A LA GLACIÈRE
^'ai voulu savoir ce qu'était devenu le petit couvent de Franciscaines dont j'ai parlé dans En Route et j'ai refait, après bien des années, le long chemin que je suivais jadis pour atteindre la rue de TEbre. J'ai retrouvé cette mélancolique rue de la Santé si particulière avec ses bâtisses d'inégale hauteur qui cachent et laissent voir, tour à tour, des pans de ciel, ses longs espaces de murs qui séparent ses maisons, ses têtes d'arbres qui remuent au-dessus des toits; elle n'a pas changé : d'un côté, la prison de la Santé et, au bout, l'asile des aliénés de Sainte- Anne ; de l'autre, des cloîtres. D'abord, en partant du boulevard de Port-Royal, un hôpital desservi par des religieuses de Saint-François et, attenant à cet hôpital, le couvent des Capucins, une bicoque grise, éclairée par des fenêtres de voitures cellulaires, un couvent d'un aspect funèbre, tenant, à
la fois, de l'usine et de la geôle, dominé par une chapelle blanche et froide que précède une énorme croix couleur de pain d'épice, plantée dans une cour; à quelques pas, ensuite, le domaine à l'allure grave et joyeuse des Augustines. Mais, il faut bien le dire, ici les physionomies des maisons mentent. Il semble, en effet, que les âmes conventuelles soient passées d'un corps dans l'autre, car la gaieté qui est l'essence même de la vie intérieure des Franciscains s'épanouit dans le lieu le plus morose et le plus triste, tandis que cette avenante façade des Augustines, cet extérieur de bon vieil hôtel, éga3'é par les arbres d'un ancien parc, cèle, derrière son sourire, les plus effrayants des maux. Ce monastère est un établissement Saint-Jean-de- Dieu pour femmes, un asile pour gens riches, où se pratiquent les opérations de la grande chirurgie et, constamment, les chambres de soufîrances sont pleines !
Plus loin, en longeant toujours le même trottoir, juste en vis-à-vis de la prison, l'on arrive devant une sorte de cabane ou de resserre, dans laquelle les Franciscaines del'Immaculée-Concepjon de Lons-le-Saunier ont installé, tant bien que jnal, quelques sœurs et recueilli une quarantaine de gosses oubliés par leurs familles dans des coins de portes; et la rue continue, solitaire comme un
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chemin de province, s'arrête, un instant, coupée par une autre voie, au coin de laquelle se dresse une bâtisse surmontée d'un belvédère peint en blanc et d'une croix; — c'est là que gîte la congrégation enseignante des Fidèles Compagnes de Jésus, — et la rue de la Santé débouche au point de suture du boulevard Saint- Jacques et du boulevard d'Italie.
Alors l'aspect du quartier diffère. Il était triste et pénitentiel, pieux et discret, et il se fait sinistre et il devient canaille. En face de nous s'ouvre la grille, pavoisée du drapeau national, de la clinique des fous, puis, en obliquant un peu sur la gauche, la rue de la Santé reprend, interminable, bordée, à droite, par les murs de Sainte-Anne, à gauche, par des haies de maisons, des hangars crasseux, des vacheries en chambre, des métairies borgnes, des marchands de vins.
L'allure misérable des bouges s'accentue, la tristesse des plâtres s'aggrave ; une population de femmes informes, d'enfants avec des joues barbouillées et des boules de pissenlits écloses audessous du nez grouillent sur les trottoirs, braillent dans des fonds de cours. J'arrive enfin à la rue de i'Ebre : elle est toujours la même; quelques rides, quelques lézardes de plus dans la pâte sale de ses murs et c'est tout. J'aperçois ma petite chapelle
dont le clocher est resté nain, car il ne dépasse toujours pas la hauteur d'un premier étage, mais les portes sont fermées ; je secoue la sonnette du petit cloître qui l'avoisine et rien ne répond ; une femme qui m'inspecte, d'un air défiant, sur le seuil d'un mannezingue, finit par m'apprendreque l'église est désaffectée et que les Franciscaines logent maintenant dans l'impasse Reille.
