‹ De Tolstoi à Lénine: Contribution à l'étude historique de l'évolution agraire en RussieChapitre 9 sur 41 · DE · texte numérisé non relu

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Mais, si l'olstoï connaît bien l'aristocratie russe, puisqu'il en est et qu'il a toujours vécu dans son

(1) Torsroï, ‘Résurrection, page 97.

contact de tous les jours, nous savons que, depuis

le début de sa carrière, ses sympathies sont allées aux paysans : 1l a été élevé parmi eux ; avant d'aller à l'Université ouvrir son intelligence aux vastes questions de la vie morale, son esprit s'est formé

“autour d'eux. Il s'intéressait à leur situation; :ïil

commençait à les aimer; il réfléchissait sur leur sort et déjà en lui devait se former l'embryon des théories sociales, qu'il a exposées plus tard d’une façon si magistrale en même temps que si néfaste.

A interroger le paysan, à l'étudier, Tolstoï, qui a beaucoup voyagé, constate combien son compatriote est soumis, combien 1l a toujours observé, vis-à-vis du pouvoir, une attitude toutc autre que celles des autres peuples européens , il n'est jamais entré en lutte contre le pouSoir: «il n'y a jamais participé ». Aussi s'est-il toujours soumis et continue-t-1il à se soumettre aux autorités, non parce qu'il est impuis-

‘sant à les renverser, mais parce qu'il « préfère la

soumission à la lutte et à la participation à la violence que voudraient lui imposer les révolutionnaires » (1). Tolstoï est donc ici d'accord avec tous ceux qui ont étudié l’âme du peuple russe, et surtout du paysan : soumission aveugle aux autorités constituées.

D'ailleurs Tolstoï etait si naturellement porté à étudier et à connaître le caractère de l’âme russe, que c'est justement leur profession qu'il trouve le

(1) Tousroï, Guerre et Révolution, p. 168.

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plus noble. Il s'indigne de ce que les citadins considèrent les travaux des champs comme une occupation inférieure : il constate que l'immense majorité des hommes du monde entier s'occupe d'agriculture, et que c’est elle qui assure l'existence du reste des hommes.

«L'espèce humaine n’est donc en réalité composée que d'agriculteurs. Les autres: ministres, professeurs, charpentiers, artistes, savants, guérisseurs, généraux, soldats, ne sont que les domestiques ou Îles parasites des agriculteurs. Donc, tout en ctant l'occupation la plus morale, la plus saine, joyeuse et nécessaire, l’agriculture est aussi la plus noble des professions, et seule elle procure une réelle indépendance » (1).

Mais il n’en parle pas en pur, Spéculateur; il va plus loin que Rousseau, qui ne Se lassait d'admirer la nature et d’en décrire les beautés ; il travaille Tuimême à la terre dont il chante les charmes. On a de lui plusieurs lettres qui racontent la vie rustique qu'il menait. Il avait à son service un paysan, dont il admirait la façon de travailler, et qui se nommait Ufan ; pour cela 1l appela « Ufanstvo » toute l’agriculture : « Je suis plongé jusqu’au cou dans l'Ufanstvo. Sophie (la comtesse Tolstoï) est ici avec moi ; nous n'avons pas d'intendant ; il n’y a que des gens

qui nous aident pour les champs et les constructions; elle tient, seule, la caisse et les livres. J'ai des abeïlles, des brebis, un nouveau jardin, une distillerie, et tout

(1) Torsroï, La Révolution Russe, p. 57.

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s'arrange peu à peu, bien qu'assez mal auprès de l'idéal » (x).

Et cette autre lettre : «J'ai reçu votre lettre comme Je rentrais tout en sueur du travail, la hâche et la pelle à la main, c'est-à-dire à mille lieues de l’artificiel » (2).

Bien entendu il ne fait pas que de l'ouvrage manuel; il dirige les travaux, compte avec les clients, et fait même preuve d'une réelle compétence technique. Cest dans une lettre à Fet- (Afanassi Afananassievitch Chinchine) que le grand philosophe se révèle excellent technicien : « Le prix qu'on vous demande n'est pas trop élevé, et, si endroit vous plaît, il faut acheter. Pourquoi vous faut-il tant de terre ? Par trois années d'expérience, je suis arrivé à cette conviction qu'avec l’activité la plus grande on ne peut exploiter convenablement que 60 à 70 déciatines ? Ce n'est que dans ces conditions qu’on peut ne pas trembler à chaque faute, parce qu'on n'a pas labouré deux fois ou trois ou quatre, pour chaque heure perdue par un ouvrier, pour chaque rouble de trop par mois qu'on lui donne. On peut traiter 15 déciatines de façon qu'elles donnent 30 à 40 °/, du capital fondamental ; mais avec 80 ou 100 déciatines, c’est impossible. Je vous en prie, faites

(1) Correspondance inédite : réunie, anolée et traduite, par J.-W. BIENSTOCK, p. 36.

