‹ De Tolstoi à Lénine: Contribution à l'étude historique de l'évolution agraire en RussieChapitre 7 sur 41 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Tolstoï observe le monde russe.

Tolstoï, par sa naissance, appartenait à une famille de grands propriétaires russes ; 1] pouvait donc en donner une peinture, qui devait être le plus conforme à la réalité : il était facilement à même d'en dresser un tableau, sur lequel, suivant l'impulsion de son caractère pessimiste, les touches -sombres en seraient mieux détachées.

Mais quelle que soit l'institution qu’il décrive,ilen revient toujours à traiter de linjustice de la propriété privée et du droit à la terre des paysans russes. Le monde lui apparaît ainsi : une minorité possède la plus grande partie des terres et d'immenses richesses qui se concentrent progressivement dans la main de quelques-uns et qui leur servent à entretenir une «vie de luxe et toute artificielle » (1).

(1) Tozsroi, Guerre et Révolution, page 83.

Une autre partie des hommes, la plus nombreuse, est dépourvue du droit de jouir librement de la terre; elle plie sous le poids des impôts, taxant tous les objets de première nécessité ; elle est accablée | par suite d’un travail malsain et anormal au service des riches ; elle « manque d'habitations et de vêtements hygiéniques, de nourriture saine, dé loisir nécessaire au délassement intellectuel. Cette autre partie des hommes vit et meurt dans la dépendance et la haine de ceux qui profitent de son travail (1). Et Tolstoï de se lamenter de ce que les’ riches et les pauvres se doutent de la folie de cette existence et de l'avantage qu'il y a pour les autres, à unir leurs forces, à coordonner leur travail et à partager les produits ; mais ni les uns ni les autres n’aperçoivent aucune possibilité de changer leur situation ; et ils continuent à « vivre dans la haine et la lutte, ayant conscience de l’aggravation de leur position » (2). À |

Tolstoi a si bien cru voir les « vices de l’organisation moderne » qu'il en a fait un tableau saisissant. Tous les types de la société y sont dépeints, avec un réel souci de vérité. Voici d’ailleurs une brève analyse. de son roman ‘Résurrection et Nouvelle Vie.

Le prince Neckludov, pendant un séjour chez ses tantes, séduit Katucha, paysanne orpheline qu’elles

(1) Torsroï Guerre et Révolution, page 84.

(2) IDEM, ibidem, page 85.

ont recueillie. Bientôt jetée dehors, après maintes traverses, elle tombe dans la galanterie. Six ans plus tard, elle est accusée faussement d'un empoisonnement et condamnée. Parmi les membres du jury se trouve Neckludov ; en reconnaissant Katucha, le prince est saisi de remords : un profond et douloureux travail se fait dans sa conscience ; ce va être pour Toistoï l'occasion d'exposer ses théories sociales. Neckludov épousera la prostituée ; ül partira avec elle pour:las Sibérié- Peu à-pen, il dépouille les préjugés et les vices de Fhomme mondain : il distribue ses biens aux paysans qui les cultivent, et comprend enfin que le véritable bonheur consiste dans le renoncement et l'humilité. De son côté Katucha, relevée de son abjection, refuse d'épouser Neckludov et devient la femme d’un déporté.

Au thème psychologique et moral de ce roman, s'en ajoute un autre, qui nest rien moins que la critique universelle de Flinstitution sociale. On retrouve ici l'élève de Rousseau : Tolstoï prêche le « retour à la nature ». Neckludov rompt avec les mensonges, les péchés du monde; et, si la misérable Katucha se sauve, c’est parce que, « dans sa dégradation même, elle a conservé quelque candeur ».

Au début du roman, Tolstoï veut montrer combien l'acte de Neckludov paraissait incompréhensible à toute sa famille qui en était encore aux « idées aris-

» tocratiques de la propriété privée », « Quand Neckludov avait donné aux paysans le

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