‹ De Tolstoi à Lénine: Contribution à l'étude historique de l'évolution agraire en RussieChapitre 18 sur 41 · EN TS · texte numérisé non relu

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la volonté de l’empereur de réunir les hommes élus du peuple est inébranlable, Leur élection se passera régulièrement. Moi-même, je me hâte de veiller à cette œuvre. Vous pouvez le dire 4 tous ceux de: votre entourage, des campagnes et des villes ; je crois fermement que la Russie sortira rénovée des épreuves qui l'ont atteinte ».

Mais ces belles paroles de Nicolas Il seraient sans doute restées sans effet, s’il n'y avait pas eu la fin désastreuse de la guerre russo-japonaise. A ce moment-là se place dans l'histoire de la Russie la grève la plus formidable que le monde ait jamais vue; c'était affirmer, par un geste d'unetelle ampleur, que la volonté du peuple russe était bien inflexible. Le mouvement révolutionnaire étaittellementavancé que l’empereur et sa famille songeaient à prendre la fuite à l'étranger, et qu'une escadre allemande était sous pression, dans le golfe de Finlande, attendant les souverains fugitifs. Ils ne partirent pas ; mais, à son retour de Portsmouth, le comte Witte força Nicolas à signer le manifeste du 17 octobre 190$ qui octroyait la Constitution et convoquait la première Douma. | |

On raconte qu'après la signature du manifeste, 1] y eut au Palais d'Hiver des scènes terribles : les grands-ducs, perdant toute notion de respect, prêts à se jeter sur l'empereur, le menacèrent du poing; les femmes avaient des crises de nerfs. Cela réussit si bien que Nicolas, avec cette faiblesse de caractère qui devait le perdre, se laissa impressionner. Le

ÉD

lendemain même du jour où il avait signé ce manifeste, il ordonnait -de préparer un mouvement contre-révolutionnaire, qui devait soit-disant traduire les sentiments du peuple. C'est donc par sa volonté : que la semaine qui suivit la signature du manifeste du 17 octobre restera une des ‘plus tragiques de l’histoire russe : les pogroms, les expéditions répressives inondèrent la nation; les régiments au service de, Nicolas parcoururent le pays, tuant, pillant, incendiant tout. Et on raconte que Nicolas, auquel on narrait les méfaits accomplis paï cette contre-révolution, disait, en souriant : « ça me chatouille! »

Au printemps de l’année 1906, entrait en scène le Parlement constitué par la Douma et le Conseil de l'Empire, transformé en Chambre Haute. C’est alors que surgit, d’une manière vraiment menaçante, la question agraire. Ainsi qu'il arrive souvent des questions sociales, elle dut son apparition avant tout à des causes politiques. Si, au contraire des autres pays, les partis avancés furent obligés d'établir leur tremplin, non sur des questions ouvrières et industrielles, mais bien sur la question agraire, c'est que le tsarisme lui-même les yavait invités. En effet, les conseillers maladroits de l'empereur lui avaient suggéré d'assurer la prédominance aux députés paysans; on devine quelles étaient leurs intentions : ils pensaient qu’en agissant ainsi, une fois nommés, ces députés paysans s’inclineraient devant le trône, sans essayer de faire discuter le programme qu'ils

NE Vie dr

avaient soutenu pendant leurs candidatures. Aussi bien furent-ils élus 200 sur $00 sièges qui composaient la Douma. C'est ainsi que la question agraire, dès la première réunion, apparut troublante, indispensable, prédominante à toute autre discussion. Voilà pourquoi, quelque temps à peine, après sa constitution, lemperenr dissolvait la Douma, et ordonnait un nouveau régime de terreur qui, dans sa pensée devait amener les paysans à de sages réflexions et les inciter à abandonner la lutte. On sait qu'il n’en fut rien; et, dans toute la Russie, les opinions que les députés avaient émises à la Douma se répétaient sans cesse, s'enflaient et recommençaient à être l’objet de la crainte du gouvernement. Ainsi, devant les protestations toujours grandissantes, nous allons arriver à un nouveau changement dans les conditions de tenure du sol de la classe paysanne, les mêmes qu'a trouvée devant elle la Révolution de 1917.

Le 9/22 novembre 1906, pendant l'intervalle entre la dissolution de la première Douma et les élections à la seconde, paraissait un oukase-loi, édicté en vertu de l’art. 87 de la Constitution. Il apportait à toute la structure de la vie paysanne instaurée en 1861 des modifications excessivement profondes.

