II. The Saginaw Settlement
Nous sortîmes de très bonne heure, et le premier spectacle qui nous frappa, en quittant la maison, ce fut la 5 vue de nos Indiens qui, roulés dans leurs couvertures, près de la porte, dormaient à côté de leurs chiens.
Nous apercevions alors pour la première fois au grand jour le village de Saginaw que nous étions venus chercher de si loin. Une petite plaine cultivée, bordée au sud par 10 une belle et tranquille rivière, à l'est, à l'ouest et au nord par la forêt, compose, quant à présent, tout le territoire de la cité naissante.^
Près de nous s'élevait une maison dont la structure annonçait l'aisance du propriétaire. C'était celle ou nous 15 venions de passer la nuit. Une demeure de même espèce s'apercevait à l'autre extrémité du défrichement. Dans l'intervalle et le long de la lisière du bois, deux ou trois log-houses se perdaient à moitié dans le feuillage.
Sur la rive opposée du fleuve s'étendait la prairie 20 comme un océan sans bornes dans un jour de calme. Une colonne de fumée s'en échappait alors et montait paisiblement vers le ciel. En ramenant l'œil au point d'où elle venait, on découvrait enfin deux ou trois wig-wams, dont la forme conique et le sommet aigu se confondaient 25 avec les herbes de la prairie. Une charrue renversée, des bœufs regagnant d'eux-mêmes le labour,^ quelques chevaux à moitié sauvages, complétaient le tableau.
De quelque côté que s'étendît la vue, l'œil cherchait
en vain la flèche d'un clocher gothique, la croix de bois
30 qui marque le chemin ou le seuil couvert de mousse du
presbytère. Ces ve'nérables restes de l'antique civilisation chrétienne n'ont point été transportés dans le désert. Rien n'y réveille encore l'idée du passé ni de l'avenir. On ne rencontre même pas d'asiles consacrés à ceux qui ne sont plus. La mort n'a pas eu le temps de réclamer 5 son domaine ni de faire borner son champ.
Ici l'homme semble encore s'introduire furtivement dans la vie. Plusieurs générations ne se réunissent point autour d'un berceau pour exprimer des espérances souvent trompeuses et se livrer à des joies prématurées que 10 dément l'avenir. Son nom n'est point inscrit sur les registres de la cité; la religion ne vient point mêler ses touchantes solennités aux sollicitudes de la famille. Les prières d'une femme, quelques gouttes d'eau versées sur la tête d'un enfant par la main de son père, lui ouvrent 15 sans bruit les portes^ du ciel.
Le village de Saginaw est le dernier point habité par les Européens au nord-ouest de la vaste presqu'île de Michigan. On peut le considérer comme un poste avancé, une sorte de guérite que les blancs sont venus planter au 20 milieu des nations indiennes.
Les révolutions de l'Europe, les clameurs tumultueuses qui s'élèvent sans cesse de l'univers policé, n'arrivent ici que de loin en loin, et comme le retentissement d'un son dont l'oreille ne peut plus percevoir la nature ni l'origine. 25
Tantôt ce sera un Indien qui," en passant, racontera avec la poésie du désert quelques-unes des tristes réalités de la vie sociale; un journal oublié dans le havresac d'un chasseur, ou seulement cette rumeur vague qui se propage par des voies inconnues et ne manque presque 30 jamais d'avertir les hommes qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire sous le soleil.
Une fois par an, un vaisseau, remontant le cours de la Saginaw, vient renouer cet anneau détaché à la grande chaîne européenne qui déjà enveloppe le monde de ses replis. Il apporte au nouvel établissement les produits 5 divers de l'industrie, et enlève en retour les fruits du sol. Trente personnes, hommes, femmes, vieillards et enfants, composaient seuls, lors de notre passage, cette petite société, embryon à peine formé, germe naissant confié au désert, et que le désert doit féconder.
