‹ De Tolstoi à Lénine: Contribution à l'étude historique de l'évolution agraire en RussieChapitre 25 sur 41 · ARS · texte numérisé non relu

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les quelques rares cas pour lesquels elle accorde la jouissance de la terre.

Dans l’hypothèse où le fonds de réserve agraire se trouverait insuflisant dans une bande donnée de terrain, l’article 27 prévoit qu'une partie de ces citoyens possédant peu de terre pourrait être déplacée — au compte du gouvernement, précise Particle 33 — dans une bande de terre où la quantité de terres disponibles serait plus grande. Quant au mode d'acquisition du droit de jouissance de la terre, l’article 39 s'exprime de la façon suivante : « Le droit de jouissance de la terre, du sous-sol, des eaux, des forêts et des forces naturelles ne peut, d'aucune manière et en aucune circonstance, s'acquéiir par rachat, location, don et héritage, n1 par aucune transaction. »

Ainsi donc nul ne peut transmettre son droit de jouissance à une autre personne.

Enfin trois cas de cessation complète du droit de jouissance sont prévus, ce sont : d’abord la disparition de linstitution ou du but qu’elle poursuivait, ensuite la disparition des associations ouvrières, et enfin la mort des citoyens ou la perte de leurs droits civiques. |

Nous nous sommes bornés à citer les principaux articles tels qu'ils ont paru dans le Journal de Russie, pensant que tout commentaire était parfaitement inutile, puisque les rédacteurs de la loi avaient tout fait pour que le texte (1) soit très clair et suffisam-

(1) Lire, en appendice, le texte de la loi sur la « socialisation des terres » tel qu’il a paru dans le Journal de Russie, du 2 mars 1918.

ment compréhensible à l'esprit peut-être un peu fermé des paysans des villages. Toutefois cette loi dut être assez mal comprise, puisque quelque temps après, le nouveau gouvernement envoyait des émissaires en province, pour surveiller son exécution.

Dès son arrivée dans le gouvernement qui lui avait été désigné, l’émissaire devait réunir le soviet, auquel 11 faisait un rapport sur la loi agraire. Il étudiait ensuite l'aspect de.la question dans le gouvernement; 1l s'informait si les terres des propriétaires avaient été mises sous contrôle, où et dans quels districts. L'émissaire devait apprendre qui administrait les terres des proprictaires, si c’étaient toujours eux comme avant, ou bien si c’étaient les comités agraires. Il était ensuite chargé de se renseigner sur ce qu'était devenu le matériel agricole et sur ce qu'on avait fait du bétail. Mais sa mission n'était pas seulement un contrôle ; 1] s’ägissait pour lui de « démontrer qu’une fois que les paysans ont reçu la terre, il est absolument nécessaire d’augmenter le plus possible et de hâter l'envoi du blé dâns les villes et que c’est le seul moyen d'éviter la menace de la famine. » L'instruction de Lénine, contre-signée par le Commissaire à l'Agriculture, V. Milioutine, se terminait par un appel aux « agronomes compétents » pour installer et diriger ensuite les propriétés agricoles des Soviets.

Après avoir exposé la loi sur la socialisation du sol, étudions en quoi consiste le «léninisme », quels en sont les fondements, en même temps que les origines.

CHAPITREZNT

Les origines du «léninisme »

Avant la révolution de 1917, il y avait en Russie deux écoles, pour la tactique, qui divisaient les socialistes et les révolutionnaires : ceux qui voulaient « parler allemand », c'est-à-dire préconisaient une lente organisation et un opportunisme réformiste ; et ceux qui voulaient « parler français », c'est-à-dire préféraient l'élan révolutionnaire des masses populaires décidant elles-mêmes de leurs destinées. On sait que ce sont les partisans de la : « méthode française » qui ont triomphé.

Cette façon de parler semblerait indiquer que ce sont les idées de la Révolution française qui ont influé sur les doctrines des révolutionnaires russes. Or, nous venons de voir que la révolution russe s'est presque uniquement effectuée sur la question de la légitimité du droit de propriété. Tolstoi, et, à sa suite tous ses nombreux partisans, n'avaient

cessé de proclamer l'injustice de la propriété privée; “et le peuple russe, souffrant de ce manque de propriété, ne pouvait qu'abonder dans. ses réclamations. Or, tous les hommes de la Révolution française, même les plus avancés, ont toujours affirmé leur respect pour la propriété ; comme l’on reprochait à Marat d'avoir l'intention de « prêcher la loi agraire», il proclama bien haut son innocence et déclara que cette loi était « funeste et destructive ». Et même la grande confiscation des biens de l'Eglise et des nobles émigrés, fut une mesure d'ordre uniquement politique et non économique. Les hommes de Ia Révolution française semblent avoir subi l'influence des Physiocrates, dont on sait le culte pour la propriété.

