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Sacrement, établir un dispensaire pour les malades du dehors, organiser la visite des pauvres à domicile, monter une école primaire et professionnelle, préparer l'œuvre des baptêmes, des catéchismes, des premières communions, fonder un patronage pour les jeunes filles, remplir enfin l'office d'une crèche qui manque dans le quartier, en gardant, en nourrissant, en instruisant pour rien tous les enfants dont les mères travaillent dans les usines. Et la Mère supérieure ajoute en soupirant : « Tout cela fonctionne, mais petitement ; dans cette paroisse déshéritée, les besoins sont énormes et nos ressources sont nulles.
— Et vous avez, à l'heure actuelle, combien d'enfants à nourrir et à élever ?
— Deux cents, tant petits garçons que petites filles. Voulez-vous les voir? »
Et me voici parti, à la suite des deux sœurs, pour visiter les classes. Nous franchissons des corridors blancs, percés de portes chocolat, et derrière elles je vois des ribambelles de gosses, assis devant de minuscules pupitres, qui me regardent, ébahis, tandis que les nonnes, dont j'interromps le cours, s'inclinent ; et, à mesure que les portes s'ouvrent, les bambins et les bambines grandissent et les pupitres poussent. Quand nous arrivons aux cours professionnels de jeunes filles,
la croissance des objets et des êtres pour lesquels ils furent fabriqués cesse. Nous revoici dans le dédale des couloirs et nous aboutissons à une vaste salle dont tout le fond est occupé par des gradins. Une porte est à gauche et une autre, à droite ; et là où je suis, tournant le dos aux fenêtres, en face de cet escalier qui ne mène à rien, des chaises sont alignées près d'un piano. Une jeune religieuse plaque quelques accords, entame une marche très rythmée, les deux portes s'ouvrent et, aux sons des castagnettes, martelant le rythme, une procession de gamins s'avance d'un côté et une procession de gamines, de l'autre. Tous marquent le pas, montent, se déroulent en lacets, sur les gradins. Le piano se tait et tout s'arrête. Alors commencent les exercices de la classe ; la musique reprend ; les enfants font des mouvements d'assouplissement de corps, en même temps qu'ils récitent des devoirs ou chantent des prières, se servent de balles, de différents jouets, selon la nature de la leçon que la maîtresse explique. C'est la méthode Frœbel, un système d'éducation très usité en Angleterre et en Allemagne, en Belgique et en Suisse, un système qui développe en même temps l'esprit et le corps, qui tire d'une série de joujoux des points de comparaison, des remarques, des enseignements utiles, qui change les classes en
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des récréations, qui intéresse l'enfant, tout en tenant compte de son besoin de remuer, qui l'instruit, en un mot, en l'amusant.
Il y a tout un côté de bonne grâce, de douceur vraiment maternelle dans cette façon dont les Franciscaines traitent ces pauvres mômes qui, après s'être divertis, pendant le jour, s'en iront retrouver, le soir, l'abominable taudis où un père aviné cogne ! Je songe à cela, en scrutant le visage pointillé de ces mioches. Les garçons sont mastoques, ils ont des airs têtus, des mines basses de petits bouchers et d'aides marchands de vins. On lit dans les yeux, dans les coins des bouches, des intelligences rétives, des instincts de brutalité qui doivent infliger à la patience des sœurs de longs tourments ; mais les filles paraissent plus malléables, sont, en tout cas, plus curieuses. Engendrées dans les plus misérables des bouges, elles sont vieilles à dix ans ; elles ont déjà la physionomie de leur trentième année et leur face de femme mûre est prête ; et cependant, si elles sont mal tournées, mal fagotées, bâties à la grosse, elles sont quand même gentilles, avec leurs frimousses bien propres, leurs tabliers repassés, leur mine contente. On se doute bien que, chaque matin, les Franciscaines nettoient cette marmaille que les parents n'ont pas le temps de soigner, car c'est
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ici la note dominante de la maison, la propreté; on l'aperçoit, on la suit, des vitres jusqu'aux planchers, des cheveux lissés des enfants jusqu'au bas rapiécé des robes.
Il ne me reste plus qu'à pénétrer dans la chapelle et c'est une véritable joie que j'éprouve en y entrant, car je suis dans le petit oratoire de la rue de l'Ebre. On dirait, en effet, que les religieuses ont emporté avec elles l'ancienne église et l'ont réinstallée dans leur pauvre salle ; c'est la même indigence, la même décoration de village, la même allure de campagne et aussi le même côté de sanctuaire naïf et pieux!
Devant l'autel, comme jadis, deux sœurs à genoux, enfouies sous des voiles, adorent le Saint- Sacrement. Notre-Seigneur a suivi ses filles en leurs étapes et s'est installé avec elles dans leur nouveau logis. Dans ce coin abandonné de ville, en cette ingrate paroisse privée d'églises. Il est là à demeure, choyé par ces nonnes qui font prier ces enfants pour leurs parents et qui prient ellesmêmes pour tous ceux qui ne le font point. Et je me dis que vraiment ces ordres religieux sont étonnants ! Un couvent apprend qu'il existe, dans certaines rues, des enfants qui traînent, délaissés, des ouvriers sans le sou qui sont malades, et il prend aussitôt une poignée de ses vierges et les
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essaime dans les parages de ces rues. Seulement, c'est à elles à lever et à fleurir, car la maison mère ne subvient qu'avec peine à ses propres besoins ; mais il y a des terres plus ou moins friables, et le sol de la Glacière est dur. Les belles dames qui s'occupent dans leurs salons ^'(^«l'r^^, qui organisent des pouponnières pour discours de l'Institut, des couveuses et des nurseries pour la frime, les belles dames qui s'occupent de bazars charitables et de loteries connaissent surtout le pauvre, de très loin, et par ouï-dire. Elles devraient bien aller s'assurer, par elles-mêmes, de la détresse de ce quartier; peut-être auraient-elles alors l'idée d'aider ces braves religieuses à parfaire leur accablante tâche !
Et je songe, rentré chez moi, à ces Franciscaines que j'ai revues après tant d'années, aussi dévouées aux petiots et aussi pauvres, et des détails que j'ai naguère lus sur elles dans un très intéressant livre du P. Norbert me reviennent.
Leur début dans la vie fut déroutant. Elles forment une congrégation pour les missions étrangères et se distinguent des autres par cette singularité qu'au lieu d'avoir été créées en Europe pour aller évangéliser les Indes, elles sont nées dans les Indes et sont revenues de l'Asie pour évangéliser l'Europe. Elles ont été fondées en 1877, à
Ootacamund, ville située dans la présidence de Madras, et leur communauté compte actuellement 35 maisons ainsi réparties : lo en Asie, 2 en Amérique, 4 en Afrique et 19 en Europe; 4 noviciats, l'un aux Châtelets, près de Saint-Brieuc, le second à Grottaferrata, près de Rome, un troisième au Portugal et un quatrième au Canada, suffisent à assurer le recrutement. En France, elles ont 8 maisons, dont 2 dans le département de la Seine, une à Vanves et une autre dans cette impasse Reille où elles sont au nombre de soixante-dix. Quant à leur vie, elle s'ordonne ainsi, en dehors des heures de classe, des visites aux pauvres et des offices : elles se lèvent à cinq heures et se couchent à neuf heures et demie, dorment sur une simple paillasse, mangent ce qu'on leur apporte, vivent, en somme, de la charité pour la faire, à leur tour, aux autres.
(^jr^lt^'oN songe aux cours désertes de Ver- T^J^ sailles ou aux préaux vides de i'Institut, quand on entre dans la manufacture nationale des Gobelins. Les cours se suivent, bordées de graves bâtisses ; les fenêtres sont closes et les rideaux tirés ; Ton ne rencontre personne et l'on n'entend rien. Au sortir de l'avenue bruyante des Gobelins, il semble que l'on tombe dans un quartier muet de province morte; et, forcément, ces larges et mornes maisons vous suscitent l'image du roi Louis XIV, car la plupart d'entre elles ont gardé l'allure solennelle et pimbêche de son temps.
Les constructions élevées au xV siècle par Gobelin, tapissier de Reims, qui installa son industrie sur les bords de la Bièvre parce que l'eau de cette rivière était propice aux teintures, ont été, en effet, réédifiées, en partie, par les ordres de
Colbert, après que le roi eut acquis ces immeubles et y eut établi des ateliers qu'il qualifia de ce titre pompeux : « Manufacture royale des meubles de la Couronne. »
Pendant deux cents ans, les tapisseries se succédèrent, tissées d'après les cartons de Le Brun, de Van der Meulen, de Coypel, deVanloo, de Troy, d'Oudry, de Boucher, etc., des tapisseries tour à tour emphatiques et poHssonnes; et l'on reste étonné de la somme de travail fournie par les artisans de la haute lisse, lorsqu'on pense à la lenteur obligée de leur état et aux difficultés pécuniaires qu'il fallut vaincre pour pouvoir continuer de produire des œuvres onéreuses qui ne se vendaient point.
A dire vrai, malgré l'admiration qu'il est de bon goût d'étaler devant les tentures des Gobelins datées du xvii'' et du xviif siècle, j'ai été ravi après les avoir examinées dans les pièces qu'elles parent, de me trouver en face d'une vieille tapisserie flamande du xv% une Salutation angélique d'une naïveté de dessin charmante et aussi d'une couleur demeurée exquise, avec ses carnations de rose blanche un peu sèche, ses bruns mangés par les fers qu'ils contiennent, ses verts forts en bleu et ses indigos sourds. Elle est autrement vigoureuse, cette pièce, semblable au tableau d'un
Primitif, et elle est aussi d'une autre grâce que toutes les tentures Louis XV aux laines éteintes et aux teintes fanées, comme détrempées dans l'eau des bourdalous dont se servaient les nymphes à tout faire de Boucher.
Et ils sont enviables pourtant, ces tissages chiffonnés du xviii* siècle, si on les compare à ceux que nous donnèrent depuis, les Erhmann, les Galland, les Lechevallier-Chevignard, et vraiment mieux eût valu fermer boutique que de persister à tramer d'aussi coûteuses bâches ! Mais la manufacture a enfin viré de bord et rompu avec la routine patriarcale de ces pions ; elle ne fait plus exécuter des oeuvres frigides avec des teintes mortes ; elle a remonté tous les tons et n'a plus travaillé pour le lendemain, laissant au temps le soin d'apaiser les nuances trop volontaires, d'assagir le côté trop neuf.
Et, ce faisant, elle a justifié le bon aloi de pressants conseils. Déjà, en 1889, dans sa sagace et dans sa libre étude sur « la Décoration et l'Industrie d'art à l'Exposition universelle », Roger Marx, qui se tient toujours aux avant-postes de l'art, demandait que l'on s'adressât à des peintres tels que Gustave Moreau « pour soustraire la tapisserie du xix* siècle à la domination franche ou inavouée des âges disparus, pour lui assigner
un caractère, une date, en l'obligeant à refléter la ressemblance de notre temps, à enfermer dans sa trame l'idéal moderne ».
Son souhait fut exaucé. Les Gobelinssont maintenant dirigés par M. Guiftrey, un lettré très au courant de la technique de la tapisserie dont il a écrit une histoire ; les ateliers sont sortis de l'ornière dans laquelle ils pataugeaient depuis dix ans, et aujourd'hui, sur les métiers, l'on travaille, d'après un carton qui lut commandé à Gustave Moreau, « le Poète et la Sirène », à une très extraordinaire tenture. Pour la première tois, je crois, l'on verra un tissu de ce genre flamber en un auto-da-fè de tons. Cette aquarelle de Moreau rappelle et la Salomé du même peintre et la Galathée, — la Salomé par la pose et par le type de la femme nue, aux chairs épicées de gemmes, fascinant, debout, le poète qui gît à ses pieds, — la Galathée, par le décor, par le fond de grotte marine fleurie de coraux, de mousses en velours de feu, déplantes en dentelle. — Les bleus lapis et les rouges de piment y éclatent, léchant de leurs flammes de couleur la pâle silhouette de la grande Sirène aux yeux verts ; et c'est merveille de voir au travers de cette immense harpe aux cordes blanches qu'est l'appareil de la haute lisse, le musicien silencieux de cet art animer l'instrument
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qui rend peu à peu, dans le va-et-vient des broches, des sons différents de nuances; et il semble que l'instrument opère, lui aussi, de son côté, sans l'aide humaine des mains, car des bâtons de croisure pendent en haut pour écarter les fils et, lorsqu'ils remuent, l'on songe à de taciturnes archets qui accompagneraient le harpiste, en jouant seuls; ce spectacle paraît d'autant plus étrange que l'exécutant travaille derrière la grille de son métier, lit en quelque sorte la partition à l'envers, est même obligé de se retourner pour suivre le modèle placé derrière lui.
Le succès de cette copie, lorsqu'elle sera terminée, est certain, car cette transposition est d'une fidéhté qu'on n'osait attendre et elle montrera que la vieille manufacture s'est évadée de sa séculaire léthargie et qu'elle a dès lors gardé sa raison d'être.
Le pauvre Moreau ! il est assuré au moins dans ce lieu où l'on n'emploie que des couleurs sûres, où l'on fabrique, de même qu'au bon temps, le jaune avec la gaude, le bleu avec l'indigo, le rouge avec la cochenille et la garance, et où l'on obtient les composés parces^mélanges, de n'être pas trahi, comme il le fut, par les produits inconstants de l'aniline. Il faut se remémorer, en effet, l'aftreux mécompte de la Salomé donnée par
M. Charles Hayem au musée du Luxembourg, Les carmins jadis à vif se sont mués en de vagues bruns ; les jaunes et les roses se sont à moitié évanouis, ne laissant plus en place que le lazuli des bleus ; c'est triste à dire, cette aquarelle est tournée; elle n'est plus du tout ce qu'elle fut, grâce à la salauderie de nos marchands de couleurs modernes.
Mais, pour confesser toute la vérité, j'étais moins venu pour visiter les œuvres des Gobelins — car j'ignorais que « le Poète et la Sirène » fussent sur le chantier — que pour apercevoir encore ma malheureuse Bièvre et la surprendre dans les préaux où elle est enfermée, là où l'on ne peut d'habitude la voir.
