CHAPITRE PREMIER
L'acte du 19 Février 1861.
On aurait pu penser qu'au cours des longues guerres que supportèrent les Russes pendant toute la moitié du dernier siccle, les idées de-liberté et d'égalité, que la Révolution française avait proclamées, avaient été entendues et comprises de l’autre côté de l'Allemagne. Il n’en fut rien; et, sous ce siècle qui se flatte d'avoir été celui du progrès, le “servage, et la corvée étaient encore en vigueur en Russie.
Les modes de tenure et d'exploitation du sol, jusqu’en 1861, étaient encore d'unesimplicité féodale.
Toute la terre russe était entre les mains de quelques grands propriétaires; il y avait d’abord l'Etat, puis la maison impériale avec ses apanages et ses « terres de cabinet », ensuite les églises et les monastères, et enfin la caste noble. Quant au peuple
agricole, il était lui-même propriété de la propriété, c'est-à-dire du domaine, comme dans tout le reste de l’Europe féodale. Puis, avec les aggravations successives de Boris Godounov et de Pierre le Grand, le peuple de la campagne devint propriété du propriétaire même, qui le vendait, à la pièce, suivant son bon plaisir.
Le domaine, en général, était divisé en deux parties. Le propriétaire concédait la première partie, non aux chefs de famille individuellement, mais à leur collectivité, qui était le « mir»; cette collectivité faisait une répartition périodique entre les familles au prorata de leurs membres mâles et adultes, que l’on appelait les «âmes ». Le seigneur se réservait l'autre partie, et c'est avec eux qu'apparaissent les paysans serfs. Cette réserve était tantôt beaucoup: plus, tantôt beaucoup moins étendue que la «terre paysanne » selon le nombre des membres mâles et adultes dont il fallait assurer la subsistance.
Pour tirer partie de leur réserve, les seigneurs se servaient de deux moyens : ou bien ils la faisaient cultiver à leur profit sous la direction d’un intendant, le plus souvent un « staroste » (aîné), qu'ils choisissaient parmi les serfs eux-mêmes, et réalisaient la récolte; ou bien, le plus fréquemment, ils en abandonnaient l'exploitation au «mir» lui-même qui leur payait une redevance ou « obrok ». Ce dernier système était surtout employé par ceux qui n'habitaient pas leur domaine ; et leur nombre ne
— 6$ = fit que croître, jusqu'à former la grande majorité, à partir de Pierre le Grand.
Il est certain que cette façon d'agir n’était pas heureuse pour linfluence du seigneur sur ses paysans ; 1ls ne voyaient jamais le « barine », ne connaissant que l'intendant rapace- ou le «staroste » illéttré ; et petit à petit, le seigneur, pour lequel ils travaillaient, leur parut comme un parasite ou un « vampire ». l'andis qu'au contraire, partout où le « mir » cultivait la réserve seigneuriale, les paysans s'habituaient à confondre cette réserve contre redevance avec la leur propre ; et, lorsqu'on leur retirait cette terre pour la faire valoir directement, cet:acte leur paraissait une véritable spoliation. Aussi bien des paysans traduisaient cette idée en disant aux « barines » : « Nous sommes vôtres, mais la terre est nôtre ». |
L'injustice d’un tel mode d'exploitation du sol et surtout le maintien, à une pareille époque, de l’institution du servage avaient-frappé bien des esprits. Tolstoï, notamment, s'était élevé violemment contre ce procédé barbare, qui n'était pas en harmonie avec l’état avancé de la civilisation. Aussi l'acte du 19 février 1861 était attendu avec impatience; mais aussi conténait-il des dispositions influencées par le passé, qui devaient plus tard suggérer bien des critiques. Certes le moujik était libéré du servage et de la corvée ; mais nous avons vu que Tolstoï ne cessa de plaider en faveur de sa libération, parce que cet acte n'enlevait à l’autocrate lui-même ni une
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parcelle de son pouvoir, niun champ deson domaine, ni un rouble de ses ressources ou de celles de l'Etat.
