‹ De Tocqueville's voyage en Amérique. Edited with introduction, notes, and vocabulary by R. Clyde FordChapitre 12 sur 47 · The Return to Détroit · texte numérisé non relu

The Return to Détroit

Nous voulions quitter Saginaw le lendemain 27 juillet, mais un de nos chevaux ayant été blessé par sa selle, nous nous décidâmes à rester un jour de plus. Faute d'autre manière de passer le temps nous fûmes ^ chasser 15 dans les prairies qui bordent la Saginaw au-dessous des défrichements.

Ces prairies ne sont point marécageuses comme on pourrait le croire. Ce sont des plaines plus ou moins larges où le bois ne vient point, quoique la terre soit 20 excellente; l'herbe y est dure et haute de trois à quatre pieds. Nous ne trouvâmes que peu de gibier et revînmes de bonne heure. La chaleur était étouffante comme à l'approche d'un orage, et les moustiques plus gênants encore que de coutume. Nous ne marchions qu'envi- 25 ronnés par une nuée de ses insectes auxquels il fallait faire une guerre perpétuelle. Malheur à celui qui s'arrêtait! il se livrait alors sans défense à un ennemi impitoyable. Je me rappelle avoir été contraint de charger

mon fusil en courant, tant il était difficile de tenir un instant en place.

Comme nous traversions à notre retour la prairie, nous remarquâmes que le Canadien qui nous servait de guide 5 suivait un petit sentier tracé, et regardait avec le plus grand soin la terre avant d'y poser le pied. — Pourquoi donc prenez-vous tant de précaution, lui dis-je, avezvous peur de vous mouiller? — Non, répondit-il, mais j'ai pris l'habitude, quand je traverse les prairies, de

10 regarder toujours où je mets le pied, afin de ne pas marcher sur un serpent à sonnettes.- — Comment diable, repris-je en sautant dans le sentier, est-ce qu'il y a ici des serpents à sonnettes ? — Oh ! vraiement oui, répliqua mon Normand d'Amérique avec un imperturbable sang-froid,

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Je lui reprochai alors de ne nous avoir pas averti plus tôt; il prétendit que, comme nous portions de bonnes chaussures, et que le serpent à sonnettes ne mordait jamais au-dessus de la cheville du pied, il n'avait pas cru

20 que nous courussions grand danger.

Je lui demandai si la blessure du serpent à sonnettes était mortelle; il répondit qu'on en mourrait toujours en moins de vingt-quatre heures, si on n'avait pas recours aux Indiens. Ceux-ci connaissent un remède qui, donné

25 à temps, sauvait, dit-il, le malade.

Quoi qu'il en soit, pendant tout le reste du chemin nous imitâmes notre guide, et comme lui nous regardâmes à nos pieds.

La nuit qui succéda à ce jour brûlant fut une des plus

30 pénibles que j'aie passées dans ma vie. Les moustiques étaient devenus si incommodes que, bien qu'accablé de fatigue, il me fut impossible de fermer l'œil.

Vers minuit, l'orage qui menaçait depuis longtemps éclata enfin. Ne pouvant plus espe'rer de m'endormir, je me levai, et allai ouvrir la porte de notre cabane pour respirer au moins la fraîcheur de la nuit.

Il ne pleuvait point encore. L'air paraissait calme. 5 Mais la forêt s'e'branlait déjà; et il en sortait de profonds gémissements et de longues clameurs. De temps en temps un éclair venait à illuminer le ciel. Le cours tranquille de la Saginaw, le petit défrichement qui borde ses rives, les toits de cinq ou six cabanes et la ceinture de 10 feuillage qui nous enveloppait, apparaissaient alors un instant comme une évocation de l'avenir.^ Tout se perdait ensuite dans l'obscurité la plus profonde, et la voix formidable du désert recommençait à se faire entendre.

J'assistais avec émotion à ce grand spectacle lorsque 15 j'entendis soupirer à mes côtés, et, à la lueur d'un éclair, j'aperçus un Indien appuyé comme moi sur le mur de notre demeure. L'orage venait sans doute d'interrompre son sommeil; car il promenait un œil fixe et troublé sur les objets qui l'environnaient. 20

Cet homme craignait-il la foudre? ou voyait-il dans le choc des éléments autre chose qu'une convulsion passagère de la nature? Ces fugitives images de civilisation qui surgissaient comme d'elles-mêmes au milieu du tumulte du désert, avaient-elles pour lui un sens pro- 25 phétique? Ces gémissements de la forêt, qui semblait se débattre dans une lutte inégale, arrivaient-ils à son oreille comme un secret avertissement de Dieu, une solennelle révélation du sort final réservé aux races sauvages ? Je ne saurais le dire. Mais ses lèvres agitées 30 paraissaient murmurer quelques prières, et tous ses traits semblaient empreints d'une terreur superstitieuse.