10 Le hasard, l'intérêt ou les passions avaient réuni dans cet espace étroit ces trente personnes. Du reste, il n'existait point entre elles de liens communs, et elles différaient profondément les unes des autres. On y remarquait des Canadiens, des Américains, des Indiens et
15 des métis.
Des philosophes ont cru que la nature humaine, partout la même, ne variait que suivant les institutions et les lois des différentes sociétés. C'est là une de ces opinions que semble démentir à chaque page l'histoire du monde. Les
20 nations. comme les individus s'y montrent tous^ avec une physionomie qui leur est propre. Les traits caractéristiques de leur visage se reproduisent à travers toutes les transformations qu'elles subissent. Les lois, les mœurs, les religions changent, la puissance et la richesse se dé-
25 placent, le costume varie, l'aspect extérieur change, les préjugés s'effacent ou se substituent les uns aux autres. Parmi ces changements divers, vous reconnaissez toujours le même peuple. Quelque chose d'inflexible apparaît au milieu de la flexibilité humaine.
30 Les hommes qui habitent cette petite plaine cultivée appartiennent à deux races qui depuis plus d'un siècle existent sur le sol américain et y obéissent aux mêmes
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lois. Ils n'ont pourtant rien de commun entre eux. Ce sont encore des Anglais et des Français tels qu'ils se montrent aux bords de la Seine et de la 'i'amise.
Pe'nétrez sous cette cabane de feuillage, vous y rencontrerez un homme dont l'accueil cordial et la figure 5 ouverte vous annonceront dès l'abord le goût des plaisirs sociaux et l'insouciance de la vie. Dans le premier moment, vous le prendrez peut-être pour un Indien. Soumis à la vie sauvage, il en a adopte' volontairement les habits, les usages et presque les mœurs: il porte des 10 mocassins, le bonnet de loutre et le manteau de laine. Il est infatigable chasseur, couche à l'affût,^ vit de miel sauvage et de chair de bison.
Cet homme n'en est pas moins resté un Français gai, entreprenant, fier de son origine, amant passionné de la 15 gloire militaire, plus vaniteux qu'intéressé, homme d'instinct, obéissant à son premier mouvement moins qu'à sa raison, préférant le bruit à l'argent.
Pour venir au désert, il semble avoir brisé tous les liens qui l'attachaient à la vie. On ne lui voit ni femme 20 ni enfants.'-^ Cet état est contraire à ses mœurs, mais il s'y soumet facilement comme à toute chose. Livré à lui-même il se sentirait naturellement l'humeur casanière.^ Nul plus que lui n'a le goût du foyer domestique; nul n'aime mieux à réjouir sa vue par l'aspect du clocher 25 paternel. Mais on l'a arraché à ses habitudes tranquilles; on a frappé son imagination par des tableaux nouveaux; on l'a transporté sous un autre ciel: ce même homme s'est senti tout à coup possédé d'un besoin insatiable d'émotions violentes, de vicissitudes et de dangers. 30 L'Européen le plus civilisé est devenu l'adorateur de la vie sauvage. Il préférera les savanes aux rues des villes.
la chasse à l'agriculture. Il se jouera de l'existence, et vivra sans nul souci de l'avenir.
Les blancs de France, disaient les Indiens du Canada,
sont aussi bons chasseurs que nous. Comme nous, ils
5 me'prisent les commodités de la vie et bravent les terreurs
de la mort; Dieu les avait créés pour habiter la cabane
du sauvage et vivre dans le désert.^
A quelques pas de cet homme habite un autre Européen qui, soumis aux mêmes difficultés, s'est raidi contre
10 elles.
Celui-ci est froid, tenace, impitoyable argumentateur.^ Il s'attache à la terre, et arrache à la vie sauvage tout ce qu'il peut lui ôter. Il lutte sans cesse contre elle, il la dépouille chaque jour de quelques-uns de ses attributs.