(2) Tbidem, p..67. Lettre du 11 mai 1870.

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attention à ce conseil. Ce n’est pas un bavardage en l'air, mais la conclusion à laquelle je suis arrivé à mes dépens. Qui vous dira le contraire est un menteur ou un ignorant... » (1).

Tolstoi est tellement absorbé par la grandeur de cette profession agricole, qu’il en arrive à chercher à déconsidérer les autres fonctions sociales. Et c’est là un point commun avec les bolchevicks d'octobre 1917 qui à leur début, répétaient la phrase de 1789 : « la République n’a pas besoin de savants » ! En effet, . s'adressant aux habitants des villes, marchands, médecins, écrivains, savants, ingénieurs, il leur demande de se rendre compte tout d’abord de leur insignifiañce, ne serait-ce qu'au point de vue du nombre : 1/10 de la population. Il les supplie de comprendre que le but de la « transformation qui s'effectue » ne peut et ne doit être l'établissement d'un -nouveau régime politique, si libéral que soit le mode de représentation et si perfectionnées que puissent être les institutions ? mais bien « l’affranchissement du peuple dans son ensemble, particulièrement de ses cent millions de paysans, et de l’accaparement de la terre » (2).

C'est cette constatation qui amène Tolstoï à prononcer le mot de révolution ; nous nous proposons d'étudier plus loin ses opinions à ce sujet; mais déjà

(1) Torsroï, Correspondance inédite : réunie, annolée et traduite, par J.-W. BIENSTOCK, p.26.

(2) Torsroï, Guerre et Révolution, p. 53.

NL FREE ici, après avoir exposé la condition des paysans et au moment où nous allons traiter la «question agraire » de Tolstoi, remarquons qu'il prévoit la révolution. I trouve qu'une de ses causes réside dans l'impossibilité où se trouve la population de jouir de son droit « naturel et légitime » de travailler la terre : elle est aussi la cause de l'accroissement des maux dans la masse populaire et de l'irritation de celle-ci contre les classes qui l’exploitent. Il finit en constatant que cette agitation se manifeste particulièrement en Russie où là seulement la majorité de la: population vit des travaux des champs.

CELA PETREAIT

La « Question agraire ».

Cette expression est celle dont se servent toujours les auteurs que les questions sociales ont intéressés ; et elle est le titre d’un des chapitres de leurs programmes. Tolstoï ne l’'emploie que rarement et il la trouve « sotte » — « pensant probablement, ditil, que cette sotte expression cachera le fond du problème » (1). Quelque sottise qu'il lui trouve, il n'en reste pas moins qu'elle est le terme habituel dont usent toujours les économistes, quand ils étudient les rapports différents entre le sol et ses propriétaires.

Cette question, Tolstoï, l’a agitée maintes fois, aussi bien dans ses romans que dans ses ouvrages philosophiques, dont les plus importants sont: Le

(1) lorsroï, Le Grand Crime, p. 95.

Grand Crime, Appel aux Dirigeants, Conseils aux Dirigés, Guerre et Révolution, La Révolution Russe.

Sa théorie sur l'injustice de la propriété privée du sol, se dégage donc de tous ses ouvrages, et elle se répète sans cesse la même, dès que Tolstoiï s'occupe d'une question y ayant trait.

On a vu dans le chapitre précédent, que dans son roman Késurrection, chaque fois que le prince Neckludov parle ou agit, c'est Tolstoï. qui veut se faire entendre ou bien accomplir une action.

L'auteur est vraiment incarné dans le personnage de Neckludov.

En séjournant dans la propriété de ses tantes, Neckludov s'est rendu compte que la principale cause de la misère du peuple dont il a conscience, réside surtout dans ce qu'il a été dépossédé de la terre, seul capable de le nourrir: « Il est évident d'autre part, que les enfants et les vieillards meurent parce qu'ils n'ont pas de lait ; et qu'ils n’ont pas de lait, parce qu’ils n’ont pas de terres où faire paître le bétail, récolter du blé ou du foin ; en un mot, que la cause principale, ou tout au moins immédiate, de la misère des paysans, c'est que la terre, leur unique nourricière, n'appartient pas à eux, mais à ceux qui profitent de leur propriété foncière pour vivre du travail d'autrui » (1).

Et Tolstoï de constater que la terre est à ce point indispensable aux hommes, qu’«ils meurent de n'en

(1) Torsroiï, Résurrection, p. 38.

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