L'Acte de 1861 supprimait d’abord l'autorité administrative, judiciaire et policière du seigneur : toutes ces fonctions furent dévolues au « mir » lui-même constitué en communes rurales, sans aucun contrat avec l’ancien seigneur. Le « mir» était, d’ailleurs, placé sous le contrôle presque omnipotent, d'abord d’un ‘« arbitre » élu par la noblesse, et puis, sous Alexandre HE, d’un « chef terrien », nommé par l'Administration. |
C'était ensuite la disparition de la corvée : on remplaçait, pour la culture des terres seigneuriales, qui à cette époque formaient plus de la moitié de la propriété privée, le travail servile par le travail salarié. Pour un tel changement, il fallait un délai ; on recula de deux années l'expiration de la corvée obligatoire. Mais dans bien des régions, des grands propriétaires russes furent débordés par la crise de la main d'œuvre et renoncèrent à fonder des exploitations agricoles, munies de loutillage indispensable ; ils se bornèrent à la location de leurs champs aux paysans eux-mêmes.
Enfin, la principale réforme de l'acte que nous étudions, fut la création de la propriété foncière paysanne. Ce ne fut pas sans une vive résistance que l'empereur Alexandre IT l’exigea si courageusement (1). En effet, la plupart dés grands propric-
(1) C'est cette énergie déployée à la cause des serfs qui valut à l'empereur Alexandre II le ‘glorieux surnom de « Tsar libérateur ».
taires proposaient simplement de donner aux paysans la liberté gratuite, mais de réserver le droit de propriété sur tout le sol à l’ancien seigneur. Alexandre IT reconnut le « mir » pioprictaire du sol qui, déjà, au 1° janvier 1857 avait été de fait cultivé-par les paysans à leur propre profit Mais il fallait indemniser les anciens seigneurs, à la fois de la perte de cette propriété et de la corvée ; il fut décidé que les paysans devraient leur payer, par l'intermédiaire de l'Etat, une redevance répartie, amortissement compris, Sur une quarantaine d'années. C'était « l'indemnité de rachat », contre lequel Tolstoï ne cessa de s'élever.
Voilà donc rapidement exposée l'économie de la loi de 1861. Certes elle opérait un grand bouleversement dans le mode de tenure de la propriété, mais le législateur commit plusieurs graves fautes économiques. Elles furent promptement, mais en vain, signalées par les esprits clairvoyants. On se propose de les exposer longuëment parce qu'à notre avis, elles ‘ont été l’une la cause, l’autre encore plus le prétexte de cette crise agraire, qui a été l'objet de toutes les réclamations des amis des paysans, Tolstoiï à leur tête. Quant à la troisième faute, le maintien de la caste paysanne comme telle, elle a donné à cette crise agraire ce caractère sismique que prennent tous les mouvements d'une foule gigantesque et compacte.
À notre point de vue, la première faute de l'acte de 1861 a été le maintien de la communauté du
sol entre tous les membres du « mir ». On faisait simplement une répartition, tantôt fréquente, tantôt et plutôt théorique, au gré de la majorité de tous les champs cultivés et des prés, avec une communauté absolue des pâturages et des parcours. Le vice de ce système apparaît tout de suite : cest la précarité de la jouissance : l’agriculture repose tout entière sur une série de placements de main-d'œuvre, de matières ou d'argent, dont le rendement et la rémunération sont. toujours éloignés, parfois de nornbreüses années ; «car. celur,quitéstdanshune communauté a toujours la tentation, et quelquefois l'obligation, de chercher seulement un rendement immédiat. Ensuite, comme on poussait jusqu'à l'extrême la tendance à l'égalité de fait absolue on égalisait non seulement en quantité, mais aussi en qualité ; il fallait alors attribuer à chaque chef de famille un nombre divers de parcelles, qui étaient parfois éloignées de plusieurs kilomètres lune de l'autre. Quant au pactage et au parcours en commun après la récolte, il s'en suivait que personne n'était maître de son travail et que l'effort des plus capables était absolument rabaissé au niveau des moins capables.
