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LA VIERGE NOIRE DE PARIS I

heures, cette chapelle exquise. Le matin, elle regorge de monde et c'est le grand silence des messes coupé par le pétillement des sonnettes et le cri voisin des coqs ; à deux heures, le sanctuaire est presque vide, mais tout le chœur des religieuses, séparé par une grille des places laissées au public, est plein. On ne voit que leurs dos et un champ de cornettes qui ondule avec la doxologie, un champ de cloches blanches rompu, çà et là, par les choux noirs des bonnets des novices ; puis, dans les allées où se tiennent les converses, l'on aperçoit des casques énormes de linge, des sortes de scaphandres mous, couvrant tout le visage, et un long fichu blanc qui descend en pointe jusqu'à la taille.

Et les portes se ferment, après un chemin de croix, avec la nuit, et la Vierge repose ; et, le lendemain, l'éternelle Quémandeuse recommence, sans jamais se lasser, à intercéder pour de nouvelles âmes; c'est une chaîne sans fin qu'EUe tire et c'est pitié quand on songe au mal qu'on lui donne! En dehors des religieuses qui parviennent plus aisément à s'oublier, combien de gens qui l'exorent viennent pour Elle et se désintéressent d'eux ? Mais la vie est devenue si lente à souffrir et si dure, que tous semblent à bout de force et, avant même de la saluer, ils la sollicitent précipi-

tamment, dès qu'ils l'approchent, de les guérir de leurs maladies, de leur procurer de l'argent, de les défendre. C'est un lamentable chœur de désirs qui se dévide avec les grains des patenôtres ; c'est un chemin de ses propres croix que chacun lui présente ; et, devant l'inconscience de cet égoïsme, Elle finit par sourire et par condescendre à essuyer, comme une Véronique, la face éplorée de ses fils. C'est à cela qu'elle s'occupe, la Vierge noire de Paris, et, si peu que l'on y réfléchisse, l'on comprend pourquoi Elle a choisi ce couvent des Dames de Saint-Thomas-de-Villeneuve pour y établir sa demeure : c'est parce qu'Elle trouve, en ces servantes des pauvres une aide ; ce qu'Elle ne peut taire Elle-même, elles le font; Elle leur délègue la tâche de ces soins matériels dont Elle ne saurait se charger; Elle soulage, par leur entremise, ces voyageurs qui frappent, sans demander à la voir, à sa porte, les malades sans religion et sans le sou et les gueux.

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ti^ ES anciennes maisons de Paris dont les dispositions intérieures sont à peine changées deviennent si rares qu'il est vraiment intéressant de les noter. L'une d'elles, celle où je fus en partie élevé et où j'habitai si longtemps, ii, rue de Sèvres, est, à ce point de vue, curieuse.

Elle fut un couvent de Prémontrés et ses couloirs, larges à faire charger des escadrons de cavalerie, sont intacts. Toutes les portes des cellules s'ouvrent sur ces allées ; seulement quelques-unes de ces cellules ont été rejointes entre elles et forment de spacieux logis dont les pièces se commandent. Extrêmement hautes de plafond et carrelées, elles sont terriblement froides, l'hiver, et je me souviens d'y avoir passé, dans un immense appartement au premier, toute une enfance à la glace. Les moyens de chauffage étaient succincts

à cette époque-là et Ton se bornait à se mettre en rond devant un feu de bois, avec un paravent par derrière, si bien que Ton avait les pieds cuits et le dos gelé. Mais en dehors même de ses gigantesques corridors et de son large escalier dans lequel un régiment défilerait à l'aise, cette bâtisse vaut par ses superbes caves, taillées en ogive, pareilles à des nefs d'églises. Pendant le bombardement du siège et de la Commune, les habitants de la maison s'y réfugièrent et elles étaient si peu humides que les draps des lits demeuraient secs. En des jours plus heureux, ces celliers bonifiaient merveilleusement le vin et je me rappelle ces vieux bourgognes pelure d'oignon dont ma famille était fière et que des années de bouteille dans le sable de ces cryptes rendaient incomparables. Ils parfumaient, quand on débouchait les flacons, la pièce, et ils tonifiaient autrement que les kolas, que les chaux, que toutes les balivernes roboratives inventées par les pharmacopoles de notre temps.

Tout cela existe encore, sauf le vieux bourgogne. L'aile droite située dans la cour est l'ancien monastère ; l'établissement de brochure dont je parlai dans les Sœurs Vatard occupe le rez-dechaussée ; les ateliers sont l'antique réfectoire et les deux étages surmontés de greniers convertis en des chambres sont les cellules des moines.

Seules, les cahutes élevées au fond et à gauche dans la cour sont modernes. On les a construites sur des jardins au bout desquels se dressait autrefois une maison de bains. Vers 1847, dans cette cour, il y avait une petite baraque glorifiée de l'étiquette de « Bouillon hollandais » où l'on débitait des soupes grasses et des portions de bœuf. Il disparut dans une faillite et il est aujourd'hui remplacé par un minuscule jardinet dans lequel un concierge s'efforce de cultiver des fleurs.