Et je l'ai longée en une délicieuse promenade, à travers les jardins de la manufacture. Ceux-là ne sentent pas leur Louis XIV, car ils sont un peu abandonnés à l'état de nature et ils poussent en liberté dans un bas-fond. Imaginez une grande allée, à perte de vue, flanquée de chaque côté de petits jardinets qui font penser aux courtilles des Invalides, avec leurs bicoquettes et leurs minuscules tonnelles sous les branches. Ces jardins sont partagés entre les employés et les ouvriers de la manufacture et ils s'y délassent, le dimanche, chez eux, dans un simulacre de campagne. On se
croirait, très loin de Paris dans cet espace compris entre la ruelle des Gobelins, la rue Croulebarbe, la rue Corvisart et la rue des Cordelières, si la Bièvre, qui coule à deux pas, n'encensait le site de son odeur stridente d'alcali volatil et de tan. Elle sépare, à gauche et à droite, les usines et les séchoirs des peaussiers et des chamoiseurs du jardin des Gobelins dont les bords sont plantés de salades et de légumes que les tapissiers cultivent. Ces bandes de terre qui fuient, en tournant avec l'eau, en dehors de la clôture, ont été baptisées par eux du nom de colonies, car si elles appartiennent à la métropole, elles sont reléguées loin de la maison, à l'extérieur, au delà des murs.
A l'heure actuelle, malgré la tristesse des froids, les parterres des Gobelins s'égaient de chrysanthèmes couleur de rose d'onglée et de rouille, mais au printemps les arbres fruitiers, maintenant si noirs, se couvrent d'une neige embaumée de fleurs; seulement, l'illusion que l'on n'est plus dans la ville s'évanouit vite, car les fumées des fabriques voisines saupoudrent cette neige de leur suie ; et il en est de même pour les autres saisons : une superbe vigne se déroule le long d'un espalier, mais lorsque ses raisins sont mûrs ils sont empouacrés d'une telle couche de fuligine qu'il
n'y a pas moyen, même en les lavant et en les frottant, de les manger.
Est-il besoin d'ajouter que ces bélitres d'architectes, contre le vandalisme desquels tout ce qui est propre à Paris aurait dû depuis longtemps se liguer, rêvent de jeter bas la vieille manufacture et de saccager les jardins pour y édifier à la place un palais neuf? Les styles divers des Gobelins peuvent ne pas vous faire tressauter d'aise, mais ils sont admirables si l'on songe aux établissements pénitentiaires, aux immondes casernes et aux ridicules monuments genre de l'Opéra-Comique, que les maçonniers contemporains nous infligent ; sans compter que, comme toujours, ils ajouteront à l'incomparable bêtise de leurs façades l'incommodité de l'intérieur et l'inaptitude résolue des alentours.
Il serait plus simple de réparer les anciens bâtiments qui sont solides, bien aménagés pour les métiers de la haute lisse, et de laisser en paix cet enclos où de braves gens arrosent de pauvres fleurs. Puis leur démolition entraînerait sans doute celle de bâtisses qui les touchent et que l'on est tout étonné de découvrir, une fois sorti dans la ruelle sillonnant le derrière des Gobelins, une entre autres, un pavillon de chasse du xviii' siècle, avec des guirlandes sculptées de fleurs.
Ce pavillon, qui sert de loge de concierge à un corroyeur, n'est pas unique et, dans le quartier si ravagé pourtant, it y a mieux. En enfilant cette ruelle des Gobelins où hi Bièvre, engorgée sous un tunnel, se montre néanmoins encore un peu, au plein air, sauvée qu'elle fut, grâce à un mégissier qui, gêné dans son industrie par les manies destructives des ingénieurs, finit par intenter un procès à la Ville et le gagna, l'on aboutit, après avoir franchi un pont, sous lequel bourdonne en moussant le staout de ses eaux, dans la rue des Gobelins.
C'est là, dans deux maisons qui furent certainement jadis réunies et qui portent les numéros 17 et 19, que se trouvent des reliques bien inconnues du passé.
On entre dans la cour du 19, au fond presque aussitôt barré par une masure et, à gauche, l'on aperçoit l'entrée gothique d'une tour enveloppant un escalier qui part en pied d'éventail et se déroule en spirale dans la pénombre. C'est à peu près tout ce qui reste d'authentique d'une ancienne borde qui aurait appartenu à la reine Blanche, moniale du couvent des Cordelières situé alors à côté, dans la rue de Lourcine.
L'autre maison, désignée par le n° 17, est plus complète. Elle se dresse au bout d'une large cour et
elle est charmante avecson grand porche, ses petites croisées, son haut pignon, ses deux tourelles en saillie contenant, chacune, un escalier dont la tige s'élance en tournoyant du sol au toit ; elle renferme d'immenses salles plafonnées de poutres et de spacieux ateliers où l'on taille et où l'on cramine le cuir, car ce petit château est une tannerie.
En bas, dans une gigantesque pièce dont le pavé fuit sous les pas et s'étend en un marécage qui odore la tinette et le vinaigre chaud, s'étend une citerne cyclopéenne parallèle à la Bièvre ; et, dans la cour même, de colossales marmites enfoncées dans la terre semblent bouillir ; ce sont les tonnes, les coudrets où macèrent les peaux ; l'on dirait d'une cuisine d'invalides énorme, de protubérants chaudrons dans lesquels cuisent d'infâmes ragoûts dont on retourne et dont on pique les morceaux avec des fourchettes géantes, des tridents.
M. GuifFrey, qui a patiemment étudié le quartier, croit que les premiers ateliers de teinture des Gobelins furent établis dans cette maison et si, comme il y a tout lieu de le croire, cette opinion est exacte, il y aurait réellement intérêt à sauver de la ruine qui le menace ce châtelet, car il date du XVI* siècle et vaut à la fois par l'attrait de son ar-
chitecture et par les souvenirs qu'il évoque; mais, hélas ! qui donc se soucie désormais du vieux Paris ? et le minuscule castel sera détruit pour faire place à une plus imposante usine, et la manufacture des Gobelins disparaîtra, supplantée par une cité industrielle ignoble.
Ces réflexions m'obsédaient, en revenant par le boulevard de Port-Royal ; puis d'autres se succédèrent. N'avais-je pas vu, en effet, le plus bizarre des contrastes ? Dans une grotte marine parée de joyaux fous, la grande sirène deMoreau, debout, tenant le poète vaincu à ses pieds, tandis qu'autour d'elle des touffes de pierreries montent comme des plantes grimpantes sur les fils blancs des harpes, — et, dans un paysage désolé, aux fleurs de cimetière, la petite servante des tanneurs, la triste Bièvre, assise, épuisée de fatigue, sous un dessous de pont; — en somme, les deux faces réunies de l'éternelle lutte : la femme captant l'homme par les basses manigances de ses charmes, le matant, le rabaissant au rang d'un esclave ; l'homme abusant de sa force, avilissant, traitant telle qu'une paria la femme qui ne sut pas s'imposer, qui ne sut pas lui plaire, — la Sirène, se riant de l'être qu'elle a soumis; la Bièvre, suant à la peine, travaillant pour le compte d'un tyran, dans la pestilence des peaux arrachées à des bêtes mortes»
^''^'V*^7'>^rariÊB9>'^Tr'J^:^^fW4
s les historiens de Notre-Dame ont cité le mot de l'un des anciens chroniqueurs de cette cathédrale: « elle terrifie par sa masse ; » et, le fait est, qu'elle est sombre et énorme ; elle ne suscite pas l'image de ce printemps de la pierre qu'évoquent les végétations fleuries d'Amiens, de Reims et de Chartres. Avec sa façade noire et nue, elle dégage une impression de mésaise et de froid; elle est une basilique hivervale ; on ne la sent point aimer ce Paris qu'elle domine ; elle n'a pas ce geste de Notre- Dame de Chartres dont les deux clochers semblent les doigts levés des vieux évêques prêts à bénir la ville agenouillée à leurs pieds ; ses bras, à elle, se dressent et ils menacent plus qu'ils n'implorent. En tout cas, elle cache ses mains dans ses manches de pierre et se refuse à signer les foules ;
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elle n'est pas, pour tout dire, un sanctuaire bon enfant, une cathédrale maternelle.
Mais c'est peut-être aussi la faute des siens ! elle a été vilipendée et spoliée par eux comme pas une et elle se désintéresse de leurs peines Que subsiste-t-il d'authentique dans cette église ? l'ossature dont d'incessantes réparations n'ont pas trop adultéré les contours et les deux roses du transept qui sont demeurées presque intactes ; le reste est neuf. Les verreries de la nef, du chœur, des chapelles, ont été brisées et des peintures cuites par d'absurdes vitriers les remplacent; le jubé a été démoli ; le vieil autel avec ses colonnes de cuivre et sa pyxide suspendue a été jadis bazardé, on ne sait où; la statue colossale de saint Christophe qui se tenait debout, à l'entrée du vaisseau, a disparu de même que les stalles du xiV siècle. Quant aux châsses elles ont été fondues par les sans-culottes et les carreaux noirs et blancs d'un jeu de dames suppléent aux pierres tombales, gravées d'effigies et d'inscriptions, qui pavaient autrefois son sol.
Le xvii" siècle a commencé ces déprédations et la Révolution les a finies.
Notre époque, qui voulut soigner Notre-Dame, s'est bornée, pour sa part, à la gratter et à la rafistoler du haut en bas. Le fameux Viollet le Duc
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l'a rajeunie, lui a raclé l'épiderme, l'a poncée de telle sorte qu'elle a complètement perdu sa patine de prières, sa rouille de cire, son hâle d'encens.
Telle qu'elle est, elle assume néanmoins encore une magnifique allure avec sa nef plantée de lourds piliers, son arc triomphal ouvrant sur h baie géante du choeur, ses colonnes filant d'un jet jusques aux voûtes; sans doute, elle n'a pas la légèreté des basiliques d'Amiens et de Chartres quis'efiusent, ravies, en plein ciel ; elle ne sort pas d'elle-même, elle tient à la terre et ne s'en arrache point; mais ce qu'elle demeure majestueuse et ce qu'elle apparaît, à cause même de sa pesanteur, grave ! Elle semblerait, en somme, plutôt dédiée au Dieu sévère de la Genèse qu'à l'indulgente Vierge, si la gracilité de son transept ne vous révélait qu'elle est bien, en effet, placée sous le vocable de Marie et qu'elle s'effile à son image et qu'elle sourit divinement et qu'elle s'humanise. Ce transept est la partie vraiment supérieure de Notre-Dame ; les murs s'émincent et pour s'alléger encore cèdent la place aux verres ; et ses deux roses sont des roues de feu, aux moyeux d'améthyste, des roues où le violet de cette gemme, symbole de l'humilité et de l'innocence, domine; c'est une féerie quand le soleil pénètre dans le vide vitré des trous; il longe les rais amenuisés de
pierre, allume entre eux des grappes de flammes, fulgure comme un bouquet d'artifice, dans le cercle radié des jantes.
Ce sont les roues en ignition du chariot d'Elie et l'on dirait également de ces touffes attisées de lueurs, des fleurs de braises écloses dans une serre ronde de verre.
La gloire de Notre-Dame de Paris est là et non dans ses façades vantées ; la vérité est que son extérieur ne vaut plus que par sa masse ; toutes les statues sont retapées ou entièrement refaites, si bien que la flore délicieuse d'art qui montait naguères, ainsi qu'au long d'un espalier, le long de ses murs, est morte et qu'elle a été remplacée par une végétation toute moderne d'ornements et de statues fabriquées à la grosse, d'après les modèles des sanctuaires d'Amiens et de Chartres.
Il n'y a donc à s'extasier, ni sur ses portails, ni sur ses voussures en vieux-neuf, ni sur sa flèche datée de 1859, sur pas grand' chose hélas ! car la coque brute de ses pierres et ses deux lourdes tours qui présentent cette particularité de ne jamais se faire ombre, demeurent seules, presque indemnes; mais si, au point de vue de l'art, cette cathédrale n'est qu'une œuvre de second ordre, elle n'en est pas moins intéressante pour d'autres motifs ; elle diffère de ses congénères, elle est plus mystérieuse
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que ses sœurs, plus savante et moins pure; elle n'est pas autant à Dieu que les autres, car elle recèle des secrets interdits, ente sur la symbolique chrétienne les formules delà kabbale, est tout à la fois catholique et occulte. Ainsi, les trois portes de sa façade principale, qui sont désignées par les archéologues sous les noms de « Porte du Jugement », « Porte de la Vierge », Porte de Sainte- Anne et de Saint-Marcel, » allégorisent, suivant certains occultistes, la Mystique, l'Astrologie et l'Alchimie, ces trois sciences en honneur au Moyen Age; et cette dernière baie sur le trumeau de laquelle saint Marcel, neuvième évêque de Paris, se dresse, foulant aux pieds un dragon qui s'é^ chappe du cercueil d'une femme adultère, contient, avec ses figures hiéroglyphiques, le recipé du grand œuvre, la recette de la pierre philosophale. L'on trouvera dans un traité de Gobineau de Montluisant, l'un des hermétistes du xvii' siècle, la description secrète de cette porte qui, avec la tour Saint-Jacques et quelques carreaux de la Sainte- Chapelle, constitue le dernier texte lapidaire des légendes spagyriques d'antan.
Derrière Notre-Dame s'étend maintenant un square; jadis, le jardin s'épandait jusqu'à la pointe de l'île et servait de lieu de promenade aux chanoines du chapitre. Un cartulaire de 1258 appe-
lait ce terrain « mora papalordorum » la motte des gens d'église; » la Morgue s'est substituée à ses bosquets et ses dalles, aux pelouses ; puis, pour enlaidir le site, l'on a construit, sur la gauche, au bout de la rue du Cloître, de gigantesques bâtisses qui masquent, du côté de l'île Saint-Louis, la vue de la cathédrale. On a préservé le musée de Cluny du blocus qui le menaçait et personne n'a songé à sauver Notre-Dame !