Nous avons vu aussi que les paysans, en compensation du droit de propriété sur la terre qu'ils cultivaient, surtout du travail gratuit qu'ils devaient fournir au seigneur, avaient à payer par voie d’annuité une indemnité de rachat La deuxième faute de Pacte de 1861 fut l'insertion de la clause suivante,
qui fut suggérée à l’empereur par des agrariens trop retors : en renonçant à toute indemnité, le propriétaire fondait le droit de ne distraire au profit du € mir » qu'un tiers des terres dont celui-ci jouissait jusque là, en joignant les deux autres tiers à son domaine réservé. Ainsi n'était plus réalisé le projet avoué et justifié de l'acte, qui était-celui de trouver, pour les « barines », dans le versement de l’indemhité, un moyen de monter leur exploitation agricole, à laquelle jusque-là le « mir» fournissait tout, excepté le cheptel. Mais bien des « mirs » étaient effrayés par la perspective de payer en espèce une indemnité, surtout à une époque où l'abondance des produits allait avec l'extrême pénurie de numéraire; ils réclamèrent eux-mêmes à leurs seigneurs, comme une faveur, l'adoption de ce mode de liquidation.
Le résultat fut ce qu'il devait être; Tolstoi l’a d’ailleurs assez proclamé : un tiers de l’ancien territoire du « mir » ne suffisait pas à nourrir les agriculteurs; ils y avait des régions où les familles étaient reduites à 2/3, presque à 1/4 d’hectare. Que faire alors ? Louer la terre du seigneur, sa réserve d'autrefois et la terre paysanne perdue, non à long bail — pour le bon Russe, ce serait tenter Dieu que de regarder si loin ! — mais à l'année, pour une récolte, l'année de jachère ne comptant pas. Cependant, tandis que l’annuité de rachat ne dépassait pas, dans toutes les terres noires, trois roubles par an, la hausse du prix des céréales s’accentuait sans
Sens
cesse, et, avec la concurrence, le prix de location de. la déciatine (6°/, de plus que l’hectare) montait jusqu’à arriver, vers 1907, au dire de M. Ermolov, longtemps ministre de l’agriculture, dans la province de Riazan, en terre noire, avec un climat trop rude pour le froment, à trente-six roubles payés d'avance, pour une récolte de seigle. On peut se faire facilement une idée de létat d'âme de ces moujiks au moment où ils payaient d'avance trentesix roubles l’hectare pour ensemencer une terre que leurs pères avaient cultivée en temps de servage, à leur profit personnel, et qui, sans cette fameuse clause introduite dans l’acte de 1861, leur appartiendrait gratuitement depuis l’expiration des indemnités de rachat, vers 1900.
Enfin, la troisième faute du législateur fut de maintenir la caste paysanne comme telle. Alors que l'acte accordait au paysan’ la liberté et la terre, ul aurait été très sensé en même temps que très simple de faire du-paysan un citoyen comme les autres, un propriétaire sur dar basé de l«uti possidetis®. C'était trop facile, et nous verrons plus loin que, malheureusement, tant qu'il s'est agi de question agraire, le tsarisme, avec sa « bureaucratie», n'a jamais aimé le bon sens en pratique. En effet, le maintien de la caste paysanne comportait bien des mesures vexatoires pour Île paysan et qui loin de le calmer, laissaient fermenter les germes de l’explosion, qui devait éclater en 1917. Le paysan était totalement exclu du Code civil, au profit de la
«coutume », qui nétait écrite nulle part, établie, pour chaque espèce, par des «experts » illettrés, les sources étant habituellement... un baril de «vodka ». La municipalité, la police, le tribunal civil et correctionnel étaient composés de paysans également illettrés, assistés d’un « écrivain », imposé par l'administration jusque vers 1910 ; il-y avait même des
* châtiments corporels, des prestations en nature charroie, corvée — exclusives aux paysans ; le «mir» avait aussi le droit exorbitant de déporter administrativement en Sibérie quiconque lui déplaisait. Enfin, au lieu d'établir huit cents côtes de contributions foncières et autant de contraintes, le fonctionnaire ne dressait qu'une quittance, la responsabilité du «mir» étant collective, pour le versement des impôts ; ainsi, le laborieux, léconome, le sobre payait pour le fainéant, le prodigue, l’ivrogne.
Certes, comparées à l’ancien mode de tenure et d'exploitation du sol, les réformes de l'acte du 19 février 1861, marquaient un réel progrès vers la libération des travailleurs des champs. Certainement, les hommes politiques pensaient avoir fait œuvre utile et longue ; ils étaient loin de se douter que, près de soixante années après, un décret gouvernemental proclamerait le partage intégral des terres russes.