Seule, une doctrine et une conspiration communiste se fit jour, pendant la Révolution française : celle de François Babeut ; mais son protagoniste ne trouva aucune audience auprès ‘des hommes de la Convention, même dans la Montagne ; et il fut exécuté sous le Directoire. Cette conjuration de Babeuf est intéressante, parce qu’elle fut comme une sorte de protestation anticipée du socialisme révolutionnaire contre la révolution bourgeoise ; à plus d’un siècle de distance, c'était exactement ce qui devait se produire, en octobre 1917, devant la révolution des bourgeois de mars, mais avec cette différence que le Babeuf russe devait triompher et faire appliquer ses doctrines.

En remontant bien plus loin dans l'histoire, un

ancêtre de Lénine paraît se trouver, à Rome, dans Tiberius Gracchus, tribun romain, le premier des frères Gracques. Il avait été frappé du mal que causait à la classe moyenne de l'Italie, l'extension exagérée des grands domaines (lali fundia), constitués en grande partie indûment avec,des terres confisquées appartenant à l'Etat. Comme remède, il proposa une loi agraire, dont les principaux articles portaient la défense à chacun de posséder plus de cinq cents « jugera » (cent ving-six hectares) de terres publiques ; le retour à l'Etat, moyennant indemnité, pour les travaux exécutés, des terres publiques, sauf deux cent cinquante «jJugera» par fils en sus du lot autorisé; enfin, lanomination d’une commission permanente chargée de veiller à l'exécution de la loi. On se souvient que cette loi fut votée, mais aussi à quelle hostilité réelle son auteur se heurta auprès des grands ; ils fomentèrent une émeute, que suivit une bagarre, au cours de laquelle Tiberius Gracchus fut tué avec ses partisans.

Mais cherchons dans les ouvrages de Lénine, un exposé rapide de sa doctrine. Son œuvre principale est écrite en allemand et intitulée : Siaat und Révolution. Die Lebre des Marximus vom Staat und die Aufgaben des Prolétarials iu des Révolution (Berne- Promaches-Verlag 1918). Il est daté du mois d'août 1917, et précède de quelques semaines la révolution bolcheviste du 17 octobre qui a porté Lénine au pouvoir; 1l en contient déjà tout le programme avec une netteté frappante,

Lénine se qualifie lui-même de « communiste » : il adopte aussi le titre de socialiste ; mais, à ses yeux, ce régime ne doit être, dans l'évolution, qu'un Stade ; ce n'est qu'une simple étape — longue et importante — puisqu'elle coïncide avec la dictature du prolétariat, mais cependant momentanée, en attendant l'avènement de la « phase supérieure de la société communiste ».

Ce serait passer les bornes assignées à cet ouvrage que de faire la description de cette « phase supérieure ». Sachons seulement qu’elle est la copie presque intégrale du « paradis anarchiste », qu'avaient déjà tracé Bakounine et Kropotkine. Mais, avant d'arriver à ce paradis, il est une tâche que Lénine déclare être très prochaine : c’est la révolution. Et c'est ici quil se différencie, en théorie, de Tolstoi. Nous avons vu que, pour la propriété foncière privée, il proposait un changement de mode de tenure, qui s’'effectuerait lentement, sans violence; c'était aussi cette même conduite qu'il conseillait vis-à-vis de l'Etat : ne pas se soumettre, ne pas obéir, et, devant l’'unanime volonté du peuple, l'Etat disparaîtrait. Pour Lénine, la révolution se fera, non avec des hommes imaginaires, mais « avec les hommes tels qu’ils sont maintenant, lesquels ne peuvent se passer . ni de soumission, ni de contrôle, ni de surveillance»; cette révolution impliquera donc « soumission, contrôle, surveillance » ; tout cela pour ne pas dire gouvernement, dictature.

Pour lui d’ailleurs, il l’a prouvé en pratique, la

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