Cette rue du Cloître, qui longe la basilique, garde encore, à son entrée, près de la place du. parvis, quelques vieilles bicoques dont les façades se reculent, comme gênées de céder le pas à des maisons neuves. Elle a été d'ailleurs parée d'un bien étonnant palais de briques agrémenté de deux tourelles pareilles à des fûts que surmonteraient deux citrouilles, la queue en l'air, et orné sur toutes ses faces de peintures allégoriques telles que l'Humanité, la Famille, le Négoce et l'Hygiène. Ce monument qui fut commandé par feu M. Ruel est utilitaire et plaisant, car il s'emploie à deux fins étant à la fois une resserre pour voitures et une salle pour chansonnettes de concert et pièces de théâtre.
Plus intéressante est la rue Chanoinesse qui a si bien maintenu son aspect provincial décrit dans « l'Envers de l'histoire contemporaine» de Balzac,
qu'il «st difEcile de s'y promener, sans évoquer le mélancolique souvenir de M"* de la Chanterie et du petit couvent laïque qu'elle y fonda : cette voie a conservé ainsi que ces sentes qui l'entourent, la rue Massillon, la rue des Ursins, la rue des Chantres, ses hautes fenêtres, ses portes-cochères aux vantaux couleur de vert de bouteille ou de pain d'épice, munies d'énormes marteaux et carrelées de clous. A l'heure actuelle, elle est encore dénuée de boutiques, mais son silence de naguère n'est plus, car la plupart de ses bâtisses acquises par un quincaillier sont devenues des dépôts d'appareils de chauffage et d'ustensiles d'hydrothérapie et de cuisine ; et c'est, dans l'après-midi, un perpétuel va-et-vient de camions et d'hommes.
Bien qu'elle foisonne de souvenirs, elle ne dit plus rien ; le 1 6 où vécut Racine est quelconque ; le 17, qui est l'ancienne maison capitulaire, est non moins banal et non moins laid ; il faut pénétrer dans l'intérieur même de ces bâtisses pour les entendre enfin parler et pour y découvrir parfois les plus curieux vestiges qui subsistent d'un Paris mort.
L'on demeure surpris alors, en s'apercevant que des morceaux entiers d'édifices, datant du Moyen Age et même d'avant, vivent enfouis sous la croûte de masures à peine âgées, de masures
presque neuves. Le i8 et le 20, qui ne formèrent jadis qu'un seul hôtel, recèlent le monument le plus étrange de tous, la tour de Dagobert.
Il est peu probable que ce roi y ait habité et qu'elle ait même été construite sous son règne, mais elle n'en est pas moins bizarre; et l'on est transporté bien loin de notre temps, lorsque, après avoir traversé une vieille cour convertie en une sorte de hangar et parcouru d'obscurs couloirs formés par les haies de calorifères empilés les uns par-dessus les autres, l'on grimpe son escalier en vrille dont la tige de chêne s'élance d'un jet, en virevoltant sur elle-même, du bas de la tour jusqu'à sa cime. L'on monte dans l'ombre et, peu à peu, les marches s'éclairent; des pièces massives s'ouvrent de tous côtés, des pièces aux murs énormes, au plafond dénudé, rayé par des saillies brunes de poutres, et finalement l'on aboutit en plein air, par une vague échauguette, sur une plate-torme de zinc.
A quelques pas se profile le vaisseau de Notre- Dame dont les arcs-boutants semblent les côtes décharnées d'un être préhistorique, d'un mammouth immense. Les monstres installés sur les balcons de la tour du nord nous regardent et ils paraissent narguer l'étonnante ligne des toits qui zigzague sous nos pieds. C'est un chaos superposé
de tuiles, un amas de derrières de maisons que rejoignent des ponts de sapin, des galeries de bois. Un Paris inconnu gît là, dans cet envers de la rue du Cloître. Un fleuriste, à un quatrième étage, cultive ses fleurs et élève des colombes dans de vastes cages en saillie sur des allées de planches; des loques sèchent de tous côtés, des gens cirent leurs bottes au dehors, vont d'une fenêtre à l'autre, se promènent derrière les parapets, le long des maisons, sur des charpentes ; c'est, entre ciel et terre, une Cour des Miracles et cela tient de l'échafaudage des peintres en bâtiments et de la maringote des torains. Vous tournez la tête à droite, et, au-dessus des prises d'air de l'Hôtel-Dieu, des parafoudres s'effilent et la tour Saint-Jacques surgit, dernier souvenir d'une église dont les restes servent d'observatoire à des météorologistes, à des joueurs de longitudes qui ne contemplent plus le ciel que pour y chercher et pour y coter, en un langage de Bourse, des moyennes et des dépressions, des hausses et des baisses; vous regardez à votre gauche, puis derrière vous, et, après l'opulente cambuse de M. Ruel, Téghse de Saint-Paul et de Saint-Louis, celle de Saint-Gervais, et cet édifice de camelots qu'est l'Hôtel de Ville, emplissent l'horizon et barrent la vue. C'est à peine d'ailleurs si l'on peut exécuter
quelques mouvements sur la terrasse de cette tour du roiDagobert, car sa plate-forme est minuscule. Jadis, paraît-il, une autre tour s'élevait auprès d'elle; l'on n'en retrouve aucune trace. En 1857, une vigne de trois cents ans existait encore dans la cour ; on l'a arrachée et la cour est maintenant couverte; l'on ne possède aucun renseignement précis sur les gens qui se succédèrent dans cet hôtel. Tout ce que l'on sait, c'est qu'il appartenait, avant la Révolution, à l'abbé de Reyglen, chanoine titulaire de Notre-Dame.
Quant aux corps de logis, ils datent du xvii* et du xvm' siècle, mais toutes les boiseries sont enlevées. Les uns sont des dortoirs remplis de lits de camp à l'usage des employés de la fabrique, les autres sont des magasins bourrés, du sol au plafond, de meubles de cuisine et de jardin, de calandreuses et de poêles, de tubs qui font songer aux formidables œufs sur le plat que l'on y pourrait cuire. Si Ton pénètre enfin avec des lanternes dans les caves, il faut se courber en deux, aller et venir dans tous les sens. Arrivés à une certaine profondeur, les escaliers cessent et des pentes qui dégringolent sous des voûtes de plus en plus basses vous mènent dans de nouveaux souterrains, lesquels vous conduisent dans d'autres boyaux et les embranchements se multiplient pour
n'aboutir à rien, car ces galeries qui atteignaient autrefois les rives de la Seine sont bouchées.
Une autre antique maison, le 19, est^ à un autre point de vue, surprenante. Sous l'énorme hangar qui remplace l'ancien préau et qui ne laisse plus filtrer par les vitres de son toit qu'un peu de jour, deux fenêtres, habillées de petits rideaux de mousseline, sont closes ; et, devant elles, une forêt de tuyaux de poêles se dresse. Je me demande ce qu'il peut bien y avoir derrière ces fenêtres, et j'apprends ceci :
Ces croisées sont censées éclairer deux pièces que des locataires habitent. Jadis, quand elles s'ouvraient à la hauteur d'un rez-de-chaussée, sur une cour, elles permettaient à ces gens de ne pas marcher, même par les moins sombres des après-midi, à tâtons, dans des chambres exhalant une odeur continue d'armoire; mais, depuis qu'elles sont encloses dans le hall, elles vivent en pleine obscurité, dans un air qui ne se renouvelle plus, l'été surtout, car, pendant cette saison, ces halliers de tuyaux s'épaississent devant elles, en attendant l'hiver. Tout ce matériel entassé ne partira, en effet, qu'aux approches du froid. Ce n'est donc que vers la fin de l'automne que l'on pratique des coupes dans ces futaies de tôle qui ne suggèrent même point l'illusion d'un peu de nature, d'un
peu de nuages courant sur leurs sommets, puisqu'elles ne fument pas !
Alors, si la neige ne vient pas à s'amonceler sur les carreaux du toit, les habitants de ces geôles peuvent voir à quelques pas devant eux, mais cette surprise est compensée par la poussière et par le vacarme des engins qu'on déménage.
Devant la tanière de ces malheureux, j'ai rêvé à d'inexorables misères, "mais mon apitoiement fut rabroué lorsque je sus qu'ils ne payaient pas un loyer de moins de huit cents francs.
Huit cents trancs pour gîter dans un chantier de tuyaux de poêles morts, c'est un comble !
Ces immeubles appartenaient jadis au chapitre de Notre-Dame ; ils faisaient alors partie d'un petit hameau qui vivait à part et très gaiement dans la grande ville.
Un volume de l'abbé Charrier, V Ancien Chapitre de Notre-Dame de Paris et sa maîtrise, nous renseigne sur ses mœurs et sur ses habitants. Dès le xviii' siècle, ce chapitre comprenait huit dignitaires et cinquante-deux chanoines ; le doyen était élu par ses collègues ainsi que le sous-chantre. La nomination des autres dignitaires tels que le pénitencier et les trois archidiacres de Paris, de Josas et de Brie revenait de droit à l'évêque.
Le chapitre possédait une mense personnelle
qu'il régissait à sa guise ; il était dispensé de toute redevance et de tout impôt et il ne relevait pas de la juridiction épiscopale, mais bien du Saint- Siège; le cloître était sa propriété; tout d'abord les chanoines durent seuls s'y fixer, mais dès le xv^ siècle leurs parents et leurs amis s'y installent et le vacarme commence. Des plaintes se produisent, mais elles ne semblent pas avoir été écoutées, car, au xvi' siècle, l'aspect mondain et bruyant de ces lieux s'accroît; au xvii' siècle, il augmente encore et des chanoines déplorent qu'il y ait tant de chambrières dans les maisons et protestent contre l'invasion des carrosses qui roulent dans le quartier après minuit ; au xviii*, le désordre est à son comble; cette petite population de prêtres, d'enfants de chœur, de chantres, de gens que d'anciens statuts qualifient de « machicots et de clercs de matines », est noyée dans un amas de familles qui ont fini par s'emparer des hôtels et des églises, des corridors et des rues.
Les chanoines continuent de gémir, mais la Révolution répond à leurs doléances en les supprimant ; depuis ce moment, le cloître appartint à chacun et fut, comme tous les quartiers de Paris, un quartier laïque.
Pour pari^ire la physionomie de la paroisse, l'on peut citer encore deux anciennes rues, la
rue de la Colombe dont le nom figure déjà sur une charte de 1223 ; mais elle a perdu tout caractère ; et les rues desUrsins et des Chantres, celleslà vivent, loin des intruses, entre elles. La rue des Chantres, ainsi qualifiée au xvf siècle, parce que le chœur de la cathédrale y résidait, semble ignorer que tout un Paris moderne existe. Elle descend tranquillement, sans que jamais un chat y passe, vers la Seine, entre deux rangs de murs qui sont des dos de bâtisses percés, à gauche, de lucarnes à barreaux de fer; à droite, de hautes fenêtres ouvertes presque au ras du sol, et derrière lesquelles l'on aperçoit, dans l'ombre, de probables cartonniers et de possibles tables. Une seule porte se montre sur cette voie, près du quai, celle d'un hôtel sinistre dit des Deux-Lions, et ce garni, flanqué d'un mannezingue, tiendrait, si nous en croyons Lefeuve, la place de l'immeuble qu'habitèrent Héloïse et Abailard.
Si la rue des Chantres a conservé jusqu'à nos jours son nom, il n'en est pas de même de sa voisine. Celle-là a été baptisée et débaptisée et rebaptisée sans mesure. On la voit tour à tour indiquée sous le vocable de Grande-Rue de Saint- Landry sur l'eau, de rue du Port-Saint-Landry, sur le plan deBâle de 1552; de rue basse du Port- Saint-Landry, de rue d'Enfer, sur le plan deXur-
got; de rue Basse-des-Ursins, et enfin de rue des Ursins tout court. La Taille de Paris au xiii* siècle relève parmi ses habitants trois taverniers et une dame Agnès au surnom mystérieux de « La Prêtresse ».
De même que la rue des Chantres, la rue des Ursins est composée de derrières de maisons dont les visages appartiennent, les uns à la rue Chanoinesse et les autres au quai aux Fleurs. Aussi presque toutes ses portes, quand elle en a, sont-elles condamnées. Elle est une paralysée des membres inférieurs, mais son buste est encore libre, car des croisées s'y ouvrent et des baies y vivent.
Tel ce quartier Notre-Dame qui contint jadis, en sus de la cathédrale, quatre églises considérées ainsi que ses annexes : Saint-Jean le Rond qui fut le baptistère de Notre-Dame et la paroisse des laïques demeurant dans le cloître ; elle était située le long de la basiHque, là où s'aperçoit l'entrée des tours : suivant Lebeuf elle datait du xm'' siècle et elle a été démoHe en 1748 ; Saint- Aignan fondé par Etienne de Garlande vers 1120 et dont les débris agonisent encore dans les bâtiments qui donnent sur le n° 19 de la rue des Ursins et le n° 26 de la rue Chanoinesse ; Saint-Denys, érigé à si peu de distance de l'abside de Notre- Dame qu'on l'appela Saint-Denys-du-Pas ; celle-
là remonterait au ix' siècle et aurait péri en 183 1 ; enfin Sainte-Marine qui naquit, en 1228, du temps de Guillaume III, évêque de Paris, fut plus spécialement réservée au mariage des personnes séduites avant l'heure et plus particulièrement fréquentée par les serviteurs de l'évêque.
Ces chapelles qui furent toujours pleines de fidèles au temps où le peuple croyait en Notre Seigneur sont toutes les quatre mortes ; la cathédrale subsiste seule, maintenant ; et elle est, ellemême, du soir au matin, déserte. Les passagers — parmi les vivants — sont des touristes qui croassent en feuilletant des guides, et — parmi les défunts — des cadavres venus de l'Hôtel-Dieu voisin, des dépouilles sans le sou et que l'on expédie, au galop, Dieu sait comme !
A fondatrice des Carmélites réformées en France fut, on le sait, M'"^ Barbe Avrillot, épouse de M. Acarie, maître des comptes. Une vision de sainte Térèse lui ordonnant d'établir la réforme du Carmel dans le royaume la décida à faire convoquer par son directeur, dom Beaucousin, prieur des Chartreux de la rue d'Enfer à Paris, des amis qui pouvaient l'assister dans cette œuvre, MM. Gallemant, curé d'Aumale, et Du Val, docteur en Sorbonne, saint François de Sales et le P. Pacifique, Capucin, MM. de BéruUeet de Quintanadoine de Brétigu}-, prêtres ; ce dernier, issu d'une ancienne famille de Burgos, avait déjà vainement tenté d'établir un monastère de Carmes espagnols, à Rouen.
