‹ De toutChapitre 10 sur 20 · LE BUFFET DES GARES I · texte numérisé non relu

LE BUFFET DES GARES I

sont vêtus d'habits voyants et de cravates claires. La patronne du buffet hennit d'admiration; elle s'agite et les bols de son corsage vont se répandre. Impérieuse et attentive, elle commande la manœuvre d'un geste, sourit alors que se consomment les liqueurs chères; le patron, lui-même, descend de la hauteur de ses rêves, met la main à la pâte et sert ; et les casquettes blanches des chefs de gare apparaissent; eux aussi s'occupent de ce précieux bétail et le reconduisent avec égards sur le quai du train ; tout ce monde se réengouffre dans les sombres wagons et roule.

Les garçons esquintés sont retombés sur les chaises, la maîtresse du lieu s'est rassise, le gargotier s'évente à grands coups de serviette et moi, je frémis, car l'expiation de mes mauvaises joies ne se fait pas attendre ; je me rappelle qu'il me faudra, à mon tour, partir et je me dis que dans deux jours je reviendrai dans ce buffet, mais, cette fois, avec une valise, et que je me précipiterai dans les corridors de ce rapide pour rejoindre, comme les autres, Paris, hélas!

]uiT heures du soir. Sur le triste quai de la gare du Nord, la foule des passagers s'empresse. Au milieu du train déjà envahi par des familles qui luttent, les bras levés, contre les filets des wagons et les valises, le sleeping-car érige son interminable caisse de tôle noire. Dès que l'on a franchi le marchepied er pénétré dans le corridor qui parcourt la voiture d*un bout à l'autre, l'idée déjà suggérée par la sombre armature de ce véhicule, qu'on entre dans une prison, s'affirme. Partout, en effet, dans le couloir, de minuscules portes ferment sur d'étroites cellules qu'éclairent des tenêtres par le cadre desquelles le corps d'un enfant ne saurait passer. L'on rêve de menées dolosives, de délations, d'exil, d'arrêts inexpliqués et sans recours.

Le gardien, à la livrée marron bordée de filets jaune sparadrap, reçoit les billets d'écrou. L'on

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s'installe, l'on examine les murs exigus de sa geôle, les hauts divans tendus de reps gris à ramages olive, le tapis en accord avec les nuances serrées du reps, le plafond simulant un ciel pommelé traversé d'oiseaux dont les ailes écorniflent la lune en verre d'une lanterne ronde qui descend au centre, et l'appréhension d'une irréductible captivité s'efface. L'on sourit, allégé, presque requis par la dignité, par le confort de cette pièce et l'on se débat, plus à l'aise, contre sa malle dont la serrure pareille à toutes les serrures des malles, s'écrie, à chaque tour de clef, et ne s'ouvre pas.

Le gardien apparaît, vous refoule poliment dans le couloir, enlève son veston, le plie, se rue sur les murs, empoigne et brasse à pleins bras comme un geindre les divans qui tournent sur eux-mêmes et se dédoublent. Une moitié monte, s'agrafe par des attaches de cuivre et des courroies en l'air, tandis que l'autre rase, immobile, le plancher du train.

L'homme dépiote des paquets, déboucle des ceintures, tend des amarres, appuie sur des ressorts, aplatit de petits matelas rayés de barres rouges, extrait d'onnesait où des traversins pour poupées, des oreillers pour nains, couvre, en guise de draps, d serviettes à thé cette literie qui, ballottée par le tangage, évoque la future vision d'un berceau

dorloté à la vapeur, d'une enfance endormie à la machine.

L'illusion n'est plus maintenant possible ; la confiance que tolérait la mansuétude de cette pièce a disparu. Quatre couchettes superposées, deux par cloisons, sont côte à côte. Ainsi que dans un préau couvert, les détenus réunis dans le corridor songent aux douloureuses lenteurs d'une nuit passée dans ce Mazas comprimé, qui roule. Ils aspirent la dernière bouffée de leurs cigarettes et rentrent à la queue-leu-leu, dans les cellules dont le gardien ferme aussitôt les portes.

Demeuré seul, dans le couloir, je me console, pensant que sur les quatre compagnons qui devraient partager ma pièce, un seul est présent, un monsieur d'une cinquantaine d'années, adipeux et flétri, très chauve. Je scrute son dos qu'il tourne obstinément. Il bouge. J'entrevois une oreille vineuse, des sourcils en soies de porc, une narine refoulée par des joues bouffies, le demi-cercle d'un ventre sur lequel clapote un médaillon au bout d^une chaîne.

Vêtu d'une cheviote d'un gris meunier, quadrillée de rose, il mâchonne le tronc d'un corpulent cigare, sifflote, crache, tient tout à la fois du maquignon qui prospère et du caissier qui fuit.

Il va occuper le lit situé au-dessus du mien. Par

U porte entr'ouverte de la geôle dont la lanterne maintenant voilée d'un épais rideau semble éteinte, je l'aperçois, déshabillé, huche en caleçon de coutil, sur un escabeau. Il tente l'escalade dans les ténèbres d'une invisible couche ; sans doute cramponné à des embrasses, il s'élève peu à peu vers le plafond, agitant des jambes blanches, emportant à la force des bras un absurde derrière qui se tord en d'inhabiles acrobaties contrariées par le mouvement du train.

A mon tour, j'entre et je m'étends sur mon matelas, écoutant, anxieux, les craquements du lit pendu au-dessus de ma tête, me demandant si les crochets qui le retiennent ne vont point fléchir. L'idée que le gros monsieur qui gît là haut pourrait être brusquement versé sur moi, m'effare ; puis dans le cliquetis des ferrailles, dans les cris déchirants des essieux et des freins, dans le roulement sourd et comme gras des roues, mes émois se dispersent et je ne songe plus qu'à me caler, afin d'éviter les secousses. Je me sens, en effet, balancé par les pieds et par la nuque, ainsi qu'un homme que l'on va jeter à l'eau. Brandi en avant je crois que je vais perforer la cloison avec mes jambes et me ficher, en vibrant, tel qu'une pointe de flèche, dans les champs qui longent le rail ; et aussitôt le mouvement en sens inverse s'effectue, je m'ima-

gine filer en arrière, faire la planche, piquer une tête à la renverse, sur l'autre voie.

Vainement j'essaie de reprendre mon équilibre, je tire, d'une main, ma chemise qui remonte, se boule en tapons sous mes reins, se volute sur mon ventre en crêpe et, de l'autre, je contiens la couverture et les draps qui se sauvent dans ces gambades insensées d'un lit !

Je tente de diverses postures ; je m'allonge de côté, le nez dans la ruelle, mais, à un changement d'aiguilles, la cloison devient élastique et m'envoie rebondir sur l'autre bord ; d'un saut de carpe, je me retourne, je me blottis le dos contre le mur mais un cahot me repousse et je coule dans la sente dont le parquet tapissé chancelle. Je m'agrippe, d'un bras au matelas et j'abrite, de l'autre, mon crâne qui bat, éperdu, Toreiller de crin.

Alors je me recroqueville, je m'atténue, je me casse cù chien de fusil, mais mes genoux se frappent et mes talons, devenus fous, m'éperonnent. Exaspéré, je m'étale sur le ventre, mais au premier choc, je saute ainsi qu'une grenouille et je me rabote l'échiné sur le dessous de l'autre lit. N'en pouvant plus, je me détermine enfin à me mettre sur mon séant, à m'accroupir, les jambes croisées tel qu'un tailleur, mais j'ai beau plier les épaules et baisser le front, je reçois encore de ce

lit qui me surplombe une formidable claque.

Et l'express continue de rouler à toute vapeur ; il fait le lacet, gronde et mugit, patine et siffle. Je valse, emporté par une danse Saint-Guy qu'accélère un orage de culbutes et de gifles. A moitié nu, en bannière, je flotte comme un gonfalon, je dégringole comme un sac de lest, je ricoche comme une balle, je crois, à certains moments, que je vais défoncer d'un coup de front le toit du véhicule et crever d'un coup de pied son sol. Je deviens à la fois, tourniquet et toton, bobine et fusée, jet d'eau et boule !

Mon derrière est en feu, mon crâne en niiettes ; le vide se fait en moi ; impossible de me récupérer, de me rencoigner en moi-même; je n'ai plus que cette sensation : ma tête est une courge longtemps oubliée dans laquelle s'entrechoquent des pépins secs.

Le sommeil m'accable, mes yeux ramonent en se fermant des sables durs; je me survis, mais je n'ai plus la torce de me garer des saccades et des chocs. Je vais à l'abandon sur le dos, ainsi qu'un noyé qui danse au gré des remous. Je perds enfin connaissance. Le convoi s'arrête ; le recul de la voiture, le heurt des tampons m'éveillent.

Ces sommes interrompus et repris et encore interrompus me brisent. J'ai des nausées à sentir

ces berceaux qni divaguent et ce wagon qui tourne. Je parviens cependant à me recenser et je me persuade que mieux vauarait demeurer debout, les yeux au clair et passer la nuit dehors. Je mets un pied par terre ; un bruit de voix dans le couloir me cloue sur place. Le gardien du sleeping cause avec deux femmes qui se proposent de louer deux lits ; la porte s'ouvre, je rentre au plus vite sous ma couverture ; l'homme s'avance, décroche des rideaux avec lesquels il obstrue le seul côté par lequel je pouvais humer de l'air. Je suis, cette fois, vraiment inhumé dans un cercueil houleux qui flotte.

