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GHAPLPREANI
Les programmes agraires et la Révolution.
Depuis la convocation de la première Douma jusqu'au Coup d'Etat de mars 1917, il n'avait été débattu qu’une seule et. même question en Russie, celle ayant trait aux conditions agraires. Il est donc bien compréhensible que ce sujet ait fait naître des heurts d'idées, suivant les différentes conceptions que l’on se faisait de sa solution. De là, cette multitude de partis, allant de l'extrême droite à l'extrême gauche, qui avaient tous, dans leur sein, de véritables compétences. On se propose d'examiner rapidement quels ont été les programmes de ces nombreux partis.
Avant la Révolution, depuis plus d’une dizaine d'années, les partis étaient relativement peu nombreux : il y avait les monarchistes, les progressistes et les groupements de gauche.
Les monarchistes s'étaient groupés en un organe exécutant le Conseil des Congrès monarchistes, puis en groupement politique « Sotnia noire ». Il avait pour principaux représentants : Levachov, Mechkowky, Zamuslovsky. Son action remonte d’ailleurs aux années 1903-1904, pendant lesquelles ses membres luttèrent énergiquement contre toute manifestation révolutionnaire.
La droite indépendante, avec le Prince Galitzine, Ratkévitch, faisait partie du groupe progressiste ; elle prétendait qu'une fidélité inébranlable aux principes monarchiques ne s'opposait pas à une juste critique des actes du gouvernement ; mais elle préconisait surtout la dépendance administrative étroite de la classe paysanne.
Le bloc progressiste comprenait aussi les Constitutionnalistes-démocrates - (K,D., cadets, dénomination qui provient de ce que le mot «constitution » commence en russepat un:k) GétutaléSpartinlte plus important avant la révolution ; il prenait déjà le nom de « La liberté du peuple ». Ses principaux représentants étaient : Maklakov, Mihioukov, Nekrassov et Chingarev ; ils représentaient la petite et moyenne bourgeoisie, des fonctionnaires libéraux et des petits proprictaires fonciers ; ce furent les premiers partisans de la réforme agraire.
Parmi les organisations sociales, citons maintenant, à gauche, l’« Union des Zemstvos de toute la Russie », sous la présidence du prince Lvov, ayant pour organe les «Sovestia Zemsbago Soyouza ».
Cette association de conseils généraux s'est employée pendant la guerre à secourir les populations des provinces affligées, et à venir en aide aux paysans émigrès et aux habitants des villages ruinés.
Avec les Travaillistes, on arrive aux hommes qui, dès avant la révolution, réclamaient les réformes que devaient faire en les exagérant les révolutionnaires d'octobre 1917. Kérensky, Yanouchkévitch, : Soukhanov,demandaientla réalisation des aspirations démocratiques et égalitaires de la classe paysanne, ainsi que l'expropriation des terres des propriétaires fonciers.
Enfin le dernier parti qui était constitué avant la révolution était celui des social-démocrat ; ses principaux représentants étaient Skobelev, Tcheidze, Bourranov. [l-paraît superflu de dire qué ce parti politique fut combattu par le gouvernement tsariste qui refusa de le légaliser. L'origine du parti remonte à 1884, daté à laquelle l’industrie russe commença à prendre de l'extension. Le célèbre socialiste russe Plékhanov, adepte des théories marxistes, fonda en 1884, à Genève, une association pour la libération de la classe ouvrière et paysanne; c'est là que se forma le groupe des premiers propagandistes des idées socialistes en Russie. Ils créèrent dans les villes les plus importantes des associations secrètes, qui centralisèrent l’activité des délégués régionaux du comité central de Genève et qui développèrent une propagande révolutionnaire. Le mécontentement général fit que cette propagande bénéficia du meilleur
accueil, non seulement dansles milieux intellectuels, mais aussi dans la bourgeoisie libérale qui se trouva toute disposée à sacrifier momentanément ses interêts de classe pour le triomphe de ses revendications politiques.
A la Révolution, trois courants ont manifesté l’activité des partis russes ; en allant de droite à gauche: le groupe constitutionnel démocratique (cadets), le socialisme, le marxisme-maximaliste. Avant la révolution, le bloc d'action était progressiste ; depuis la révolution, l’action est passée au bloc socialiste.
