Further into the Woods
20 Le lendemain, 25 juillet, notre premier soin fut de nous enquérir d'un guide.
Un désert de quinze lieues sépare Flint-River de Saginaw, et le chemin qui y conduit est un sentier étroit, à peine reconnaissable à l'œil. Notre hôte approuva
25 notre dessein, et bientôt après il nous amena deux Indiens dans lesquels il nous assura que nous pouvions avoir toute confiance. L'un était un enfant de treize ou quatorze ans; l'autre un jeune homme de dix-huit ans. Le corps de ce dernier, sans avoir encore acquis les formes vigou-
30 reuses de l'âge mûr, donnait cependant déjà l'idée de
l'agilité unie à la force. Il était de moyenne grandeur; sa taille était droite et élancée, ses membres flexibles et bien proportionnés. De longues tresses tombaient de sa tête nue. De plus, il avait eu soin de peindre sur sa figure des lignes noires et rouges de la manière la plus 5 symétrique; un anneau passé dans la cloison du nez, un collier et des boucles d'oreilles complétaient sa parure. Son attirail de guerre n'était pas moins remarquable. D'un côté, la hache de bataille, le célèbre tomahawk; de l'autre, un couteau long et acéré, à l'aide duquel les sau- 10 vages enlèvent la chevelure du vaincu. A son cou était suspendue une corne de taureau qui lui servait de poire à poudre, et il tenait dans sa main droite une carabine rayée. Comme chez la plupart des Indiens, son regard était farouche et son sourire bienveillant. A côté de lui, 15 comme pour compléter le tableau, marchait un chien à oreilles droites, à museau allongé, beaucoup plus semblable à un renard qu'à aucune autre espèce d'animal, et dont l'air farouche était en parfaite harmonie avec la contenance de son maître. 20
Après avoir examiné notre nouveau compagnon avec une attention dont il ne parut pas un seul moment s'apercevoir, nous lui demandâmes ce qu'il désirait de nous pour prix du service qu'il allait nous rendre. L'Indien répondit quelques mots dans sa langue, et l' American, se 25 hâtant de prendre la parole, nous apprit que ce que demandait le sauvage pouvait être évalué à deux dollars.
— Comme ces pauvres Indiens, ajouta charitablement notre hôte, ne savent pas le prix de l'argent, vous me donnerez les dollars et je me chargerai volontiers de lui 30 fournir l'équivalent.
Je fus curieux de voir ce que le digne homme appelait
l'équivalent de deux dollars, et je le suivis tout doucement dans le lieu ou se faisait le marché. Je le vis délivrer à notre guide une paire de mocassins et un mouchoir de poche, objets dont la valeur totale ne montait 5 certainement pas à la moitié de la somme. L'Indien se retira fort satisfait, et moi je m'en fus sans bruit, disant comme La Fontaine:^ Ah! si les lions savaient peindre! Au reste ce ne sont pas seulement les Indiens que les pionniers américains prennent pour dupes. Nous étions
lo tous les jours nous-mêmes victimes de leur extrême avidité pour le gain. Il est très vrai qu'ils ne volent point. Ils ont trop de lumières pour commettre une dangereuse infraction aux lois, mais je n'ai jamais vu un aubergiste de grande ville surfaire avec plus d'impudeur que ces
15 habitants du désert chez lesquels je me figurais trouver l'honnêteté primitive et la simplicité des mœurs patriarcales.
Tout était prêt: nous montons à cheval, et, passant à gué le ruisseau (Flint-River) qui forme l'extrême limite
20 entre la civilisation et le désert, nous entrons pour tout de bon^ dans la solitude.
