‹ De Tolstoi à Lénine: Contribution à l'étude historique de l'évolution agraire en RussieChapitre 6 sur 41 · TOLSTOI · texte numérisé non relu

TOLSTOI

Sous le régime autocratique de Ja dernière monarchie russe, un homme qui semblait mettre tout en œuvre pour soulever le peuple contre les mesures restrictives de toutes les libertés, était signalé comme le pire adversaire de la société et son plus dangereux ennemi. Ceux-là même qui connaissaient la profondeur de sa pensée et la vigueur de son expression, en même temps que l'importance de son influence, en étaient effrayés; et à n'en pas douter, dans Îles Conseils de la Couronne, et dans ceux du Saint- Synode, l’action de ce beau vieillard, sur la fin de ses jours, était bien plus redoutée que les bombes des anarchistes exaltés. On pouvait, par la violence, essayer de réprimer ceux-ci, et de les empêcher de

SRE RUES renouveler leurs attentats; on tentait vainement d'arrêter la diffusion des idées exprimées dans les ouvrages du comte Léon Nikolévitch Tolstoï.

Sans doute, elles étaient le plus souvent écrites sous l'inspiration de pensées, qui, dans leur forme philosophique et abstraite, paraïssaient l'expression de la plus parfaite utopie; mais sous leur aspect démesurc, elles frappaient davantage le peuple russe, et augmentaient leur influence. D'ailleurs, à la lecture des œuvres de Tolstoï, on est frappé du contraste et du heurt des idées qu'il expose dans le même chapitre ; le voici parti en guerre contre des institutions qui apparaissent à tous comme surannées, et ne devant plus être mises en vigueur ; nous l'en approuvons, et nous l'en félicitons; mais il va subitement changer de sujet, et alors qu'il traitait de l’excessive sévérité des prisons russes, il va maintenant s'élever contre les carnivores, les « mangeurs de viande ». Ainsi tous ses ouvrages fourmillent de contrastes frappants entres des idées justes et des opinions inopportunément émises. L

Mais si, dans l’ardeur de son désir d’être écouté et de tout battre en brèche, Tolstoï a parcouru les vastes sujets qui intéressent l'intelligence et la morale humaine, il y a une question que l’on retrouve dans tous ses ouvrages; c'est celle de la propriété de la terre. Elle revient sans cesse, chez le romancier, sous la forme anecdotique ou dialoguée, chez le philosophe, sous Faspect de discussions serrées et de raisonnements séduisants. On sent

qu'elle lui tient au cœur plus que les autres: on la trouve dans ses premières publications et jusqu'à sa dernière ligne, elle sera l'objet de son travail.

Pour comprendre comment Tolstoï à été ament à s'en occuper, il faut exposer rapidement les grandes lignes de son existence.

Le comte Tolstoï naquit, en-1828, à Vasnaïa- Poliana, dans le gouvernement de Toula; ses parents étaient de très ancienne famille russe, et de riches propriétaires agraires. Il fut orphelin bien jeune et ses études furent confiées à un Français, Saint Thomas=Cestavec lus quil appritsd\aimer et: à connaître les auteurs de la fin du dix-huitième siècle; nos deux meilleurs de cette époque furent ses grands maîtres, et ils devaient chacun laisser leur empreinte particulière : à l'hôte de Ferney, il prit cette habitude de fine psychologie; de Jean-Jacques il hérita de bien des penséès contenues dans les « Rêveries d'un promeneur solitaire»; car, présentées sous une autre forme sans doute, les idées de Tolstoï avaient déjà vu le jour avec la théorie du «retour à la nature ».

C’est sous cette inspiration que l'étudiant termine ses études à l'Université et se fixe à Yasnaïa-Poliana avec le dessein d’être utile aux paysans; mais sa première tentative de vie rustique ne réussit pas. Il quitte avec une certaine rancœur ceux qu'il devait appeler plus tard «mes frères, les paysans ». Et le voici, successivement, officier au Caucase, à Sébastopol, puis voyageur en Suisse, en France. en Allemagne. Il retourne enfin chez lui, quelque temps avant l'émancipation des paysans, en 1861.

En 1862, Tolstoï se mariait. C’est au milieu de la vie «calme et paisible» qu'il écrivit la plupart des principaux romans qui allaient le faire connaître. Mais il devait de plus en plus ne s'occuper que des questions ayant trait à la vie des paysans.

À partir de 1874, le « pourquoi » de la vie se posa, sinon subitement, du moins impérieusement, à l'esprit de Tolstoï. C’est l’époque de Fapparition de ses ouvrages purement philosophiques. Il abandonna alors lé monde et se mit à labourer la terre, à travailler de ses mains, à renoncer à ses biens. Il ne quitta plus jamais Yasnaïa-Poliana, si ce n'est pour un dernier voyage, au cours duquel il mourait presque subitement le 20 novembre 1910, à Astapovo, gouvernement de Riazan, âgé de 82 ans.

Nous nous proposons, dans cette partie, d'étudier de quelle façon Tolstoï exposait la question agraire, et de voit ensuite quels sont les remèdes qu'il conseillait d'apporter à un problème qui ne lui paraissait soluble que par l'abandon absolu de toute propriété privée du sol. |

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