Je repars, et, chemin faisant, je repense à ce quartier de la Glacière qu'autrefois j'explorai dans tous les sens. Il est bien demeuré ce qu'il fut, le purgatoire de notre ville ; l'image de l'expiation s'y montre à chaque pas : ici, les hideuses constructions d'une maison de force, les cachots d'un asile d'aliénés et les salles de torture des tanneries et des usines ; là, les couvents qui tentent d'alléger la vie de l'indigent et prennent à leur compte ses fautes. Ils s'échelonnent le long des voies, dessinent un cordon sanitaire dans cette paroisse où plus de 39,000 habitants gagnent leur mort en travaillant. A deux minutes de la prison, rue Méchain,ce sont les sœurs de Saint- Joseph de Cluny; pas bien loin encore, ce sont les sœurs de Saint- Vincent-de-Paul, les sœurs servantes des pauvres d'Angers, l'œuvre de Sainte-Rosalie, des patronages ; enfin, l'hôpital Saint-François, tenu par des Franciscaines de Calais, un petit hôpital de
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40 lits, dû à la charité d'un Tertiaire. Le nom du Père Séraphique revient constamment lorsqu'on veut s'occuper de ce quartier ; ses enfants y campent, en effet, sur tous les points, et cela se conçoit, car leur place est dans ces districts immenses que personne n'assiste, là, en plein peuple, dans le plus misérable des faubourgs.
Les Franciscaines missionnaires de Marie, que je vais revoir, forment l'avant-garde de la petite armée ; elles bivaquent sur un sol perdu, en un pays à peine civilisé, dans un cul-de-sac bâti d'un seul côté. Au fond, le remblai du chemin de fer ; à droite, des terrains vagues derrière lesquels apparaissent les derniers pavillons de Sainte-Anne ; à gauche, des huttes neuves, d'un éclat cru, et une boîte rectiligne, une sorte de caserne utilitaire, dont les croisées ont des vitres dépolies jusqu'à mi-corps. C'est dans ce lieu qu'elles résident. J'entre, je traverse un jardinet enfoui sous la neige et la lourière m'introduit dans l'auditoire, l'éternelle pièce officielle des collèges pieux, avec des cloisons blanches et des tableaux de sainteté, des chaises de paille et une table ronde dont un tapis éteint cache le bois. Ce parloir présente cependant cette particularité qu'au lieu du tableau d'honneur une immense vitrine monte du plancher jusqu'au plafond et contient des bannières de velours à
franges d'or, des ouvrages d'aiguille, des broderies d'étoles, des fleurs d'église, l'exposition des produits fabriqués par l'école professionnelle que les nonnes dirigent.
La supérieure, assistée d'une religieuse, entre et me souhaite la bienvenue ; elles ont toujours ce costume un peu théâtral mais charmant, qui fait de la femme une statue animée de neige ; la coiffe, l'habit, la ceinture, le voile, le chapelet, les souliers, tout, jusqu'aux visages émaciés des mères, est blanc. Je m'assieds et nous évoquons les souvenirs de la rue de l'Ebre, l'effrayante détresse dans laquelle elles vécurent, le réfectoire qui était une ancienne étable et avait conservé sur ses murs fleuris de salpêtre ses vieilles auges, le dortoir où l'on ouvrait des parapluies, parce que l'eau coulait du toit sur les couches. Elles étaient alors plus miséreuses que ceux qu'elles voulaient secourir ; et, comme je les féUcite de leur nouvelle installation, elles se mettent à rire, me racontent qu'en même temps que l'on fermait la chapelle de secours de la Glacière, elles avaient dû abandonner, par crainte d'accidents, leur refuge qui tombait en ruines, s'installer, n'importe comment, dans des bâtisses inachevées, faute d'argent, instaurer dans une salle quelconque un sanctuaire pour y continuer l'adoration du Saint-