Le Calendrier historique et chronologique de V Église dé Paris pour l'an 1747 nous apprend que cette maison, dont la porte cochère a gardé la belle allure décorative des vieux âges, fut donnée en 1662, par Paul Terrier, profès de l'abbaye d'Ardenne en Normandie, aux couvents réformés de l'ordre des Prémontrés ; d'autre part, dans son volume, les Églises et les Monastères de Paris, M. Bordier raconte qu'Anne d'Autriche posa, cette même année, la première pierre de l'église qui fut achevée en 1663 et bénite sous le vocable du T. S. Sacrement de l'autel et de l'Immaculée Conception de la Sainte Vierge.

Enfin, Germain Brice, dans sa Nouvelle Description de la Ville de Paris au XVIII" siècle, complète ces détails. Selon lui, le sanctuaire fut commencé non en 1662, mais en 1 661, et il fut détruit en

17 19 par les moines mêmes qui construisirent à sa place une plus vaste église ; celle-là avait cent cinquante pieds de longueur et trente-trois de largeur, en y comprenant les bas-côtés dans les galeries desquels étaient disposées des tribunes qu'on louait à des personnes désireuses de prier loin des foules.

Les Prémontrés possédaient en sus de cet immeuble de la rue de Sèvres qui avait une entrée sur la rue du Cherche-Midi, plusieurs maisons qu'ils avaient achetées et dont ils tiraient de très gros revenus. Parmi ces acquisitions figurent, au dire deLefeuve, un bâtiment et un jardin contigu au cloître que leur vendit, le 2 juillet 1748, une femme Mallet qui tenait ces biens de son père, un sieur La Violette, marchand de cidre.

En somme, l'espace occupé par leur monastère est, sur le plan de Turgot, énorme ; il embrasse tout le pâté compris entre la rue du Cherche- Midi et la rue de Sèvres et il s'étend à peu près de la hauteur de la rue de la Chaise jusqu'à la place de la Croix-Rouge.

Ces religieux paraissaient fort entendus en affaires et Germain Brice déclare « qu'on a Heu d'être surpris qu'une communauté aussi peu nombreuse et aussi peu connue que celle-ci, dont rétablissement était à Paris si nouveau, ait pu acqué-

rir tant de possessions en si peu d'années. »

Dans tous les cas, ils n'en jouirent pas pendant bien longtemps, car la Révolution les dispersa. Dans leur Histoire de la Société française pendant le Directoire, les de Concourt nous renseignent sur la vente de ces logis :

« Les Prémontrés de la Croix-Rouge ont été achetés par un malheureux tenté par le démon de l'agio. Le pauvre Derbelin espérait revendre avant d'avoir payé ; il ne vendit pas, il ne paya pas et se pendit au cordon de sa sonnette, rue Poupée... »

Les bâtiments furent cédés à d'autres trafiquants plus riches, l'église fut détruite, mais, chose étrange, cette bâtisse, sur l'emplacement de laquelle l'on pourrait édifier au moins deux grandes maisons de rapport, est demeurée indemne.

Qu'étaient, maintenant, ces Prémontrés, si peu connus à Paris, si l'on en croit Germain Brice, vers la fin du xvii' siècle ?

Cet ordre, on le sait, fut fondé par saint Norbert. Ce saint, né en 1080 à Santen, près de Cologne, se fit recevoir diacre et prêtre à trente ans et il parcourut une grande partie de la France, exhortant les campagnes et les villes à se convertir et à pratiquer des exercices de pénitence. Il finit par se fixer dans la forêt de Coucy, en un lieu appelé Prémontré, et il y fonda ie premier ascétère

de son ordre. Ses religieux vécurent sous la règle de saint Augustin et ils devinrent si nombreux que, sur la fin du Moyen Age, ils étaient répartis en mille abbayes d'hommes, trois cents prévôtés et autant, sinon plus, de prieurés, et en cinq cents couvents de femmes connues sous le nom de Norbertines.

D'après le P. Helyot, leur costume se composait d'une robe et d'un scapulaire blancs. Quand ils sortaient, ils se coiffaient d'un chapeau de même couleur et chez eux ils s'affublaient d'un petit camail. Au chœur, pendant l'été, ils étaient seulement revêtus d'un surplis et d'une aumusse blanche et, pendant l'hiver, d'un rochet avec chape et camail blancs.

Quant à saint Norbert, il devint archevêque de Magdebourg et mourut dans cette ville, le 6 juin 1134, après avoir créé un tiers ordre qui a servi de modèle à ceux qu'instituèrent plus tard saint François d'Assise et saint Dominique.

La vie des premiers Prémontrés fut des plus dures. Ils ne mangeaient que du pain, mais, peu à peu, cette trop grande austérité tomba et, comme toujours un excès en amène un autre, ils se mirent à faire bonne chère et au xvii* siècle on les trouve portant du linge fin, des bas de soie, des manchettes de dentelles, une calotte de maroquin, se

frisant et se poudrant la tête, si bien que des réformes devinrent nécessaires et qu'elles eurent lieu.

C'est à l'une de ces branches réformées de l'ordre qu'appartenait la communauté de la rue de Sèvres.

