The Migration of a Tribe
Enfin, un beau jour, on aperçut une petite fumée sur le Mississipi, aux bornes de l'horizon ; le nuage s'est rapproché peu à peu, et il en est sorti, non pas un géant ni un nain comme dans les contes des fées, mais un gros 20 bateau à vapeur, venant de la Nouvelle-Orléans,^ et qui, après avoir paradé pendant un quart d'heure devant nous, comme pour nous laisser dans l'incertitude sur le point de savoir s'il s'arrêterait ou continuerait sa route; après avoir soufflé comme une baleine, se dirigea enfin 25 vers nous, brisa la glace avec sa grosse charpente et s'accrocha au rivage. Toute la population de notre univers se rendit sur le bord du fleuve, qui, comme vous savez, formait alors l'une des extrêmes frontières de
notre empire. La cité de Memphis^ tout entière fut en e'moi; on ne sonna pas les cloches parce qu'il n'y a pas de cloches, mais on cria hourrah ! et les nouveaux-venus descendirent sur la grève en manière de Christophes 5 Colombs. Nous n'étions pas sauvés encore, cependant; la destination du bateau était de remonter le Mississipi jusqu'à Louisville, et notre affaire, à nous, était d'aller à la Nouvelle-Orléans. Nous avions heureusement une quinzaine de compagnons d'infortune qui ne désiraient
10 pas plus que nous de prendre leur quartier .d'hiver à Memphis. On fit donc une poussée générale^ sur le capitaine. Qu'allait-il faire au haut du Mississipi? Il allait infailliblement se trouver arrêté par les glaces. Le Tennessee, le Missouri, l'Ohio étaient pris. Il n'y
15 avait pas un de nous qui n'affirmât s'en être assuré par ses propres yeux. Il serait infailliblement arrêté, endommagé, brisé peut-être par les glaces. Pour nous, nous ne parlions que dans son intérêt. Cela va sans dire: dans son intérêt bien entendu. . . L'amour du pro-
20 chain^ donne tant de chaleur aux discours, qu'enfin nous commençâmes à ébranler notre homme. J'ai cependant la conviction qu'il ne serait pas retourné sur ses pas, sans un événement heureux, auquel nous devons de n'être pas devenus citoyens de Memphis. Comme on parlementait
25 ainsi sur le rivage, on entendit une musique infernale retentir dans la forêt; c'était un bruit de tambour, de hennissements de chevaux, d'aboiements de chiens. On vit enfin paraître une grande troupe d'Indiens, vieillards, femmes, enfants, bagages, le tout conduit par un Euro-
30 péen et se dirigeant vers la capitale de notre triangle.* Ces Indiens étaient des Chactas (ou Tchactaws), suivant la prononciation indienne; à propos de cela, je vous
dirai que M. de Chateaubriand^ a fait un peu comme le singe- de la Fontaine; il n'a pas pris le nom d'un port pour un nom d'homme: mais il a donné à un homme^ le nom d'une puissante nation du sud de l'Amérique. Quoi qu'il en soit, vous voulez sans doute savoir pour- 5 quoi ces Indiens étaient arrivés là, et en quoi ils pouvaient nous servir; patience, je vous prie, aujourd'hui que j'ai du temps et du papier, je ne veux point me presser. Vous saurez donc que les Américains des États-Unis, gens raisonneurs et sans préjugés, de plus, 10 grands philanthropes, se sont imaginés, comme les Espagnols, que Dieu leur avait donné le nouveau monde et ses habitants en pleine propriété.
Ils ont découvert, en outre, que, comme il était prouvé (écoutez bien ceci) qu'un mille carré pouvait nourrir 15 dix fois plus d'hommes civilisés que d'hommes sauvages, la raison indiquait que partout où les hommes civilisés pouvaient s'établir, il fallait que les sauvages cédassent la place. Voyez la belle chose que la logique."* Conséquemment, lorsque les Indiens commencent à se trouver 20 un peu trop près de leurs frères les blancs, le président des États-Unis leur envoie un messager, lequel leur représente que dans leur intérêt, bien entendu, il serait bon de reculer un tant soit peu vers l'Ouest. Les terres qu'ils habitent depuis des siècles leur appartiennent, sans 25 doute: personne ne leur refuse ce droit incontestable; mais ces terres, après tout, ce sont des déserts incultes, des bois, des marais, pauvre propriété vraiment. De l'autre côté du Mississipi, au contraire, se trouvent de magnifiques contrées, où le gibier n'a jamais été troublé 30 par le bruit de la hache A\x pioimier ; où les Européens ne parviendront jamais. Ils en sont séparés par plus
gS DE tocqueville's
de cent lieues. Ajoutez à cela des présents d'un prix inestimable, prêts à payer leur complaisance: des barriques d'eau-de-vie, des colliers de verre, des pendants d'oreilles et des miroirs; le tout appuyé de l'insinuation
5 que s'ils refusent, on se verra peut-être contraint de les y forcer. Que faire ? Les pauvres Indiens prennent leurs vieux parents dans leurs bras; les femmes chargent leurs enfants sur leurs épaules; la nation se met enfin en marche, emportant avec elle ses plus grandes richesses.