15 II transporte, pièce à pièce, dans le désert ses lois, ses habitudes, ses usages, et, s'il se peut,^ jusqu'aux moindres recherches de sa civilisation avancée. L'émigrant des États-Unis n'estime de la victoire que ses résultats; il tient que la gloire est un vain bruit, et que l'homme ne
20 vient au monde que pour y acquérir l'aisance et les commodités de la vie. Brave pourtant, mais brave par calcul; brave parce qu'il a découvert qu'il y avait plusieurs choses plus difficiles à supporter que la mort; aventurier entouré de sa famille, et qui cependant prise peu les plai-
25 sirs intellectuels et les charmes de la vie sociale.
Placé de l'autre côté du fleuve, au milieu des roseaux de la Saginaw, l'Indien jette de temps en temps un regard stoïque sur les habitations de ses frères d'Europe. N'allez pas croire qu'il admire leurs travaux, ou envie leur sort.
30 Depuis bientôt trois cents ans que le sauvage de l'Amérique se débat contre la civilisation qui le pousse et l'enveloppe, il n'a point encore appris à connaître et à esti-
mer son ennemi. Les générations se succèdent en vain^ chez les deux races. Comme deux fleuves parallèles, elles coulent depuis trois siècles vers un abîme commun. Un espace étroit les sépare, mais elles ne mêlent point leurs flots. 5
Ce n'est pas que l'aptitude naturelle manque à l'indigène du Nouveau Monde; mais sa nature semble repousser obstinément nos idées et nos arts. Couché sur son manteau, au milieu de la fumée de sa hutte, l'Indien regarde avec mépris la demeure commode de l'Européen. lo Pour lui, il se complaît avec orgueil dans sa misère, et son cœur se gonfle et s'élève aux images de son indépendance barbare. Il sourit amèrement en nous voyant tourmenter notre vie pour acquérir des richesses inutiles. Ce que nous appelons industrie, il l'appelle sujé- 15 tion honteuse. Il compare le laboureur au bœuf qui trace péniblement son sillon. Ce que nous nommons les commodités de la vie, il les nomme des jouets d'enfants ou des recherches de femme. Il ne nous envie que nos armes. Quand l'homme peut abriter la nuit sa tête 20 sous une tente de feuillage, allumer du feu pour chasser les moustiques en été et se garantir du froid en hiver, lorsque ses chiens sont bons et la contrée giboyeuse, que saurait-il demander de plus à l'Être éternel?
A l'autre bord de la Saginaw, près des défrichements 25 européens, et pour ainsi dire sur les confins de l'Ancien et du Nouveau Monde, s'élève une cabane rustique plus commode que le wig-wam du sauvage, plus grossière que la maison de l'homme- policé; c'est la demeure du métis.
Lorsque nous nous présentâmes pour la première fois 30 à la porte de cette hutte à demi civilisée, nous fûmes tout surpris d'entendre dans l'intérieur une voix douce
qui psalmodiait sur un air indien les cantiques de la pe'nitence.^ Nous nous arrêtâmes un moment pour écouter. Les modulations des sons e'taient lentes et profondément mélancoliques; on reconnaissait aisément cette 5 harmonie plaintive qui caractérise tous les chants de l'homme au désert.
Nous entrâmes: le maître était absent. Assise au milieu de l'appartement, les jambes croisées sur une natte, une jeune femme travaillait à faire des mocassins.
10 Du pied, elle berçait un enfant dont le teint cuivré et les traits annonçaient la double origine. Cette femme était habillée comme une de nos paysannes, sinon que ses pieds étaient nus et que ses cheveux tombaient librement sur ses épaules. En nous apercevant, elle se tait avec
15 une sorte de crainte respectueuse. Nous lui demandons si elle est Française. — Non, répondit-elle en souriant. — Anglaise? — Non plus,^ dit-elle. Elle baissa les yeux et ajouta: je ne suis qu'une sauvage.