Une odeur d'héliotrope blanc s'ébruite et un bas de robe balaie le rideau dont la subite ondulation m'évente. Je revis et j'écoute. Des femmes chuchotent, déplorent que le wagon soit occupé, émettent sur ce contre-temps de longues réflexions dont la disette d'imprévu m'émeut, puis elles se déshabillent, j'entends les lacets qui sifflent, les jupes qui craquètent, les bottines dont les talons carambolent contre les malles.

L'express siffle, s'ébranle, se remet en marche, dévide à la hâte les rubans en acier des rails ; dans les ténèbres de ma bière, des éclats fracassants de lumière, des galops de lueurs m'aveuglent puis s^éteignent, alors que les stations qui flamboient

sont dépassées et rejetées dans la nuit, au loin.

Je manque d'air, j'étouffe ; le compartiment est trop exigu pour qu'on y puisse respirer trois. J'entends le put-put d'une bouche féminine qui souffle des pois et le glou-glou d'un nez sans doute masculin qui pompe. Je finis par râler, par tomber dans un sommeil concassé, sans repos. Je rêve de carrières qui s'éboulent, de charrois qu'on me décharge sur la poitrine. Je me réveille en sursaut, inondé de sueur.

Un jet de clarté pénètre dans le wagon. Je consulte ma montre; il est cinq heures. Je me glisse au bout du lit, j'écarte la tenture de la fenêtre, il fait jour. Des poteaux de télégraphe, des plaines, des maisons, des ravins, des arbres courent à toute vapeur, dans le sens inverse du train ; aucun bruit dans ma geôle. J'entr'ouvre le rideau qui me sépare de ma voisine. Impossible de la voir, sa jupe est accrochée par des épingles au chevet du lit. J'aperçois seulement, à ses pieds, un mirobolant corset de soie cerise qui, mis debout par le tangage, danse tout seul, dans un rayon de lumière, avec ses hanches, et ses seins vides.

L'odeur de la cabine m'asphyxie. Des parfums dénoués dans un souffle d'éther se mêlent aux senteurs dévergondées des femmes, aprèsla danse. J'ai le cœur qui défaille dans cet air raréfié, chargé

d'aromes, je me lève, je m'habille sans bruit, je pousse doucement la porte, je suis dans le couloir; — personne — j'allume une cigarette, j'ouvre une nouvelle porte qui donne accès sur la platetorme, au dehors. Je respire enfin, mais le vent soulevé par le rapide m'aplatit contre les parois en môme temps qu'une pluie fine de suie me picote le visage et les mains de points noirs. Il faut rentrer. Le gardien du sleeping se promène en pantoufles dans le corridor ; il m'apprend que mes voisines sont montées à Liège, qu'elles venaient de Spa, qu'elles se rendent à Cologne.

— Sont-elles jolies ? demande un Monsieur qui nous rejoint dans le couloir.

Il répond avec un accent allemand et dans un français de frontière :

— Elles ne sont pas mauvaises.

— Et, elles sont jeunes ?

— Sans qu'il y en ait plus.

Il se tait, puis hochant la tête :

Pour moi, elles ne méritent pas.

Ne méritent pas quoi ? Je finis par comprendre qu'il déplore de loger des femmes seules, parce qu'elles ne dispensent point de plantureux pourboires ; et la mélancolique justesse de cette réflexion me touche car cela est vrai ; autant une femme est généreuse alors qu'elle est accompagnée

par un homme et que c'est Targent de cet homme qu'elle fait distribuer ou qu'elle-même cède, autant elle devient d'une impénitente ladrerie, alors qu'il lui faut desserrer sa propre bourse.

Peu à peu le wagon s'éveille. Le convoi s'arrête, des douaniers montent, vous croient sur parole, ne se hâtent point ainsi que les gabelous de France d'être impolis. Et le train repart. Les timbres des cabines sonnent ; le gardien me quitte, s'élance dans les réduits, revient, apporte des verres de porto et de rhum, rentre et ressort, ahuri par les femmes qui veulent toutes savoir si décidément Cologne est proche. Les portes s'entrebâillent, des gens harassés passent la tête, se dirigent, gênés, vers les cabinets où la trépidation du plancher les retient. Des femmes apparaissent, clignant dans des traits dépareillés des yeux qui fond-ent. Hâves sous la sauce séchée des fards, elles s'essaient à recuire le ragoût de leur teint ; elles s'installent devant des glaces insérées dans des portes aux extrémités du couloir, se tapotent les joues pour les chaufter, se mouillent les lèvres avec la langue, les trottent avec l'index pour les rougir, enroulent des frisettes de cheveux autour de leurs doigts en bigoudis, se secouent, se sourient, chantonnent, sautillent à l'aise comme chez elles.

Les timbres continuent de retentir, dans la fuite

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enragée du train. Le geôlier court, fait la navette, déclôt les étables qui dégorgent le bétail riche. Pour quelques Français aux mines insignifiantes, pour quelques Allemands doux et poilus, que de physionomies mal famées et hostiles ! La racaille de l'Amérique du Sud, la fripouille de l'Italie et de la Grèce, les rastaquouères aux joues bistrées, gaufrées, piquées de tannes, les aigrefins aux yeux noirs et vernis, aux moustaches en boucles, aux toisons en copeaux pommadés d'ébène, abondent. Le sleeping est devenu un garni dans lequel s'agite le personnel d'une maison de jeu. Ce port ostentatoire, cette tenue courtoise et grave, dont il s'affublait, hier, à Paris, n'est plus. L'on aperçoit dans les chambres, le fumier des Utières, la crasse des matelas, le saccage des oreillers et des couvertures, toute une bauge, dominée par le ridicule enfantillage de ces plafonds que décore un vieux ciel peint. L'on ne peut même plus assimiler ces galetas aux cabines des transatlantiques dont les lits également conjugués s'étagent ; une seule comparaison s'impose, celle d'une voiture de saltimbanque, d'une maringote en marche, au point du jour ; et cette simiUtude se confirme, si l'on considère le débraillé matinal et le teint de grande route des chenapans de Caracas et des camelots Grecs.

LE SLEEPING-CAR l8l

Je songe aussi aux exercices de haute voltige que j'exécutai pendant la nuit et il me semble que je n'ai point déparé la troupe des nomades qui bâille, fourbue, dans chaque pièce. Je voudrais bien, en attendant, rentrer dans ma cabine, car je titube ainsi qu'un homme saoul, je bascule à chaque bifurcation des rails et je dois m'accrocher aux embrasses des fenêtres pour ne pas choir, mais le monsieur qui dormait au-dessus de ma tête vient de sortir précipitamment, comme chassé de la pièce. Je me hasarde néanmoins, je pousse doucement une porte qu'un bras retient, j'entrevois le corset de soie cerise qui s'empHt.

Décidément, il faut renoncer à se peigner, à s'asseoir et céder sa place à des femmes dont le sans-gêne ose des déshabillages qu'aucun homme ne se croirait permis ; je m'appuie de nouveau contre une croisée, je regarde les plaines qui se chevauchent et détalent des deux côtés du train, et j'abaisse un peu la vitre, car l'odeur du wagon se désordonné.

C'est un bouquet concentré où il entre de l'air malade et de la partumerie morte ; c'est aussi un extrait salé par de l'alcali, chauffé par de la grasse fumée de houille.

J'ai la paume des mains qui fourmille, les yeux arides, la bouche cuivrée, la langue sèche; mes

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cheveux sont poicrés de cambouis ; je mouche des choses sombres; j'ai beau me curer les ongles, ils demeurent quand même noirs, car ils sont embrenés d'une sorte de poix qui s'étale et pénètre dans la peau, dès qu'on y touche. Ma hâte d'arriver, de me laver à grande eau, de mettre enfin le pied sur un sol qui soit immobile et ferme attise encore la fièvre que les abois de l'insomnie allument ; maintenant, tous les voyageurs consultent leurs montres, bivaquent dans le corridor encombré de malles.

Ma cabine s'ouvre et les femmes qui l'occupèrent si délibérément s'avancent. Ce sont deux locatis dont la lointaine enfance fut peut-être fraîche, mais, à cette heure, dans la surprise d'un réveil dénué de réparatrices lotions et de secourables pâtes, elles surgissent comme de vieilles farceuses dont les fanons balochent ; elles jabotent, se mutinent, s'évaporent, s'apprêtent à devenir insupportables quand le train se ralentit et siffle.

Ah! ce que je rêve de ne plus voir la tête de mes voisins et ce que je souhaite de ne plus désormais subir l'indigent confort, le gala de camelote du wagon-lit ! Enfin, le .convoi s'arrête. Il est huit heures, nous sommes à Cologne ! des voix clament dans des fonds enroués de gorge : Kœhn ! Kœhnl

Alors le couloir grouille et dans la bousculade des colis, je descends, courbé sous l'œil stratégique du gardien qui tente de m'extirper encore d'exubérants pourboires.