Après diverses réunions, il fut convenu que l'on décernerait le titre de fondatrice à la princesse de Longueville ; que l'on achèterait le prieuré
bénédictin de Notre-Dame-des-Champs, au faubourg Saint- Jacques ; enfin que M. de Brétigny, accompagné d'une amie de M"' Acarie, M""* Jourdain, et de plusieurs autres personnes, partirait pour l'Espagne et en ramènerait des Carmélites formées à la vie contemplative par sainte Térèse même.
Les Carmes auxquels M. de Brétigny s'adressa, dès son arrivée à Madrid, refusèrent formellement de laisser passer en France leurs religieuses ; alors cet ecclésiastique appela à la rescousse M. de BéruUe qui arriva, muni d'un bref de jussion, obtenu à Rome par le crédit de la princesse de Longueville ; ce bref forçait, sous peine d'excommunication, le général des Carmes à céder. Il s'inclina et M. de Brétigny emmena avec lui six Carmélites dont deux surtout célèbres par leur sainteté et choisies parmi les préférées de sainte Térèse, la mère Anne de Jésus et la sœur Anne de Saint-Barthélémy .
Le 16 octobre 1604, elles firent leur entrée à Paris et, le lendemain, M""' de Longueville les installa dans leur nouvelle demeure ; leurs premières novices furent choisies dans une sorte de séminaire de jeunes filles que M°" Acarie avait organisé chez elle, au grand déplaisir de son mari que les leçons d'ascétisme n'égayaient guère.
Jusqu'ici, cette histoire, que je résume d'après de copieux bouquins, paraît très simple et pour" tant elle a donné lieu à d'obscurs débats qui se sont répercutés jusqu'à nos jours et ont divisé les Carmels de France en deux camps : les Bérullistes et les Térésiens.
Il est assez malaisé d'établir brièvement en quoi ces deux groupes diffèrent ; d'abord, il y a une question de constitutions assez mal résolue par ceux qui les citèrent ; puis les textes qui racontent ces litiges demeurent contradictoires ; enfin, parmi les livres de combat écrits pour l'une ou pour l'autre des deux causes, quelques-uns sont retirés du commerce ou interdits.
J'ai pu me les faire prêter néanmoins et c'est, en partie, avec les documents qu'ils recèlent que je vais pouvoir fournir divers renseignements sur les cloîtres les plus inconnus et les plus verrouillés qui soient à Paris, sur les cloîtres où seul l'arche'vêque et son suppléant ont le droit de pénétrer.
La lutte qui, pour certains motifs que je tâcherai d'expliquer, se poursuivait entre les deux branches des Carmels semblait, depuis le xvii* siè^ cle, presque assoupie, ou du moins le public n'en entendait plus parler, lorsqu'on 1872 M. l'abbé Houssaye, alors vicaire à la Madeleine, édita chez Pion un livre intitulé : « M. de Bérulle et les
Carmels de France. » Ce livre ne tarissait pas d'éloges sur le cardinal, prônait les prieurés soumis à son observance, attaquait en dessous les autres, s'employait surtout à dénigrer l'ordre des Carmes.
La réplique ne se fit pas attendre. Un petit volume, paru en 1873, ^^^'^^ Poussielgue, sous ce titre : « Notes historiques. — Les origines et la réforme Térésienne de l'ordre de Notre-Damedu-Mont-Carmel », et signé : « Un prêtre de la communauté de Saint-Sulpice», prit le contrepied de l'ouvrage de l'abbé Houssaye et la bataille s'engagea.
Pour l'abbé Houssaye, M. de Bérulle,qui avait été nommé l'un des directeurs de ce premier Carmel érigé en France, avait fort sagement agi lorsqu'il avait voulu faire de ces Carmélites non des Espagnoles comme celles qu'il avait amenées de leur pays, mais des Françaises. Aussi avait-il introduit divers changements dans leur manière de vivre, en supprimant certaines observances, en pliant aux besoins du climat et de l'époque quelques coutumes qui avaient leur raison d'être en Espagne et non en France. Il entendait, d'autre part, que les religieuses suivissent les règles primitives de l'ordre, telles qu'elles furent adoptées, en 1581, sous l'inspiration de srJnte Térèse, par
le chapitre d'Alcala, et non les règles adultérées par les modifications qu'elles subirent, en 1592, avec l'approbation du Saint-Siège. Et cette thèse paraît soutenable.
Puis, toujours, selon l'abbé Houssaye,les mères Espagnoles faisaient preuve à Paris de rigueurs déplacées ; elles avaient des préventions contre les Françaises; elles traitaient de « sensualité leur délicatesse et de dissipation leur vivacité » ; la prieure, Anne de Jésus, était bien une sainte, mais une sainte du genre pas aimable ; elle était froide et dure pour elle-même et pour les autres ; les punitions pleuvaient que M. de Bérulle, plus indulgent, devait lever; de là, des tiraillements qui finirent par nécessiter le départ de la mère Anne de Jésus et de la mère Anne de Saint-Barthélémy ; elles s'en allèrent fonder des cloîtres en Flandre et se mirent, comme elles étaient en Espagne, sous la juridiction des Carmes.
Et nous touchons, ici, le tond de la question, — car tout le reste n'est qu'un amas de broussailles qui l'obscurcissent, — la question de savoir à qui revient la direction desCarmels, aux évêques dans les diocèses desquels ils sont situés ou aux pères Carmes. Le P. de Bérulle les voulait soumis à l'Ordinaire, la mère Anne de Jésus aux pères de son ordre.
Sans prendre parti pour l'une ou pour l'autre de ces opinions, il semble, à première vue, qu'il est beaucoup plus rationnel que ce soit un Carme qui gouverne des Carmélites, qu'un prêtre désigné par un évêque, car, en fin de compte, celui-là est, la plupart du temps, inapte à diriger les consciences d'un institut auquel il n'appartient pas et dont il ne connaît ni l'esprit, ni les usages, ni les règles.
Tel n'est pas l'avis de l'abbé Houssaye. Son livre s'acheminait vers un mémorable oubli, quand l'auteur anonyme des «Notes », qui n'était autre que M. Gramidon, premier vicaire honoraire de Saint-Sulpice, se rua, tête baissée, dessus. L'attaque était à la fois poussive et imprudente et il écopa dans les grands prix.
Il avait d'abord déniché un certain texte dont les BéruUistes ne parlaient guèreet qui constituait un engagement formel de M. de BéruUe envers le général des Carmes en Espagne. En obéissant, contraint et forcé, au bref du Saint-Père lui prescrivant de remettre des Carmélites entre les mains de MM. de Brétigny et de BéruUe, le général avait formulé plusieurs conditions acceptées par les deux Français, entre autres celle-ci que « les nouveaux Carmels seront sujets aux pères de l'ordre, lorsque ceux-ci seront établis en France ».
Or les Carmes vinrent créer un monastère à Paris, en 161 1. Cette fondation effara M. de BéruUe ; il se sentit menacé de perdre l'autorité qu'il avait prise sur le Carmel de cette ville ; il se démena, fit agir sur les moines par M. de Marillac, alors conseiller du roi et maître des requêtes ; et ceux-ci, menacés, s'ils résistaient, de ne pas obtenir du Parlement l'enregistrement des lettres patentes concédées par la Cour pour l'érection de leur communauté, déclarèrent par écrit qu'ils renonçaient à tout pouvoir sur leurs sœurs.
M. de Bérulle avait donc éludé la promesse qu'il avait faite au supérieur des Carmes et arraché en quelque sorte, par une menace sous conditions, le désistement de ces religieux.
Telle la version du belliqueux Gramidon.
Autre est celle des Carmels de Paris. L'abbé Houssaye et, avant lui, les « Chroniques de l'ordre des Carmélites », parues, en 1846, àTroyes, affirment qu'au contraire les mères du premier monastère de Paris tenaient trop à la juridiction de leurs supérieurs ecclésiastiques pour vouloir changer de maîtres ; ce furent donc elles qui prièrent les Carmes de ne point s'immiscer dans leurs affaires, ce qu'ils firent, assurent-elles, très volontiers.
Bien ; mais, alors, pourquoi les mères Anne de
Jésus et Anne de Saint-Barthélémy se sont-elles empressées, dès qu'elles l'ont pu, de se soustraire à la direction de M. de Bérullepour aller se mettre sous le gouvernement des Carmes, en Flandre ?
Il faut bien dire que M. Gramidon, qui n'a certainement pas tous les torts dans ce conflit, a raison sur ce point. Seulement, agacé sans doute par les flagorneries que l'abbé Houssaye ne cesse de prodiguer — aux dépens de la vérité — à la mémoire du cardinal, tout le long de son livre, il nous peint, à son tour, M. de Bérulle sous l'aspect du plus rusé des compères. Nettement, il l'accuse d'avoir manqué à ses engagements, d'avoir opprimé et torturé les prieures du Carmel par ses exigences, d'avoir voulu introduire dans leur cloître des dévotions de son crû, entre autres des vœux de servitude et ceux d'une adoration quotidienne du S*-Sacrement impossibles à concilier avec les règles de l'ordre ; il lui reproche encore d'avoir voulu taire du couvent de Paris une congrégation distincte des autres Carmels et d'avoir tenté de substituer son propre esprit à celui de sainte Térèse.
Et de même que, pour les besoins de sa cause, l'abbé Houssaye fait un portrait peu flatté d'Anne de Jésus qui fut cependant une des grandes moniales de sainte Térèse, de même l'abbé Grami-
don insinue, afin de rétorquer son adversaire, tout ce qu'il peut trouver de plus désagréable pour M. de Bérulle, prêtre de grand savoir et de haute vertu pourtant.
Il aurait pu, pendant qu'il y était, opposer aussi au côté rèche que l'abbé Houssaye attribue à la mère Anne de Jésus, le côté non moins revêche de la grande amie de M. de Bérulle, M*"' Acarie, qui fut également mêlée à cette affaire; elle était une sainte personne, mais elle n'avait ni la largeur d'esprit ni le côté aimable et charmant de sainte Térèse. Une anecdote le prouve. Un jour qu'un seigneur se permettait de la complimenter sur sa beauté, elle se dressa sur ses ergots et le rabroua : dans une circonstance analogue, sainte Térèse se montra plus spirituelle et plus douce. Tandis qu'elle montait dans une voiture, elle entendit quelqu'un s'extasier, d'un ton moitié gracieux et moitié railleur, sur la finesse de sa cheville ; elle ne se fâcha point et lui dit en souriant: « Regardez-la bien, senor, car vous ne la verrez plus. » Seulement, à partir de cette époque, elle changea pour elle et pour ses filles la forme de leurs sandales et leur fit couvrir davantage le pied.
Mais M. Gramidon a l'air d'ignorer complètement l'existence de M""' Acarie qui resta d'ail-
leurs à la cantonade des Carmels jusqu'au moment où elle revêtit dans le cloître d'Amiens la robe des converses; et il ne parle guère de M. de Brétigny et de M. Gallemant qui fut cependant le premier directeur de la maison de Paris ; c'est au seul M. de BéruUe qu'il en veut, comme, il faut bien le dire aussi, c'est devant le seul M. de Bérulle que l'abbé Houssaye se pâme.
Toujours est-il que les « Notes » de M. Gramidon furent hargneusement attaquées dès qu'elles parurent. Il fut accusé de « mauvaise foi » et de « déloyauté » ; c'étaient de bien gros mots pour qualifier les quelques erreurs qui avaient pu lui échapper; il les rectifia avec mauvaise grâce du reste, puis, pris de peur, il les retira du commerce et se terra.
La question paraissait pour longtemps close, quand, en i886, un Carme, le P. Albert de Saint- Sauveur, fit éditer chez Poussielgue le premier tome de trois énormes livres intitulés: « Une Persécution qui ne désarme pas. » Il exhuma l'infortuné Gramidon, pila le cardinal de Bérulle et les Carmels de son observance, conculqua le malheureux Houssaye qu'il réduisit à l'état de loques. Ce qui est certain, c'est que son volume, très documenté et très bien fait, démontre que M. de Bérulle s*est conduit ainsi qu'un homme impérieux
et cassant envers les premières prieures du Carmel.
A leur tour, les Carmélites ripostèrent par deux formidables bouquins présentés sous le titre de : « Mémoire sur la fondation, le gouvernement et l'observance des Carmélites déchaussées », mais on leur enjoignit de rengainer leur ouvrage et le combat cessa.
Telle est la situation de nos jours. A dire vrai ces différences sont bien platoniques, car les Carmes paraissent avoir peu de chance de régir désormais tous les Carmels de France. A l'heure actuelle, les Carmélites n'ont plus de vœux solennels, plus de visiteur général et perpétuel ; elles relèvent partout de la juridiction de l'Ordinaire; leur clôture est simplement épiscopale; elles dépendent de l'évêque qui est leur supérieur et leur visiteur; chaque monastère se gouverne séparément et nul n'a le droit de commander aux autres.
Ce qui n'empêche que quelques-uns, celui de Meaux pour en citer un, se sont agités et, selon l'expression de M. Gramidon, leur défenseur, « se sont établis dans une situation qu'ils jugent lesrapprocher davantage de la pensée de sainte Térèse et les unir d'une manière plus intime à la réforme de cette séraphique Mère et assurer une plus grande ..stabilité aux règles et observances ».
Que peut bien signifier cette obscure filandre ? Il y a lieu de croire qu'elle cache, dans la pensée de son auteur, l'appel à un retour offensif des Carmes, bien que, devenu prudent, il s'empresse de protester, avec de beaux saluts, que « Nos Seigneurs les évêques exercent la plus légitime autorité sur tous les monastères des Carmélites établis en France. »
Pour nous, peu importe que ces couvents soient Bérullistes ou Térésiens ; les très saintes filles qu'ils renferment n'en remplissent pas moins, les unes comme les autres, l'œuvre de réparation et de satisfaction que voulut leur vraie fondatrice, l'admirable Térèse de Jésus. Par l'oraison et par la pénitence, elles travaillent à l'expiation des péchés des autres, à la conversion des hérétiques et des pécheurs ; elles s'efforcent de réparer les avaries des prêtres, d'obtenir des grâces pour le clergé qui en a fort besoin ; elles peinent, en un mot, pour le triomphe de l'Eglise. Prier et souffrir, c'est le Carmel.