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A cinq heures du matin nous songeâmes au départ. Tous les Indiens des environs de Saginaw e'taient absents. Ils étaient partis pour aller recevoir les présents^ que leur font annuellement les Anglais, et les Européens

5 se livraient aux travaux de la moisson. Il fallut donc nous résoudre à repasser la forêt sans. guide.

L'entreprise n'était pas aussi difficile qu'on pourrait le croire. Il n'y a en général qu'un seul sentier dans ces vastes solitudes; et il ne s'agit que de n'en pas perdre

lo la trace pour arriver au but du voyage.

A cinq heures du matin donc, nous repassâmes la Saginaw. Nous reçûmes les adieux et les derniers conseils de nos hôtes, et, ayant tourné la tête de nos chevaux, nous nous trouvâmes seuls au milieu de la forêt.

15 Ce n'est pas, je l'avoue, sans une impression grave que nous commençâmes à pénétrer sous ses humides profondeurs. Cette même forêt qui nous environnait alors s'étendait derrière nous jusqu'au pôle et à la mer Pacifique. Un seul point habité nous séparait du désert

20 sans bornes, et nous venions de le quitter. Ces pensées, au reste, ne nous portent qu'à presser le pas de nos chevaux; et, au bout de trois heures, nous arrivons près d'un wig-wam abandonné, et sur les bords solitaires de la rivière Cass.- Une pointe de gazon qui s'avançait sur

25 le fleuve à l'ombre de grands arbres nous sert de table; et nous nous mettons à déjeuner, ayant en perspective la rivière dont les eaux limpides comme du cristal serpentaient à travers le bois.

Au sortir du wig-wam de Cass-River, nous rencontrons

30 plusieurs sentiers. On nous avait indiqué celui qu'il fallait prendre. Mais il est facile d'oublier quelques points, ou d'être mal compris dans de pareilles explica-

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tions. C'est ce que nous ne manquâmes pas d'cprouvcr ce jour-là. On nous avait parle de deux chemins: il s'en trouvait trois. Il est très vrai que parmi ces trois chemins il en était deux qui se re'unissaient plus loin en un seul, comme nous le sûmes depuis; mais nous l'igno- s rions alors, et notre embarras était grand.

Après avoir bien examiné, bien discuté, nous ne voyons rien de plus sage à faire que d'abandonner à nos chevaux, en leur laissant la bride sur le cou, la solution de la difficulté. Nous passons ainsi le mieux que nous pouvons lo la rivière à gué, et nous nous enfonçons rapidement vers le sud-ouest. Plus d'une fois le sentier nous parut près de disparaître au milieu du taillis. Dans d'autres endroits, le chemin nous paraissait si peu fréquenté que nous avions peine à croire qu'il conduisît autre part qu'à 15 quelque wig-wam abandonné; notre boussole, il est vrai, nous montrait que nous marchions toujours dans notre direction; toutefois, nous ne fûmes complètement rassurés qu'en découvrant le lieu ou nous avions dîné trois jours auparavant. 20

Un pin gigantesque, dont nous avions admiré le tronc déchiré par le vent, nous le fit reconnaître. Nous n'en continuâmes pas cependant notre course avec moins de rapidité, car le soleil commençait à baisser. Bientôt nous parvînmes à la clairière qui précède d'ordinaire les 25 défrichements. Comme la nuit allait nous surprendre, nous aperçûmes la rivière Flint; une demi-heure après, nous nous trouvions à la porte de notre hôte. Cette fois l'ours nous accueillit comme de vieux amis, et ne se dressa sur ses pieds que pour célébrer sa joie de notre 30 heureux retour.

Durant cette journée tout entière, nous ne rencon-

trames aucune figure humaine; de leur côté les animaux avaient disparu. Ils s'étaient retirés sans doute sous le feuillage pour fuir la chaleur du jour. Seulement de loin en loin nous découvrions, à la sommité dépouillée de 5 quelque arbre mort, un épervier qui, immobile sur une seule patte et dormant tranquillement aux rayons du soleil, semblait sculpté dans le bois même dont il avait fait son appui.

C'est au milieu de cette profonde solitude que nous

10 songeâmes tout à coup à la révolution^ de 1830, dont nous venions d'atteindre le premier anniversaire (29 juillet 183 1). Je ne puis dire avec quelle impétuosité les souvenirs du 29 juillet s'emparèrent de mon esprit. Les cris et la fumée du combat, le bruit du canon, les

15 roulements de la mousqueterie, les tintements plus horribles encore du tocsin, ce jour entier avec son atmosphère enflammée semblait sortir tout à coup du passé et se replacer comme un tableau vivant devant moi. Ce ne fut là qu'une illumination subite, un rêve passager;

20 quand, relevant la tête, je portai autour de moi mes regards, l'apparition s'était déjà évanouie. Mais jamais le silence de la forêt ne m'avait paru plus glacé, ses ombrages plus sombres, ni sa solitude si complète.

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