Dans le chapitre suivant, on va étudier l’attitude du dernier souverain, à l'égard des paysans, et celle des gouvernements successifs, jusqu'à la révolution d'octobre 1917.
CHA PTTRREATT
Faiblesse de Nicolas Il.
Avant d'exposer les fautes commises, toujours uniquement au point de vue agraire, par le dernier représentant de la monarchie russe, il peut être utile de connaître quelles étaient les classes sociales avant la Révolution.
Dans sa célèbre « Instruction de 1768 », Catherine [les définissait de la façon suivante.
« Les laboureurs vivent dans les hameaux-et les villages ; ils cultivent la terre, dont le produit nourrit tous les états; voilà leur sort ».
«Les villes sont habitées par les bourgeois, qui s'occupent de métiers, de commerce, des arts et des SCIences ». |
« La noblesse est un titre d'honneur qui distingue du commun des hommes ceux qui en sont décorés ».
Dés l’origine, la noblesse « dvorianstvo » fut exemptée d'impôt personnel, et à partir de Pierre I, du service militaire obligatoire; elle eut toujours le droit d'élire domicile à volonté, de recevoir des passeports à vie, des avancements exceptionnels dans les carrières administratives et militaires. Au Conseil de l'Empire, les représentants de la noblesse appartenaient presque uniquement au parti de l’extrème-droite. Lors de la crise politique de 1915, à l’époque de la chute de Soukhoumlinov et du Président du Conseil des ministres. Gorémykine, le Président du Conseil de la noblesse, Stroukov, engagea le gouvernement à ne faire aucune concession aux réclamations des libéraux. Mais quelques-uns préssentirent vite les résultats d’une telle politique; et, en 1916, le Conseil de la noblesse, sous la pression des événements qui allaient précipiter l’effondrement de l’autocratie, crut devoir, mais vraiment trop tard, prévenir le pouvoir suprême du péril qui allait l'emporter.
À notre avis, c'est à cette classe de la société qui, sans doute de bonne foi, à voulu maintenir rigoureusement les droits des propriétaires, qu'il faut attribuer la sourde colère des paysans, qui: éclata à la Révolution.
Quant à la bourgeoisie « mechtchanstvo » elle comprenait les ecclésiastiques, les négociants, les marchands, les professions libérales, et en général tous ceux qui, n'appartenant à aucune autre classe sociale, devaient se faire inscrire dans une société,
dite bourgeoise. Elle adhéra tout de suite, à la révolution de mars 1917, qui fut en grande partie organisée par eux ; mais on sait qu'ils compromirent toute leur autorité en s'alliant aux socialistes révolutionnaires, et on n'a pas oublié la féroce ardeur avec laquelle les bourgeois furent persécutés par les Bolcheviks, dès leur arrivée au pouvoir.
Les paysans « krestianstvo » formaient une classe $péciale à part et composaient les sociétés villageoises, « selshoé obochestvo ». C'étaient les membres de ces sociétés qui procédaient au partage périodique des terres appartenant à la communauté; et, jusqu’en 1903, ils eurent la responsabilité collective du payement régulier des impôts au fisc.
Les sociétés villageoises avaient leurs organes spéciaux : les Comices des sociétés villageoises et les délégués des « volostes » ; les maires «starosta » ; les directions de volostes.
Ces comices de socictés villageoises s’occupaient de la répartition des terres, du budget, des questions de famille et de l'élection des représentants. Nous avons déjà vu que les paysans avaient leurs tribunaux spéciaux, jugeant d'après les coutumes de chaque localité ; nous savons aussi que Îles institutions paysannes n'étaient pas libres, mais bien soumises au contrôle étroit de l'administration provinciale : l'arbitraire et l'attitude de leurs « contrôleurs » avaient créé entreux et les paysans un antagonisme violent et leur suppression fut plus d'une fois proposée aux différentes Doumas.
Enfin, pour mémoire et pour tracer un tableau complet, ce n'est qu'à partir de 190$ que les ouvriers « rabotchié » furent reconnus comme formant une classe ayant droit à la représentation à la Douma et dans les autre$ organisations publiques.
Maintenant que l'on sait quelles étaient les classes sociales sous l’ancien régime, nous allons pouvoir plus facilement examiner quelle a été l'attitude de Nicolas et de ses gouvernements à leur égard.