L'économie générale de cette oukase-loi peut se résumer ainsi. Dans toutes les communes où il ny

’ — 84 — avait pas eu de répartition nouvelle de tout le sol depuis deux ans, tout chef de famille était reconnu propriétaire du terrain qu'il possédait au jour de la promulgation de la loi; 1l avait aussi le droit de l’aliéner; et la communauté des biens était également dissoute. Dans les communautés où des répartitions nouvelles avaient été accomplies depuis c'était un peu moins de

un temps plus rapproché moitié du nombre total des « mirs »

communautaire subsistait provisoire, mais tout chef de famille obtenait le droit individuel de sortir de la communauté et de se faire attribuer la propriété

la propriété

quiritaire de son lot. Enfin, chaque paysan, une fois devenu propriétaire obtenait le droit de réclamer de la commune qu'en échange de nombreuses parcelles qu'il cultivait jusque-là, il lui soit attribué et délimité dans les mêmes conditions de valeur, sinon d'étendue, un lot compact.

Evidemement cet oukase-loi avait le mérite de mettre fin progressivement à deux vices du régime précédent, à savoir : l'instabilité de la possession et le morcellement exagéré ; elle répondait si bien aux désirs de la population agraire, que, dès avant qu'elle eût été confirmée par les Chambres, plus de deux millions de chefs de famille avaient déclaré vouloir en profiter. Cette réforme paraissait donc ‘ répondre dans son ensemble au vœu de tout ce que lt classe paysanne comptait de plus sain; et jusqu’à la guerre, ce passage volontaire de l’ancienne forme. de tenure du sol à la nouvelle n’a cessé de se déve-

lopper.

Nous n'aurions pas complétement exposé la thèse que nous nous proposions de soutenir dans ce chapitre, à savoir que les façons d'agir du tsarisme ont été pour beauconp la cause de la révolution de 1917, Si nous ne traitions pas rapidement des influences qui se faisaient sentir à la cour russe, etau service de qui elles travaillaient.

On sait maintenant dans quelles circonstances fut convoquée la première Douma, et avec quel serrement de cœur le tsar avait signé le manifeste. C’est que déjà à cette époque, l'empereur et toute la Cour étaient sous la domination des « forces occultes », qui gouvernaient presqu'ouvertement la Russie, et parmi lesquelles la plus terrible et la plus dissolvante était le trop fameux Raspoutine. La vie et l’activité de cethaumaturge sont si étroitement liées à toute l’histoire des douze dernières années du règne de Nicolas IE, que raconter sa vie,c'est en même temps, faire l'historique de la fin du régime autocratique en Russie.

En effet. au fur et à mesure que grandissait l’influence de Raspoutine, tous les hommes honnôûtes, sincèremement désireux du bien de la Russie, s’éloignaient de la Cour. Il a été prouvé que la bande de Raspoutine, des aventuriers de la pire espèce, ceux qu'on appelait dans la société russe et même dans les journaux « les forces occultes », dirigeaient en

ES fait la Russie au lieu de Nicolas II. Il y avait des ministres, la Douma, le Conseil de l'Empire, Île Sénat, le Saint-Synode, mais tout était inspiré, dirigé, exécuté par les ordres de Raspoutine.

L'existence d'un pouvoir occulte dominant le pouvoir officiel est, du reste, un fait qu'on retrouve dans toutes les périodes de l’histoire de Id’ Russie. Dans les premières années du règne d’Alexandre II, il s'était formé à la cour üne société secrète, la « Phalange sacrée », qui comptait plusieurs grandsducs et hauts dignitaires de l'Empire et exerçait une véritable dictature. Le mystère de cette organisation était si bien gardé que, pendant plusieurs années, on nia même son existence, dont cepeñdant beaucoup parlaient. Ce n’est que récemment, par les révélations d’un ancien membre de la « Phalange sacrée », le général Smeloki, qu’on connut les détails de l’organisation de cette société secrète et le mal qu’elle fit à la Russie. Mais le groupe des « forces occultes », dont Raspoutine était l’âme, qui se réunissait autour de l’impératrice Alexandra Feodorowna, a causé à la Russie et à toute l’Europe, un mal encore plus grand.

Nicolas IT n'avait pu se faire à son sort de monarque auquel le peuple avait réussi à ôter le pouvoir autocratique. Il gardait une haine profonde pour tout ce qui se rapportait au 17 octobre, qu'on appelait, dans les conversations de la Cour, « la journée de faiblesse », ou bien « la journée de la trahison à la promesse de maintenir l’autocratie ».

Voici ce quécrivait au sujet de Nicolas Il, * M. Obninsky, qui le connaissait intimement :

«€ Nicolas IT était attaché aux « Cents-Noirs » et à la contre-révolution, non parce qu’il avait la compréhension particulière de l'autocratie, du: bonheur de la Russie, parce qu'il croyait en la signification profonde du principe monarchique, ou tout simple-, ment parce qu'il voulait par un coup d'Etat tenir son serment sur le maintien de l'ancien ordre. Non, mais 1] avait la haine, de tout ce qui était culture, civilisation, progrès, de tout ce qui obligeait à penser, à travailler, à se pertectionner... Cette haine, il la transportait aux hommes qui pensaient autrement que lui, et il Les traitait, tous en bloc, de révolutionnaires. Un jour qu'il regardait par le hublot de son yacht les vagues du golfe de Finlande, il dit à un haut dignitaire de l'Etat : « Voilà qui serait bien: prendre tous les révolutionnaires et les noyer tous dans ce Golfe » (1).