Et c'est pour de bon que l'on y prie et que l'on y souffre, dans les Carmels ; en fait de vêtements, qu'il fasse chaud ou qu'il fasse froid, l'on
loi DE TOUT
porte une chemise de serge, une robe de bure de couleur enfumée sans teinture, un scapulaire de même étoffe de quatre doigts plus court que l'habit, une coifîe de grosse toile, un manteau de laine blanche, des sandales de corde aux pieds et sur la tête un voile noir ou blanc, selon que l'on est professe ou novice. Ces habits sont, l'été surtout, pénibles à endurer et cependant, au temps de sainte Térèse, plusieurs de ses filles demandèrent à l'aggraver, en s'affublant de tuniques de dessous, grossières et poilues comme des couvertures de cheval. La sainte, qui était la sagesse et la discrétion même, sourit doucement et ne s'y opposa point ; le résultat de ce changement fut une invasion têtue de puces qui résistèrent à toutes les chasses ; il fallut pour s'en débarrasser que la sainte se mît en prière ; l'on renonça pour toujours à cette tunique, mais il est avéré que, depuis les exorations de sainte Térèse, les Carmels sont généralement exempts des visites de ces importunes bêtes.
Le nombre des moniales pour chaque 'couvent est ainsi fixé par l'article lo des Constitutions de la sainte :
« Nous ordonnons, dit-elle, que dans les monastères qui sont pour être pauvres et non rentes, il n'y pourra avoir, en aucune sorte, plus de treize
OU quatorze religieuses pour le chœur; et en ceux qui seront rentes il ne pourra y en avoir plus de vingt; cela s'entend, comprises les sœurs layes que l'on reçoit pour les offices de la maison ; au reste, dans tous les monastères rentes ou non, il ne pourra y avoir plus de trois sœurs layes. »
Il n'existe donc pas, parmi lesascétères de cette observance, de grands reclusages contenant des cinquantaines de nonnes ainsi que dans les cloîtres des autres ordres.
Si aujourd'hui, l'on ne mange plus, dans les Carmels, ces feuilles de vigne frites et ces glands que les professes d'Avila durent consommer, faute de pain, la nourriture n'en est pas moins et médiocre et brève ; le maigre est perpétuel ; les jeûnes presque quotidiens ; le sommeil est court, cinq heures et demie de repos, à peine ; l'on se donne la discipHne, chaque jour ; l'on ne travaille pas en commun et les séances à la chapelle sont de huit heures.
L'horaire fixé par la sainte est celui-ci :
Ses filles se lèvent à 5 heures, depuis le jour de Pâques jusqu'à la Croix de septembre ; à 6 heures, dans les autres temps; — après le lever, une heure d'oraison et récitation des petites heures ; — à 8 heures, en été, à 9, en hiver, messe, puis retour dans la cellule. — Le dîner, composé tantôt de
poissons, tantôt de légumes cuits à Teau ou de laitage, a lieu, les jours de jeûne de l'Eglise, à 1 1 heures et demie, les jours de jeûne de l'ordre, à II heures, les autres jours, à lo heures. Après ce repas, la récréation est prise en commun, puis chacune regagne sa cellule. — A 2 heures. Vêpres, — lecture spirituelle, travaux en commun jusqu'à Compiles, suivies d'une heure d'oraison et d'une collation de légumes bouillis ou de fruits. Quelques instants encore de récréation, puis à 9 heures Matines et Laudes ; l'office terminé, elles font l'examen de conscience et préparent leurs sujets de méditation du lendemain. Ces exercices durent jusqu'à II heures, parfois jusqu'à 11 heures et demie et l'on se couche.
Cet horaire a subi quelques modifications appropriées aux tempéraments et aux climats. Souvent les Compiles antécédent le souper du soir et dans les pays chauds, en Algérie, par exemple, le lever est à quatre heures et demie du matin, mais une sieste est permise, après le dîner, à midi.
Quant à la cellule où la Carmélite vit, de longues heures, elle est la même partout et elle est dénuée du plus agreste des conforts. La voici, décrite d'après une photographie et aussi d'après un œut dans la coque vidée duquel une
sœur s*est amusée à introduire une réduction très exacte du mobilier qu'elles possèdent : une pièce passée au lait de chaux ; au fond, près de la fenêtre, un lit de planches posées sur deux tréteaux, couvert d'une paillasse, d'un drap de laine, d'un oreiller de paille. Aucune table et pas de chaise ; l'on s'assoit sur le carreau et l'on travaille sur ses genoux ; dans un coin par terre, une écuelle d'eau, et sur une tablette du linge, une petite lanterne et quelques livres. A la tête du lit, une croix de bois brun, sans Christ, une image de papier et, pendues au mur une discipline de fer et une coquille servant de bénitier ; c'est tout.
L'on pourrait croire qu'avec une si dure existence ces moniales sont tristes. Il n'en est rien ; d'ailleurs, sainte Térèse considérait la mélancolie comme un danger et si une postulante se montrait disposée à devenir chagrine, cela suffisait pour l'évincer ; les Carmels ne sont, pas plus que les Trappes, les refuges des cœurs déçus ; on y entre par vocation, par appel divin et non par lassitude de la vie ou amour contrarié, ainsi que tant de gens le supposent.
Sainte Térèse voulait des filles qui tussent à la fois gaies et obéissantes, humbles et pieuses ; elle les voulait aussi viriles. Agissez « en hommes et
non comme de petites femmes » , disait-elle. Enfin, ce qu'elle traquait le plus impitoyablement chez ses novices, c'était l'afféterie et la contrainte. La plus exquise, et Tune des plus parfaites sujettes qu'elle ait formées, était une jeune fille d'une rare intelligence, Ursule des Saints. Elle exigea d'elle la naïveté et la simplesse des petits enfants et elle l'obtint. Une après-midi, alors qu'Ursule était en bonne santé, sainte Térèse lui enjoignit d'aller aussitôt se coucher à l'infirmerie, en lui déclarant qu'elle était très malade. Elle s'y rendit sans tarder et, aux sœurs qui vinrent la visiter et s'apitoyer sur ses maux, elle répondait : « Je ne sens pas mon mal; je ne sais pas où je souffre, mais je suis certainement très malade puisque notre mère m'a envoyée à l'infirmerie. »
Sainte Térèse elle-même, avec toute sa grande intelligence et son prodigieux génie, était d'une simplicité admirable avec Dieu. Elle Le considérait tel qu'un père auquel sa fille peut se permettre de lancer, sans qu'il se fâche, une boutade. Une réponse de ce genre qu'elle Lui fit est à citer en exemple : un jour qu'accablée d'épreuves de toutes sortes elle se plaignait et demandait une minute de grâce, Jésus lui dit : « Ne te plains pas, ma fille ; c'est ainsi que je traite mes amis », et, familièrement, elle répliqua : « Eh ! Seigneur,
c'est pour cela que vous en avez si peu ! »
Le corps broyé et l'âme quand même joyeuse, telles furent ses Carmélites et telles elles sont restées.
Mais venons-en aux trois Carmels que détient Paris.
Ainsi qu'il fut narré dans le chapitre précédent, les religieuses amenées par MM. de Bérulle et de Brétigny, en France, furent installées à Paris, dans le prieuré bénédictin de Notre-Dame-des-Champs, qui prit, suivant le désir de la fondatrice, la princesse de Longueville, le titre de monastère de l'Incarnation ; mais les bâtiments du cloître tombaient en ruines et, en attendant qu'on les réédifiât sur un plan tracé par sainte Térèse avant sa mort et rapporté d'Espagne par M. de Brétigny, elles campèrent dans la maison particulière de l'ancien prieur, la seule demeurée habitable, dans ce couvent.
Elles y furent fort à l'étroit, si à l'étroit que les premières novices logeaient dans une seule chambre divisée en plusieurs cellules, au moyen de gros draps de bure attachés à des cordes et remplaçant les cloisons. Il n'y eut, en tant que couches, que des paillasses étendues sur le sol et la nourriture y fut, pour les postulantes Françaises, atroce.
Les Mères Espagnoles n'aimaient pas ce qu'elles
appelaient les « épluchotteuses », c'est-à-dire les Françaises auxquelles leur cuisine de sauvage faisait mal, et elles n'admettaient point le manque d'appétit des pauvres filles devant une morue cuite avec des pruneaux et condimentée d'affreuses épices qu'on leur servait, en guise de régal, les jours de grande fête.
Il ne faudrait pourtant pas s'imaginer que ces novices fussent délicates et portées sur leur bouche ; elles demandaient des mets digérables et voilà tout ; elles jeûnaient et se macéraient impitoyablement, d'ailleurs; beaucoup ont passé des années sans dormir plus d'une heure par nuit et d'autres ont vécu, pendant des semaines, au pain et à l'eau ; elles étaient, du reste, encouragées dans ces rigueurs par leur prieure, la mère Anne de Jésus, qui trouvait les Françaises moins endurantes que ses Espagnoles et avait pour maxime « qu'on devait encore jeûner trois semaines après avoir pensé que l'on n'en pouvait plus ».
Il faut bien avouer que devant ce manque de discrétion certaines réprimandes de M. de Bérulle à la mère Anne de Jésus s'expliquent.
Ces premières novices façonnées, ainsi qu'il fut dit, à la vie intérieure par les soins de M™^ Acarie, s'appelaient : M"* d'Hanidel, M"* Jourdain et Andrée Levoix, cette dernière, femme de chambre
de M°*' Acarie. Le jour de leur arrivée au cloître, la mère Anne de Jésus voulut que ce fût Andrée Levoix qui entrât la première, justement parce qu'elle était la plus pauvre et la moins bien née ; et ce fut elle aussi qui prit, la première, l'habit et devint ainsi la première Carmélite de France.
C'est donc de ce couvent de l'Incarnation que sont sortis tous nos Carmels. Ce couvent existe encore au numéro 25 de la rue Denfert-Rochereau, mais entouré de maisons et privé d'air ; les jardins sont englobés dans l'amas de bâtisses compris entre la rue Denfert, la rue du Val-de-Grâce et la rue Saint-Jacques ; on aperçoit le mur qui le termine, hérissé sur sa crête de palissades, au fond de la cour du numéro 282 de cette dernière rue.
L'immeuble a conservé l'empreinte du temps ; sur la rue Denfert, un corps de logis formant une sorte de tour carrée flanque une gigantesque porte cochère munie d'un guichet en écumoire ; on entre dans une maigre cour où des jardinets tentent de verdir, en un coin; au fond, une grande construction blanche surmontée d'une statue de la sainte Vierge et, à droite, les communs qui sont loués à des personnes pieuses. La chapelle est sans faste ; contrairement aux autres sanctuaires des Carmels qui sont précédés par de nom-
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breuses marches et s'ouvrent à la hauteur d'un premier étage, celle-là demeure au ras du sol. Imaginez une cave avec deux tout petits bras dessinant d'exigus transepts, une cave voûtée à plein cintre, à peine éclairée, d'un seul côté, par quelques fenêtres, et vous avez l'églisette de l'Incarnation. On trébuche en y pénétrant, tant il y fait sombre ; puis l'on s'habitue à l'obscurité et l'on distingue, à sa droite et à sa gauche, près de la porte, deux confessionnaux et d'un côté une effigie aussi médiocre que possible du Sacré-Cœur et de l'autre une statuette bariolée du Bienheureux Réginald de saint-Gilles, un chanoine de l'église Saint-Aignan, à Orléans, auquel saint Dominique donna la robe de frère-prêcheur, après l'avoir guéri, par ses prières, d'unie maladie incurable. Ce moine qui mourut, en 1220, fut inhumé en cet endroit qui était alors, à Paris, le lieu de sépulture de son ordre. Arrivé là, la cave s'éclaircit, car l'on approche du transept dans le bras droit duquel est une croisée à moitié bouchée par un autel et écartelée d'une longue croix ; dans l'autre bras est un deuxième autel voué à la Vierge figurée par un plâtre de la rue Saint-Sulpice ; enfin, l'on touche au chœur, précédé des statues de sainte Térèse et de saint Joseph, en vis-à-vis; le fond de l'abside s'arrondit en conque et s'accompagne de deux
renfoncements : l'un barré, du côté de l'Évangile, par la grille de la clôture ; l'autre troué, du côté de rÉpître, par une porte menant à la sacristie.
Le maître-autel est surmonté d'un tableau de l'Annonciation quelconque et, entre la nef et la table de communion, une statue en marbre du cardinal de Bérulle à genoux, sculptée au xvii' siècle, par Sarazin, s'avance entre deux médiocres toiles de la même époque.
En somme, cette chapelle est laide, mais elle est recueillie et très intime. A part quelques dévotes du quartier et les quelques gens qui habitent sur la cour d'entrée et qui assistent aux offices, il n'y a jamais une âme.
Je me rappelle y avoir assisté, un hiver, à une grand'messe, à une messe de navrement ; derrière la grille noire, les Carmélites chantaient leur lamento si lent et la surprise vous venait d'entendre gémir de la sorte le Gloria in excelsis qui est une hymne d'allégresse et de gloire. Le Kyrie eleison^ ainsi égoutté, tombant des lèvres comme des larmes des yeux, se comprend, puisque cette prière est un appel à la pitié, une plainte, mais le Gloria sangloté devient un contre-sens. Rien n'est donc plus déconcertant et plus sinistre qu'une grand' messe dans un couvent de cette observance ; la règle est, du reste, formelle dans toutes les com-
munauiés de sainte Térèse ; le chapitre v des Constitutions dit, en effet, que « le chant ne sera jamais avec note, mais en ton, les voix égales. »
Ce couvent de l'Incarnation eut de grandes moniales : les Mères Anne de Jésus et Anne de Saint- Barthélémy dont nous avons déjà parlé ; puis Isabelle des Anges, de caractère plus doux et d'abord plus facile; Béatrice de la Conception, la Mère Madeleine de Saint-Joseph, la première prieure Française; les mères Eléonore de Saint-Bernard, Isabelle de Saint-Paul, d'autres, sans compter M"' de la Vallière qui prit le voile sous le nom de sœur Louise de la Miséricorde, toutes célèbres par leur science de la vie ascétique et leur sainteté.