Enfant des deux races, élevé dans l'usage de deux lan-
20 gués, nourri dans des croyances diverses et bercé dans des préjugés contraires, le métis forme un composé aussi inexpliquable aux autres qu'à lui-même. Les images du monde, lorsqu'elles viennent se réfléchir sur son cerveau grossier, ne lui apparaissent que comme un chaos inex-
25 tricable, dont son esprit ne saurait sortir. Fier de son origine européenne, il méprise le désert, et pourtant il aime la liberté sauvage qui y règne; il admire la civilisation et ne peut complètement se soumettre à son empire. Ses goûts sont en contradiction avec ses idées, ses opi-
30 nions avec ses mœurs. Ne sachant comment se guider au jour incertain qui l'éclairé, son âme se débat péniblement dans les langes d'un doute universel: il adopte des
usages opposés; il prie à deux autels; il croit au Rédempteur du monde et aux amulettes du jongleur,^ et il arrive au bout de sa carrière sans avoir pu débrouiller le problème obscur de son existence.
Ainsi donc, dans ce coin de terre ignoré du monde, la 5 main de Dieu avait déjà jeté les semences de nations diverses. Déjà plusieurs races différentes, plusieurs peuples distincts se trouvent ici en présence.
Quelques membres exilés de la grande famille humaine se sont rencontrés dans l'immensité des bois. Leurs 10 besoins sont communs: ils ont à lutter contre les bêtes de la forêt, la faim, l'inclémence des saisons. Ils sont trente à peine au milieu d'un désert, où tout se refuse à leur effort, et ils ne jettent les uns sur les autres que des regards de haine et de soupçon. La couleur de la peau, 15 la pauvreté ou l'aisance, l'ignorance ou les lumières, ont déjà établi parmi eux des classifications indestructibles: des préjugés nationaux, des préjugés d'éducation et de naissance les divisent et les isolent.
Où trouver dans un cadre plus étroit un plus complet 20 tableau des misères de notre nature ? Il y manque cependant encore un trait.
Les lignes profondes que la naissance et l'opinion ont tracées entre la destinée de ces hommes ne cessent point avec la vie, mais s'étendent au delà du tombeau. Six 25 religions ou sectes diverses se partagent la foi de cette société naissante.
Le catholicisme, avec son immobilité formidable, ses dogmes absolus, ses terribles anathèmes et ses immenses récompenses; la réformation, avec son mouvement in- 30 cessant et ses variations continues; l'antique paganisme, trouvent ici leurs représentants. On y adore déjà en six
manières différentes l'Être unique et e'ternel qui a créé tous les hommes à son image. On s'y dispute avec ardeur le ciel que chacun prétend exclusivement son héritage. Bien plus, au milieu des misères de la solitude
5 et des maux du présent, l'imagination humaine s'y épuise encore à enfanter pour l'avenir d'inexprimables douleurs. Le luthérien condamne au feu éternel le calviniste, le calviniste l'unitaire, et le catholique les enveloppe tous dans une réprobation commune.
10 Plus tolérant dans sa foi grossière, l'Indien se borne à exiler son frère d'Europe des campagnes heureuses^ qu'il se réserve pour lui. Fidèle aux traditions confuses que lui ont léguées ses pères, il se console aisément des maux de la vie, et meurt tranquille en rêvant aux forêts
15 toujours vertes que n'ébranlera jamais la hache du pionnier, et où le daim et le castor viendront s'offrir à ses coups durant les jours sans nombre de Téternité.
Après déjeuner, nous allâmes voir le plus riche propriétaire du village, M. Williams.- Nous le trouvâmes
20 dans sa boutique, occupé à vendre à des Indiens une multitude d'objets de peu de valeur, tels que couteaux, colliers de verre, pendants d'oreilles, etc. C'était pitié de voir comme ces malheureux étaient traités par leurs frères civilisés d'Europe.