La règle y était terrible ; pas de linge et des vêtements d'étoffe vile ; aucun aliment gras et l'abstinence exigée presque chaque jour ; lever à minuit pour réciter matines et nouveau lever à cinq heures et demie pour faire une demi-heure d'oraison mentale avant prime. Le chapitre avait lieu tous les matins et les moindres fautes y étaient cruellement punies. La liste des coulpes inscrites dans la règle n'en finit pas : entrer dans une cellule sans permission, cela valait trois jours au pain et l'eau ; rompre le silence ou manquer d'attention au chœur, appeler un religieux sans se servir du nom de « frère », cela se soldait par une correction corporelle et par un jeûne au pain et à l'eau d'au moins un jour.

L'on peut juger par ces châtiments de ceux qui attendaient les moines coupables de méfaits plus graves. L'apostat qui rentrait au couvent se présentait avec des verges à la main et on le fustigeait à tour de bras, en plein chapitre. Quant à ceux qui avaient commis le péché de chair, ils étaient

condamnés à la prison perpétuelle, internés dans les cachots les plus obscurs et privés de la communion, à moins qu'ils ne fussent sur le point de mourir. Dans ce cas, on leur était les menottes et les chaînes pour qu'ils pussent recevoir plus décemment Notre-Seigneur, mais on les leur remettait après.

Tel fut le régime que subirent les moines de la rue de Sèvres. Que de fois, le soir, sur mon balcon, regardant le vieux cloître dont les tuiles se persillent de vertes mousses, j*ai songé à ces religieux dont l'existence fut très pénible, mais aussi très douce, car ils étaient certainement payés par des joies intérieures de leurs peines! ce couvent était une vraie ruche de prières et maintenant dans ce réfectoire où on lisait, en mangeant des légumes cuits à l'eau, des vies de saints, les sœurs Vatard flirtent et vacarment ; les cellules des religieux sont habitées par des ménages dont les ébats ne ressemblent en rien aux pieux transports des cénobites qui les occupèrent; à la place de l'église s'étendent des magasins loués par un libraire qui n'édite que des œuvres matérialistes ; l'on dirait d'une gageure. En résumé, le n° ii de la rue de Sèvres n'est plus qu'une maison comme une autre; il a perdu, depuis le départ des Prémontrés, son étampe de sainteté ; mais, eux-mêmes, dont on

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entend si peu parler aujourd'hui, que deviennentils depuis la Révolution, que font-ils ?

Cet institut si florissant jadis est bien réduit. Forcément les observances se sont adoucies et néanmoins le recrutement, si on le compare à celui des autres grands ordres, est quasi nul.

S'il n'a plus de cloître à Paris, il en possède cependant quelques-uns encore en province.

Il se divise actuellement en deux branches ; l'une, dite « des Prémontrés de la congrégation de France », se compose de deux monastères, celui de Saint-Michel de Frigolet, la maison-mère, célèbre par le siège qu'il soutint, au moment de l'exécution des décrets et celui de Conques, dans l'Aveyron. L'autre dite « des Prémontrés de l'observance commune » a essaimé de sa maisonmère, sise à Mondaye dans le Calvados, deux couvents, celui de Saint-Joseph deBalarin,à Montréal du Gers et celui de Nantes.

Le tout pour contenir près de deux cents religieux qui se livrent à l'étude et à la prédication ; c'est vraiment peu.

Certains breuvages présentent cette particularité qu'ils perdent leur saveur, leur goût, leur raison d'être, quand on les boit autre part que dans les cafés. Chez un ami, chez soi, ils deviennent apocryphes, comme grossiers, presque choquants. Tels les apéritifs. Tout homme, — s'il n'est alcoolique, — comprend qu'une absinthe, préparée dans une salle à manger, est sans plaisir pour la bouche, malséante et vide. Enlevés de leur nécessaire milieu, les dérivés de l'absinthe et de l'orange, les vermouths et les bitters blessent par la brutalité de leur saveur ardente et dure. Et qui dira la liquide horreur de ces mixtures ! — Servies dans de pâles guinguettes ou dans d'opulents cafés, ces boissons iieurent les plus redoutables des vénéfices. Aiguisée par de l'anisette, assouplie par de l'or-

geat ou de la gomme, devenue plus débonnaire par la fonte du sucre, l'absinthe sent quand même les sels de cuivre, laisse au palais le goût d'un bouton de métal longuement sucé par un temps mou. Les amers semblent des extraits de chicotin, rehaussés de suc de coloquinte et chargés de fiel ; les bitters rappellent des eaux de Botot ratées et rendues acerbes par des macérations de quassia et de suie ; les malagas sont des sauces longtemps oubliées de pruneaux trop cuits ; les madères et les vermouths sont des vins blancs croupis, des vinaigres traités à la gomme gutte et aromatisés par on ne sait quelle infâme décoction de plantes !

Et pourtant, ces apéritifs, qui coupent l'appétit, — tout homme dont ils gâtèrent l'estomac l'avoue, — s'imposent aux imprudents qui les dégustent, une fois, devant une table à plate-forme, mal essuyée, de marbre. Fatalement, ces gens reviennent et bientôt absorbent, à la même heure, chaque jour, des corrosifs qu'ils pourraient cependant se procurer, de quahté moins pernicieuse, de prix plus bas, chez des marchands, et savou'er, mieux assis, chez eux. Mais ils sont obsédés par la hantise du lieu public ; c'est là que le mystère du café commence.

Parmi l'immense population de Paiis, asservie,

damnée par cette coutume, plusieurs catégories existent.