Nos deux guides marchaient ou plutôt sautaient comme des chats sauvages, à travers les obstacles du chemin. Qu'un arbre renversé, un ruisseau, un marais vînt à se
25 rencontrer,* ils indiquaient du doigt le meilleur chemin et ne se retournaient même pas pour nous voir sortir du mauvais pas. Habitué à ne compter que sur lui-même, l'Indien conçoit difficilement qu'un autre ait besoin d'aide. Il sait vous rendre un service au besoin, mais
30 personne ne lui a encore appris l'art de le faire valoir par des prévenances et des soins. *^ Cette manière d'agir aurait peut-être amené quelques observations de notre
part, mais il nous était impossible de faire comprendre un seul mot à nos compagnons. Et puis nous nous sentions complètement en leur pouvoir. Là, en effet, l'échelle était renversée.^ Plongé dans une obscurité profonde, réduit à ses propres forces, l'homme civilisé 5 marchait en aveugle, incapable non seulement de se guider dans le labyrinthe qu'il parcourait, mais même d'y trouver les moyens de soutenir sa vie. C'est au milieu des mêmes difficultés que triomphait le sauvage. Pour lui la forêt n'avait point de voile; il s'y trouvait comme 10 dans sa patrie; il y marchait la tête haute, guidé par un instinct plus sûr que la boussole du navigateur. Au sommet du plus grand arbre, sous les feuillages les plus épais, son œil découvrait le gibier près duquel l'Européen eût passé et repassé cent fois en vain. 15
De temps en temps, nos Indiens s'arrêtaient. Ils mettaient le doigt sur leurs lèvres pour nous inviter au silence, et nous faisaient signe de descendre de cheval. Guidés par eux, nous parvenions jusqu'au lieu, d'où ils nous montraient l'oiseau que nous cherchions et que nous 20 n'avions encore pu découvrir. C'était chose curieuse à voir que le sourire méprisant avec lequel ils nous guidaient par la main comme des enfants, et nous conduisaient enfin près de l'objet qu'eux-mêmes apercevaient depuis longtemps. 25
A mesure cependant que nous avancions, les dernières traces de l'homme s'effaçaient. Bientôt tout cessa d'annoncer même la présence du sauvage, et nous eûmes devant nous le spectacle après lequel nous courions depuis si longtemps: l'intérieur d'une forêt vierge. 30
Au milieu d'un taillis peu épais, et à travers lequel on peut apercevoir les objets à une assez grande distance,
s'élevait d'un seul jet^ une haute futaie composée presque en totalité de pins et de chênes. Obligé de croître sur un terrain très circonscrit et privé des rayons du soleil, chacun de ces arbres monte rapidement pour chercher
5 l'air et la lumière. Aussi droit que le mât d'un vaisseau, il s'élance au-dessus de tout ce qui l'environne. C'est seulement quand il est parvenu à une région supérieure, qu'il étend tranquillement ses branches et s'enveloppe de leur ombre. D'autres le suivent bientôt dans cette
10 sphère élevée, et tous, entrelaçant leurs rameaux, forment comme un dais immense. Au-dessous de cette voûte humide et immobile l'aspect change et prend un caractère nouveau.^
Un ordre majestueux règne au-dessus de votre tête.
15 Près du sol, au contraire, tout offre l'image de la confusion et du chaos: des troncs incapables de supporter plus longtemps leurs branches se sont fendus dans la moitié de leur hauteur et ne présentent plus à l'œil qu'un sommet aigu et déchiré. D'autres, longtemps ébranlés
20 par le vent, ont été précipités d'une seule pièce sur la terre. Arrachées du sol, leurs racines forment comme autant de remparts naturels derrière lesquels plusieurs hommes pourraient facilement se mettre à couvert. Des arbres immenses, retenus par les branches qui les en-
25 vironnent, restent suspendus dans les airs et tombent en poussière sans toucher le sol.