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, A pluie si fastidieuse à Paris est la parure d'autres villes. Quand, dans le nord de l'Europe, elle tombe, têtue, fine, d'un ciei couleur de cendre sur les grandes cités vouées au négoce, elle amortit l'aspect grossier, inquiétant parfois de leurs usines et de leurs ports ; elle les estompe sous le tissu léger de ses fils, sert un peu de prudente voilette pour affiner des traits de visage trop vulgaires et trop forts.

Souvent ces réflexions me viennent, alors que les rafales font tinter les vitres, et j'évoque, le souvenir d'un port énorme perdu dans les brumes, rayé en diagonale par les averses, le souvenir de Hambourg.

Et je revis, au coin de mon feu, de placides heures, le long de l'Elbe.

A Hambourg, ce fleuve est sans mesure ; il serait un bras de mer, si on le laissait libre, mais

le commerce l'a divisé en des séries de rues qui se croisent avec des pieux de bois noir, reliés de chaînes, des rues que bordent à la place de maisons, des steamers et dont l'étroite chaussée est le rendez-vous des gamines de la batellerie, des chaloupes et des barques.

Partout, de tous les côtés, s'étendent des docks de brique, singeant des châteaux de la Renaissance, crasses par l'embrun, noircis par la fumée des machines, liserés par des rails, par des trains de marchandises, qui s'en vont à perte de vue, à la queue-leu-leu, au pas. Et l'on peut marcher pendant des lieues et des lieues, au bord des rives, franchir des passerelles et arpenter des ponts; toujours de nouveaux docks succèdent à ceux que l'on vient de quitter ; les hangars et les halls cheminent, interminablement, avec vous, et l'on finit par comprendre que jamais l'on n'en verra la fin; vous pouvez sonder l'horizon, il se révèle, ainsi que le lieu où vous êtes, planté de forêts de mâts, de futaies de tuyaux de grands vapeurs, hérissé de grues qui fouillent des ventres de navires et en retirent tranquillement, là-bas comme ici, des ballots gigantesques couverts de toiles d'emballage et cerclés de fer, des grappes de tonneaux de toute sorte, depuis les barils courts et trapus des eauxde-vie de grain jusqu'aux tonnes bleues et plâtrées

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des huiles de pétrole et de lin, jusqu'aux foudres pesants des suifs. Et des caisses arrivent à la suite des feuillettes de vins et des muids, des caisses géantes abritant des pianos qu'on débarque près d'amas sortis de tourbe dont la pâte montre, en se cassant, des filaments de chiendent sec.

Et les ouvriers du port et les déchargeurs portent la livrée et la couleur des substances qu'ils amoncellent, noirs de charbon-, blancs de plâtre, jaunes du soufre qui les poudre, givrés de neige lorsqu'ils élèvent des monticules de cornes arrachées de bœufs, lorsqu'ils déroulent des plaines de peaux de bêtes conservées dans du sel.

L'on sent un eâbrt silencieux et immense ; ce labeur opiniâtre se fait sans bruit; les hommes sont domestiqués, brisés par un joug; c'est à peine si, à de rares intervalles, l'on entend le barrissement des steam-boat qui s'en vont gagner le large, le bruit de chaîne des grues, le hiement des poulies montant des colis et des balles dans le haut de ces docks qui ont l'air de caves superposées les unes sur les autres, avec leurs portes cochères ouvertes, en guise de fenêtres, à chaque étage.

Et la pluie tombe sans trêve, cingle de ses mèches de fouet les mares des pavés, pique d'aiguilles l'eau des bassins, quadrille de fils bis le ciel ; l'on ne voit plus le site qu'au travers d'un rideau de

mousseline sale ; tout s'efFume et tout s'efface ; et si, quittant alors le bord du fleuve, l'on traverse la chaussée pour se réfugier, de l'autre côté de la rue, sur le trottoir, l'on constate aussitôt qu'aucune place n'est perdue, dans ce port, pour l'appât du gain.

Au-dessous même des boutiques que vous longez, s'ouvrent, au ras du sol, des celliers précédés de quelques marches et qui s'étendent sous terre, bourrés de provisions, chargés de comestibles : Ton y entrevoit des bottes de jambons et de savoureuses fumures, des gerbes d'anguilles aux chairs de bitume frottées d'or, des liasses de saumons secs qui semblent enduits de résine rose, de spacieux baquets où des poissons se désargentent en marinant; et, dans cette saumure qui bouillonne, l'on discerne les ronds glauques et vitreux des citrons au zeste vif, les gousses vermillon des piments, vertes et passées au vernis des poivres.

C'est pour la gourmandise de l'œil un gala de teintes; en somme, dans cette ville, l'on trafique dans tous les coins et, dans tous les coins, l'on vend; en haut et en bas l'on vole; et si maintenant, au lieu de plonger dans les souterrains à victuailles des bâtisses, on lève les yeux en l'air, alors apparaissent sur les toits les signes visibles de l'âme de cette cité où il n'est jamais question

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de Dieu, de ce formidable repaire de protestants et de juifs.

Le commerce jette comme un épervier sur elle. Les faîtes des maisons sont pris dans un filet de fer par les incroyables écheveaux des téléphones; et ce sont des appareils de forme bizarre, des cithares saugrenues, des harpes étranges, des instruments compliqués et dont on ignore et l'usage et le nom. Le firmament devient un immense papier de musique où les notes sont figurées par les godets de porcelaine des télégraphes; c'est une partition, barbare, incompréhensible, gravée en blanc sur fond gris ; et des réflexions provocatrices vous viennent quand on songe à ce Hambourg, ivre de luxure, le soir, et gorgé de filles, à cette ville de labeur écrasant et de joie, pleine d'Américains évadés de leurs républiques du Sud, de gens de Caracas cirés ainsi que des meubles au brou de noix, de luthériens roses et blonds, à lunettes d'or, et d'affreux circoncis; car sur le port même, entre les bureaux des armateurs et les comptoirs de la haute pègre, s'ouvrent des fentes conduisant dans des parcs de vermines, dans des garennes de poux. Et, à la brune, sous la pluie, dans une pestilence d'évier, une multitude de mômes sort des fentes de ces murs et se répand sur la chaussée et joue. Ce sont les enfants des ouvriers qui triment et la

misère et les saouleries sont telles que le pain manque et que les mendiants affluent. Je me rappelle une petite, au chignon d'étoupe, à la figure de papier mâché, chapelurée de son, qui agrippait de sa menotte sale des sous qu'une mère à l'affût s'élançait pour lui faire rendre.

Misère extraordinaire, entretenue par l'hébétude du trois-six, et opulence forcenée, à peine réduite par d'inénarrables goinfreries et par de furieuses noces, c'est tout Hambourg.

Un restaurant où j'allais, chaque jour, prendre pâture, m.ettait cependant un intervalle entre ces deux extrêmes ; il donnait un aspect de bourgeoisie mitoyenne, ni trop indigente, ni trop riche, montrait le côté de bonasserie, de gourmandise invétérée, de bien-être placide de l'Allemand.

L'endroit était charmant et intime, sans glaces et sans ors, avec des tons de brun chaud, à la Rembrandt. L'on y trouvait ainsi que partout les bustes des empereurs Guillaume et Frédéric, puis de fermes buffets où l'on découpait de lourdes viandes et des étagères où s'alignaient des rangées de chopes, au couvercle armorié d'étain. Les consommations y étaient probes et la cave des vins du Rhin méritait qu'on l'adulât ; mais le caractère spécial de cette taverne consistait vraiment en ceci que l'on pouvait se croire au fond d'un vais-

seau, à l'ancre. Le plalond était bas, la salle était toute en retraits et en angles et les fenêtres très rapprochées ressemblaient à des hublots.

Certains jours, alors que l'air était une poudre d'eau, l'on pouvait s'imaginer qu'on était assis dans un aquarium et l'on apercevait, au travers des vitres, nageant dans un liquide trouble, des poissons que simulaient les petits drapeaux à deux dents de scie flottant en haut du mât des barques remorquées, au bout de la chaussée, en face, dans le port.

Et l'on regardait, coi, ravi, heureux de se sécher à l'abri de la pluie et loin du vent. Que de fois je me complus à scruter ces gens qui m'entouraient et dont j'ignorais la langue !

Ils se divisaient en plusieurs types bien tranchés : les uns, petits et replets, pâles et bouffis, avec des yeux en boule de loto, de longues moustaches jaunes, des têtes puant l'officier de cavalerie et le potard ; les autres, grands et roses, avec des barbes de deux couleurs, épi rouillé et beurre frais, des yeux enfoncés sous des lunettes rondes, des tignasses de pianistes sur des épaules de bouchers ; d'autres encore, du genre orang-outang, nantis d'oreilles rouges, de barbes de fleuve, de poils roux plantés droits sur les mains et de bouquets jaillissant du fond des oreilles comme d'une

fosse ; d'autres enfin, bruns, avec des yeux capotes, des crânes chauves, bandés de rose par le cercle du chapeau, des barbes en varech, des physionomies d'architectes mécontents, mêlés à de la politique, des têtes de savants d'estaminets, de penseurs de carrefours.

Tous se ressemblaient par l'étonnante capacité de leurs appétences. Leurs estomacs étaient des gouffre^. Jamais je ne vis mastiquer aussi lentement, aussi méthodiquement, aussi longuement.