Dans ce siècle, les Carmélites de ce cloître n'ont pas démérité de leurs ancêtres. En outre des très pieuses nonnes qu'elles formèrent, elles eurent des sœurs érudites et des historiennes. La plupart des renseignements dont cette baudruche de Victor Cousin fit un si plat usage dans ses monographies de femmes du xviii^ siècle lui ont été fournis par l'ancienne prieure de ce monastère qu'il s'empressait d'aller consulter lorsqu'il était en peine de livres.
Les deux énormes volumes que j'ai précédemment cités et qui ont pour titre : « Mémoire sur la fondation, le gouvernement et l'observance des
Carmélites déchaussées » parus, en 1894, chez Dubois-Poplimont, à Reims, sont l'œuvre des religieuses de la rue Denfert. Ces livres sont très documentés, soigneusement écrits ; et ils témoignent d'une dialectique rare chez les femmes.
Toujours je me demande, quand je regarde ce petit ascétère, comment des êtres si pauvrement nourris peuvent vivre, en étant dénués d'air ; à ce point de vue, leur maison est la plus mal partagée des Carmels de Paris, car, bien qu'enclavés, eux aussi, dans des constructions particulières, les autres sont moins resserrés, possèdent des jardins plus grands, sont situés, en tout cas, dans des quartiers mieux aérés et dominés par des maisons moins hautes; mais il y a évidemment des grâces d'état et, en dépit de toute vraisemblance, les sœurs de l'Incarnation suivent strictement leurs règles et vivent.
En i6ié, un second Carmel fut fondé à Paris par les soins de dame Catherine de Gonzague- Clèves, duchesse de Longueville ; elle avait un fils dont l'épaule était déjetée et que les médecins déclaraient incurable; elle demanda à M'"* Acarie,
alors novice dans le couvent d'Amiens, d'intercéder pour lui, s'engageant, si ses prières étaient accueillies, à créer un monastère. Notre-Seigneur apprécia les suppliques de sa servante et la duchesse établit un petit cloître, rue Chapon.
Il tut transféré plus tard sur la paroisse de Saint- Nicolas-des-Champs, dans l'hôtel dit de Châlons, puis il disparut, en 1790, après avoir donné naissance à plusieurs communautés Térésiennes, parmi lesquelles figurent les prieurés de Poitiers et de Chartres.
Nous le marquons donc, simplement, pour mémoire, et nous arrivons à un autre ascétère qui existe encore, de nos jours, au n* 26 de l'avenue de Saxe.
Il fut érigé, non dans cette avenue, mais dans la rue du Bouloy par Marie-Térèse, reine de France, à la suite d'événements qui se peuvent résumer en quelques lignes.
Pendant les troubles de la Fronde, les religieuses du premier couvent de l'Incarnation, qui habitaient hors Paris, furent obligées de fuir ; les unes se réfugièrent au monastère de Pontoise, les autres s'enfermèrent dans la maison de la rue Chapon ; d'autres encore restèrent rue Denfert, mais elles y vécurent dans de si continuelles alarmes qu'elles sollicitèrent du roi la permission
d'acquérir, dans l'enceinte même de la ville, un immeuble qui pût leur servir d'asile, en cas d'émeutes.
Louis XIV les autorisa, en mars 1657, à acheter quatre maisons sises dans la rue Coquillière et la rue du Bouloy ; elles les réunirent et formèrent, sous le nom d'hospice, un cloîtrion dépendant du prieuré de l'Incarnation et régi par une sousprieure, Françoise de la Croix.
Quelques années se passèrent. Le roi épousa Marie-Térèse, infante d'Espagne. Peu de temps après son entrée à Paris, Marie-Térèse apprit qu'il existait, non loin de son palais du Louvre, un petit couvent de CarméHtes dont la supérieure parlait espagnol. Elle s'y rendit, revint souvent visiter ces nonnes, avec la reine-mère Anne d'Autriche, et les prit sous sa protection. Mais, un beau jour, les deux souveraines ne trouvèrent plus au parloir une des sœurs, qu'elles avaient connue dans le monde. M"' de Ramenecour. Elle venait, en effet, d'être rappelée par la prieure de la rue Denfert. Marie-Térèse, très mécontente, résolut alors de faire de cette petite succursale de l'Incarnation un monastère indépendant, ne relevant plus de l'autorité de la maison-mère, et n'étant plus exposé, par conséquent, à perdre ses sujettes ; et, le 12 janvier 1664, le nouveau monas-
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tère fut érigé sous le titre de Sainte-Térèse.
Leurs Majestés continuèrent alors de visiter cette maison dans laquelle retourna leur amie et elles y amenèrent souvent le dauphin. Il semble s'y être comporté tel qu'un moutard fort turbulent ; un précieux autographe signé de sa main et conservé dans les archives du Carmel porte en tête :
« Mémoire de ce que moy, fils unique du Roy, ay cassé aux petites Carmélites, cette année 1665. M
Et parmi ses dégâts, assez longs à énumérer, figurent : « une phiole de cristal de roche, un petit batteau de papier marbré, l'âne de la crèche auquel il a arraché les oreilles ainsi que le bœuf dont il a rompu les cornes », et c'est signé : « Moy, Dauphin fils unique ».
Les rehgieuses vécurent dans leur cloître de la rue du Bouloy encore quelques années, puis leur nombre augmenta et l'habitation, qui avait toujours été malsaine, surplombée par d'autres bâtisses, devint trop étroite ; elles la vendirent et achetèrent à la place dans le faubourg Saint- Germain, rue de Grenelle, un immeuble qu'entouraient de grands jardins ; et, le 23 septembre 1689, elles y furent conduites en carrosse « avec toute la décence requise à leur profession », dit le
rapport de l'Official chargé d'assurer leur transfèrement.
Mais les épreuves ne tardèrent pas à compenser ces pauvres aises. Les deux reines qui les protégeaient et subvenaient à leurs besoins moururent et l'argent manqua ; leur détresse fut telle que, certains jours, on restait au réfectoire devant une assiette vide, puis, après avoir écouté la lecture spirituelle, l'on s'en allait réciter, le ventre creux, les grâces. Un matin, elles renouvelèrent la nourriture du prieuré d'Avila et firent frire pour dîner les feuilles de vigne de leur jardin ; la maîtresse des novices, qui était très myope, prit ces feuilles pour des soles et elle se demandait, surprise, ce que signifiait cette aubaine, quand sa fourchette toucha l'illusoire poisson qui tomba en miettes ; et elle demeura comme les autres une fois de plus, à jeun.
Enfin touchés de tant de misère, M"* de Maintenon et l'archevêque de Paris en parlèrent au roi qui, en souvenir de Marie-Térèse, prescrivit qu'on leur payât, chaque année, une somme de six mille francs.
La Révolution les dispersa. Elles étaient alors trente et une sœurs dont la plus jeune avait trente ans et la plus vieille quatre-vingts. Grâce à l'une d'elles à M"' de Soyccourt, en religion
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mère Camille de l'Enfant-Jésus, elles purent, après la tourmente, se réinstaller dans le couvent des Carmes devenu un lieu d'internement et de massacres pendant la Terreur ; mais, le 23 avril 1845, elles durent quitter l'immeuble qui fut cédé à l'Ecole normale catholique et aux Dominicains, et elles s'établirent, plus loin, dans la rue de Vaugirard. En 1849, la Ville les expropria et ouvrit sur leur domaine une nouvelle voie ; alors elles achetèrent, sur le conseil de M. Riant qui avait, deux années auparavant, fondé un troisième Carmel, avenue de Messine, une terre située près de l'Ecole militaire, dans l'avenue de Saxe, et, le samedi 22 avril 1857, elles partirent de la rue de Vaugirard et campèrent, en attendant que leur maison fût construite, à Issy, dans une dépendance de la communauté de Notre-Dame.
La première pierre de leur prieuré de l'avenue de Saxe tut posée le 16 mai 1854 et elles y entrèrent définitivement le 21 août 1855.
Elles n'en ont plus bougé ; leur cloître s*étend dans le pâté de bâtisses circonscrit par l'avenue de Saxe, les avenues de Ségur et de Suffrenet la rue Pérignon. Leur mur de clôture s'entrevoit au fond de la cour du n" 13 de l'avenue de Sufïren et du 18 de la rue Pérignon. Les immeubles qui les avoisinentne sont pas très hauts et, plus heureuses
que les nonnes delà rue Denfert, elles respirent; seulement, elles subissent les sonneries de clairons des casernes sises à quelques pas et entendent peut-être les « une, deusse », des conscrits qui font l'exercice, le matin, devant leur porte.
L'église, surélevée de nombreuses marches qui symbolisent la montée du Carmel, se dresse au fond de la cour, cernée de communs occupés, comme au monastère de l'Incarnation, par de pieuses gens. L'édifice est de style gothique ; sa net est plus sombre encore que le cellier de la rue Denfert. Le jour est obscurci par de grandes figures peintes sur d'horribles vitres; mais le vaisseau et son minuscule transept gagnent à se perdre dans cette ombre. Tout le côté défectueux d'un médiocre pastiche disparaît et il ne reste plus, dans des contours indécis, qu'un autel dont l'or brasille à la lueur d'un petit cierge et vaguement dans les ténèbres Ton discerne, à gauche, la grille hérissée de la clôture, et, à droite, une chapelle de la sainte Vierge.
Ce sanctuaire devient singulièrement mystérieux quand, dans cette nuit, l'on écoute gémir les Carmélites; il sort ainsi qu'un vent d'hiver de leur grille, et l'âme se replie, glacée sur elle-même, et s'examine. L'on peut s'y faire souâfrir dans cette église-là, et c'est bon.
Le bras gauche du transept est curieux. Eclairé par une veilleuse allumée devant une Sainte- Face, il contient une statue de Marie de l'Incarnation, à genoux, et un grand christ blanc placé dans une boîte de verre. Ce christ est probablement le crucifix qui fut donné, en 1675, par Louis XIV aux Carmélites de la rue du Bouloy ; il avait été rapporté du siège de Besançon où il se tenait debout et intact, sur un monceau de cendres, dans un ermitage abattu par les boulets de canon et entièrement brûlé.
Le dernier Carmel de Paris est enfin situé au n" 23 de l'avenue de Messine; il est la seule maison de cette avenue, bordée de constructions de luxe, qui soit propre ; il apparaît recueilli et charmant, dans sa petite robe gothique, au milieu de tous ces hôtels qui s'alignent, prétentieux et rigides, neufs et bêtes. Ce Carmel qui touche presque au parc Monceau, a derrière lui un grand jardin dont les murailles s'aperçoivent, surmontées de volets, dans le square de Messine. Au point de vue de l'hygiène, il paraît être le mieux agencé de tous; il est tout jeune, ayant été fondé, comme je l'ai dit plus haut, le 22 mai 1847, par M. Riant, avec l'aide de sa première prieure, la mère Isabelle de Saint-Paul; il n'a donc pas d'histoire, mais il a déjà rendu un sérieux service aux fidèles
LES CARMELS t)E PARIS îlî
épris de la Mystique, car c'est l'une de ses filles qui a traduit — et excellemment — les œuvres de saint Jean de la Croix que l'on connaissait à peine avant elle.
Un fait intéressant doit cependant être noté dans ses annales. Le 17 mai 187 1, en pleine nuit, un commissaire de police auquel l'on adjoignit un serrurier, fut envoyé par les tenanciers de la Commune, avec mission de perquisitionner dans le couvent et d'y saisir l'argent que l'on y pourrait découvrir. Après avoir forcé les serrures des portes et vainement scruté toutes les cellules du cloître, ils finirent par entrer dans la chapelle. L'argousin la traversa, monta à l'autel, fit cambrioler le tabernacle, s'empara du saint ciboire et l'ouvrit, criant: voilà ce que je cherchais! Il prit des hosties, en ofi"ritàson compagnon : « Goûte, dit-il, pour voir quel goût ça a. » £t tous deux en mangèrent, tandis que les nonnes à genoux derrière la grille de clôture récitaient à haute voix le « Parce Domine » et le « Miserere ».
Aussi commémorent-elles l'anniversaire de ce sacrilège par des prières réparatrices et s'imposentelles, chaque an, cette nuit-là, à l'intention des deux malheureux, les plus douloureuses des pénitences.
Quelques personnes vont encore prier à la rue
Denfert et à l'avenue de Saxe ; mais ici, à l'avenue de Messine, il semble que jamais âme ne vienne, car, dans la semaine, la porte de l'église esc toujours close. Il faut demander la clef à la tourière pour 5^ pénétrer. On gravit alors une série de marches et l'on aie pied, à la hauteur de la crête du mur, au-dessus de l'avenue, quand on arrive à la porte d'entrée ; la chapelle est plus petite et plus somptueuse que les deux autres ; elle se compose seulement d'une nef sans transept et elle est de style gothique et peinte ; il n'y fait pas très clair et son atmosphère est douce et tiède; on sent qu'elle a été façonnée pour des dévotes, plus riches et plus difficiles à contenter que celles de la paroisse de Saint-François-Xavier ou de Saint- Jacques-du-Haut-Pas.
Le maître-autel, précédé de sept marches, est paré d'un tableau représentant sainte Véronique debout, tenant le linge sur lequel s'est imprimée la Sainte-Face ; deux autres toiles sont des portraits de sainte Térèse et de saint Jean-dela-Croix ; enfin les vitraux sont agrémentés d'ornements et de fleurs ; ils sont laids, moins cependant que les carreaux à personnages de l'avenue de Saxe.
Cette petite église est, en somme, aimable et elle est un havre dans ce quartier si peu religieux,
LES CAK.MELS DE PARIS I2Î
dans cette avenue habitée par des propriétaires, par des agents de change, par des banquiers, et il faut avouer qu'elles ont bien à prier, les braves sœurs, pour compenseras immondices commises par la tourbe des juifs établis à deux pas de chez elles, près du parc !