Il n'y a pas parmi nous de pays si peu peuplé, ou une . forêt soit assez abandonnée à elle-même pour que les arbres,^ après y avoir suivi tranquillement leur carrière, •
30 y tombent enfin de décrépitude. C'est l'homme qui les frappe dans la force de leur âge et qui débarrasse la forêt de leurs débris. Dans la solitude de l'Amérique, la
nature toute-puissante est le seul agent de mine comme le seul pouvoir de reproduction. Ainsi que dans les forets soumises au domaine de l'homme, la mort frappe ici sans cesse, mais personne n'enlève les débris qu'elle a faits: chaque jour ajoute à leur nombre. Ils tombent, ils 5 s'accumulent les uns sur les autres; le temps ne peut suffire à les réduire assez vite en poussière et à préparer de nouvelles places. Là se trouvent couchées côte à côte plusieurs générations de morts. Les uns, arrivés au dernier terme de dissolution, ne présentent plus à l'œil qu'un 10 long trait de poussière rouge tracé dans l'herbe; d'autres, déjà à moitié consumés par le temps, conservent encore cependant leur forme. Il en est enfin qui,^ tombés d'hier, étendent encore leurs longs rameaux sur la terre et arrêtent à chaque instant les pas du voyageur. 15
Il nous est souvent arrivé d'admirer sur l'Océan une de ces soirées calmes et sereines, alors que les voiles flottant paisiblement le long des mâts laissent ignorer au matelot de quel côté s'élèvera la brise. Ce repos de la nature entière n'est pas moins imposant dans les solitudes 20 du nouveau monde que sur l'immensité des mers.
Lorsqu'au milieu du jour le soleil darde ses rayons sur la forêt, on entend souvent retentir dans ses profondeurs comme un long gémissement, un cri plaintif qui se prolonge au loin. C'est le dernier effort du vent qui expire; 25 tout rentre alors autour de vous dans un silence si profond, une immobilité si complète, que l'âme se sent pénétrée d'une sorte de terreur religieuse; le voyageur s'arrête, il regarde:
Pressés les uns contre les autres, entrelacés dans leurs 30 rameaux, les arbres de la forêt semblent ne former qu'un seul tout, un édifice immense et indestructible, sous les
voûtes duquel règne une obscurité e'ternelle. De quelque côté qu'il porte ses regards, il n'aperçoit qu'une scène de violence et de destruction, des arbres rompus, des troncs déchirés; tout annonce que les éléments se font 5 ici perpétuellement la guerre, mais la lutte est interrompue. On dirait que sur l'ordre d'un pouvoir surnaturel le mouvement s'est subitement arrêté. Des branches à moitié brisées semblent tenir encore par quelques liens secrets au tronc qui ne leur offre plus d'appui; des arbres
10 déjà déracinés n'ont pas eu le temps d'arriver jusqu'à terre et sont restés suspendus dans les airs.
Il écoute, il retient^ sa respiration avec crainte pour mieux saisir le moindre retentissement de l'existence; aucun son, aucun murmure ne parvient jusqu'à lui. Il
15 nous est arrivé quelquefois en Europe de nous trouver égarés au fond d'un bois; mais toujours quelques bruits de vie venaient y frapper notre oreille. C'était le tintement éloigné de la cloche du village le plus voisin, les pas d'un voyageur, la hache du bûcheron, l'explosion
20 d'une arme à feu, les aboiements d'un chien, ou seulement cette rumeur confuse qui s'élève d'un pays civilisé.
Ici non seulement l'homme manque, mais la voix même des animaux ne se fait pas entendre. Les plus petits d'entre eux ont quitté ces lieux pour se rapprocher
25 des habitations humaines, les plus grands pour s'en éloigner encore d'avantage; ceux qui restent se tiennent cachés à l'abri des rayons du soleil. Ainsi tout est immobile, tout dans les bois est silencieux sous leur feuillage; on dirait que le Créateur a, pour un moment, détourné
30 sa face, et que les forces de la nature sont paralysées.
Ce n'est pas, au reste, dans ce seul cas que nous avons remarqué la singulière analogie qui existe entre la vue
de l'Océan et l'aspect d'une forêt sauvage. Dans l'un comme dans l'autre spectacle, l'ide'e de l'immensité vous assiège. La continuité des mêmes scènes, leur monotonie étonne et accable l'imagination. Nous avons retrouvé plus fort et plus poignant peut-être, dans les soli- 5 tudes du nouveau monde, le sentiment d'isolement et d'abandon qui nous avait semblé si pesant au milieu de l'Atlantique.