A peine arrivés, ils coupaient d'énormes tranches de pain, versaient dessus du vinaigre, de l'huile, du poivre et du sel, reliant ces condiments par une couche de moutarde et avalaient, en guise d'apéritif, ce smapisme ; ce après quoi, ils engloutissaient des séries de plats, débutaient, en fait de hors-d'œuvre, par s'ingérer un copieux bifteck sur lequel deux œufs à la poêle étaient couchés.

Certains jours, en un coin réservé de la salle, dans le nuage de fumée sorti de grands cigares creux tels que des canons, des israéHtes tenaient leurs assises, en buvant des chopes. Ceux-là jargonnaient, hideux avec leurs crânes couverts d'astrakan, leurs yeux vitreux projetés au bout de pédoncules, leurs museaux de bouc, leurs bouches de plaies mal pansées, leurs barbes de

salade jaune et sale, leurs joues bombées et cramoisies, pareilles à des derrières épluchés de singes. Ils sentaient la bergerie ; toute l'horreur des tribus immiscibles était là, et je rêvais devant ces paysages de faces inquiètes et rusées à une carte routière des vices ; ils me semblaient dessiner, avecleurs traits, avec leurs rides, des plis de faillites, des crevasses de banqueroutes, toute une planche de la géographie du gain.

Un ami qui est entré a dissipé ces visions par sa présence et, tandis que je mange avec lui la soupe nationale de Hambourg, une soupe d'un goût indécis et aigrelet, fabriquée avec un bouillon aux herbes dans lequel surnagent des morceaux d'anguilles et de lard fumé, des petits pois et des pruneaux, des carottes et des poires, il me dit, en riant : « Regardez. »

Et il tire de sa poche et me montre une photographie qui représente l'empereur Guillaume enlevé, après sa mort, au ciel, par des anges. Avec sa tête à favoris, coiffée d'un casque, il a l'air à la fois et d'un belliqueux huissier et d'un séraphique riz-pain-sel. Ah ! la bêtise de l'imagerie catholique est douce, auprès de cette pieusarderie militaire des protestants !

Notez, ajoute mon ami que ma stupeur amuse, notez que ce portrait s'est vendu à un nombre

incalculable d'exemplaires, ici. Et, en effet, il répond au sentimentalisme chauvin et au besoin d'obscure piété qui, malgré tout, subsiste dans l'âme avariée de cette ville. Luther a eu tort de nous supprimer, à nous autres Allemands, le culte des Bienheureux et des Justes, car, ne pouvant nous en passer, nous en sommes réduits, vous le voyez, à béatifier nos généraux et nos rois, à nous livrer, en un mot, à la contrebande des saints. »

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LÙBECK

Je ne crois pas m'ê:re jamais trouvé en un lieu plus reculé dans le fond des âges que ce soir-là où J'étais assis dans un souterrain, sous une voûte taillée en ogive, devant une table éclairée par une petite lampe. Je voyais clair sur la nappe, mais tout était noir autour de moi et un garçon, en habit, marchant sur des semelles sourdes de feutre, me servait sans aucun bruit.

J'étais un peu étonné de souper ainsi, loin de Paris, à Lûbeck, dans une cave de l'hôtel de ville convertie en restaurant. Le menu se composait d'une alliance de chères bizarres. Après une bisque semée dans sa pâte, couleur de tripoli, de chouxfleurs et de pois, le garçon avait successivement apporté une tranche de steimbutt, un poisson de la Baltique, aux chairs blanches, branchées de grosses arêtes ; des côtelettes de veau, pannées et

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dorées au safran, accompagnées de citron, de câpres, d'anchois, de pommes de terre sautées à l'oignon; un poulet rôti, couché sur un lit de gelée de groseilles et de concombres ; enfin, un fromage du nom de arz, une variété de munster, véhément et sec, et quelques fruits. En fait de boisson, une bouteille d'holscheimer, un vin blanc comme de l'eau, et sentant la noisette fraîche, dans son seau de glace.

Ce repas valait assurément qu'on le prônât, malgré le poulet auquel son assaisonnement de groseille sucrée et de concombre en salade donnait le goût imprévu d'un vernis neuf, mais cette méthode des mélanges avait sa raison d'être. En France, un plat est un plat et en Allemagne il peut en devenir dix. Une viande aussi fade que le veau change selon les condiments qui la relèvent; en la trempant, pendant le même dîner, tantôt dans de la compote de poire ou des acides vinaigrés de choux, ou bien encore dans de la purée de pommes de terre au cumin ou dans de la marmelade de cassis, on en fait, à chaque bouchée, un mets nouveau et qui diffère encore si l'on mêle, pour en finir, tous ces ingrédients ensemble. Par ce procédé, l'on se crée des alibis de cuisine et ion mange autant de plats que l'on veut, avec un seul.

Tandis que je ruminais ces réflexions, le garçon me versa le café et, harassé par une journée ûa trotte, je tombai dans un étal de vague quiétude, cherchant à me remémorer ce que j'avais vu, depuis le matin, à Lûbeck.

La première impression, après avoir franchi, au sortir de la gare, le Holstenthor, une porte flanquée de deux courtes et massives tours, et avoir erré, pendant quelques heures, au hasard des rues, c'était celle-ci que je me promenais dans unt ville minuscule, dans une ville joujou, quasi morte. Tout y était petit, les tramways et les églises ; les chiens mêmes ne jappaient plus que comme des toutous de carton ; ils semblaient s'être rapetisses depuis que j'avais quitté Hambourg. J'ambulais dans une cité naine et caduque, retirée des affaires, depuis que Brème et Hambourg avaient tué l'industrie de son port en accaparant tout le commerce maritime allemand.

Débarrassée de ses agioteurs et lâchée par les rastas, elle était devenue une charmante petite vieille. Plus de bruit, plus de hâte fébrile, ainsi qu'à Hambourg, mais un sourire et un à mi-voix de personne âgée, revenue de bien des choses, pas bavarde, mais aimable et point fâchée, au fond, je crois, de recevoir, de temps en temps, dans sa solitude^ un visiteur.

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C'était là son premier aspect, avec un peu d'enfantillage en sus, car je me rappelais de curieuses rues où poussaient entre les galets des trottoirs des pissenlits, des rues bordées de maisonnettes dont les façades montaient pareilles à ces châteaux que les enfants bâtissent avec des dominos ; ils en mettent de moins en moins à mesure que leur construction s'élève et ils couronnent l'édifice branlant par un seul.

C'était un peu les maisons aux pignons en escalier des Hollandais, mais plus frustes, ici, plus délibérément gosses, avec leur ton de massepain et leurs petits enjolivements de fer, marquant, le plus souvent, la date de leur naissance, des 1600 et tant, des 1700 et plus; puis je me souvenais d'avoir débouché sur une place et de m'être extasié devant un hôtel de ville du xv* siècle, celui-là même dans les celliers duquel je prenais maintenant mon café.

Il était unique en son genre, ce monument. Je le voyais, en un effort de mémoire, si élégant et si saugrenu, si vieillot et si puéril I il était haut comme une botte et dressait sur des galeries de cloître, si basses qu'un homme de haute taille pouvait à peine passer sous ses voûtes, une façade extravagante, chamarrée de blasons peints, surmontés d'ogives aveuglées par des murs, cou-

pée de cinq tours minuscules, à bonnets pointus de cuivre vert, cinq tours arlequines, bâties avec des biiques bleues, roses, vertes, brunes, mêlées çà et là à des briques noires qui avaient des reflets irisés de bulle ; tout cela chatoyant, malgré la patine de l'âge, et se profilant sur un ciel gris ; et cette incroyable façade se prolongeait en équerre, derrière un autre monument, au coin de la place, et elle était alors composée de trois nouvelles tours, coiffées de cornets verts, réunies entre elles par un mur de brique percé de trois grands trous ronds.

C'était inutile, c'était impr bable et c'était très bien.

On eût dit, de cet hôtel de ville, d'un jouet héraldique, d'un château-fort pour bébé, d'un cloître pour nain ; ensuite, sur cette même place, j'avais visité une toute petite cathédrale, dédiée à sainte Marie, et dont les toits en capuchons de moines, étaient posés tout de travers ; eux aussi semblaient peints avec de la cendre verte ; dans l'intérieur de l'égUse, c'était un mêli-mêlo de tous les styles. La coque de Sainte-Marie datait du xiii' et du XIV' siècles, mais le xvi' y avait instauré des blasons de bois sculptés et peints, des écus bizarres, des casques munis d'ailes, surmontés de panaches, de plumes gonflées comme des queues de chats en colère, des heaumes à museaux de brochets, de

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la cime desquels sortaient des cornes de bœuf, des bois de cerf, des bras brandissant des glaives ; et ces écus bariolés de teintes farouches étaient ceinturés de paraphes à zigzags et à croches, soutenus par des bêtes étranges, bordés de volutes, de feuilles de chicorée et de houx, chargés d'armes révulsées, d'aigles à deux tètes, de chimères et de guivres ; et le sol de la net était, lui aussi, pavé d'armoiries qui avaient gardé assez de relief pour que l'on ne pût, sur ces dalles mal scellées, marcher droit ; et cela recommençait encore au plafond, se poursuivait de l'abside jusqu'à l'entrée que surmontaient de grandes orgues peintes en vermillon rehaussé d'or.