Mais il y avait tout de même des contre-révoliutionnaires, qui formaient un parti étatiste, capitaliste, monarchiste absolue; depuis 1916, 1l avait pris le nom de « Sainte Russie ». Pour eux, seule la monarchie absolue remettra la Russie sur le chemin de la gloire et lui rendra sa grandeur ; mais cette restauration exige une union intime entre le Tzar et le peuple, une solution favorable à la question agraire. Ce problème ne doit trouver, selon eux, une solution que, dans une organisation intensive de l’agriculture, dans le perfectionnement des industries agricoles et des entreprises rurales privées. Les terres cultivées en communauté ne donnent pas de rendement excessif ; elles ne peuvent contribuer efficacementau ravitaillement des villes, ni à des exportations lucratives pour l'Etat. Ils préconisent la suppression
de la distribution gratuite desterres, qui n’est bonne
qu'à ruiner le pays, détruire le crédit et démoralisér
les paysans. A leur avis, le droit de propriété est un droit sacré, et l’aliénation desterres ne supprimerait pas le paupérisme agricole, car le paysan, quelles que soient ses charges de famille,-ne pourrait recevoir que dix hectares au maximum.
« L'Union des propriétaires fonciers » s'est formée en avril 1916 pour protéger la propriété foncière contre les tentations anarchistes. Le premier congrès panrusse de l’Union a eu lieu au mois de juillet suivant ; ses fondateurs étaient : N. Lvov, Gourko, le prince Kroôpotkine, le comte Ouvarov ; FUnion comprenait plus de dix mille membres. Voici exposées les opinions de Fa majorité de la solution qu'elle proposait à la question agraire.
La prospérité de la Russie dépend deses industries . agricoles ; le développement des forces productives de l’agriculture dépend de la conservation de la propriété privée. Tous les propriétaires fonciers doivent donc s'unir pour défendre ces principes au moment de lélaboration et des réalisations des réformes agraires, ainsi que pour protéger l’agriculture contre les manœuvres destructives de l'anarchie. Les moyens
.préconisés par le parti sont alors : l'organisation de
la protection de la propriété privée, le maintien de la petite propriété, la remise aux paysans insuffisamment dotés de terres appartenant à l'Etat ou de terres privées et de propriétés individuelles, mais contre paiement, à Juste prix.
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On rencontre encore un autre parti, celui des. Républicains libéraux, avec Rodzianko, Goutchkov, qui réclame le maintien de la propriété privée. Avec eux, les paysans mal partagés se verraient attribuer des terres prélevées sur les propriétés de la Couronne, des apanages et des monastères. Mais ils ne veulent aliéner la propriété privée au profit des paysans que par voie d'achat; le prix en serait fixé par la loi suivant le revenu de la terre; la loi établirait également la superficie maxima que chacun pourrait posséder,
En allant un peu plus à gauche, ce sont les Républicains démocrates, composés d'éléments progressistes modérés de la bourgeoisie, avec I. Dmitrioukov, E. Grimm, A. Poutilov, S. Sokolowsky. Leur pro-
gramme comprend : la nationalisation des terres des
apanages, du cabinet de l’Empire et des monastères, la création d’un fonds spécial pour les achats de terres destinées à augmenter la propriété des ouvriers agricoles. L'aliénation des propriétés privées doit être faite moyennant rachat, proportionnellement à la valeur du fonds, mais suivant une échelle dégressive allant jusqu’à la gratuité.