Les uns fréquentent régulièrement tel café, afin d'entretenir une clientèle qui s'y désaltère, d'amorcer des commandes ou d'apprêter avec d'autres habitués quelques-uns de ses spécieux larcins que la langue commerciale qualifie de « bonnes affiaires ».

Les autres y vont pour satisfaire leur passion du jeu, poussent sur le pré tondu d'un billard de bruyantes billes, remuent d'aigres dominos, de fracassants jackets, ou graissent, en se disputant, de silencieuses cartes.

D'autres fuient dans ces réunions les maussaderies d'un ménage où le dîner n'est jamais prêt, où la femme bougonne au-dessus d'un enfant qui crie.

D'autres viennent simplement pour s'ingurgiter les contenus variés de nombreux verres.

D'autres encore recherchent des personnes résignées sur lesquelles ils puissent déverser les bavardages politiques dont ils sont pleins.

D'autres enfin, célibataires, ne veulent point dépenser chez eux de l'huile, du charbon, un journal, et ils réalisent d'incertaines économies, en s'éternisant devant une consommation, à la saveur épuisée par des carafes d'eau.

Qui ne les connaît, ces habitués ? Dans des li-

vrées de café diverses, ce sont, plus ou moins riches, mais d'une indigence de cerveau semblable, les mêmes magasiniers échappés pour une heure ou deux de leurs boutiques, les mêmes négociants assermentés des estaminets voisins des boulevards, les mêmes courtiers ramassant d'analogues affaires derrière la Bourse, les mêmes journalistes en quête d'articles, les mêmes bohèmes à l'affût de crédit, les mêmes employés gorgés de plaintes; tous se cherchent dans la fumée en clignant les yeux, et le garçon qu'ils hèlent par son prénom s'enfuit. Une fois installés, ils fument, crachent entre leurs jambes, échangent des aperçus sans nouveauté entre deux parties de cartes. Une certaine cordialité défiante se décèle entre gens d'un métier pareil . une sorte de politesse commerciale réglemente ce débraillé d'hommes, à l'aise, loin des femmes. Les coulissiers s'exceptent pourtant; pendant la Bourse, ils entrent dans leurs cafés, ne disent ni bonjour, ni bonsoir, ne se saluent même pas, causent à la cantonade, boivent une gorgée de boue verte et, sans même toucher de la main à leur chapeau, se bousculent et sortent sans fermer les portes.

L'attrait que le café exerce sur ce genre d'habitués s'explique, car il est composé de desseins en jeu, de besoin de lucre, de repos aviné, de joies bêtes. Mais en sus de ces habitués dont la psycho-

logie est enfantine et dont la culture d'esprit est nulle, il en est d'autres sur lesquels l'influence despotique du café agit : des habitués riches ou de vie large, célibataires invaincus sans ménage à fuir, gens sobres exécrant le jeu, ne parlant point, lisant les journaux à peine. Ceux-là sont les amateurs désintéressés, les habitués qui aiment le café, en dehors de toute préoccupation, en dehors de tout profit, pour lui-même.

Cette clientèle se recrute parmi de vieilles gens, surtout parmi des savants et des artistes, voire même parmi des prêtres. Forcément les excentriques et les maniaques abondent dans cette petite caste d'individus réunis et s'isolant dans une passion unique. A les observer, ces habitués se regardent en dessous, sans désir de se connaître, mais ils ont la provisoire bienveillance des complices. Chacun d'eux a adopté une place qu'il ne quitte plus, et, d'un tacite accord, tous s'asseoient devant leur table d'élection, se passent la carafe d'eau frappée et les journaux, et se saluent en souriant, puis se griment d'une mine rêche comme pour prévenir des appâts de politesse et des avances. Involontairement, ils regardent la pendule, constatent que le voisin d'ordinaire si exact est en retard, éprouvent un certain soulagement lorsqu'il arrive, une vague appréhension s'il ne vient pas.

Ils s'y intéressent presque, non pour sa personne même, mais pour la place qu'elle occupe auprès d'eux, pour sa figure dont l'absence les contrarie, pour l'accessoire qu'elle est dans ce café dont le milieu fait de mille détails se désagrège si l'un d'eux se modifie ou manque.

Parfois, alors que, pendant plusieurs jours et pour des motifs certainement impérieux, le voisin se dérobe, l'habitué se hasarde, quand il paye sa consommation, à demander au garçon de ses nouvelles — et si cet inconnu revient, il s'incline devant lui, puis se concentre, taisant le souci qu'allège ce retour, souhaité par tous.

Il va de soi que ce n'est ni dans les brasseries aux foules négligées et empuanties par de la fumée de pipe, ni dans les estaminets commerçants, ni dans les cafés de gala, que ces exceptionnels clients s'assemblent. Il leur faut, à eux, des cafés spéciaux, des cafés où survit la tenue surannée des anciens âges, des cafés où officient d'immuables garçons qui, à les fréquenter, se décolorent et se font même, par flatterie, pour les mieux servir, plus vieux.

