CONCLUSION
Nous avons essayé de démontrer dans cet ouvrage que Tolstoï a exercé une certaine influence sur les réalisations bolchevistes; il est évident que le grand philosophe connaissait à fond les besoins et les désirs des paysans, «ses frères », et qu'il les a exposés -dans toutes ses œuvres. On peut donc affirmer que ses protestations sans cesse renouvelées, en même temps quelles indiquaient au réformateur les misères des paysans, elles lui dictaient la conduite à avoir, le jour où il faudrait gagner la sympathie de cent millions de cultivateurs.
On ne veut pas tenter de juger un régime qui est encore si mal connu; les uns qui l’exaltent, comme les autres qui le dénigrent, ne le connaissent que par des rapports qui paraissent exagérés volontairement dans un sens aussi bien que dans l’autre. Mais il faut pourtant avouer que le gouvernement de Lénine ne correspond pas à la volonté de la majorité du peuple russe.
== NFaAt —
Ce gouvernement s'est installé par un coup de force ; il n’y a eu aucune élection pour le confirmer. Mais ilyavaiteu auparavant des élections, quiavaient abouti à la constitution d’une Assemblée Constituante, dont personne n’a pu contester qu'elle soit sortie d'élections libres. Or, dans cette assemblée, les bolchevicks, c’est-à-dire les social-démocrates majoritaires, qui détiennent actuellement le pouvoir, n'avaient eu que 227 voix sur un total d’un peu plus de 700, ils ne représentaient donc même pas le tiers de l’Assemblée.
D'ailleurs, dans un article qu'il a publié dans la Pravda, un des journaux bolchevistes, en décembre 1919, Lénine cite cette phrase de Kautsky, le celèbre spécialiste doctrinaire allemand : « Non seulement le bolchevisme en Russie ne représente pas la majorité de la démocratie, mais il ne représente pas même Ja majorité du socialisme; par conséquent nous devons nous prononcer contre lui », Et Lénine de reconnaître: @ C'est vrai, mais nous ne pouvions pas agir autrement » !!!
Nons avons vu comment, en théorie, le partage des terres devait susciter de difficultés ; mais nous savons aussi, par des récits de voyageurs, combien grand est le mécontentement des paysans à la suite de ce partage. Ecoutons l’un d’entr'eux, M. Vaucher:
« Les paysans de Lapotkano sont actuellement leurs maîtres. Du chef-lieu du département, un commissaire du peuple est venu, un plan à la main. Il a réuni les paysans et a partagé la terre à raison
d'une déciatine à chaque paysan, sauf à ceux d'entreux qui avaient déjà trop de champs pour pouvoir les travailler eux-mêmes. Suivant les thtoriciens du partage des terres et les communistes, on devrait être heureux dans ce coin de pays. Or, jamais le mécontentement n'a été aussi vif ! Tel se plaint que le morceau reçu est très peu fertile, tel autre trouve son champ trop éloigné... » Et lorsque les commissaires du peuple veulent exiger des impôts, les mouyjiks n'arrivent pas à comprendre « pourquoi, après avoir fait la révolution, ils sont de nouveau obligés de payer des redevances. Ils trouvent que cela ne valait pas la peine de changer de maître, puisque maintenant il faut verser aux bolchevicks ce que l’on versait autrefois à l’empereur ».
C'est justement le reproche que pourrait leur faire Tolstoï, celui d’avoir accepté une révolution, consistant simplement dans le changement d’un potentat par un autre ! Ils n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes. |
Toutefois les paysans se rendent tellement bien compte qu'ils ont mal agi, qu'ils ont l'impression que les terres dont ils se sont emparés ne resteront pas définitivement leur propriété; ils désirent alors payer aux propriétaires les terres partagées pour être certains de n'être pas dépossédés plus tard; c'est cette crainte qui a souvent, pendant les jacqueries,.poussé les moujiks à tuer leurs maîtres, pour être sûrs qu'ils ne reviendraient pas en accusateurs sur leurs domaines.