Et des chapelles se succédaient, sentant le xvii' siècle, avec leurs baldaquins de marbre blanc et noir et leurs statues, habilement drapées, conçues dans le style sonore de Quellin; et, brusquement, à un détour, le xv® siècle apparaissait — repeint — avec une Danse des Morts qui se déroulait le long des murs ; dans ces fresques, la Mort n'était plus un blanc squelette, mais bien une sorte de momie péruvienne, telle qu'il en existe au musée du Trocadéro, à Paris, un être hybride dont l'épiderme, trempé dans les résines et les suies, s'est desséché sur les os et colle sur les sacs d'aromates qui bourrent la cage des côtes; et cette

Mort ricane, hideuse, alors qu'elle saisit la main d'une reine, et elle est si joyeuse qu'elle gambille, qu'elle chahute presque, une jambe en l'air.

Puis, çà et là, des tableaux de toute provenance, de soi-disant Grûnewald qui n'en sont pas, des crucifixions d'inconnus, cocasses. Dans l'une, un angelot enlève l'âme du bon larron figurée par un gamin nu s'échappant de la bouche; et l'heureux voleur est un vieillard qui porte, pour tout vêtement, un suspensoir.

Je me rappelle encore... En quittant Sainte-Marie, je suis allé visiter les autres églises sans intérêt, du reste, de la ville, Saint-Pierre et Saint-Jacob, dont les toits semblent posés sur la brique, à même ; on voit le jour au travers et tout gondole ; une autre, Sainte-yEgide, a même perdu les lames de cuivre de son faîte et l'on aperçoit le dessous gris de sa charpente ; les protestants qui détiennent ces sanctuaires n'ont pas manqué, après les avoir avilis par leur présence, de les laisser tomber de vieillesse, sans aucun respect, sans aucun soin.

En somme, rien ne paraît solide ; l'hôtel de ville titube et va choir, tous les clochers sont de guingois et les tours penchent. L'on se dit qu'une bouffée de vent déracinerait la ville, que les toits voleraient, que les murs plieraient au moindre souffle ; et ces bâtisses ont pourtant résisté à l'usure

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des âges I — Alors, si elles sont vraiment, sous leur aspect chétif, si robustes, il faut bien, pour expliquer leur manque d'aplomb, croire qu'elles ne se privent pas de boire un coup; c'est là la seconde impression qui vous vient ; et l'on se demande si la petite douairière, si aimable, n'aimerait pas à lever le coude, si la petite ville, aux manières surannées, ne serait pas un tantinet saoule.

Et cette impression se confirme pour peu que Ton pénètre dans les maisons les plus curieuses de Lûbeck, car celles-là sont justement des brasseries et des débits de vins. Il y en a deux, entre autres, où l'on ne vit plus au xix= siècle, où Ton ne sait plus où l'on est et si Paris existe. L'une d'elles, bâtie en 1535, est la maison des Armateurs; convertie en un estaminet, elle contient une salle magnifique, avec ses panneaux d'un brun ardent et d'un or sombre, ses lustres de cuivre hollandais, ses énormes lanternes, ses petits vaisseaux à canons et à voiles, pendus aux poutres en saillie du plafond ; et elle possède des bancs de bois sculptés, superbes, une statue de Vierge exquise, auprès de laquelle s'avance, plaquée sur une colonne de bois soutenant la voûte, une femme de l'Océanie, peinte en jaune, une sauvagesse, aux cheveux crépus, qui tient entre ses deux mains un énorme ventre dont le nombril renfle tel qu'un bouton de soupière.

L'autre établissement est situé sur le port, au n° 75 de l'Ander-Trave ; d'après les registres conservés aux archives, un sieur Godeke Ruce y tenait déjà, vers la fin du xiii' siècle, une taverne ; des générations se sont donc abreuvées entre ses murs ; l'endroit est exigu et noir et tout d'abord l'on n'y voit goutte ; ensuite les yeux s'habituent à l'obscurité et alors sortent, de l'ombre des cloisons, d'étranges choses. L'on aperçoit une femme qui se pâme dans un traîneau, sous l'étreinte d'un homme ; puis des personnages de la Bible se montrent en des toiles enfumées, brossées de grands coups de vermillon, cinglées de larges traînées de jaune, des personnages peints dans le style de Rubens. Un rais de soleil filtre par les carreaux à mailles, se joue sur ces figures, éveille de vagues profils, allume une étincelle dans l'œil d'un visage qu'on ne distingue plus, et, passant au travers de l'émeraude du verre dans lequel rit le vin blanc du Rhin, vous fait voltiger sur les doigts des phalènes vertes. — Et l'on n'entend rien ; deux consommateurs sablent, sans parler, une bouteille, et le patron, les yeux au ciel, fume.

Quel calme dans cette ville ! Mais, avec tout cela, l'heure s'avance et je meurs de sommeil. J'appelle le garçon et, tandis que l'on prépare ma note je récapitule mes rêveries du jour.

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Si je résume encore Lûbeck en la personne d'une aimable vieille un peu toujours dans les brindes et un peu puérile, avec sa taille de myrmidone, ses atours armoriés et son bonnet de travers, je dois dire qu'elle me semble pouvoir symboliser aussi, par la déchéance de son port et le désert de ses rues que l'on croirait inhabitées, les petits ménages du négoce ; et dès lors il ne faut pas trop se moquer de son allure décrépite et de sa mine falote, mais admirer sa bonne grâce qui a su résister à tant de revers et souhaiter qu'ils persistent, car, sans eux, elle deviendrait sans doute, comme Hambourg sa voisine, une sorte de mérétrice éprise de toilette et affolée de luxe et elle finirait par rejeter, elle aussi, la délicieuse parure de ses antiques monuments et de ses anciennes rues, pour y substituer l'horrible clinquant des boulevards neufs.

Je ne crois pas qu'il existe de ville plus fastidieuse et plus laide que ce Berlin coupé au cordeau, planté de maisons sans intérêt et de palais affreux. Sa Sprée est une rigole d'eau sale, sa porte de Brandebourg est une camelote des Propylées d'Athènes, sa fameuse promenade des Tilleuls est plus médiocre encore que nos Champs-Elysées et ses Friedrichstrasse, ses Willelmstrasse, ses Leipzigerstrasse, toutes ses avenues de luxe n'égalent même pas la basse opulence de nos grandes rues.

Cette ville est donc hideuse et l'on voudrait que la foule qui l'anime le fût moins ; mais, elle aussi, consterne. Sur les trottoirs défilent des officiers gommés, sanglés dans des tuniques collantes et dans de noires culottes à vermicelle rouge ; et ils passent, droits, un monocle grand comme une roue de locomotive dans l'œil, mâchant, dans

des torrents de fumée des troncs d'arbres et faisant rebondir, sur le pavé, des sabres; puis ce sont, serrées dans des costumes dont les tons s'injurient, de grosses dames aux bouches toujours ouvertes et desquelles s'échappent, par instants, des rires en cris de poule et des hommes, râblés, avec des lunettes d'or, des crânes chauves, des barbes à clairières, des joues colorées, des têtes de pharmaciens homœopathes et de penseurs. La laideur humaine a, ici, un aspect particulièrement insolent chez le galonné, bébête chez la femme, et, chez le bourgeois, grave.

L'envie de prendre le train et de décamper vous harcèle, puis l'on se dit que l'on est injuste, qu'après tout Berlin recèle un musée magnifique de peintures anciennes et un aquarium tout à fait extraordinaire, une féerie de fleurs animales, tels que peu de villes en possèdent.

Cet aquarium est situé dans des caves converties en de spacieuses grottes. L'on n'entend plus que le roulement sourd des voitures courant audessus de vous et des cris d'aras qui vous saluent dès qu'on y entre; et l'on éprouve l'impression que l'on se trouve, en plein midi, transporté, le soir, dans un jardin zoologique éclairé au gaz ; dans des vitrines, l'on aperçoit des câbles enroulés qui sont des serpents, puis des crocodiles dans des

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bassins et des oiseaux en cage, enfin un estaminet burlesque où les consommateurs sont installés dans le squelette d'une baleine et apparaissent, en prison, au travers de cette carcasse, ainsi qu'au travers de barreaux courbes et blancs. Mais ce ne sont là que billevesées de naturalistes et bagatelles de la porte. Le vrai spectacle s'étend tout le long d'une galerie dont les cloisons sont des murs d'eau, maintenus par des cadres de verre ; et un jour de clarté sous-marine baigne l'intérieur des hublots, éclaire de ses lueurs verdâtres des falaises pour myrmidons et des forêts pour pygmées ; et nulle végétation terrestre n'égale la finesse de ces arbricules, la ténuité de ces branches. La flore des mers pousse dans ces petits rochers et ce sont des corbeilles de fleurs en dentelle et de plantes en guipure, brodées à l'aiguille, ouvragées comme les mailles du réseau d'Alençon. La tribu des algues s'étend dans ces prairies minuscules, enchevêtrant ses lanières fauves, ses longes de velours écarlate, ses courroies de cuir vert, reliant avec des lianes transparentes des bosquets aux troncs nacarat et aux feuillages roses.