Pendant le début-de son règne, il semble que Nicolas IT aurait pu se rendre compte de l’état de ses sujets et s'intéresser aux réclamations qu'ils formulaient ; on se souvient des lettres que lui écrivit Tolstoï pour se faire l'interprète de ses amis les paysans, qui souhaitaient une amélioration de leur sort, en demandant le partage des terres. Mais l'Empereur ne comprenait pas et ne voulait pas comprendre. Autour de lui, on voyait une foule de fonctionnaires qui ne songeaient qu'à leurs intérêts et se souciaient aussi peu que possible des besoins du peuple. Nicolas, pas plus que ses collaborateurs, n'avait de programme gouvernemental, ni de projet agraire ; les cercles dirigeants n'avaient qu'un seul but, celui de se maintenir au pouvoir et de sauvegarder l’ordre existant, déjà bien chancelant.
C'était seulement sous l'influence des désordres et des menaces révolutionnaires que Île gouverne-
ment se décidait à céder sur quelques points. Ainsi, par la pression des troubles agraires qui s’étendirent à toute la Russie, en 1906, le gouvernement se vit forcé d’abord de diminuer de moitié les redevances des paysans pour la terre, et, en 1907, de les supprimer entièrement. Une question aussi importante que celle de la dotation des terres aux paysans, avant l’existence de la Douma, était exprimée par tout le monde compétent, et nous savons qu’elle ne cessait d'être exposée dans les ouvrages de Tolstoï ; elle ne faisait qu'arrêter à. peine l'attention du gouvernement. Que fit-il ? Il institua une commission agraire, sous la présidence du ministre de l'intérieur, Sipiaguine ; c'était une commission de plus, mais. la réforme n'avançait pas. C'est alors que, Nuts, au ministère des Finances, créa une commission chargée d'étudier les besoins de l’industrie agricole : elle organisa, dans les provinces et les districts, des comités composés non seulement de fonctionnaires mais de membres de zemstvos et d'hommes publics. Mais ces comités, en Ctudiant la question agraire, furent amenés à conclure qu'elle ne pourrait être résolue sans une réforme radicale de toute l’admimstration gouvernementale; il n’en aurait pas fallu davantage pour qu'aussitôt la commission et les comités fussent tenus pour suspects. Bientôt après, ils étaient dissous. 6
Le gouvernement de Russie tenait surtout en grande suspicion les organisations des zemstvos et les municipalités ; il cherchait par tous les moyens
à les transformer en organes dociles de la bureaucratie. C'est ainsi que Witte, avec Sipiaguine, élabora un projet où l’organisation des zemstvos était tout à fait transformée : « il importe peu, disaitil, que les délégués, dans les organisations qui gèrent les intérêts locaux, soient désignés électivement ou administrativement, et je pense que le second mode est préférable, parce qu'il évite toute confusion ». Ce projet n'avait d'autre but, que de donner au gouvernement le pouvoir de nommer chaque délégué. Cette étrange proposition ne devait pas être établie, car, le 2.avril 1902, l’étudiant Balmachov tuait Sipiaguine.
À Sipiaguine succéda Plehve, qui réussit à renverser le puissant Witte, et s’empressa de retirer du Conseil de l'Empire le projet de son prédécesseur. Plehve était convaincu de sa toute puissance et de la possibilité de tenir entre ses mains tout le pays. I commença par détruire les zemstvos, non par un projet de loi, mais par des inspections, confiées aux fonctionnaires les plus soumis, qui devinrent la terreur des zemstvos et des municipalités.
Ainsile gouvernement, guidé par de tels hommes, était complètement aveuglé, et il déclarait la guerre à toute la société russe, surtout aux organisations paysannes : il n'avait aucun souci de la gravité des problèmes soulevés par les besoins de la Russie : le peuple devenait de plus en plus son ennemi. Aussi le gouvernement, sentant qu'il perdait de son autorité, étendit la suspicion sur tout le
pays, déclarant le peuple « criminel et digne de châtiments ». |
Dès 1895, les gouverneurs et les préfets reçoivent le droit d’exiler, de leur propre autorité, non seulement les citoyens « suspects au point de vue politique », mais tous ceux dont « la conduite leur semblait mauvaise ». Toute.la Russie, peu à peu, était déclarée en état de siège ; aussi, les attentats devenaient un phénomène courant dans tout le pays ; les propriétés étaient pillées, les animaux . domestiques brûlés, et quelques propriétaires tués dans leurs domaines. L
Vint la guerre russo-japonaise, et les défaites du « Colosse du Nord ». Nicolas fut insensible aux échecs de ses armées. Mais le peuple s’en montra bouleversé; et, à l’apathie primitive, succéda une excitation qui devait devenir inquiétante; dans la presse, dans les réunions, partout, éclatait une voix unanime, réclamant une fin à cette honte.