Et ces cafés d'aïeul, ces cafés immobiles dans le brouhaha d'un siècle, existent à Paris, sur la rive gauche de la Seine dont certains quartiers exhalent un fleur clérical et intime, antique et doux. C'est

sur la lisière de ce sixième arrondissement, peuplé de prêtres et de relieurs, d'imagiers religieux et de libraires, que ces habitués se recrutent et façonnent à leur image des estaminets où l'on ne foue pas, où l'on parle à peine, où l'on se comporte un peu comme dans un salon démodé de vieux veuf.

Le plus curieux, le plus typique d'eux tous est situé rue des Saints-Pères, au coin de la rue de l'Université, non loin du quai ; maison séculaire tenant à desprixcpicésun restaurant de fine chère dans un salon à panneaux blancs et or, tendus d'étoffe en damas vert, genre Empire, le café Caron étend une salle un peu sombre, propice aux yeux fatigués et, de même que la petite pièce où l'on mange, liserée de filets d'or sur fond blanc. Des glaces couvrent les murs, séparées entre elles par de minces colonnes plates, barrées de raies d'or. Des divans de velours amarante usé bordent, derrière les tables de marbre, toute la salle.

Près d'un escalier en vis qui conduit au désert d'un étage toujours vide, sous un œil-de-bœuf, un comptoir en acajou orné de colonnes à chapiteaux de cuivre et d'une mythologie de secrétaire Empire, une Cérèsde cuivre dans un char escorté de femmes vêtues d'étoffes à tubes et à plis et dansant sur un pied, les bras en l'air, est surmonté du livre cou-

rant des comptes au-dessus duquel, entre deux vases désargentés, une dame en noir aligne les identiques recettes que chaque jour apporte.

Au premier abord, ce café ne semble pas différent des bons vieux cercles de la province ; mais sa clientèle qui est vieillotte et bizarre, et qui ne fleure ni le cancanage, ni le désœuvré mesquin d'une province, a déteint sur sa physionomie et marqué d'une particulière étampe la sénilité de ses pièces.

Des moeurs maintenant abolies s'y révèlent; les garçons chenus, blanchis sous de très anciens harnais, servent en silence, vous remercient du pourboire, vous mettent votre paletot, vous précèdent lorsqu'on sort, ouvrent et ferment la porte, en vous rendant grâce d'être venu. Ces manières ne paraissent-elles pas étranges dans un temps où tous les garçons de café ne répondent pas aux appels ou hurlent boum ! jonglent avec les carafes et les tasses, cabriolent avec les plateaux et les verres, et s'enfuient alors qu'on leur demande un journal ?

De même que les garçons qui semblent plus vieux que leur âge, les bouteilles partout si tapageuses des liqueurs s'apprivoisent dans ce café, taisent leurs voyantes étiquettes, se vieillissent, sans tirer l'œil, sur la petite table où elles bivaquent.

Là seulement, réunies, se faisant valoir en un groupe non échelonné sur des étagères, elles font courtoisement ressortir leurs formes variées, presque féminines, quasi humaines : absinthes coiffées d'un capuchon d'argent et écartelées de la croix de Genève, avec le nom de Pernod sur fond cobalt ; amers Picon enveloppés comme les bonnes de chez Duval, du col aux pieds, par le tablier blanc de leur étiquette; flacons de sirops et de gommes aux cous bossues de glandes, au buste couvert par la serviette en couleur d'une petite aiEche ; nounous à bavettes de papier rouge et à grosses gorges, pleines de menthe verte; commères à bedons pour le curaçao ; gamines brunes et nues, fleuries d'une feuille de vigne au bas du ventre, garçonnes grandelettes, sans poitrine et sans hanches, réservées aux présomptueuses impostures des fines champagnes et des grands cognacs !

Et c'est dans ce milieu douillet, aux tons tranquilles, qu'il faut observer le véritable habitué dont j'ai parlé, l'homme qui va au café sans intérêt de jeu puisqu'on n'y joue pas, d'aff'aires, car aucun négociant ne le fréquente, sans désir de conversation, car on n'y parle guère, sans même le besoin de pipes fumées, libre, car l'usage de la pipe y est interdit.

Très déserté le soir, il est de cinq à sept heures

presque plein. Au fond, souvent, deux jeunes prêtres qui chuchotent en buvant un vermouth noyé d'eau ; parfois un autre plus âgé, aux vastes épaules, lit le Correspondant et prend des notes. Il est le voisin d'une tête socratique, avec un nez en as de trèfle, des moustaches en brosses à dents, grises, des yeux clairets, tamponnés, qui sautillent dans une lace grenue, piquée de lentilles et de loupes, une face jaune de mongole. Obèse, flottant malgré son ventre dans une culotte tirebouchonnée qui tombe, vêtu de vêtements fripés et gras, coiffé d'un claque terne dont on voit les ressorts, il s'affaisse sur la banquette, enlève d'une petite serviette en toile cirée un manuscrit asiatique, et, cassé en deux sur la table, tirant sur un porte-cigarette en plâtre imitant Técume, il souffle, relève la tête, apprête longuement le bain de Barèges de son absinthe, boit une gorgée, grimace, remet de l'eau, remonte son pantalon, griffonne, avec un crayon dont il mouille le bout, sur les marges du manuscrit que ses doigts tapotent.