Aussi, le résultat le plus clair de la politique bolcheviste à l'égard des paysans a été l’accroissement de la famine. Il s’est, en effet, passé ceci : les paysans convaincus que, s'ils ensemençaient et que s'ils récoltaient pour un excédent, les bolchevicks viendraient le leur enlever, se sont empressés de limiter leurs productions à ce qui était strictement nécessaire (1). Car il a été reconnu que les méthodes d'administration et d'organisation des bolchevicks ne devraient pas favoriser le ravitaillement. Il arriva un moment où l’on mourait à peu près de faim ; et les bolchevicks, qui pensent que tout peut se résoudre par la guerre civile, eurent recours, pour trouver du pain, à leur moyen favori. Ils décrétèrent la mobilisation de 10.000 ouvriers, qui devaient se rendre dans les campagnes, armés de fusils, de canons, de mitrailleuses, pour récupérer le blé qu'ils pourraient trouver chez le paysan; il était décidé qu'on enlèverait aux cultivateurs tout ce qui dépasserait 400 grammes par jour par personne. Ainsi les bolchevicks n'hésitèrent pas à jeter les travailleurs des villes contre les travailleurs des champs.
Mais ils firent mieux ! Ils organisèrent la guerre civile jusque dans les campagnes elles-mêmes, au
(1) « La situation de l’agriculture est désespérée... Les paysans ne cultivent que:ce qui est strictement nécessaire à leurs propres besoins. » d’après un rapport américain, paru en mars 1920, dans le Bulletin Mensuel de « l'Américain Association for international Conciliation », à New-York.
moyen de ce qu'ils appellent les « comités de miséreux ». Ils choisirent dans la classe la plus obscure de Russie, ceux qui ne possèdent absolument rien; et ils organisèrent des expéditions pour arracher le blé aux paysans : «Quiconque, disait le décret, a un kilo de trop, doit être poursuivi comme un ennemi de la patrie. Les comités de miséreux seront nourris gratuitement jusqu’au quinze juillet ; on leur fera un rabais de 25 °/,, en tenant compte pour le rabais du délai dans lequel l’arrachement du blé aura été exécuté... »
Mais alors, puisque nous sommes dans .un régime socialiste, comment se fait-il qu'il y ait encore, comme le disent les boléhevicks, des « richards » dans les campagnes, des propriétaires d'hectares superflus et en plus de cela, des millions de miséreux qui ne possèdent absolument rien ?
C’est que, après la folie des premiers mois de terreur, Lénine et ses partisans se sont certainement rendu compte du ravage qu'ils causaient dans les campagnes, en usant d’une telle violence à l'égard ‘des paysans. Sans doute, le « moujik», le «dvoroni» surtout, était, en théorie, l'être le plus cher aux révolutionnaires; c'était pour Le « plus humble parmi les travailleurs » que la Révolution avait bouleversé le régime précédent et établi la dictature du Prolétariat! Mais, après s'être débarrassé d’abord des grands propriétaires nobles, ensuite des bourgeois, pour arriver aux misérables travailleurs des champs, Lénine s’est
aperçu qu'il existait un intermédiaire: la classe moyenne des paysans. Au début de la dictature, des émissaires intelligents et trop zélés avaient exigé l’accomplissement intégral de la volonté du prolétariat, et les paysans avaient subi le sort de tous ceux qui avaient « le malheur » de posséder. Mais Lénine jugea vite l’erreur commise et tenta de la réparer. |
Il était très géné par l’exposé précédent de ses con- : victions! Comment allait-il faire concilier sa haine de toute propriété avec le besoin économique urgent des services de la classe paysanne? Il le fit avec assez d'habileté, ainsi qu’en témoigne les divers rapports que l’on a de lui. Dans un discours qu'il prononça au huitième Congrès du Parti communiste russe, il s'exprimait de la façon suivante: (1)
.« Le but fondamental pour la classe travailleuse, et pour les partis socialistes est clur: détruire l'autorité de la bourgeoisie, et la donner aux travailleurs. Pourtant la classe paysanne moyenne est en partie propriétaire, mais aussi en partie travailleuse.. Au point de vue économique, nous devons donc aider la classe paysanne moyenne ». Quelque propriétaire qu'elle soit, il faut respecter la classe paysanne moyenne, puisqu'elle travaille personnellement sur son fonds! Dans un autre rapport, il s'exprime ainsi :
« Depuis que nous avons terminé notre tâche de
(1) Paru dans la Pétrograd Pradva, $ avril 1919, rapporté au bulletin du mois de mars 1920 de l'International Conciliation, p. 121.