Si nous récapitulons maintenant les semeurs des trois chapelles, nous trouvons que celle de la rue Denfert-Rochereau est une cave laide et glacée; mais elle fleure l'église de village et elle est intime ; celle de l'avenue de Saxe est inquiétante; elle invite aux appréhensions et aux pleurs ; elle rappelle ces sanctuaires de l'Espagne où des christ de cire saignent dans l'ombre; elle est, à la fois, terrible et douce, car si elle vous force à se laminer, après elle console ; enfin celle de l'avenue de Messine est avenante ; elle tient du boudoir, est presque coquette; elle est, pour tout dire, un oratoire de rive droite.
Tels les trois Carmels de Paris. Il en existait jadis encore un, fondé, en 1625 , par M"* de Viole, en religion Mère Anne du Saint-Sacrement, non à Paris même, mais dans le département de la Seine, à Saint-Denis, leCarmel où la princesse Louise de France prit l'habit, sous le nom de sœur Térèse de Saint-Augustin, et mourut, le 23 décembre 1787, comme une sainte et une aimable sainte,
car c'est elle qui s'adressant, un jour, à des novices en mal d'ennui, proféra cette boutade dont lajoyeuseté rappelle les reparties de Sainte Térèse : « Croyez-vous, leur dit-elle, que nous sommes venues aux Carmélites pour rechercher ce qui nous amuse et que la société des douze Apôtres ait toujours été bien amusante pour N.-S. Jésus-Christ ? »
Ce monastère de Saint-Denis a vécu jusqu'aux premiers mois de l'année 1895. Cette année-là, en février, une épidémie de grippe infectieuse s'abattit sur la ville et des vingt-sept religieuses que contenait le prieuré, vingt-six furent atteintes. S. E. le cardinal Richard dut faire lever la clôture, afin de permettre de les soigner et finalement, ce couvent fut abandonné et reconstitué à Versailles.
Pour compléter son histoire, ajoutons qu'au moment où les Carmélites étaient malades les conseillers municipaux socialistes et francs-maçons de la ville votèrent, à l'unanimité, l'expulsion des pauvres filles, en déclarant que des scandales avaient eu lieu et que des enfants nouveau-nés avaient été trouvés à proximité de leur refuge.
Les épouvantables imbéciles et les malpropres mufles 1
Il me rappelle encore sa bonne figure, le premier soir où je le vis. Il me vint visiter et dit : « Je suis Dulac, j'arrive d'Italie, je vous renjercie des pages que vous avez écrites sur moi dans la Cathédrale. » J'avais souvent entendu parler de lui par ses amis le sculpteur Pierre Roche et le peintre de Caldain, mais je ne me l'imaginais pas aussi simplement franc et aussi délivré déjà des attaches du monde. Il avait une transparence absolue d'âme et une sincérité telles que l'on n'en découvre plus que chez les moines de certains cloîtres. Al'aise partout comme chez lui, il causait, vous regardant avec des yeux extraordinairement purs; il n'usait dans la conversation que de quelques mots, toujours les mêmes, alors qu'il ne vous entretenait point d'êtres ou de choses qu'il aimait, mais s'il se mettait à parler de Dieu ou de ce sujet de la grâce qu'il aiFectionnait
I2é DE TOUT
entre tous, il changeait. Cet homme dont le vocabulaire paraissait si restreint s'exprimait avec une éloquence persuasive, trouvait des expressions d'une justesse surprenante, et sa physionomie s'illuminait, tenace à la fois et douce.
Sa vie fut étrange. 11 commence par travailler chez un fabricant de papiers peints, puis chez Lavastre, le décorateur de théâtre ; il passade là dans les ateliers de Karbowsky et de Roll, mais il y séjourne à peine et se détermine à peindre seul ; son tempérament d'artiste s'avère dans des paysages probes et déjà poignants, mais son œuvre réelle ne s'atteste en somme qu'avec sa conversion.
Elle remonte à cinq ou six ans, fut lente et expertement dirigée par un saint prêtre; elle eut lieu, si je ne me trompe, dans ce Vézelay où il revint si souvent, hanté par la splendeur de sa vieille église.
Dès lors, on le revoit peu à Paris, On le rencontre partout, dans le Nord, en Bretagne, chez les Bénédictins de la Pierre-qui-Vire et de Saint- Wandrille,à Villeneuve-lez- Avignon, auprès de sœurs du Sacré-Cœur pour lesquelles il peint des portraits, mais son pays de prédilection, c'est l'Italie , il y vit, pendant deux et trois ans, dans des couvents franciscains ou chez des paysans, en quête d'une complète solitude. Afin de subvenir à ses
besoins, il envoie des toiles à Paris et se désintéresse absolument de leur succès, se bornant à rire lorsqu'il apprend, un jour, qu'un confrère a profité du petit bruit fait autour de son œuvre pour lui emprunter son nom et vendre ses paysages comme étant siens.
La vérité est que, depuis son retour à l'Eglise, Dulac est obsédé et pris tout entier par Dieu. Il est un contemplatif et assez humble pour ne même pas s'en douter ; sans se rendre aucunement compte du degré de la voie mystique qu'il a atteint, il vous dit naïvement : « Moi, je ne suis rien ; l'art qu'il m'est donné de faire étant l'expression de ce que Notre-Seigneur a mis en moi, s'il se retire, je ne puis plus rien, ou ce que je fais est difficile et sans saveur. »
Aussi peut-on affirmer que son travail est un état d'oraison ; le côté matériel du peintre se spiritualise avec lui ; préparer sa palette, c'est en quelque sorte le « Mettons-nous en la présence de Dieu » qui précède toute prière ; et cette prière intime, qui ne se formule par aucun mot, lui jaillit du fond de l'être quand il peint. Ses toiles sont les miroirs qui le reflètent et renvoient vers le Christ les projections colorées de ses suppliques. Il peint dans la joie parce qu'il aime et « cette conception du bonheur dans l'art, de l'art joyeux, emplissant la
vie du parfum d'un idéal, » cette conception qui ravit Gabriel Mourey dans son livre : « VArt de la vie et le règne de la laideur » , est la sienne ; mais elle a en plus chez Dulac un côté très spécial et qu'il importe de noter, car, sans cela, son œuvre difficile à comprendre, à cause de sa simplesse même, pour un public qui n'a pas la foi, deviendrait également inintelligible pour ces trop nombreux catholiques auxquelles particularités de la vie ascétique sont inconnues.
Dulac fut franciscain, mais franciscain dans les moelles. Il le fut, dans sa manière de vivre, dans ses pensées, dans sa dévotion privée, dans sa peinture; la clef de son art est là. L'allégresse de ses oraisons peintes et sa candeur, l'idée même du paysage mystique, du paysage traduisant avec des horizons et des sites des passages des Ecritures, est une idée franciscaine, car elle dérive, en droite ligne, de saint François.
Ainsi que le patriarche séraphique, il aimait la nature parce qu'il s'entretenait avec elle de leur Père et qu'elle Le réverbérait ; et son ouvrage le plus parfait, à mon avis, est justement sa traduction en langue lithographique du Cantique de la Nature de saint François, célébrant ce thème que les éléments doivent chanter la gloire de Celui qui les créa.
Ces goûts expliquent son existence nomade de moine en mission, à Assise, à Fiesole, dans les endroits mêmes où résida le saint. Il y vivaitdans des couvents de son observance, comme ces artistes du Moyen Age qui séjournaient chez des religieux et payaient leur écot en décorant des chapelles ; et le fait est que Dulac n'avait rien d'un homme de notre temps ; il chérissait la pauvreté, méprisait la réclame, se nourrissait de même qu'un ermite, se reposait au hasard des couches monastiques et il peignait à peine pour lui et tout pour Dieu.
Et ce désintéressement d'un autre âge justifiait très bien ce qu'il disait si simplement : « Je n'ai pas besoin d'être compris par personne ; du momentqueje plais à Notre-Seigneur,ceIa me suffit. »
Mais, il convient de l'avouer aussi, ce dédain si complet du public est cause de certaines obscurités et de la concision de quelques-unes de ses toiles ; du moment que sa prière est formulée, il s'arrête ; son tableau reste pour nous à l'état d'indication ; mais Jésus sait ce qu'il a désiré lui dire et, suivant son expression, cela suffit.
Nul n'a été, on le voit, plus enfant de saint François d'Assise que celui-ci. Il a, plusieurs fois, voulu entrer dans un monastère de son obédience, mais il dut reconnaître que sa vocation n'était point là ; ses moyens d'oraison n'étaient pas les mêmes,
en effet, que ceux des autres cénobites : il lui fallait, pour s'entretenir avec l'œuvre du Créateur et pour prier sa peinture, la liberté, au grand air. Il se borna donc à faire partie du tiers-ordre et son rêve fut alors de vivre à la campagne, autour d'un cloître. Il était sur le point de le réaliser, de s'installer à deux pas de ces bénédictins qu'il connaissait et qui étaient les moines qu'il aimait le plus après les franciscains, quand la mort est venue. Pauvre cher Dulac, pauvre petit trère, ainsi qu'il s'appelait, lui-même, un soir, alors qu'il me parlait si joyeusem.ent de son départ pour Ligugé!
Sa vie sera écrite par l'un de ses plus anciens amis, par M. Henri Cochin, et elle contiendra des lettres qui montreront à nu cette âme charmante et la raconteront mieux que tout ce que l'on en pourrait dire. Je ne m'étendrai donc pas sur les singularités de son existence et me bornerai simplement à signaler en quelques mots celles de ses oeuvres qui furent exposées dans les galeries de VoUard, rue Laffitte.
Ces œuvres se divisent, si l'on veut, en deux séries: celle d'avant et celle d'après la conversion.
La première est intéressante, car elle décèle un artiste sincère, ayant un sentiment foncier de la nature et l'exprimant dans une langue déjà ferme, mais elle n'a, on doit le confesser, ni la nouveauté
CHARLÊS-MARIE DULAC I3I
de technique, ni la saveur, ni l'empan d'unMonet ou d'un Pissarro ; elle n'est donc pas résolumeat originale et vraiment neuve. Je m'occuperai, par conséquent, plus spécialement de l'autre série, de celle où Dulacestbien lui et donne, en dehors des maîtres du paysage, une note unique dans notre époque de mécréance, la note mystique.
Ses tableaux demeurés en Italie, dans des monastères, nous les ignorons ; mais il a, comme je l'ai dit, envoyé de ce pays des toiles, des vues d'Assise, de Subiaco, de Fiesole, de Ravenne, de Rome. A Assise, il nous montre la vallée du Tibre, sous un grand ciel tourmenté, rayé de nuées en cuivre qui verdissent ; puis, un torrent coulant entre des rocs plantés d'arbres échevelés ; puis encore la ville même, juchée sur un sommet, telle qu'un donjon, et bousculée par les nuages ; enfin, sa place de Sainte-Claire et sa tour blanche ; et l'énergie et la finesse de cette toile sont extraordinaires ; le firmament s'opalise et, sous l'impulsion amoureuse du peintre, enveloppe ainsi que d'une caresse la cité de saint François ; ensuite se succèdent les études d'une forêt de pins qui le hanta à Fiesole ; et ces arbres surgissent, sur ses panneaux, à toutes les heures, sous toutes les formes, dans des couchants qui ensanglantent leurs troncs, dans des après-midi qui enflamment
le vert de leurs fûts et chauffent jusqu'au rouge cerise les aiguilles sèches étendues en tapis sur le sol ; dans d'autres visions de temps plus sombre ou de brume, ces pins se dressent, couleur de cirage, avec des cimes acérées comme des regrets, des faîtes s'arrondissant puis s'effilant, tels que des larmes qui monteraient au lieu de tomber, des arbres aux feuillages de résipiscence et de deuil, servant en quelque sorte, de truchement aux contritions et aux plaintes de l'homme ; l'on peut également citer, dans ce groupe de Fiesole, une étude de ciel, d'un ciel zébrant d'un jet de vermillon des nuées d'un jaune soufre, un firmament aux tons splendides, précipitant vers le Seigneur, ainsi que d'un encensoir en feu, les hommages et les louanges, et, dans un paysage de Ravenne, un ciel bleu et rose se mirant en des eaux, un paysage de sourire quiet et de pardon , d'autres études encore, abruptes, pour la plupart au point de vue de la peinture, barbares même et loyales. Parmi les sites de France qu'il aborda, figurent la Fontaine de Vaucluse, une œuvre d'ample allure, avec son immense rocher, tranché par le cadre et l'onde qui rampe dans le fond vert d'une gorge ; puis un sous-bois, intime, très recueilli, pris, l'hiver, pendant une retraite à la Pierre-qui- Vire, et deux vues de l'Ecole Fénelon s'élevant
dans des jardins apaisés, d'une couleur et d'une tendresse de piété rares.
Une autre série, très personnelle aussi, est celle des églises. Les artistes qui ont peint l'église pour elle-même, qui ont tâché de rendre non seulement sa coque de moellons, mais encore son âme, n'abondent guère ; chez les maîtres de Hollande qui se spécialisaient volontiers, l'on peut noter van Steenwyck et Peeters Nefs, le vieux ; mais ils semblent travailler sur des chatons de bagues, et ils n'ont, en tout cas, saisi que l'apparence lapidaire des colonnes et des voûtes ; c'est sec, c'est dur, c'est de la peinture décharnée de protestant. Dans le moderne, l'église n'est pour nos peinturleurs qu'un prétexte à brosser un sujet sentimental, à nous exhiber des prières élégantes de belles dames ou des têtes rectifiées d'enfants de chœur ; et la niaiserie qui se dégage, au musée du Luxembourg, de ce genre de produits, est incroyable ! — Dulac voyait, lui, le sanctuaire d'une autre façon. Prenez ses deux grandes vues de l'antique église de Vézelay, une vue du porche et une vue de la nef ; et considérez comme il a senti la majesté séculaire du vaisseau et exprimé la puissance romane de ses piles soutenant l'envolée des arcs ; c'est à peine si l'on distingue, à la cantonade, dans le fond, quelques
fidèles ; l'église est tout dans cette toile et elle est bien le tabernacle d'un Dieu ; quel recueillement d'âme en liesse il sut y mettre ! et avec quelle délicatesse aussi ce peintre que n'alarment point cependant les tons farouches, adule cette teinte mourante des pierres qui rosissent ! Deux petits intérieurs de Saint-Germain-des-Prés sont, pour leur part, exquis. L'un représente le bras droit du transept ; au premier plan, des chaises inhabitées s'alignent, puis, l'on aperçoit, de profil, le porche conduisant dans les bas-côtés du chœur et une chapelle du xvii^ siècle, peu attirante pourtant; mais le tout baigne dans une atmosphère rose et verte, dans un air d'allégresse. Ce qu'il faut avoir l'âme en paix pour peindre de la sorte ! L'autre panneau, également en hauteur, est une vue du choeur même ; celui-là est mystérieux avec ses lueurs amorties qui laissent entrevoir, dans une ombre que piquent les discrètes étoiles de deux cierges, le maître-autel surmonté d'un crucifix et les stalles ; et coupée par le cadre, plus près de nous, s'allonge encore la rangée vide des chaises ; cette toile est peut-être plus méditative que la première ; elle est heureuse, mais pas épanouie tout à fait encore : elle semble peinte avant la communion et l'autre, après.