À partir d'août 1904 s’accumulaient des événements qui faisaient pressentir de graves complicatons intérieures. Le « prolétariat » s’organisait, les paysans se groupaient en associations. Le. quinze juillet 1904, à Saint-Pétersboug, près de la gare de Varsovie; Plehve était tué par une bombe : ce fut un coup terrible pour l’autocratie.
Nicolas IL sentit alors qu'il fallait faire quelques concessions au peuple ; il nomma comme successeur à Plehve, le prince Sviatopolk-Mirsky. Il semble qu'il voulait en effet atténuer les mauvais résultats
| Fox 0e es de la politique de son prédécesseur. Dans sa proclamation, il promettait de se « guider par des rapports confiants entre les institutions sociales et la population ». En effet, pendant quelque temps, les répressions cessèrent. À l'occasion d'un heureux événement, la naissance d’un héritier, depuis si longtemps désiré, l’empereur proclama une large amnistie. Mais cette « époque de confiance », ce « printemps de la vie russe », dura peu, si bien que Sviatopolk-Mirsky, était remplacé par Bovliguine ; et un nouveau régime de terreur et de répression dans les campagnes commença.
La défaite, prés l’île de Tsousima, fut le dernier coup que pouvait endurer la patience du peuple. Chipov, membre très connu du Zemstvo de Moscou résolut, avec le parti le plus modéré, de réunir l’assemblée générale des délégués des villes et des zemstvos. Cette réunion eut lieu, à Moscou, les 24, 25 et 26 mai 1905. Les membres rédigèrent une adresse à l’empereur, dans laquelle sous une forme respectueuse, mais très ferme, elle insista pour la convocation aussi prompte que possible des représentants du peuple : « Sire, tant qu'il n'est pas trop tard pour le salut de la Russie, pour le rétablissement de l’ordre et la paix intérieure, ordonnez de convoquer sans délai les représentants du peuple, élus par tous vos sujets, sans, aucune distinction. Qu'ils établissent avec vous un nouvel ordre d'Etat... Sire, dans vos mains est votre puissance, votre trône que vous avez reçu de vos aïeux... Ne tardez
SO — pas, Sire. À cette heure d'épreuves terribles pour le peuple, quelle est votre responsabilité devant Dieu et devant la Russie!!! »
Cette réunion des zemstvos nomma une députation de quatorze membres, tous gentilhommes et la plupart titrés, pour aller remettre à l'empereur cette adresse. Mais elle comptait sans Îles extrêmes difficultés qu'éprouvaient les sujets russes à s'adresser à leur souverain, surtout sans l'hostilité marquée des courtisans de l'entourage de Nicolas IT, qui sentaient combien cette institution qu'on réclamait. ruinerait leur prestige et anéantirait leurs ambitions. Le baron Frédériks, — Ie même homme qui devait setrouver auprès de l’empereur le jour de son abdication, — insistait pour qu'on lui communiquât le texte du discours que devait adresser à Nicolas, le président de la délégation, le prince Troubetzkoï : les délégués refusèrent avec énergie et s'en allérent.
L'opinion s'émut alors à tel point de l'exigence de la cour que, le 6 juin 190$, l'empereur consentit à recevoir les délégués chargés de lui remettre cette adresse. Il reçut très aimablement la délégation, et le prince lroubetzkoï prononça un discours, dans lequel il exposait les malheurs du peuple russe, en même temps que les réformes nécessaires tant à la question politique qu'à la question agraire. L'empeeur répondit avec son air ordinaire de franchise naïve, par des paroles qui devaient remplir d’aise les membres de la délégation : « Rejetez vos doutes ;