la suppréssion de la bourgeoisie, nous devons maintenant porter notre attention à chercher 4 accroître la vitalité de la classe paysanne moyenne. Nous devons vivre en paix avec elle... Dans une socicté communiste, elle sera avec nous, si nous améliorons ses conditions économiques. Aiïdons-la d’abord, et nous gagnerons ensuite sa confiance. Si chaque démarche de notre groupe, dans les villages, dans les cantons, dans les détachements d’approvisionnement, est faite avec sollicitude, alors nous aurons raison de la défiance du paysan. Alors seulement le paysan sera absolument pour nous. (1).
Jusqu'à présent, la propriété où Tolstoï écrivit la plupart de ses ouvrages a échappé à la destruction. Les jeunes paysans voudraient tout partager ; mais les vieux, qui se souviennent des bienfaits de leur grand ami, veulent au contraire honorer sa mémoire et respecter le domaine où vivent sa femme et quelques-uns de ses enfants. Les vieux moujiks ont réussi à dominer l’impatience des jeunes; d’ailleurs, après la mort de Tolstoï, sa veuve avait donné aux paysans six cent trente-six arpents de terre, de sorte que sa propriété était dernièrement encore fort réduite.
(1) Publié le 9 avril 1919, dans la Pétrograd Pradva, rapporté au bulletin de l'International Conciliation de mars 1920, p. 126.
Puisque le but de cet ouvrage a été de tâcher de montrer l'influence de Tolstoi sur l'âme du paysan russe, arrêtons-nous un instant devant la tombe du grand philosophe, et lisons la description qu’en fait un pélerin de Yasnaïa-Poliana, M. Vaucher :
« Pas de tombeau somptueux, pas de nom : un simple tertre de terre noire indique la place où repose le grand écrivain. Le tertre est parsemé de quelques rameaux de sapin ; il est à chaque instant recouvert de fleurs apportées par les disciples. Hier, on avait placé sur les branches de sapin un œuf rouge, gravé en blanc d'une manière admirable, par un véritable artiste, et tout près, touchant et ingénu hommage de l'âme simple d'un paysan de Yasnaïa-Poliana, un petit pain ‘béni, un pain de Pâques doré et croustillant, apporté de l'Eglise pour les Pâques de l'excommunié... Le bruit a couru, en Europe, que le tombeau de Tolstoï avait été dévasté par les paysans. C'est complètement faux. Il n’y a rien à détruire d’ailleurs ; et les paysans du Maître continuent à venir s'agenouiller devant son tombeau, sur la terre russe où repose le grand ami des humbles. »
Ecoutons aussi la déclaration que fit, à Yasnaïa- Poliana, au même pélerin, M. Tcherkof, ancien secrétaire de Tolstoiï, l’un des disciples du maître :
€ Si javais pu choisir l'époque à laquelle j'aurais voulu vivre, J'aurais certainement désigné celle que nous traversons.. La propagande socialiste révolutionnaire, qui souffle la haine des classes, a excité
le peuple des campagnes. Mais le paysan professe pour tous les partis politiques qui s'entre-déchirent un mépris absolu. Il comprend parfaitement que l'élément bourgeois contre lequel on le lance n’est pas seulement représenté par les gens riches, mais que parmi les ouvriers, il y a un instinct bourgeois. Les ouvriers sont donc aussi méprisés que les riches. Les paysans veulent vivre à leur guise, sans s'occuper de ce qui se passe ailleurs que dans leurs villages. Que les provinces baltiques, la Pologne ou la Finlande appartiennent ou non à la nation russe, cela est complètement indiférent au moujik, pourvu que le gouvernement le laisse en paix et ne l’écrase pas d'impôts. »