25 Du reste, tous ceux que nous vîmes là rendaient une justice éclatante aux sauvages. Ils étaient bons, inoffensifs, mille fois moins enclins au vol que les blancs. C'était dommage seulement qu'ils commençassent à s'éclairer sur le prix des choses. Et pourquoi cela, s'il
30 vous plaît? Parce que les bénéfices dans le commerce qu'on faisait avec eux devenaient tous les jours moins considérables. Apercevez-vous ici la supériorité de
l'homme civilise? L'Indien aurait dit, dans sa simplicité grossière, qu'il trouvait tous les jours plus de difficulte's à tromper son voisin; mais le blanc découvre dans le perfectionnement du langage une nuance heureuse qui exprime la chose et sauve la honte. 5
En revenant de chez M. Williams, nous eûmes l'idée de remonter la Saginaw à quelque distance pour aller tirer les canards sauvages qui peuplent ses rives. Comme nous étions occupés à cette chasse, une pirogue se détacha d'entre les roseaux du fleuve, et des Indiens vin- 10 rent à notre rencontre pour considérer mon fusil, qu'ils avaient aperçu de loin. J'ai toujours remarqué que cette arme, qui n'a cependant rien d'extraordinaire, m'attirait, parmi les sauvages, une considération toute spéciale. Un fusil qui peut tuer deux hommes en une seconde et part 15 dans l'humidité, c'était, suivant eux, une merveille audessus de toute évaluation, un chef-d'œuvre sans prix. Ceux qui nous abordèrent témoignèrent, suivant l'habitude, une grande admiration. Ilsdemandèrent d'où venait mon fusil. Notre jeune guide répondit qu'il avait été 20 fait de l'autre côté de la grande eau, chez les pères des Canadiens: ce qui ne le rendit pas, comme on peut le croire, moins précieux à leurs yeux. Ils firent observer cependant que, comme le point de mire^ n'était pas placé au milieu de chaque canon, on ne devait pas être aussi 25 sûr de son coup: remarque à laquelle j'avoue que je ne sus trop que répondre.
Le soir étant venu, nous remontâmes dans le canot, et, nous fiant à l'expérience que nous avions acquise le matin, nous partîmes seuls pour remonter un bras de la 30 Saginaw, que nous n'avions fait qu'entrevoir. ^
Le ciel était sans nuage, l'atmosphère pure et immo-
bile. Le fleuve conduisait ses eaux à travers une immense forêt, mais si lentement qu'il eût été presque impossible de dire de quel côté allait le courant.
Nous avons toujours pensé que, pour se faire une idée 5 juste des forêts du Nouveau Monde, il fallait suivre quelques-unes des rivières qui coulent sous leur ombrage. Les fleuves sont comme de grandes voies par lesquelles la Providence a pris soin, dès le commencement du monde, de percer le désert pour le rendre accessible à l'homme.
10 Lorsqu'on se fraye un passage à travers le bois, la vue est le plus souvent fort bornée. D'ailleurs, le sentier même où vous marchez est une œuvre humaine. Les fleuves, au contraire, sont des chemins qui ne gardent point de traces, et leurs rives laissent voir librement tout
15 ce qu'une végétation vigoureuse et abandonnée à ellemême peut offrir de grands et de curieux spectacles.
Le désert était là tel qu'il s'offrit il y a six mille ans^ aux regards de nos premiers pères:
Une solitude fleurie, délicieuse, embaumée, magni-
20 fique demeure, palais vivant, bâti pour l'homme, mais où le maître n'avait pas encore pénétré. Le canot glissait sans effort et sans bruit. Il régnait autour de nous une sérénité, une quiétude universelles. Nous-mêmes nous ne tardons pas à nous sentir comme amollis à la vue d'un
25 pareil spectacle. Nos paroles commencent à devenir de plus en plus rares. Bientôt nous n'exprimons nos pensées qu'à voix basse, nous nous taisons enfin; et relevant simultanément les avirons, nous tombons l'un et l'autre dans une tranquille rêverie pleine d'inex-
30 primables charmes.
D'où vient que les langues humaines, qui trouvent des mots pour toutes les douleurs, rencontrent un invincible
obstacle à faire comprendre les plus douces et les plus naturelles émotions du cœur?