Sur la mer, du moins, le voyageur contemple un vaste horizon vers lequel il dirige toujours sa vue avec espé- 10 rance; il voit devant lui jusqu'où son œil peut atteindre, et il aperçoit le ciel. Mais dans cet océan de feuillage, qui peut indiquer le chemin? Vers quels objets tourner ses regards? En vain s'élève-t-on sur le sommet des plus grands arbres, d'autres plus élevés encore 15 vous environnent. Inutilement gravit-on les collines, partout la forêt semble marcher avec vous, et cette même forêt s'étend devant vos pas jusqu'au pôle arctique et jusqu'à l'océan Pacifique. Vous pouvez parcourir des milliers de lieues sous son ombrage, et vous avancez 20 toujours sans paraître changer de place. . .
. . . Mais il est temps de revenir à la route de Saginaw. Nous marchions déjà depuis cinq heures dans une complète ignorance des lieux où nous nous trouvions, lorsque nos Indiens s'arrêtèrent, et l'aîné, qui s'appelait Sagan- 25 Cuisco, fit une ligne sur le sable. Il en montra l'un des bouts en s'écriant: — Michi-coiité-ouinque^ (c'est le nom indien de Flint-River), et l'extrémité opposée en prononçant le nom de Saginaiv^ et, marquant un point au milieu de la ligne, il nous indiqua que nous étions parvenus à la 30 moitié du chemin, et qu'il fallait se reposer quelques instants.
Le soleil était déjà haut sur l'horizon, et nous eussions accepté avec plaisir l'invitation qui nous était faite, si nous eussions aperçu de l'eau à notre portée; mais n'en voyant pas aux environs, nous fîmes signe à l'Indien que 5 nous voulions manger et boire en même temps. Il nous comprit aussitôt, et se mit en marche avec la même rapidité qu'auparavant. A une heure de là, il s'arrêta de nouveau et nous montra à trente pas dans le bois un endroit où il fit signe qu'il y avait de l'eau.
10 Sans attendre notre réponse, et sans nous aider à desseller nos chevaux, il s'y rendit lui-même; nous nous hâtâmes de le suivre. Le vent avait renversé depuis peu un grand arbre en cet endroit; dans le trou qu'avaient occupé ses racines se trouvait un peu d'eau de pluie.
15 C'était la fontaine à laquelle nous conduisit notre guide, sans avoir l'air de penser qu'on pût hésiter à user d'un pareil breuvage.
Nous ouvrîmes notre sac. Autre infortune ! La chaleur avait absolument gâté nos provisions, et nous nous
20 vîmes réduits pour tout dîner à un très petit morceau de pain, le seul que nous eussions pu trouver à Flint-River. Qu'on ajoute à cela une nuée de moustiques qu'attirait le voisinage de l'eau, et qu'il fallait combattre d'une main en portant de l'autre le morceau à la bouche, et on
25 aura l'idée d'un dîner champêtre dans une forêt vierge.
Tant que nous mangeâmes, nos Indiens se tinrent
assis les bras croisés sur le tronc abattu dont j'ai parlé.
Quand ils virent que nous avions fini, ils nous firent
signe qu'eux aussi avaient faim. Nous leur montrâmes
30 notre sac vide: ils secouèrent la tête sans mot dire. L'Indien ne sait pas ce que c'est que des heures réglées pour ses repas; il se gorge de nourriture quand il le peut,
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et jeûne ensuite jusqu'à ce qu'il trouve de quoi satisfaire son appe'tit: les loups agissent de même en pareille circonstance.
Bientôt nous pensons à remonter à cheval, mais nous nous apercevons avec une grande frayeur que nos mon- 5 tures ont disparu. Sans doute aiguillonnt'es par la faim, elles se sont éloignées du sentier ou nous les avions laissées et ce n'est qu'avec peine que nous parvenons à nous remettre sur leurs traces; alors nous bénissons les moustiques qui nous ont fait songer au départ et nous 10 continuons notre route.