Et près de cet homme qui doit être ou professeur ou répétiteur à l'Ecole des sciences orientales voisine, jaillit d'une masse de cheveux blancs la tête d'un savant juif; avec sa barbe raide, en pointe, ses lunettes rondes, sa calotte de velours noir, on dirait, s'il portait le rabbat blanc, d'un très antique

rabbin. Celui-là boit une tasse de café et rêve, sans bouger, les yeux vides, pendant des heures ; puis il ôte sa calotte, l'engouffre dans le sac d'une immense poche, et, très poli, saluant très bas avec l'un de ces antiques chapeaux noirs qui s'évasent comme des pots d'enfants, il disparaît toujours dans la rue, à gauche. Membre de l'une des sections scientifiques de l'Institut, il ne persécute point, ainsi que je le supposais, le texte reprisé du Talmud, mais il évoque sans doute, sur les murs de la salle, une saltarelle de signes algébriques, décante les nombres qui cavalcadent devant lui, en un mirage de pattes de mouche, les uns audessous des autres. Et au moment où il sort, apparaît sur le seuil une tète porcine, un groin qui remue entre deux petits yeux rusés, au-dessus d'une vaste bouche aux larges lèvres et entre un vieux homme à carrure bourguignonne, l'air bon enfant et narquois, gourmand et pingre. Celui-ci porte encore le col en gueule de brochet, la cravate blanche à trois tours, l'ancien goitre, rattaché sur le devant par un tout petit nœud, et il arbore la redingote ancestrale, la redingote verte du portier. Il dépose soigneusement le parapluie rouge à bec-de-cane qu'il traîne par tous les temps et se fait servii le bitter spécial à la maison, le bitter pour exportation de la Hollande. Maître du droit féodal, inquisiteur des capi-

tulaires et des coutumiers, ce jurisconsulte du nom de Coquille écrit dans les journaux religieux d'incommensurables articles, pieux et lourds. D'un geste méprisant, il repousse les feuilles que les garçons empressés apportent, se rentre la tête dans le cou, somnole ou songe, en pianotant quelquefois de ses doigts spatules le ballon de son verre. Parfois, il grimace un déférent sourire, alors qu'Eugène Veuillot vient s'asseoir près de lui et rit, en le regardant très-à-fond de ses yeux clairs. D'autres fois, avec un traducteur de Walter Scott, employé de la maison Didot, un petit homme grassouillet et gelé dont le crâne est ecclésiastiquement bouclé de cheveux très blancs, il ergote et son groin joyeusement s'effare, alors que l'autre, suçant un tout petit cigare, répond en baissant les yeux, d'un ton docte.

Çàet là quelques gens décorés lisant des journaux et des revues, buvant tous des bitters, puis, au fond du café, un inexplicable couple.

Un homme et une femme encore jeunes.

L'homme, une figure d'officier — sorti du rang — tirée à droite par l'O majuscule d'un monocle ; la femme, une bourgeoise sans emphase etsansflaflas, peut-être aimable. Aussitôt assis, l'homme déplie un rouleau, tire des dessins ou des gravures, et longuement, en se tortillant la moustache, les re-

garde. Puis, un mot hésitant, très bas, à sa compagne qui les scrute et les replie ; alors, sans plus parler, l'homme s'allonge, les jambes tendues, son chapeau noir, à bords plats, en pot à beurre, sur la tête, les mains dans les poches, et il fume une cigarette, les yeux au ciel, tandis que la femme verse de l'eau glacée dans les bitters. Ces gens sont-ils des collectionneurs ou des marchands ? Mais s'ils achetaient et vendaient des dessins et des estampes, l'un des deux au moins garderait la boutique, et comment admettre, d'autre part, des amateurs qui trouveraient tous les jours une aubaine ? — Comme ils sont venus, sans bruit, ils partent, bras dessus, bras dessous, unis en un couple aimant, l'homme ruminant on ne sait quoi, la femme souriant d'un sourire vague.

Tels les habitués de ce café, auxquels on peut adjoindre une sorte de pot à tabac, de gros Yankee muet qui s'absorbe dans les panaches de fumée déroulés du tronc d'arbre qu'il a en bouche; puis, devant une bouillie de vert-de-gris et de gomme, le triste paysagiste Harpignies qui dormasse, congestionné, sur des feuilles à images; enfin, un homme plus jeune, pâle et sec, coiffé de cheveux couleur de poussière, en brosse, pourvu d'un nez en sabre turc, d'une barbe blonde, d'yeux qui, sous d'épais sourcils, explorent les voisins, tandis que

LES HABITUf:S DE CAFÉ 4I

ses maigres doigts roulent les machinales cigarettes qu'il allume.

Une année, ce milieu placide s'attrista, sentit l'hospice, pua Bicêtre ; un vieillard hémiplégique et gâteux était amené par une bonne qui le faisait asseoir, coupait du pain dans une tasse de café au lait, puis s'en allait et revenait chercher son maître, après une heure.

Ce malheureux était sinistre. Transporté par instants de silencieuses rages, il soulevait des tempêtes dans son café qu'il fouettait, en grognant, de ses mouillettes. Que venait-il faire là, lorsque, sans bouger, il aurait pu boire chez lui l'eau saumâtre d'ur^ semblable bol ? — Personne ne le sut.

Il s'absenta, ne vint plus, et tous pensèrent qu*il était mort.

