A Settler of Kentucky
Cette partie des États-Unis n'est peuplée que par une seule espèce d'hommes, les Virginiens.* Ils ont conservé une configuration physique et morale qui leur est propre; 15 ils forment un peuple à part, qui a ses préjugés nationaux et son caractère distinctif. Nous avons eu, pour la première fois, l'occasion d'examiner là l'effet que produit l'esclavage sur la société. Sur la rive droite de l'Ohio, tout est activité, industrie; le travail est en honneur; il 20 n'y a pas d'esclaves. Passez sur la rive gauche, la scène change si subitement que vous vous croyez de l'autre côté du monde, l'esprit d'entreprise cesse tout à coup. Là, le travail n'est pas seulement une peine: c'est une honte, et on se dégrade en s'y soumettant. Monter à 25 cheval, chasser, fumer comme un Turc aux rayons du soleil, voilà la destinée d'un blanc: se livrer à tout autre travail manuel, c'est agir en esclave. Les blancs, au sud de l'Ohio, forment une véritable aristocratie qui, comme
les autres, à beaucoup de pre'jugés joint des sentiments et des instincts élevés. On dit, et je suis très porté à le croire, que ces hommes-ci ont, en matière d'honneur, des recherches et des délicatesses^ inconnues dans le Nord. S Ils sont francs, hospitaliers et mettent beaucoup de choses avant l'argent. Ils finiront cependant par être dominés par le Nord. Chaque jour celui-ci s'enrichit et se peuple, tandis que le Sud est stationnaire ou s'appauvrit. La population du Kentucky et du Tennessee est dispersée
10 dans de vastes forêts et dans des vallées profondes. C'est là qu'après une longue journée nous découvrîmes, le soir, une cabane en bois dont tous les côtés mal joints laissaient apercevoir un grand feu qui pétillait à l'intérieur. Nous frappons: deux grands coquins de chiens,^ hauts
15 comme des ânes, se présentent d'abord à la porte: leur maître les suit de près, nous secoue rudement la main et nous invite à entrer. Une cheminée large comme la moitié de l'appartement et dans laquelle brûlait un arbre tout entier, un lit, quelques chaises, une carabine longue
20 de six pieds, contre les parois de l'appartement quelques fourniments de chasseur que le vent faisait danser à son aise, complètent le tableau. Auprès du feu était assise la maîtresse du logis, avec l'air tranquille et modeste qui distingue les femmes américaines, tandis que quatre ou
25 cinq gros enfants se roulaient sur le plancher, aussi légèrement vêtus qu'au mois de juillet. Sous le manteau de la cheminée, deux ou trois nègres accroupis semblaient encore trouver qu'il faisait moins chaud là qu'en Afrique. Au milieu de cet ensemble de misère,^ mon gentilhomme
30 ne faisait pas les honneurs de chez lui avec moins d'aisance et de courtoisie. Ce n'est pas qu'il se donnât lui-même aucun mouvement; mais les pauvres noirs
s'apercevant bientôt qu'il était entré un étranger dans la maison, l'un par les ordres du maître nous présentait un verre de wiskey; un autre, un gâteau de mais ou un plat de venaison; on envoyait un troisième chercher du bois. La première fois que je vis donner cet ordre, je 5 crus qu'il s'agissait d'aller à la cave ou au bûcher; mais les coups de hache que j'entendis retentir dans le bois m'apprirent bientôt qu'on coupait l'arbre dont nous avions besoin: c'est ainsi qu'on procède toujours. Pendant que les esclaves étaient ainsi occupés, le maître, 10 tranquillement assis devant un feu qui aurait rôti un bœuf jusqu'à la moelle des os, s'enveloppait majestueusement d'un nuage de fumée, et entre chaque bouffée racontait à ses hôtes, pour leur rendre le temps moins long, tous les hauts faits ^ que sa mémoire de chasseur 15 pouvait lui fournir.