Le sentier que nous suivons ne tarde pas à devenir de plus en plus difficile à reconnaître. A chaque instant nos chevaux ont à forcer le passage à travers d'épais buissons, ou à sauter par-dessus des troncs d'arbres im- 15 menses qui nous barrent le chemin.
Au bout de deux heures d'une route extrêmement pe nible, nous arrivons enfin sur le bord d'une rivière peu profonde, mais très encaissée.^ Nous la traversons à gué, et, parvenus sur le haut de la berge opposée, nous 20 voyons un champ de maïs et deux cabanes assez semblables à des log-houses. Nous reconnaissons en approchant que nous sommes dans un petit établissement indien: les log-houses sont des wig-wams. Du reste, la plus profonde solitude règne là comme dans la forêt 25 environnante.
Parvenu devant la première de ces demeures abandonnées, Sagan-Cuisco s'arrête. Il examine attentivement tous les objets alentour, puis, déposant sa carabine et s'approchant de nous, il trace d'abord une ligne sur le 30 sable, nous indiquant de la même manière qu'auparavant^ que nous n'avons encore fait que les deux tiers du chemin ;
puis se relevant, il nous montre le soleil, faisant signe qu'il descendait rapidement vers le couchant; il regarde ensuite le wig-wam et ferme les yeux.
Ce langage était fort intelligible: il voulait nous faire
5 coucher en cet endroit. J'avoue que la proposition nous surprit fort et ne nous plut guère. Nous n'avions pas mangé depuis longtemps et n'étions que médiocrement tentés de nous coucher sans souper. La majesté sombre et sauvage des scènes dont nous étions témoins depuis
10 le matin, l'isolement complet où nous nous trouvions, la contenance farouche de nos conducteurs, avec lesquels il était impossible d'entrer en rapport, rien de tout cela d'ailleurs n'était de nature à faire naître en nous la confiance.
15 II y avait, de plus, dans la conduite des Indiens quelque chose de singulier qui ne nous rassurait point. La route que nous venions de suivre depuis deux heures semblait encore moins fréquentée que celle que nous avions parcourue auparavant. Personne ne nous avait
20 jamais dit que nous dussions^ traverser un village indien; et chacun nous avait assuré, au contraire, qu'on pouvait aller en un seul jour de Flint-River à Saginaw. Nous ne pouvions donc concevoir pourquoi nos guides voulaient nous retenir la nuit dans ce désert.
25 Nous insistâmes pour marcher. L'Indien fit signe que nous serions surpris par l'obscurité dans les bois. Forcer nos guides à continuer leur route eût été une tentative dangereuse. Je me décidai à tenter leur cupidité. Mais l'Indien est le plus philosophe de tous les
30 hommes. Il a peu de besoins, et partant peu de désirs. La civilisation n'a point de prise sur lui. Il ignore et il méprise ses douceurs.
Je m'étais cependant aperçu que Sagan-Cuisco avait fait une attention particulière à une petite bouteille d'osier^ qui pendait à mon côté. Une bouteille qui ne se casse pas! Voilà une chose dont l'utilité lui était tombée sous le sens, et qui avait excité chez lui une ad- 5 miration réelle. Mon fusil et ma bouteille étaient les seules parties de mon attirail européen qui eussent paru exciter son envie. Je lui fis signe que je lui donnerais ma bouteille s'il nous conduisait sur-le-champ à Saginaw. L'Indien parut alors violemment combattu.- Il regarda 10 encore le soleil, puis la terre. Enfin, prenant son parti, il saisit sa carabine, poussa deux fois en mettant la main sur sa bouche le cri: ouh! ouh ! et il s'élança devant nous dans les broussailles.
Nous le suivîmes au grand trot et nous eûmes bientôt 15 perdu de vue les demeures indiennes. Nos guides coururent ainsi pendant deux heures avec plus de rapidité qu'ils n'avaient encore fait.