Ainsi, à partir de l'ouverture de la première Douma jusqu'à la chute de la monarchie, tout le règne de Nicolas n’a été qu'une lutte, d’abord sournoise, ensuite ouverte, entre la Cour et ses suppôts d’un côté et le peuple de l'autre. À la Douma officiellement on élaborait des lois, les ministres daignaient même répondre aux interpellateurs, et parfois promettre de fare droit aux injustices trop criantes. Mais les « forces occultes » et Raspoutine veillaient et paralysaient la bonne volonté qui faisait mine de se manifester.

(1) J.- W Brensrock, “Raspoutine, p. 119.

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On sentait bien que l’empereur ne rêvait que d'étouffer les vélléités de libéralisme, et parfois, tout de même, il faisait montre de soi-disant libéralisme. Ainsi, à la mort de Tolstoi, sur le rapport que lui adressa le ministre de l'instruction Publique, Nicolas IT écrivit une résolution très pompeuse invoquant l’indulgence divine pour le défunt, qui était excommunié. Mais il réfléchit et se demanda si le Saint-Synode avait agi régulièrement en interdisant la célébration de tout service religieux à la mémoire du grand philosophe de Yasnaïa-Poliana. À son sujet, à qui allait-il chercher des conseils ? Au cynique ignorant Raspoutine ; celui-ci de lui répondre, toujours flagorneur : « Je suis du même avis que Papa! » (1). C’est ainsi que se laissait appeler l’autocrate empereur de toutes les Russies !

On en aura terminé avec ce chapitre en disant qu'il a été démontré depuis la révolution de mars 1917 que l'influence allemande se faisait toujours sentir à la Cour. Il n'y a qu'à se souvenir que l’impératrice n'avait jamais voulu oublier qu’elle était née princesse de Hesse pour admettre qu’elle et son entourage, peuyent être très nettement accusés d'avoir trahis la Russie. On se gardera, à ce point de vue de porter la même accusation contre Nicolas IL. Il a toujours fait honneur à ses engagements militaires et ne pensa jamais abandonner ses alliés pendant la guerre ; mais il ne faut pas oublier

(1) J.-W. Brexsrock, Raspoutine, p. 200.

aussi que, pour lui le triomphe de ses armées allait avec la consolidation de son trône et le maintien de la dynastie.

S1 l'on sest longuement étendu sur la. faiblesse de Nicolas et l'attitude de ses divers gouvernements à l'égard des classes paysannes, c'est qu'il a paru à l’auteur que cette mauvaise façon de gouverner avait singulièrement influencé sur la mentalité du peuple. Il faut, en effet, reconnaître que c’est bien l'intransigeance avec laquelle, au début de son règne, Nicolas II ne voulait accorder le moindre avantage aux cultivateurs, qui a été la cause de cette colère haineuse qui grondait dans toutes les campagnes. Devant leurs menaces, en 1906, l'empereur transfor-: mait sensiblement le régime agricole, mais il laissait encore au, cœur de son peuple paysan le désir d'arriver jusqu’à la complète réalisation de ses revendications. Aussi bien les paysans commençaient-ils à penser qu'avec le régime sous lequel ils: vivaient, ils ne parviendraient pas à voir réaliser leur rêve. S'imaginant faire œuvre utile pour assurer la puissance de sa couronne, Nicolas IT travaillait au contraire au succès de la cause de ses adversaires, en exerçant sur ses sujets paysans, toute la rigueur de sa volonté. Outrés du régime d'illégalité qu'ils pensaient être le leur, les travailleurs des champs devaient se laisser plus facilement séduire par Îles

promesses mensongères des partis, qui leur faisaient miroiter, en même temps que la liberté absolue, la proprieté exclusive de la terre qu'ils travaillaient.

Le régime monarchique ayant agi, au sujet de la question agraire, avec autant de faiblesse que de maladresse, celui qui devait lui succéder apparaissait aux imaginations faibles et lasses des paysans, comme l'ère heureuse de lavenir.

Aussi la tâche de ce grand charmeur de Lénine était-elle singulièrement facilitée, quand, après les erreurs de la dernière monarchie et les quelques mois de la révolution de mars 1917, pendant lesquels on n'avait point envisagé les solutions à la question agraire, il signa son fameux décret sur la socialisation des terres, qui paraissait bien être le couronnement de toute l'œuvre entreprise pour “libérer complètement le paysan et lui donner pleine propriété du sol sur lequel il vivait.

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