Disparu aussi un type des plus bizarres, un petit homme, goutteux, la tête dans les épaules, vêtu, par tous les temps, d'un mac-farlane et coiffé d'un chapeau mou. Il avait une face barbue, surmontée d'un long crâne, qui semblait ciré au siccatif, des yeux aigus et en garde, une physionomie attentive et mauvaise. Il dînait dans la salle du restaurant, entre quatre heures et demie et cinq heures, et rentrait dans la pièce commune, en tenant un morceau de pain. On apportait alors une assiette

blanche sur laquelle il posait son cigare, puis une tasse de café et une carate.

Debout, arpentant le plancher d'un bout à l'autre, il dénouait sa cravate et déboutonnait son gilet. Il allait ensuite s'asseoir, goûtait le café, émiettait son pain dedans, mangeait, vidait à mesure la carafe dans sa tasse, rallumait son cigare qui s'éteignait. Il réclamait enfin un verre et d'anciens journaux qu'il dépeçait en lanières avec lesquelles il essuyait ses doigts qu'il trempait dans l'eau. Les garçons l'appelaient « monsieur le comte », et subissaient en souriant des rebuffades qu'il mâchonnait d'une voix zézayante, tout en faisant voyager sur son front la peau glissante, comme savonnée en dedans, de son crâne.

Ce vieillard débraillé, vêtu d'habits sordides, possédait quatre-vingt mille livres de rente et logeait dans un hôtel voisin, où ses exigences le faisaient haïr. Il était Italien, comte, avait été camérier secret du pape Pie IX, et exilé par le cardinal Antonelli ; rentré en grâce, il est récemment parti pour Rome, où il a, sexagénaire et maniaque, épousé une jeune fille de dix-huit ans qu'il doit, ainsi que son mac-farlane, traîner dans les cafés.

11 a laissé ici comme une légende. Florentin, le très sénile garçon qui a si longtemps supporté ses

acrimonies et ses frasques, perd toute solennité, rajeunit, s'éveille, lorsqu'il en parle.

En supposant que cet ancien diplomate fut à Paris, — le bruit en courait du moins, — l'un des plus efElés espions du Vatican, ce n'était certainement pas dans ce café qu'il pouvait surprendre de précieux secrets. Alors, pourquoi y venait-il ? Mais pourquoi ces gens qu'il coudoyait, tous les jours, s'y attablaient-ils régulièrement, eux aussi ? L'appât d'un bitter roboratif, cordial, sûr, est insuffisant à expliquer cette coutume, d'autant que parmi ces habitués plusieurs ne savouraient point les rechigneuses délices de cet amer rose.

Dans l'une de ses boutades rapportées par M. Bergerat, Théophile Gautier affirme que l'attrait du café est triple. — Il satisfait d'abord, disait-il, un besoin de vie publique et se substitue à la vie de famille dont on est las. — Puis le café est le temple du dieu Tabac, et c'est là que l'on fume bien, et non ailleurs. — Enfin, ajoutait-il, sa séduction n'est que le goût de l'abrutissement par la boisson.

Ces motifs me semblent seulement applicables à quelques pochards et à quelques sots. Ils sont, en tout cas, subsidiaires. L'attirance des foules sur certaines personnes peut se démontrer en effet, et l'horreur de la solitude existe ; mais il n'en est pas du tabac comme de l'absinthe ou des vermouths ;

tout le monde fume une cigarette dans son logis et n'a nul besoin de l'odeur d'un estaminet pour la humer. Et parmi les habitués, combien sont des gens sobres et qui boivent sans s'abrutir, comme le veut le bon Gautier !

Le contraire serait peut-être plus juste. L'habitué intelligent, savant, exceptionnel, j'en conviens, celui dont je parle et le seul qui soit intéressant, par sa culture même, a besoin de se visiter, de s'asseoir en soi-même, de rester seul pendant quelques minutes, loin d'amis, s'il est célibataire ; loin de sa femme, s'il est marié. Cette distraction de sa vie, il la savoure dans une atmosphère quiète, sur une berge propice, dans ce café mort. D'autre part, ces gens sont visiblement des gens très bien élevés, mais ils n'aiment pas le monde. Leur tenue et un certain laisser-aller le décèlent. La solution de l'énigme est peut-être là. Ces habitués trouvent une sorte de salon, mais un salon où l'on n'est pas forcé de s'habiller, de parler, de subir le bavardage exténuant des dames. Ils réalisent sans doute cet idéal de pouvoir songer et voyager en repos, au loin, dans le tiède milieu d'une convenable compagnie muette.

Il faut croire cependant que cette clientèle restreinte de rêveurs, ne suffit pas à faire vivre les cafés qu'ils fréquentent, car le café Caron est mort

de misère et a été naturellement remplacé dans la rue des Saints-Pères par un bas zinc; ses habitués errèrent pendant quelques jours, ne sachant plus que devenir, puis ils émigrèrent dans un lieu presque semblable, mais gâté pourtant par un élément militaire, au caié d'Orsay, situé au coin de la rue du Bac et du quai ; ce café moribondait quand ils y vinrent et ils l'achevèrent ; une inéluctable faillite l'emporta ; ce fut la fin de tout. Et depuis lors l'âme des habitués se désempare.