10 Elle abandonne pour toujours le sol sur lequel, depuis mille ans peut-être, ont vécu ses pères, pour aller s'établir dans un désert où les blancs ne la laisseront pas dix ans en paix. Remarquez-vous les résultats d'une haute civilisation? Les Espagnols, en vrais brutaux, lâchent
15 leurs chiens sur les Indiens comme sur des bêtes féroces; ils tuent, brûlent, massacrent, pillent le nouveau monde comme une ville prise d'assaut, sans pitié comme sans discernement. Mais on ne peut pas tout détruire; la fureur a un terme. Le reste des populations indiennes
20 finit par se mêler à ses vainqueurs, à prendre leurs mœurs, leur religion; elle^ règne aujourd'hui dans plusieurs provinces sur ceux qui l'ont conquise jadis. Les Américains des Etats-Unis, plus humains, plus modérés, plus respectueux du droit et de la légalité, jamais san-
25 guinaires, sont plus profondément destructeurs et il est impossible de douter qu'avant cent ans il ne re^stera pas dans l'Amérique du Nord, non pas une seule nation, mais un seul homme appartenant à la plus remarquable des races indiennes". . .
30 Mais je ne sais plus du tout où j'en suis de mon histoire.^ Il s'agissait, je crois, des Chactas. Les Chactas"* formaient une nation puissante qui habitait la frontière
de l'État d'Alabama et celle de la Géorgie. Après de longues négociations on est enfin parvenu, cette année, à leur persuader de quitter leur pays et d'émigrer sur la rive droite du Mississipi. Six à sept mille Indiens ont déjà passé le grand fleuve; ceux qui arrivaient à Mem- 5 phis, y venaient dans le dessein de suivre leurs compatriotes. L'agent du gouvernement américain qui les accompagnait et était chargé de payer leur passage, sachant qu'un bateau à vapeur venait d'arriver, accourut au rivage. Le prix qu'il offrit pour transporter les In- 10 diens soixante lieues^ plus bas, acheva de fixer l'esprit ébranlé du capitaine; on donna le signal du départ. La proue fut tournée du côté du sud et nous montâmes gaiement l'échelle que redescendaient tristement de pauvres passagers qui, au lieu d'aller à Louisville, se voyaient 15 forcés d'attendre le dégel à Memphis. Ainsi va le monde. Mais nous n'étions pas encore partis; il s'agissait d'embarquer notre tribu exilée, ses chevaux et ses chiens. Ici commença une scène qui, en vérité, avait quelque chose de lamentable. Les Indiens s'avancèrent d'un air 20 morne vers le rivage: on fit d'abord passer les chevaux, dont plusieurs, peu accoutumés aux formes de la vie civilisée, prirent peur et s'élancèrent dans le Mississipi, d'où on ne put les retirer qu'avec peine. Puis vinrent les hommes, qui, suivant la coutume ordinaire, ne por- 25 talent rien que leurs armes; puis les femmes, portant leurs enfants attachés sur leur dos ou entortillés dans les couvertures qui les couvraient; elles étaient, en outre, surchargées de fardeaux qui contenaient toute leur richesse. On conduisit enfin les vieillards. Il se trouvait ^'^ là une femme âgée de cent dix ans. " Je n'ai jamais vu plus effrayante figure. Elle était nue, à l'exception d'une
couverture qui laissait voir, en mille endroits, le corps le plus décharné dont on puisse se faire idée. Elle était escortée de deux ou trois générations de petits-enfants. Quitter son pays à cet âge pour aller chercher fortune 5 sur une terre étrangère, quelle misère! Il y avait, au milieu des vieillards, une jeune fille qui s'était cassé le bras huit jours auparavant; faute de soins, le bras avait gelé au-dessous de la fracture. Il fallait cependant qu'elle suivît la marche commune. Quand tout fut passé, les
10 chiens s'approchèrent du rivage; mais ils refusèrent d'entrer dans le bateau et se mirent à pousser des hurlements affreux. Il fallut que leurs maîtres les amenassent de force.
Il y avait, dans l'ensemble de ce spectacle, un air de
15 ruine et de destruction, quelque chose qui sentait un adieu final et sans retour; on ne pouvait y assister sans avoir le cœur serré; les Indiens étaient tranquilles, mais sombres et taciturnes. Il y en avait un qui savait l'anglais et auquel je demandai pourquoi les Chactas quit-
20 talent leur pays. — Pour être libres, me répondit-il. — Je ne pus jamais en tirer autre chose. Nous les déposerons demain dans les solitudes de l'Arkansas. Il faut avouer que c'est un singulier hasard, que celui qui^ nous a fait arriver à Memphis pour assister à l'expulsion, on peut
25 dire à la dissolution, de l'une des plus célèbres et plus anciennes nations américaines.