Et des poissons filent au-dessus, des poissons aux mines cocasses et aux yeux farouches, les uns renflés tels que des outres, les autres amincis tels que des lames ; ceux-ci bossus, ceux-là munis de

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nageoires en croissant et d'une gueule qui bâille dans la peau du ventre, et ils sont papelonnés d'écailles disposées comme les tuiles d'un toit, comme le lacis d'une cotte de combat, aux mailles d'or et d'argent, incrustées de brillants et serties de gemmes ; ils s'élancent, virent d'un brusque coup de queue lorsqu'ils se postent face à face et d'aucuns piquent une tête en bas, se glissent entre des buissons de coraux rouges, rasent les taillis des madrépores, bousculent au passage les champs de cette éponge bizarre appelée gant de Neptune et qui ressemble à une main de laine ouverte, les doigts en l'air.

Y a-t-il parmi ces espèces, dont les noms techniques sont impossibles à prononcer, un spécimen de ce poisson fabuleux qui, d'après d'anciens auteurs, brouterait, dans les mers du Sud, des plants de corail, de même que les brebis broutent à la campagne des plants d'herbes? Je ne sais; mais, si saugrenus que soient ces poissons, ils appartiennent au moins à une classe bien tranchée, à une tamille spéciale de l'histoire naturelle, à des groupes d'individus vivants et connus; Tonne peut les confondre avec les animaux d'une autre race; leur étrangeté n'est donc que relative et d'ailleurs tous les grands aquariums détiennent des poissons de ce genre ; la gloire zoologique de Berlin n'est point

là; où elle s'atteste, c'est dans les cases voisines, dans ces carrés séparés de mer où se développent des êtres qui sont à la fois des bêtes et des fleurs; des êtres hybrides, improbables, et néanmoins réels ; et ils pullulent, suscitent les analogies les plus extravagantes, les images les plus baroques ; les plus folles des orchidées paraissent raisonnables à côté d'eux et il n'est point sur la terre de papillons ou d'oiseaux dont l'éclat se puisse comparer au leur.

C'est le jardin des Sirènes et la ménagerie des Ondines.

Dans un site hérissé de rocs, l'on aperçoit, au travers de la brume verte des eaux, des bryozoaires, des animaux-mousse, les uns bombés tels que des pelotes de velours bleu-paon, les autres s'écardant de même que des paquets d'ouates fauves : ceux-ci pareils aux pellicules du plomb qui bout; ceux-là semblables ou à la crème d'un lait qui serait vert ou à l'écume d'un pot au feu dont le gris se teinterait d'argent ; et ces mousses qui remuent des cils vibratiles et des cheveux très fins sont nanties d'une bouche, d'un œsophage, d'un gésier et d'un estomac ; elles happent des animalcules, dégustent des infusoires, se repaissent sans arrêt d'imperceptibles p^oies, aiment peut-être et, dans tous les cas, se reproduisent. Puis, vivant

en bonne intelligence avec elles, la merveille des mers, l'anémone qui habite sur des surfaces de rochers ou dans des bris de rocs. Avec elle s'affirment l'invraisemblance des tons et la déraison des formes. Les plus sages ressemblent un peu aux anémones de nos jardins et aux cactus ; mais les autres !

L'un de ces zoophytes, le Caryophyllia, est un corset de femme de satin blanc garni d'une ruche de batiste dans le haut ; et ce corset renferme un seul sein, mais placé, la pointe en l'air, dans la direction du cou ; et cette pointe, d'un vert tendre de jeune pousse, sort d'un fiais mamelon couleur de neige entouré presque à sa naissance d'une écharpe toute neuve de peluche cerise.

Et d'autres fleurs l'avoisinent, arborent, elles aussi, les plus illusoires des teintes et les plus démentiels des contours : perruques en feu soutenues par des patères de bronze; cierge couleur de capucine et dont la mèche s'échevèle en des barbillons glauques ; martinet à la poignée de jade et aux cordes mouillées d'une rosée de sang ; puis ce sont des tiges pareilles à des bâtons de cannelle fleuris, à leur cime, de grandes pâquerettes dont les cœurs scintillent ainsi que des escarboucles dans des rayons d'or ; des hampes, mi-claires et

mi-laiteuses, épanouissent à leur sommet le disque radié d'une monstrance; et l'hostie est rose et les rais du Saint-Sacrement sont mauves ; d'autres encore, aux aspects de plus en plus incohérents, tendent des toiles d'araignée d'un vert d'émeraude, couturées, à la place de mouches mortes, de perles; d'autres ressemblent à des trognons de choux lumineux, à des houppettes de poudre de riz, à des blaireaux à barbe, aux poils orange, montés sur des manches d'un vermillon vif; d'autres, enfin, sont les foins cramoisis d'artichauts fous !

Et ces fleurs se promènent et ces bêtes prennent racine ; elles s'emparent des vers, des larves aquatiques, des poissons nouvellement édos, les avalent et, tout comme de bonnes pochardes, quand elles se sont trop gavées, elles rendent. Ajoutez à cela que ces anémones sécrètent des sucs corrosifs et vénéneux et qu'elles piquent et brûlent telles que des orties, dèsqu*oa les touche.

Et les plages vitrées continuent à s'allonger, dans les salles de l'aquarium, et de nouvelles gageures delà zoologie défilent. Après les bryozoaires et les polypiers apparaissent les annélides, des végétaux vermiformes, des plantes chenillei aux reflets métalUques, des vers dont le corps est une suite de bagues duvetées de soies courtes et qui poussent ainsi que des ressorts des lames de

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canifs quand on les frôle ; Tune d'elles est rousse, barrée d'une ligne d'encre sur le dos et elle a des lèvres noires et des yeux bleus ; une autre, l'Eunicc géante des Antilles, possède un chef d'émail muni d'une trompe rose et ses anneaux, couleur d'arcen-ciel, sont hérissés de dards ; celle-là est féroce et dévore même ses congénères ; un autre animal, bien extraordinaire aussi, est une Holothurie, un grand cornichon lilas dont la tête est une marguerite blanche. Sa spécialité est de rejeter ses viscères lorsqu'on l'embête, et il en meurt.

Pour résumer cette promenade dans le monde des mers, l'on se dit que Dieu semble avoir réservé ses bêtes les plus extravagantes pour les antres mystérieux de ses gouffres. Il a fondu en un uiexplicable amalgame la flore de la terre et sa faune et cultivé des jardins qui marchent et des ménageries qui fleurissent ; puis, afin de parfah'e encore son œuvre, il a utilisé l'éclat du règne minéral, animé les pierreries et transporté dans la parure de ses bestioles les feux des gemmes.

Ensuite, par un contraste absolu, tandis qu'il nous laissait voir les magnifiques animaux de ses parterres, il nous mettait en présence aussi d'abominables créatures, de monstres tels que, seul, le délire des maladies les enfante ; et là, il ne faisait plus appel au concours de ses pierres et de ses

plantes, mais il paraissait emprunter à l'homme les contours et les couleurs des métaux forgés dans ses usines.

Et ce parti pris se montrait dans ce musée maritime de Berlin, où, derrière des cloisons de verre, s'agitait un être de cauchemar, un monstre métallique, une sorte de crabe blindé comme un vaisseau de guerre, le Limulus Polyphemus d'Amérique, je crois.

Imaginez une bête eniouie sous une plaque de tôle grise, aux bords relevés travaillés au marteau et peints au minium, un crustacé ayant la vague forme d'un torpilleur et évoquant avec son armure l'image d'un monitor américain dont l'hélice visible serait une longue queue. La tête est cachée et, en cherchant bien, Ton aperçoit deux petits yeux embusqués derrière des meurtrières, puis deux pendeloques qui remuent de même que des chaînes d'ancres. Au repos, cet être peut se confondre dans l'eau avec le ton des sables; mais, lorsqu'il bouge, c'est autre chose; il devient alors tout simplement atroce. Je le vis, un jour, retourné, nageant sur le dos et rien ne peut rendre l'horreur de ce corps en soufflet, de ces chairs noires et plissées qui jouaient de l'accordéon dans les ondes, de ces pattes violettes et tigrées de blanc. Et ces dix pattes en faisaient vingt, en faisaient cent, tant elles grouillaient; puis

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la bête se remit à l'endroit et se laissa tomber ; et sa carapace s'aplatit, telle qu'un feutre, en s'insinuant dans une fente où elle disparut, entre deux rocs.

Ce crustacé que l'on croirait — s'il n'était pas vivant — fabriqué dans les ateliers de Krupp ou dans les fonderies du Creusot, ne suggère point l'idée qu'il fut, ainsi que les autres, créé parle Seigneur de la Genèse ; en dépit de son allure ultramoderne, il ne peut avoir été inventé qu'aux temps des faux-dieux, par l'un des démons du Paganisme ; l'on se rappelle en effet que ceux-là s'accouplaient pour produire des monstres et dès lors la filiation de ce crabe se retrouve. Il a dû être engendrésur un lit d'ordures et être né des œuvres de Phobéton, le dieu des songes effrayants, et de Forina, la déesse sordide des égouts.

Entoutcas, son imagevouspoursuit, quand, après avoir quitté l'aquarium, l'on est remonté dans la rue, au plein jour; et alors, il faut bien le dire, la laideur des Berlinois paraît douce et l'on aurait presque envie, ma foi, d'embrasser, tant on les juge maintenant avenantes, les faces des traîneurs de sabres à monocles et des homœopathes à lunettes d'or.