Ce serait dépasser le cadre de cette étude que d'étudier longuement les résultats désastreux de la paix de Brest-Litovsk; on sait que la Russie a perdu, grâce au traité conclu par les « communistes », en vue d’une paix démocratique, une immense partie de son ancien territoire. D’après ce que l’on connaît de la mentalité de Tolstoï, on peut affigmer qu'il aurait été bien loin d’être d’accord avec Lénine pour une aussi honteuse capitulation. On n'a pas oublié, en effet, avec quelle persévérance il lutta contre le militarisme ; et pourtant, quand pendant la guerre russo-japonaise, il apprit la reddition de Port-Arthur, il en fut très affecté : « Je comprends, disait-il, et j'approuve celui qui ne fait pas son service militaire par principe, parce que sa foi chretienne lui interdit de tuer son frère; mais quand
on à accepté un devoir, quand on a prêté un serment, on doit accomplir toute sa tâche. De mon temps, nous nous serions tous fait sauter, mais nous n'aurions pas rendu Port-Arthur. » Certainement donc, à la honte de voir livré son pays par un traité aussi néfaste que celui de Brest-Litovsk, Tolstoi aurait préféré le chagrin de sentir le sol national souillé par l'invasion ennemie, après des combats héroïques.
De Tolstoï à Lénine, il s’est donc produit, à n'en pas douter, une singulière évolution, dans le mode d'exploitation des terres russes. Après avoir compris toutes les misères des paysans, « ses frères », le propriétaire de Vasnaïa-Poliana avait consacré toute sa vie à en exprimer les justes réclamations ; mais elles ne firent aucun écho jusqu'à l’arrivée au pouvoir de l’ancien doctrinaire de Genève.
Le paysan, lors de l'avènement du bolchevisme, lui a été certainement très favorable. Grâce au coup d'état, il a pu s'emparer des terres du propriétaire et réaliser ses anciennes aspirations. Mais la déception n'a pas tardé à venir : d'abord le partage des terres na pu s'effectuer qu’en créant une foule de. mécontents ; ensuite l’arrivée, à la campagne, des ouvriers fuyant les villes et résolus à participer au morcellement des terres, a été un autre désappointement ; si l’on se souvient que le pouvoir bolche-
viste lui apparaît maintenant sous la forme d’une expédition militaire, on comprendra facilement que le paysan russe soit devenu hostile au nouveau régime. Il pleure le bon vieux temps d'avant la dictature « dés ouvriers, paysans et soldats », où sa récolte lui appartenait en droit et en fait.
À notre avis, sans aucun doute, il ne serait point favorable à un changement qui le priverait de la jouissance des terres dont il s’est emparé au début du bolchevisme. Il reste profondément convaincu, dans son for intérieur, que la révolution n’a fait que réparer, par là, une injustice sociale. Mais la masse paysanne accueillerait avec satisfaction et reconnaissance tout régime qui, en acceptant le fait agraire accompli, serait, en même temps, en mesure-de lui garantir son émancipation économique, la liberté de son commerce et la défense juridique de ses droits acquis.
Vu : le Président de la thèse, Vu : Montpellier, 28 mai 1920, M. MOxE, Jules VALERY.
Vu et permis d'imprimer ; Montpellier, le 28 mai 1920,
Le Recteur :
JA CourEr