LE BUFFET DES GARES
ménages montant en wagon, subissant, furieux de ne pas rencontrer de compartiments vides, la tête renfrognée des voyageurs qu'on dérange. Il fallait que le mari hissât les valises dans le filet et la femme disait : « As-tu le petit sac ?Tu es sûr de ne rien avoir oublié ? Fais donc attention ! tu vas froisser mon chapeau. Mon Dieu ! que les hommes sont maladroits ! » Puis se tournant versl'eniant : « Vas-tu rester tranquille, à la fin, toi ? » Et le train s'ébranlait et ces couples pilaient du poivre sur de dures banquettes, pendant des lieues.
N'être pas marié et ne point partir, quelle allégresse. Seigneur ! Et j'avalais avec plus de résignation mon dangereux fricot, pensant que le mortel le plus heureux de la terre devait être le patron de ce buffet qui, dans ce tourbillon de gens affolés, ne bouge pas ; il ne voit, ce commerçant qui est chez lui, que des malheureux qui regrettent leur chez eux ; il devrait savourer davantage, par comparaison, son calme ; mais la vie est si mal ordonnée qu'il déplore sans doute de ne pouvoir s'absenter et errer au loin. Il doit avoir des goûts de nomade, ce casanier, rêver à de longues excursions alors qu'il se promène, une serviette sous le bras, le long du quai.
Mais l'heure du grana coup de feu approche, l'heure où débarque le rapide se dirigeant sur
l68 DE TOUT
Paris; et déjà la tenancière avertit les domestiques ; l'on met des assiettes blanches et l'on tire des bocks ; on aère la salle en ouvrant la porte qui donne sur les rives des voies... Un employé entre et crie : « Les voyageurs pour le rapide de Paris I » Cet appel a été un coup de pied dans une fourmilière. Tous les gens qui sont là se lèvent, se bousculent, s'empêchent mutuellement, avec leurs coHs et leurs sacs, d'avancer ; c'est un va-et-vient de femmes traînant des mioches qui regimbent, pendant que des garçons bondissent et dessinent des trajectoires dans la foule, un plateau en l'air et les employés de la gare s'impatientent, poussent ce troupeau ahuri sur un quai, vocifèrent : «^ Allons ! Mesdames, reculez-vous î » Et, dans un vacarme de tempête, le rapide arrive et s'arrête, la machine suant à grosses gouttes, mugissant et grondant, tandis que tous les carreaux du buffet tremblent. Je regarde par la fenêtre cette série..de wagons noirs et sinistres, rejoints entre eux par des souf-flets de cuir ; c'est une morgue ambulante et un train]de deuil ; des êtres affreux apparaissent maintenant dans les couloirs des voitures, descendent, envahissent la chaussée, pénètrent dans mon restaurant; ce sont les rastas débarqués en France, des bellâtres passés au jus de chique, chargés de breloques et de bagues, et plus ils sont basanés, plus ils