)e relisais, ces jours-ci, Bruges la Morte (le Rodenbach et les souvenirs de cette ville dont il a très habilement rendu le premier aspect se levaient en foule. « Tous les jours y ont l'air de la Toussaint, » dit-il ; cette remarque est exacte et il a si bien peint son ciel d'étain, son « eau sensitive, au silence ambigu », moirée par les palmes remuées des cygnes, dégagé le fumet de cire mal éteinte et d'encens qu'exhale son béguinage endormi sur une pelouse, derrière un fossé qu'enjambe un petit pont, que Bruges semble pour jamais fixée en une délicate et véridique image. Cette ville lui appartient, est devenue en quelque sorte son douaire, et sa vue se profile, même lorsqu'il n'en parle point, derrière tous ses romans et tous ses poèmes, comme lui-même se détache sur le fond de ses clochers et ses tours dans un intéressant portrait de Lévy-Dhurmer qui fut exposé au Salon de 1896, à Paris.

Rodenbach fut l'un des plus extraordinaires virtuoses de ce temps. Sur deux ou trois thèmes qu'il choisissait parmi ceux dont Toriginalité n'apparaissait à personne, il brodait les plus délicieuses variations, usant, à tout coup, de comparaisons inattendues, de figures neuves. Que l'on s'imagine un inutile concours de poètes auxquels on imposerait ce sujet: les Réverbères ^ tous songeraient que la matière à développer est ingrate et se battraient les flancs pour s'alléger de quelques vers. Lui, se jouait de ces difficultés et alignait, à la gloire des lanternes, sept poèmes improbables et charmants, pleins de rapprochements ignorés, d'analogies qu'on ne soupçonnait guère; il animait les fumignons, les muait en des êtres sensibles dont il racontait ensuite, très doucement, les plaintes.

Il aimait les choses fuyantes, les couleurs indécises, les lignes tremblées, raffolait du mystère des eaux, des sonneries des cloches, des voix du verre qui se brise, des carillons; il choyait aussi le pas tout à fait bien portant et néanmoins le pas très malade, qui permet de se dorloter, sans souffrir, dans des chambres closes; il était, envers surtout, le chantre des convalescences, le dilettante de musiques lointaines entendues du fond de pièces à peine éclairées par des lueurs de lampes qui se dé-

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dorent, à mesure qu'elles sortent du cercle tracé par la cloche parée des abat- jour.

Bruges lui semblait, mieux que toute autre, apte à contenter ces goûts. « Un ascendant s'établit d'elle sur ceux qui y séjournent », écrivait-il; mais si elle lui fut un fidèle tremplin de rêves, si elle détermina la vision très spéciale qu'il eut de la vie en art, il faut aussitôt ajouter qu'il ne fut point sa dupe.

Si l'on ne s'en tient pas, en effet, aux apparences, l'on découvre, cliez lui, une certaine peur de cette atmosphère éternellement grise et de ces canaux immobiles, et l'on finit, si Ton observe que ses deux volumes Bruges la Morte et le Carillonneur se terminent l'un par un meurtre, l'autre par un suicide, dont il accuse la ville d'être un peu cause, par croire qu'il la jugeait fatale et cachant sous son calme d'emprunt on ne sait quoi de félin et d'étrange.

Et il avait raison de l'apprécier ainsi : de même que toutes les cités mystiques, elle a un endroit et un envers, — et son envers est inquiétant.

En quittant Bruxelles, elle se révèle délicieuse et ayant, seule, conservé l'âme catholique des Flandres ; Bruxelles, avec ses boulevards Anspach, ses fontaines phénoménales, ses églises termées dès midi, ses illuminations furieuses, le soir, serait

à fuir si elle n'avait encore sauvé quelques-uns de ses vieux coins, sa grand'place, les salles de son musée, Sainte-Gudule, bien inférieure pourtant aux cathédrales de France; sa nef part, en effet, sur d'énormes piliers, mais ne s'élève pas; elle est pesante ainsi que le peuple qui l'a bâtie ; elle est taciturne et massive et elle n'accueille point. Elle appartient, du reste, beaucoup moins à Dieu qu'aux horribles sacristes qui l'exploitent; on s'y promène en payant, et l'on ne prie pas.

A Bruges, au contraire, les églises sont ouvertes et l'on y célèbre des Saluts quand vient la nuit. Je me rappelle la sensation de bien-aise que j'éprouvai, l'an dernier, lorsquej'entraidansla cathédrale de Saint-Sauveur. L'on se retrouvait chez Notre-Seigneur et chez soi, au milieu de braves gens. La piété flamande n'avait point le côté silencieux et discret de la nô're ; ces fidMes se bousculaient devant l'autel, s'entassaient tous, au même endroit, sans désir d'isolement, mais, une fois installés, ils priaient bien ; l'un de mes souvenirs les plus exquis de cette ville est un chapelet débité, à haute voix dans la chapelle noire de l'hôpital de Saint-Jean ; il y avait là, pressées les unes contre les autres, des femmes agenouillées, vraiment implorantes, et ce chapelet, récité en flamand, prenait dans cette langue une savoureuse

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ampleur. Il y avait, en même temps, un accent de caresse et de fermeté, une sorte d'affirmation raisonnée dans ces voix qui répondaient, plus lentement et d'une façon plus réfléchie que chez nous, iu prêtre ; le côté charmant de la ville s'attestait, le complément de ses canaux, de ses musées, de ses vieilles églises, le côté d'âme du Moyen Age qu'elle a gardé.

Mais, justement à cause de cela, elle a aussi le diable caché en elle ; et on le sentait, en flânant par ses rues ; elle fleurait à quelques endroits le soufre ; Tencens et le soufre, à doses difierentes, ce sont les odeurs contradictoires de la sournoise Bruges.

Comme à Lyon, où toutes les hérésies survivent, le satanisme fleurit à Bruges ; et ce vice, elle le porte dans les plis de sa physionomie, pour peu qu'on la dévisage ; elle se prête une allure douce et avenante, oui, mais parcourez-la dans tous ses sens ; au bout d'une heure de marche, vous vous apercevrez que ses rues vous leurrent : vous êtes parti de tel point et vous y voilà revenu ; en somme, vous avez tourné avec elle ; elle est bâtie en ressort de montre, en spirale, et constamment elle vous ramène là où elle peut se faire valoir à ses musées, à ses églises ; elle est cachottière, telle qu'une dévote; cependant, si l'on y songe, il serait inéqui-

table de trop lui reprocher sa double face, car elle subit la loi commune , les extrêmes s'avoisinent et toujours, là où le Seigneur est maître, Satan se glisse.

En dépit de ces manigances infernales qui n'existent précisément qu'en raison du bon aloi de sa piété et en sont, du reste, la preuve, Bruges est, ainsi que je l'ai dit, un havre pour les catholiques que l'impiété de Bruxelles attriste.

Puis elle a de parfaits monuments dont on ne saurait se déprendre : son église Saint-Sauveur, surmontée d'une tour massive de briques assombries parles ans, une sorte de forteresse, de donjon militaire qui se dresse dans un cercle de canaux verts ; et aussi Notre-Dame, la chapelle du Précieux-Sang, l'Hôtel de Ville, la Grand'Place. Rodenbach a excellemment décrit leur attitude, je ne m'y attarderai donc point ; tout au plus m'arrêterai-je, pendant Quelques minutes, dans cet hôpital Saint-Jean, si mtime avec sa vieille porte cochère, ses longs couloirs où passe le costume noir et blanc des sœurs qui se relaient, depuis le xiv' siècle, pour soigner les malades ; rien ne semble changé depuis tant d'années ; l'on est reculé dans le lointain des âges ; la Bruges charmante d'antan est là, surtout dans l'ancienne salle da chapitre, où s'exhibent les Memling.

Comme toujours, lesuccèsva aux œuvres faibles et c'est autour de la châsse de sainte Ursule, peinte à petites lèches, que les Anglais, armés de loupes, se démènent ; c'est fort heureux, car ils laissent l'approche des autres œuvres de l'artiste, libre. La merveille que cette collection ! Ici, le Mariage mystique de sainte Catherine, d'une chasteté réellement extraordinaire ; là, Y Adoration des Mages où je reconnais un personnage entièrement pris à la Nativité, de Roger Van der Weyden, du musée de Berlin : — le Saint Joseph tenant un petit cierge — puis une Vierge offrant de ses longs doigts fuselés une pomme à l'Enfant, nu sur ses genoux ; l'Enfant est un peu vieillot, mais Elle, elle est peutêtre la plus belle Madone que Memling ait jamais peinte. L'analyse des traits serait nulle ; l'on ne pourrait inscrire que des cheveux blonds, de grands yeux baissés, un nez long et droit, un front moins bombé, moins large que ceux de ses autres Mères, et une petite bouche, une bouche adorable, qui est une fleur un peu fripée, avec les quelques gerçures d'un léger gel ; le tout, hors d'une impossible description, est d'une ingénuité, d'une candeur et aussi d'une distinction et d'une beauté qui ne sont déjà plus, malgré la forme restée humaine, terrestres. Et, au fond, je ne sais même pas si Elle est en chair et en os, car son teint a la

blancheur des moelles du sureau et son corps est fragile comme une lige. L'âme a étiré, a aminci, a presque rongé sa pâle et délicate gaîne, et elle apparaît, si rayonnante, si pure, que les mots se taisent.