'on s'assied devant une psyché d*acajou qui contient, sur sa plaque de marbre, des lotions en fioles, des boîtes à poudre de riz en verre bleu, des brosses à tête aux crins gras, des peignes acérés et chevelus, un pot de pommade ouvert et montrant la marque d'un index imprimé dans de la pâte jaune.

Alors l'exorbitant supplice commence.

Le corps enveloppé d'un peignoir, une serviette tassée en bourrelet entre la chair du cou et le col de la chemise, sentant poindre aux tempes la petite sueur de l'étouffement, l'on reçoit la poussée d'une main qui vous couche le crâne à droite, et le froid des ciseaux vous fait frissonner le derme.

Au bruyant cliquetis du 1er que le tondeur agite, les cheveux s'éparpillent en pluie, tombent dans les yeux, se logent dans les cils, s'attachent aux

ailes du nez, se collent aux coins des lèvres qu'ils

chatouillent et piquent, tandis qu'une nouvelle poussée de main vous couche subitement le crâne à gauche.

Tête à droite, tête à gauche, fixe. — Et ce vaet-vient de Guignol continue, aggravé par le galop des cisailles qui manœuvrent autour des oreilles, courent sur les joues, entament la peau, cheminentle long des tempes, barrentl'œil qui louche, ébloui par ces lueurs claires.

— Monsieur, veut-il lire le journal ?

— Non, merci.

— Un beau temps, n'est-ce pas, Monsieur ?

— Oui.

— Il y a des années que nous n'avons eu un hiver aussi doux.

— Oui.

Puis, un temps d'arrêt ; le funèbre jardinier s'est tu. Il vous tient maintenant l'occiput entre ses deux poings, et le voilà qui, au mépris des plus simples règles de l'hygiène, vous le balance, en haut, en bas, très vite, penchant sa barbe sur votre front, haleinant sur votre figure, examinant dans la glace de la psyché si les crins tondus sont bien de longueur égale ; le voilà qui émonde, par ci, par là, encore, et qui recommence à faire cachecache avec votre tête qu'il tente, en appuyant dessus, de vous rentrer dans l'estomac, pour mieux

juger de l'effet de sa coupe. La souffrance devient intolérable. Ah ! où sont-ils donc, les bienfaits de la science, les anesthésiques vantés, les pâles morphines, les fidèles chloroformes, les pacifiants éthers ?

Mais le coiffeur halète, épuisé par ses efforts. Il souffle comme un bœuf, puis se rue de nouveau sur votre caboche qu'il ratisse maintenant avec un petit peigne et rabote sans trêve avec deux brosses.

Un soupir de détresse vous échappe tandis que, déposant ses étrilles, il secoue votre peignoir.

— Monsieur veut-il une friction ?

— Non.

— Un shampooing, alors?

— Pas davantage.

— Monsieur a tort, cela rafraîchit le cuir chevelu et détruit les pellicules.

D'une voix mourante, l'on finit par accepter le shampooing, las, vaincu, n'espérant plus s'échapper intact de cet antre.

Alors une rosée coule, goutte à goutte, sur votre tignasse que l'homme, les manches troussées, récure ; puis bientôt cette rosée qui pue se change en mousse, et, stupéfié, l'on s'aperçoit dans la glace, coiffé d'un plat d'œufs à la neige que de gros doigts crèvent.

Le moment est venu où le supplice va atteindre

son acuité suprême. Brutalement, votre tête voltige comme sur des raquettes entre les bras du pommadin qui rugit et se démène ; votre cou craque, vos yeux jaillissent, la congestion s'affirme, la folie menace. Dans une dernière lueur de bon sens, dans une dernière prière, l'on implore le ciel, le suppliant de vous accorder un genou, une tête de veau, de vous rendre chauve !

L'opération se termine pourtant. On se lève, chancelant, pâle comme sortant d'une longue maladie, guidé par le bourreau qui vous précipite le chef dans une cuvette, vous le saisit à la nuque, l'asperge à grands flots d'eau froide, puis le comnrime fortement à l'aide d'une serviette et le reporte dans le fauteuil où, pareil à une viande échaudée, il gît sans mouvement, très blanc.

Il ne reste plus, après les cruelles souftrances endurées, qu'à subir le dégoût des manipulations finales, l'enduit de poix rance, écrasé dans les paumes et plaqué sur le crâne écorché de nouveau par les dents des peignes.

C'est fait, on est dégarrotté, debout, libre. L'on écarte les offres de savon et de lubin ; l'on paye et l'on fuit, à toutes jambes, de la périlleuse officine ; mais, au grand air, l'égarement s'efface, l'équilibre revient, les pensées reprennent tranquillement leur marche.

On se trouve mieux portant, moins mûr. En même temps qu'il vous sarclait le poil, le merlan vous a, comme par miracle, allégé de dix ans; l'atmosphère semble plus clémente et plus neuve ; des fraîcheurs d'âme éclosent, mais elles se fanent hélas ! presque aussitôt, car les démangeaisons que procurent les cheveux coupés, tombés sous la chemise, se font sentir.

Et lentement, couvant un rhume, l'on retourne chez soi, admirant l'héroïsme des religieux dont les chairs sont, nuit et jour, volontairement grattées par l'âpre crin des durs cilices.

•i^^fi^

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