Nous voici enfin arrivés au parti Cadet, celui-là même qui fit la révolution de mars 1917. Son projet. agraire s'inspirait de la réforme anglaise en Irlande. Partant de cette constatation que nombre de propriétés privées ont des dimensions exagérées et bien des «lots» paysans une étendue trop exiguë, ül projetait de compenser ces deux défauts Fun par
l'autre. On réduirait les premières à un maximum de cinq cents déciatines (cinq cent trente-deux hectares) pour faire de l'excédent un fonds national, qui permettrait d'y dégorger les communes par trop pauvres en terres. Ce projet laissait naturellement intact le « mir » et sa propriété communautaire; et, sil comportait la transplantation des familles trop parcimonieusement loties et la répartition de leurs lots entre lès restants, il augmentait l'étendue possédée par de très nombreux moujiks sans diminuer celle d'aucun. Les propriétaires devaient, en principe, être indemnisés; mais une phrase célèbre du député cadet Herzensiein, le spécialiste du parti, bientôt assassiné par la « bande noire», faisait pressentir la vraie nature de cetté indemnité : « Tant que l'Etat dispose de planches à graver, la question d'indemnité moffre pas de difficultés! ». L'état de fait sur lequel reposait ce projet était indéniable ; mais au point de vue des intérêts généraux de l'Etatet de la richesse nationale, il était peutêtre plus nuisible que la pénurie des terres paysannes dans certaines régions, à laquelle il eût été possible de remédier sans porter, atteinte au principe de la propriété privée. Pour ne parler que de quelques grands propriétaires en vue, M. P... possédait, « entrautres », sur les confins des provinces de Viatka et Arkangel, huit cent mille hectares de forêts. Les graves inconvénients, pour la nation d'une pareïlle distribution de la propriété foncière sautent aux yeux. L’Angleterre en souffre aussi,
s'efforce d'y remédier et y réussira, parcé que, patiemment et progressivement, elle s’appliqueà défaire le nœud, au lieu de le trancher à la russe.
La critique de ce projet du parti cadet est trés apparente, parce que le maximum uniforme de cinq cents déciatines proposé pour tout l'empire russe est presque puéril : cinq cent trente-deux hectares de terre noire dans les provinces déjà déboisées de Podolie peuvent facilement valoir quatre cent quatre-vingt hectares de champs labourés, et produire dans une bonne année moyenne, six mille quintaux de céréales; au contraire une propriété de la même étendue du nord de Moscou — Pakow-Novgorod, Pétrograd — ne mériterait pas qu'un homme instruit et actif lui consacrât son travail.
Dans les partis socialistes modérés, le groupe le plus important était l’'«Union des paysans de Russie », ayant pour devise Zemlia-i-Volia (Terre et Liberté). Elle fut fondée au mois de mai 190$, après décision du Congrès des paysans de Moscou. C'était une organisation des grandes masses paysannes, qui se proposait d'abolir les privilèges de classe, d’organiser la démocratisation de l'Etat et de la société, d'abolir la propriété privée et de la remplacer par un fonds national public destiné à’ pourvoir les paysans non lotis ou à améliorer la part des paysans insufhisimment pourvus. Les répartitions seraient faites proportionnellement aux besoins de la consommation et aux facultés de travail des intéressés ;
Fée He Rouen l'administration locale était chargée de procéder aux partages, au contrôle de l'exploitation et à la répartion de la main-d'œuvre, de concert avec les comités agraires démocratiques.
Encore un nouveau parti socialiste-populiste, avec V. Anissimow, N. Organovsky, A. Pechekhonov.
Sous son régime, toutes les terres seraient socialisées et Le rachat en serait fait aux frais de l'Etat qui disposerait du sous-sol, des forêts et de la surface. Les terres déjà réparties demeureraient à la disposition des bénéficiaires dans la mesure de leur capacité de travail; les autres seraient distribuées proportionnellement aux besoins de la consommation.
Voici enfin les socialistes révolutionnaires qui ont de nombreux points de contact avec les maximalistes et les marxistes. De 19017 à 1907, leur tactique a évolué vers une organisation systématique des masses ouvrières et travailleuses, en renonçant aux méthodes terroristes appliquées pendant les élections des première, troisième et quatrième Douma. Après la Révolution de février 1917, le parti a multiplié ses succès dans toutes les élections; presque tous les paysans ont été séduits par la devise « terre et liberté » sous laquelle ils se sont enrôlés.
C'estavec ce parti seulement que nous retrouvons, dans un programme politique, des opinions sur la question agraire exprimées presque dans le même sens que dans les ouvrages de Tolstoï : « la terre n’est à personne, et il n'y a que celui qui la cultive qui a le droit d'en jouir». Toutes les propriétés