus grands froids d'hiver, il n'est pas rare de voir le thermomètre descendre à 40o. Quand à la quantité de neige qui tombe à Moose pendant un hiver, tous s'accordent à dire qu'elle est ordinairement moindre qu'à Ottawa. Il ne sera pas inutile de mettre en regard quelques chiffres sur la température de Manitoba :

Manitoba Moose-Factory

Î Maximum 930 910 Moyenne 560 6o° Froid — Maximum 40° 390

N. B. — An moment où j'écris ces lignes, 20 décembre 1884, le thermomètre marque 38o de froid ici, à Maniwaki, Gatineaii supérieure, à 100 milles au nord d'Ottawa.

Ouverture de la Navigation.

L'ouverture de la navigation à Moose est entre le 10 et le 26 de mai. D'après des tables existantes au fort de la Compagnie B. H., jamais on n'a vu la navigation entravée le 1er juin. Or les mémoires qui font foi de ce fait remontent à près d'un siècle d'observations continues. On rapporte qu'en 1860, la mer était libre de glace le premier de mai. C'est ordinairement vers la dernière semaine de novembre que les vaisseaux mettent en hivernement.

D'après ces computations qui sont très exactes et qui remontent à une période d'une soixantaine d'années, il faut donc conclure que la Baie James offre 6 mois complets de navigation. Ce fait est dû, sans doute, aux débâcles précoces des grandes rivières affluentes qui apportent leurs eaux des régions méridionales. Or si la rumeur que j'ai recueillie est également vraie, savoir : que la Baie d'Hudson est libre pendant 12 mois de l'année,

ce qui me paraît très probable, et que le courant du détroit est si impétueux qu'il ne permet à aucune banquise de s'y arrêter, le problème de la navigation de cette importante mer intérieure serait bien vite résolu.

Remarques.

Après tout, je ne vois pas pourquoi le climat de ce fameux territoire de la Baie d'Hudson serait plus terrible que celui de nos provinces du Golfe St-L,aurent. Je serais même porté à croire que la comparaison est toute à l'avantage du premier, puisque, par les côtes du Labrador, il se trouve soustrait à l'influence du grand courant arctique qui nous arrive par le détroit de Belle- Isle. Ce courant n'existe pas pour la Baie d'Hudson où les eaux sont au contraire repoussées vigoureusement vers le nord par la quantité de grands fleuves dont les estuaires sont tous situés aux rives méridionales.

En voilà assez, je crois, sinon pour convertir tout-à-fait les incrédules, du moins pour leur donner sérieusement à réfléchir. Si, malgré cela, le seul mot de " Baie d'Hudson " les fait encore frissonner, je leur conseillerai une petite expérience.

Ce serait d'oublier pendant quelques jours qu'ils ont dans nos bonnes villes de Montréal ou d'Ottawa, que je choisis comme étant les plus favorisées du climat, des maisons bien bâties, bien

chauffées. Puis, par une de ces charmantes semaines de pluie froide dont nous gratifie ordinairement la fin de juillet, qu'ils essaient en plein champ les douceurs de la vie sauvage telle qu'on la pratique bon gré mal gré sur les bords déserts de la Baie James : Coucher sur la terre nue sans autre abri qu'une petite tente ; cuire ses aliments et sécher ses habits à un méchant feu de bois vert qui vous lance plus de fumée aux yeux que de chaleur au dos ; manger dans d'élégantes écuelles de fer blanc, et mille autres agréments semblables

Je parie que sur cent qui tenteront l'expérience, quatre-ving-dix-neuf maudiront le détestable diniat de Montréal.

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