Cependant la nuit nous gagnait, et les derniers rayons du soleil venaient de disparaître dans les cimes de la forêt, 20 lorsque Sagan-Cuisco fut surpris par un violent saignement de nez qui le força de s'arrêter. Quelque habitué que^ ce jeune homme parût être, ainsi que son frère, aux exercices du corps, il était évident que la fatigue et le manque de nourriture avaient épuisé ses forces. Nous 25 commencions à craindre que nos guides ne renonçassent à l'entreprise et ne voulussent coucher au pied d'un arbre. Nous prîmes donc le parti de les faire monter alternativement sur nos chevaux.
Les Indiens acceptèrent notre offre sans étonnement 30 ni humilité.
C'était une chose bizarre à voir que ces hommes à
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moitié nus établis gravement sur une selle anglaise et portant nos carnassières et nos fusils en bandoulière, tandis que nous cheminions péniblement à pied devant eux.
5 La nuit vint enfin. Une humidité glaciale commença à se répandre sous le feuillage. L'obscurité donnait alors à la forêt un aspect nouveau et terrible. L'œil n'apercevait plus autour de lui que des masses confusément amoncelées, sans ordre ni symétrie, des formes étranges et
10 disproportionnées, des scènes incohérentes, des images fantastiques qui semblaient empruntées à l'imagination malade d'un fiévreux. Jamais nos pas n'avaient réveillé plus d'échos, jamais le silence de la forêt ne nous avait paru si formidable. On eût dit que le bourdonnement
15 des moustiques était la seule respiration de ce monde endormi.
A mesure que nous avancions, les ténèbres devenaient plus profondes; seulement de temps en temps une m.ouche à feu traversant le bois traçait comme un fil lumineux
20 dans ses profondeurs. Nous reconnaissions trop tard la justesse des conseils de l'Indien, mais il ne s'agissait plus de reculer.
Nous continuons donc à marcher aussi rapidement que nos forces et la nuit peuvent nous le permettre. Au bout
25 d'une heure, nous arrivons à la fin du bois et nous nous trouvons dans une vaste prairie. Nos guides poussent trois fois un cri sauvage qui retentit comme les notes discordantes d'un tam-tam. On y répond dans le lointain. Cinq minutes après, nous sommes sur le bord d'une
30 rivière dont l'obscurité nous empêche d'apercevoir la rive opposée.
Les Indiens font halte en cet endroit. Ils s'entourent
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de leurs couvertures ])our éviter la piqûre des moustiques et, se cachant dans l'herbe, ils ne forment bientôt plus qu'une boule de laine à peine perceptible et dans laquelle il serait impossible de reconnaître la forme d'un homme.
Nous mettons nous-mêmes pied à terre et attendons 5 patiemment ce qui va suivre. Au bout de quelques minutes, un léger bruit se fait entendre et quelque chose s'approche du rivage.
C'était un canot indien long de dix pieds environ, et formé d'un seul arbre. L'homme, qui était accroupi au 10 fond de cette fragile embarcation, portait le costume et avait toute l'apparence d'un Indien. Il adressa la parole à nos guides qui, à son commandement, se hâtèrent d'enlever les selles de nos chevaux et de les disposer d'ans la pirogue. 15
Comme je me préparais moi-même à y monter, le prétendu Indien s'avança vers moi, me plaça deux doigts sur l'épaule et me dit avec un accent normand^ qui me lit tressaillir: «Ah! vous venez de la vieille France!... Attendez; n'allez pas trop vitement;^ y en a des fois ici 20 qui s'y noient.»^ Mon cheval m'aurait adressée la parole que je n'aurais pas,'* je crois, été plus surpris.
J'envisageai celui qui m'avait parlé et dont la figure, frappée des premiers rayons de la lune, reluisait alors comme une boule de cuivre: — Qui êtes-vous donc? lui 25 dis-je. Vous parlez français, et vous avez l'air d'un Indien! Il me répondit qu'il était un bois-bf'ule\^ c'est-à-dire le fils d'un Canadien et d'une Indienne.