L'on voudrait connaître la vie intérieure d'un tel peintre, mais l'on ne sait même pas quelle fut sa vie extérieure. La légende qui faisait de Memling un soldat de Charles le Téméraire, échappé à la déroute de Nancy et arrivant, au milieu de l'hiver blessé et mourant de faim et de froid, à l'hôpital Saint-Jean qui l'accueillit et le pansa, est controuvée. M. James Weale a démontré, par des pièces découvertes dans les archives de Bruges, qu'il était un bourgeois notable de cette ville, marié, père de trois enfants dont on a noté les noms, Jean, Pétronille et Nicolas. Il possédait en outre deux maisons, payait une rente de neut escalins à la table des pauvres de Notre-Dame et il prêta de l'argent à la cité pour des frais de guerre : il n'était donc pas, ainsi qu'on l'a cru, un indigent. Il est né on ne sait où, mais l'on n'ignore point qu'il est mort vers la fin de l'année 1495, à Bruges.

Le musée de l'hôpital Saint-Jean étant connu, il n*est pas besoin de décrire, par le menu, ses œuvres et mieux vaut faire halte, pendant quelques secondes, dans le musée de la ville dont presque jamais personne ne parle.

Ce musée est minuscule; il tient tout entier dans une petite salle, mais il renferme des pièces de premier ordre : d'abord un triptyque de Memling, un Saint Christophe et un Saint Benoît d'une expression admirable ; malheureusement, les panneaux sont dévernis et gâtés par de sottes retouches ; puis le Saint Donatien, de Van Eyck, mais la Vierge est si laide et l'Enfant si débile que, malgré la facture précieuse et les tons opulents de ce peintre, on s'en lasse ; ensuite, un Jugement dernier assez bizarre, d'un artiste fort peu connu, Jan Prévost, originaire de Mons et qui peignit, en 1525, ce Jugement pour la chambre échevinale de Bruges; enfin, deux tableaux très beaux, d'une saveur très à part, d'une couleur à la fois somptueuse et sourde, le Jugement de Cambyse, de Gérard David, un Hollandais, qui vint se fixer, vers 1483, à Bruges et fut sans doute un élève de Memling. Dans l'un de ces tableaux, Sisamne, le juge qui a prévariqué, est étendu sur un chevalet ; on lui a déjà écorché toute une jambe et l'on s'apprête à lui retourner la peau du talon, comme une chaussette. Et cet homme grince des dents, tandis qu'on le jugule et que d'autres bourreaux, vêtus de rouge et de jaune, lui entament un bras et commencent à lui inciser la poitrine. Cette scène de tortionnaires n'a pas cette senteur de basse boucherie dont plus

tard les peintres de l'Ecole espagnole s'éprirent ; elle est vivante et terrible, mais pas répugnante et vraiment noble.

Ce Gérard David fut un très personnel maître.

Le musée de Rouen possède de lui une Vierge aux raisins, entourée de saintes femmes, une Vierge toute de mélancolie et de grâce ; elle est noyée, là-bas, dans un tas de pannes.

Au lieu de passer leur temps à changer les tableaux de place, les tristes seigneurs qui régissent notre musée du Louvre feraient beaucoup mieux d'échanger cette œuvre contre autant de panneaux que l'on voudra de l'Ecole de France; ce serait certainement une révélation pour Paris que cette Madone, de David.

Pour en revenir à Bruges et la récapituler maintenant en quelques lignes, l'on peut dire qu'elle est à la fois mystique et démoniaque, puérile et grave. Mystique par sa réelle piété, par ses musées uniques au point de vue de Fart, par ses nombreux couvents et par son béguinage ; — démoniaque, par sa confrérie secrète de possédés ; — puérile, par son goût pour les insupportables verroteries des carillons, — et grave, par Tallure même de ses canaux et de ses places, de ses beffrois et de ses rues.

Mais ce qui domine, en somme, c'est la note

mystique ; et elle est une ville délicieuse parce qu'elle est dénuée de commerce et que, par conséquent, ses chapelles sont vivantes et que ses rues sont mortes.

LE aUENTIN METSYS D'ANVERS

['est une grande misère que de voir des tableaux mystiques enlevés de leur milieu, sortis de leurs entours. On a beau les héberger dans des collections ou dans des musées, le mieux qu'on peut, les isoler même des autres toiles dans des salles à part, ils n'en restent pas moins dépaysés loin des chapelles et des oratoires où ils vécurent ; machinalement, on cherche en face d'eux un prie-Dieu et l'on ne découvre qu'une banquette dont le velours s'éraille, usé par l'indifférente fatigue des visiteurs. Cette impression d'une œuvre qui n'a plus de chez soi, qui loge à l'hôtel, on l'éprouve à Anvers surtout, devant la descente de croix de Quentin Metsys.

Descente de croix ou mise au tombeau, et les deux titres ne sont, ni l'un ni l'autre^ résolument exacts, car l'artiste a peint le moment intermédiaire entre ces deux actes, celui où Jésus n'est

déjà plus sur l'instrument du supplice et n'est pas encore descendu dans la tombe. Il note un temps d'arrêt, une halte entre les scènes des Evangiles, dans son triptyque.

Les deux volets représentent, le premier la décollation de saint Jean-Baptiste, le second le martyre de saint Jean l'Evangéliste, plongé tout vivant dans une cuve bouillante d'huile ; ils seraient la gloire de moindres musées, mais ici ils demeurent presque inaperçus, car leur intérêt est effacé par l'effrayante magnificence du panneau central qu'ils avoisinent.

Ce panneau dispose ses principaux personnages sur le fond du Calvaire. Deux croix sont pleines et branchent encore les deux larrons ; la troisième, celle du milieu, est vide et deux femmes recueillent à son pied le sang tombé du Christ ; au-dessous d'elles, deux hommes sont assis, l'un, coiffé d'un chapeau haute forme, ôte et secoue sa chaussure, tandis que l'autre retire des provisions d'un panier et les mange ; un troisième descend, une échelle sur le dos, le sentier de la montagne, au loin ; — puis à gauche, là où le Golgotha prend fin, Jérusalem apparaît dans la poudre bleuâtre d'un temps clair ; enfin, à droite, dans le flanc creusé du roc, s'ouvre une grotte où l'on va déposer le cadavre divin ; et, sous sa voûte, près

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d'un vieillard, une femme éclaire une servante qui balaie le sol.

Mais tous ne sont que gens épisodiques et simples figurants mis là pour boucler le cercle dans lequel réside le véritable sujet que voulut Metsys.

Ce sujet, le voici :

Le long de la toile, Jésus est couché sur un suaire, au premier plan, A gauche, Nicodème sou" lève, agenouillé, le corps qu'il saisit sous les bras, pendant que Joseph d'Arimathie tient la tête et rajointe doucement, avec ses doigts, la peau décollée du front. Il est somptueusement vêtu, sur un surcot dont l'étoffe bouillonne, d'un manteau qui fait songer à une chape brodée d'oiseaux, galonnée d'orfroi, grenelée de gemmes; avec ce costume et ses bonnes grosses joues rasées de frais, il a l'air d'un prêtre latin de l'Occident, comme Nicodème avec sa grande robe, sa longue barbe et sa toque, suggère l'idée d'un ministre grec ou d'un pope, d'un prêtre de l'Orient. Derrière eux, un autre homme à moustaches hérissées, le buste accoutré d'un justaucorps d'azur foncé que surmonte un collet orange, le chef ceint d'un turban, un homme à figure de janissaire, tel qu'en gravera plus tard Rembrandt, porte la couronne d'épines. A eux trois, ils composent le groupe de gauche. Dans celui du milieu, la Vierge vêtue de l'immémoriale

robe bleue, la tête coiffée d'un capuchon qui lui cache les oreilles et les cheveux et couvre ainsi que d'un bandeau de religieuse la moitié du front, demeure agenouillée et ses mains sont jointes; derrière Elle, saint Jean, habillé, suivant la tradition, de rouge, se penche pour la secourir, craignant qu'EUe ne défaille, et, près de lui, une femme, Marthe, Marie Héli ou Jeanne Chusa, on ne sait au juste laquelle, tend une éponge à Marie Salomé qui s'apprête à laver les mains ensanglantées du Christ; enfin, pour compléter le groupe de droite que commence Marie Salomé, une vieille femme, la mère de saint Jacques le Mineur et de saint Jude, se désole tandis que Magdeleine essuie, comme elle le fit de son vivant, les pieds morts de l'Epoux avec ses cheveux.

Sauf Marie Cléophas, la mère des deux Apôtres, drapée dans une mante de trame pauvre, d'un violet gris, les autres sont attifées de magnifiques parures, — l'une, serrée dans un corsage blanc muni de manches roses, — l'autre affublée d'une robe d'un rose qui bleuit tel qu'un pétale d'hortensia et de manches d'un velours pourpre ; et toutes deux ont des chaperons orfévris, des bijoux, de fins voiles, tout le luxe de toilette qu'arborèrent les riches Flamandes, au temps où vécut Metsys.

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