Qui peindra jamais avec fidélité ces moments si rares dans la vie, où le bien-être physique vous prépare à la tranquillité morale, et où il s'établit devant vos yeux 5 comme un équilibre parfait dans l'univers; alors que l'âme, à moitié endormie, se balance entre le présent et l'avenir, entre le réel et le possible; quand, entouré d'une belle nature, respirant un air tranquille et tiède, en paix avec lui-même au milieu d'une paix universelle, l'homme 10 prête l'oreille aux battements égaux de ses artères dont chaque pulsation marque le passage du temps qui, pour lui, semble ainsi s'écouler goutte à goutte dans l'Éternité?
Beaucoup d'hommes peut-être ont vu s'accumuler les années d'une longue existence sans éprouver une seule 15 fois rien de semblable à ce que nous venons de décrire. Ceux-là ne sauraient nous comprendre. Mais il en est plusieurs, nous en sommes assurés, qui trouveront dans leur mémoire et au fond de leur cœur de quoi colorer nos images, et sentiront se réveiller, en nous lisant, le sou- 20 venir de quelques heures fugitives que ni le temps ni les soins positifs de la vie n'ont pu effacer.
Un coup de fusil qui retentit tout à coup dans les bois nous tira de notre rêverie. Le bruit sembla d'abord rouler avec fracas sur les deux rives du fleuve; puis il 25 s'éloigna en grondant jusqu'à ce qu'il fût entièrement perdu dans la profondeur des forêts environnantes. On eût dit un long et formidable cri de guerre que poussait la civilization dans sa marche.
Un soir, en Sicile, il nous arriva de nous perdre dans 30 un vaste marais qui occupe maintenant la place où jadis était bâtie la ville d'Himère.^ L'impression que fit naître
en nous la vue de cette fameuse cité devenue un désert sauvage fut grande et profonde. Jamais nous n'avions rencontré sur nos pas un plus magnifique témoignage de l'instabilité des choses humaines et des misères de notre 5 nature.
Ici c'était bien encore une solitude i^ mais l'imagination, au lieu d'aller en arrière et de chercher à remonter vers le passé, s'élançait, au contraire, en avant et se perdait dans un immense avenir. Nous nous demandions par
10 quelle singulière loi de la destinée, nous, qui avions pu contempler les ruines d'empires qui n'existent plus et marcher dans des déserts de fabrique humaine, nous, enfants d'un vieux peuple, nous étions conduits à assister à l'une des scènes du monde primitif, et à voir le berceau
15 encore vide d'une grande nation.
Ce ne sont point là les prévisions plus ou moins hasardées de la sagesse. Ce sont des faits aussi certains que s'ils étaient accomplis. Dans peu d'années ces forêts impénétrables seront tombées, le bruit de la civilisation
20 et de l'industrie rompra le silence de la Saginaw. Son écho se taira. Des quais emprisonneront ses rives; ses eaux qui coulent aujourd'hui ignorées et tranquilles au milieu d'un désert sans nom seront refoulées dans leur cours par la proue des vaisseaux. Cinquante lieues sé-
25 parent encore cette solitude des grands établissements européens; et nous sommes peut-être les derniers voyageurs auxquels il ait été donné de la contempler dans sa primitive splendeur. Tant est grande l'impulsion qui entraîne la race blanche vers la conquête^ entière du
30 Nouveau Monde.
C'est cette idée de destruction, cette arrière-pensée d'un changement prochain et inévitable, qui donne, sui-
vant nous,^ aux solitudes de rAmérique un caractère si original et une si touchante beauté. On les voit avec un plaisir mélancolique. On se hâte en quelque sorte de les admirer. L'ide'e de cette grandeur naturelle et sauvage qui va finir se mêle aux superbes images que la 5 marche de la civilisation fait naître. On se sent fier d'être homme, et l'on éprouve en même temps je ne sais quel amer regret du pouvoir, que Dieu nous a accordé sur la nature. L'âme est agitée par des idées, des sentiments contraires. Mais toutes les impressions qu'elle reçoit lo sont grandes, et laissent une trace profonde.