J'aurai souvent occasion de parler de cette singulière race de métis qui couvre toutes les frontières du Canada 30 et une partie de celles des États-Unis. Pour le moment, je ne songeai qu'au plaisir de parler ma langue maternelle.
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Suivant les conseils de notre compatriote le sauvage, je m'assis au fond du canot et me tins aussi en e'quilibre qu'il m'était possible; mon cheval, que je tenais seulement par la bride, entra dans la rivière, nageant à côté de 5 moi, tandis que le Canadien poussait la nacelle ^ de l'aviron, tout en chantant à demi-voix, sur un vieil air français, le couplet suivant dont je ne saisis que les deux premiers vers:
Entre Paris et Saint-Denis 10 II était une fille, etc.
Nous arrivâmes ainsi sans accident sur l'autre bord; le canot retourna aussitôt chercher mon compagnon. Je me rappellerai toute ma vie le moment où pour la seconde fois il- s'approcha du rivage. La lune, qui était dans
15 son plein, se levait précisément alors au-dessus de la prairie que nous venions de traverser, la moitié de son disque apparaissait seule sur l'horizon; on eût dit une porte mystérieuse à travers laquelle s'échappait vers nous la lumière d'une autre sphère. Les rayons qui en sor-
20 talent venaient se refléter dans les eaux du fleuve et arrivaient en scintillant jusqu'à moi. Sur la ligne même où vacillait cette pâle clarté, s'avançait la pirogue indienne. On n'apercevait pas de rames, on n'entendait point le bruit des avirons. Elle glissait rapidement et
25 sans effort, longue, étroite et noire, semblable à un alligator du Mississipi qui s'allonge sur la rive pour y saisir sa proie. Accroupi sur la pointe du canot, Sagan-Cuisco, la tête appuyée contre ses genoux, ne laissait voir que les tresses luisantes de sa chevelure; à l'autre extrémité,
30 le Canadien ramait en silence, tandis que derrière lui le cheval de Beaumont faisait rejaillir l'eau de la Saginaw sous l'effort de sa puissante poitrine.
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Il y avait dans l'ensemble de ce spectacle une grandeur sauvage qui fit alors et qui a laissé depuis une impression profonde dans notre âme.
Débarqués sur le rivage, nous nous hâtâmes de nous rendre à une maison que la lune venait de nous faire aper- 5 cevoir à cent pas du fleuve, et où le Canadien nous assura que nous pouvions trouver un gîte. Nous parvînmes en effet à nous y établir convenablement, et nous y aurions probablement réparé nos forces par un profond sommeil, si nous avions pu nous débarrasser des myriades de mous- 10 tiques dont la maison était remplie; mais c'est ce à quoi nous ne pûmes jamais parvenir.
L'animal qu'en anglais on appelle viosquito, et mari?igoiiin^ en français canadien, est un petit insecte semblable en tout au cousin de France, dont il diffère seule- 15 ment par la grosseur. Il est généralement plus grand ; et sa trompe est si forte et si acérée, que les étoffes de laine peuvent seules garantir de ses piqûres. Ces petits moucherons sont le fléau des solitudes de l'Amérique. Leur présence suffirait pour y rendre un long séjour in- 20 supportable. Quant à moi, je déclare n'avoir jamais éprouvé un tourment semblable à celui qu'ils m'ont fait souffrir pendant tout le cours de ce voyage, et particulièrement durant notre séjour à Saginaw. Le jour, ils nous empêchaient de dessiner, d'écrire, de rester un seul 25 moment en place; la nuit, ils circulaient par milliers autour de nous; chaque endroit du corps que nous laissions découvert leur servait à l'instant de rendez-vous. Réveillés par la douleur que causait la piqûre, nous nous couvrions la tête de nos draps; leur aiguillon passait à 30 travers. Chassés, poursuivis ainsi par eux, nous nous levions et nous allions respirer l'air du dehors jusqu'à ce
que l'excès de la fatigue nous procurât enfin un sommeil pénible et interrompu.