Et il sied d'insister sur ce point, ces efifets si
intenses sont obtenus sans l'adjonction d'aucun personnage, sans aucun truc. A marquer également, dans cette série ecclésiale, une vue du cloître de Vézelay qui est un alléluia de lumière passant entre les colonnes delà galerie monastique et alternant, comme chanté par deux chœurs, en des raies de soleil et d'ombre, couchées sur le pavé du sol.
Il reste enfin les lithographies à visiter ; je les ai décrites dans la Cathédrale ; je n'y reviendrai donc pas ; celles-là, je l'ai déjà noté, sont des gloses de prières et des stades d'âme ; mais en dehors des deux albums que je citai, il existe d'autres planches où Dulac fait un pas de plus, s'évade complètement de la réalité et s'avance aussi loin qu'il est permis à la peinture d'aller; il s'efforce de traduire, avec des féeries d'eaux et de fleurs, des versets d'Isaïe et du Cantique des Cantiques ; et rien n'est plus étrangement indou que cette flore qui tient du lotus et du nénuphar, rien n'est plus enfantinement simple que ces lagunes, que ces longs bassins qui rappellent ceux de Rambouillet, que cette végétation d'âmes en fleur qui palpitent sous l'infini d'un ciel. Il a, dans sa peinture, tenté trois essais de ce genre, — et deux des lithographies dont je viens de parler ne sont que les variantes de ces toiles, — un entre autres qui est une avenue
de palmiers fantastiques, couleur de sang, au bout de laquelle jaillit, en une explosion, une croix de feu ; ces essais devaient servir, paraît-il, à une interprétation colorée du Credo... Ces œuvres sont pour moi, si j'ose dire, des neumes de peinture, des notes qui se prolongent, qui se répètent sur la même idée, sur le même mot, qui peignent cet excès de la joie intérieure que les paroles ne sauraient rendre.
Telle se peut résumer, en de trop courtes lignes, l'exposition de Charles-Marie Dulac. Il est mort, à l'âge de trente-trois ans et, le 2 janvier 1899, nous avons enterré celui qui était l'incontestable espoir de la peinture mystique de notre temps. Etant donné l'état d'imbécillité et de ruse dans lequel croupit l'art religieux moderne, la perte de ce pur artiste désarçonne.
. E musée du Louvre est, le jour de NoCl, un lieu de refuge pour le chrétien qu'exaspère le sabbat des musicastres ; en efîet, dans tous les sanctuaires de Paris, les mélodies conçues par des maîtres de chapelle dont cette fête hâte les gésines, sortent ; et chacun en profite pour écouler, sans se gêner, les gaudrioles de son répertoire, pour faire chanter aux maîtrises les déhanchements égrillards des beuglants.
Les gens que cette racaille de fredons indigne trouveront à se mieux recueillir, au Louvre, devant certaines toiles de Primitifs, que dans ce vacarme enragé d'églises, car, s'il ne pleut pas à seaux, ce jour-là, le musée est presque vide et, du reste, si même les visiteurs étaient nombreux, ils s'entasseraient de préférence dans le grand salon de peinture française moderne ou dans ces pâtisseries de Tart où la vue peut goûter aux crèmes de Boucher
et aux flans de Greuze. L'on est donc bien certainque, près des Primitifs, l'on sera seul.
Or, ayant refait ce pèlerinage, à Toccasion de la Nativité, j'ai tâché de me rendre compte de la façon dont ces peintres ont compris l'Entant et j'ai rapporté, d'heures passées devant eux, ces quelques notes.
Dans le couloir où campent les Primitifs de l'Italie, les Nouveau-Nés abondent, mais, il faut bien le dire tout de suite, la plupart vous déconcertent. Prenez-en sept ou huit, les plus curieux, et voyez-les. Dans le panneau de Bianchi, si étrange, si captivant, avec ses deux personnages debout qui vous regardent de leurs yeux clairs, à jamais navrés, le Jésus est faible; c'est une pelote de graisse articulée, un poupon au sourire inexpressif, un gamin comme un autre, saisi juste au moment où il ne crie pas. — Avec le Lorenzo di Credi, le bambin s'aggrave ; il est terne et sébacé, sa joue se ballonne d'une fluxion et il bénit avec des doigts qui sont des chipolatas, de petites saucisses échaudées devenues blanches. Il est à la fois infantile et vieux avec sa mèche à la Girardin sur le front. Il a l'air d'un notaire de pygmées, d'un tabellion de Lilliput. Ah ! le triste gnome, le triste petit Dieu ! — Si nous nous arrêtons devant les deux Lippi, l'impression est la même d'un être joufflu et vieillot.
presque maussade ; — devant le Manregna, son enfant va pleurnicher et cesser d'être sage; — devant le Pérugin, son Messie est une figurine de saindoux ; il a un crâne énorme et un ventre météorisé ; il est un hydrocéphale atteint de phtisie mésentérique; ilale carreau. Mais les plus hideux, à coup sûr, sont ceux de Gozzoli et de Beltraffio. Le premier a des touffes de choux-fleurs de chaque côté de la tête et une houppe sur le front. Invinciblement, l'on songe à ces courtiers qui braillent sous le péristyle de la Bourse. Le second est encore plus inquiétant. La Madone qui le tient stupéfie déjà par son allure de mendigote à la porte d'une église, mais le marmot est pis et rien ne peut rendre la saveur onctueuse et papelarde et aussi la dégaine quémandeuse et grippe-sou de ce môme. Je ne crois pas que l'on ait jamais peint d'une manière plus canaille notre Seigneur et sa Mère.
Si nous exceptons l'Enfant de Botticelli, qui est joli, au moins, celui de Mainardi qui bénit avec une bonne grâce charmante le petit saint Jean, celui d'Albertinelli qui pourrait plaire, nous remarquons d'abord que tous ces Nouveau-Nés sont adipeux et laids et ensuite que tous sont plus vieux que leur âge.
Pour rendre l'inexprimable enfance d'un Dieu, presque tous les peintres se sont évertués à sura-
jouter à la nature humaine qu'ils copiaient un côté réfléchi, sérieux, qui n'existe pas chez l'enfant; mais ils n'ont obtenu ce caractère de gravité qu^ils cherchaient qu'en accentuant la physionomie par un grossissement des traits, par une maturité que, seules, les années donnent. Ils ont créé un être hybride, qui n'est plus un enfant, et qui n'est pas un Dieu, une sorte de monstre, ni galopin, ni homme, une figure de Tom Pouce, de nain, en un mot.
Mieux valent alors ceux qui se sont bornés à peindre un nourrisson, tel qu'il est, sans même tenter de le flatter ; c'est d'un idéal mal exalté, mais enfin, ce n'est pas choquant comme cette hérésie qui consiste à marier les contraires, en greffant la fatigue ridée d'un birbe sur la face réjouie d'un gosse.
Si nous quittons les artistes de l'Italie pour aller regarder les vierges et les divins garçonnets des autres écoles, nous pouvons constater que, parmi les tableaux qui représentent la soi-disant école des Primitifs français au Louvre, il en est deux vraiment enviables : l'un est d'un anonyme du xv® siècle; il nous montre une sainte Marie un peu bizarre, avec sa façon de presser entre ses doigts le mamelon de son sein, et un petit Jésus fûté, avec des yeux brillants, un peu retroussés vers les tempes ;
c'est un bébé pris sur le vif, content de voir que sa mère s'apprête à l'allaiter, mais ce n'est qu'un bébé, né des œuvres d'un homme ; l'autre est ou du moins est présumé être de Jehan Perréal dit de Paris. Là, le baby est sur les genoux de la mère ; il est moins potelé, moins redondant, vraiment plus mutin, plus gai que les bambinos de l'Italie ; mais autant la Vierge est exquise de candeur, presque extraterrestre, véritablement génitrice d'un Dieu-, autant ce petit, dans l'attitude efforcée, dans la pose pénible qu'il affecte, n'accuse aucune descendance céleste, aucune origine préternelle.
Chez les précurseurs de l'Allemagne, c'est autre chose ; dans la salle où ils dansent sur des murs vides, on trouve une « Adoration des mages » de Gumpolt Giltinger. La Madone est une robuste Gretchen à cheveux roux et l'Enfant est un solide gars à visage large et plat, tel que celui de sa mère ; les mages, de superbe et de bonhomme allure, sont d'évidents portraits ; l'Enfant, qui a saisi le pouce de l'un d'eux agenouillé devant lui, est bien vivant, mais vulgaire ; c'est un petit rouquin dont la généalogie tout humaine est sûre; un autre panneau du XV* siècle nous exhibe également, dans la même pièce, une Vierge assise derrière une haie et tenant un moutard en chemise, un minuscule gringalet,
un avorton maladif et fadasse; et, ici encore, la filiation divine ne se voit point.
De même pour la majeure partie de l'Ecole des Flandres. Dans l'obscur réduit où un Monsieur a cru pouvoir les reléguer, pour accrocher à leur place les boyauderies brossées à la hâte par Rubens, on finit par discerner un triptyque du commencement du XVI* siècle, où un blondin gentillet feuillette un livre sur les genoux de Marie ; puis, de Mabuse, un mioche à crâne de calebasse, avec un teint suifeux, des yeux à fleur de tête, des joues ainsi que des cloques et pas de menton, un type de youpin anémique, affreux. En revenant de ce cachot infligé à des oeuvres, dans le salon carré, on distingue vaguement à contre-jour, en un coin, un minime Van der Weyden, une Vierge portant sur ses genoux un maigre bambin, mais notre musée ne possède que des épluchures de cet admirable peintre ! — puis le Van Eyck, « la Vierge au donateur ». La Vierge est humble et ingénue, et, malgré son indéniable laideur, elle séduit par un certain sentiment de tristesse et de componction ; mais Tentant est par trop laid. C'est un petit vieux qui bigle et qui est ratatiné, comme confit dans de l'alcool ; il y a du fœtus dans ce malheureux !
n n'est pas encore Notre Seigneur, ce gamin décrépit ! Pour le découvrir réellement, pour le
voir enfin, il faut aller dans la salle Duchâtel et faire halte devant leMemling. Ici, nous ne sommes plus en face d'une de ces matrones puissantes, à chairs élastiques et à gros os, telles qu'en peignirent les premiers peintres de l'Italie, mais en face d'un être allongé, fuselé, d'une finesse délicieuse d'attaches, d'un corps évaporé sous la châsse orfévrie des robes ; cette Vierge est une jeune mère qui tient juste encore assez à la terre pour que nous puissions comprendre que le miracle annoncé par les prophètes s'est accompli, et elle est, avec cet effilement étrange, cet élancement de tige, d'une dignité extraordinaire, d'une grâce inouïe. Plus que dans d'autres de ses panneaux, Memling a donné à la figure de Marie cette forme de toupie qu'il affectionne et bombé le front, mais quelle candeur d'amour dans ces yeux qui se baissent et contemplent l'enfant ! On sent qu'Elle n'intervient pas, en tant que reine, dans la scène d'adoration de ces hommes et de ces femmes à genoux de chaque côté du trône; Elle ne veut rien, Elle ne prend rien pour Elle ; Elle s'ettace, sourit, contente de prier, Elle aussi, tout bas, son Fils.
Lui est souriant et pourtant grave ; et le visage éveillé, fin, avec ces cheveux frisés de soie floche et ces yeux presque noirs, est plus que celui d'un
enfant et il est cependant le visage d'un nouveauné ; il a en même temps quelque chose de ferme et d'auguste, d'ingénu et d'aimable qui n'est plus obtenu par le vieillissement coutumier des traits. Il est à la fois préternaturel et terrestre ; il est certainement celui qui suggère le mieux, au Louvre, le type qui semble impossible à peindre, de l'Emmanuel, de l'Enfant-Dieu.
La piété et l'immense talent du peintre ont franchi recueil sur lequel presque tous ont touché ; et il est bien nécessaire de croire que la scène de Bethléem et que les épisodes de la jeunesse du Christ sont les plus difficiles qui soient à rendre, car ces Primitifs de l'Italie, de l'Allemagne et de la Flandre sont de magnifiques maîtres et tel d'entre eux qui a échoué lorsqu'il a voulu peindre le Sauveur dans sa crèche, s'est révélé étonnant, vraiment merveilleux, lorsqu'il a représenté Notre- Seigneur à l'âge d'homme et l'a suivi jusqu'au jardin des Olives et jusqu'à sa mort sur le Calvaire.
Dans ce musée même, il est pourtant encore un autre artiste qui a tenté la périlleuse entreprise sans trop de dam ; c'est le sculpteur céramiste Andréa del Robbia.
La petite chambre qu'il occupe est peut-être la plus déserte du Louvre ; et, dans sa fraîche solitude, des êtres charmants s'avancent en relief des
murs, des Vierges et des Jésus d'une distinction, d'une délicatesse qui enchantent et inquiètent néanmoins un peu, car un pas de plus, et Ton tomberait dans la mièvrerie et le fondant.
Ses Vierges sont de jeunes mères, des Maries de Noël, toute de sérénité et toute de grâce, et cependant elles ont un je ne sais quoi d'apeuré et de dolent; lorsque l'Enfant est dans leurs bras, elles le serrent ardemment comme avec la crainte de le perdre; il semble qu'elles repensent toujours, dans la joie de la maternité divine, à la prophétie de Siméon.
Telle une petite Madone, émaillée de blanc sur fond bleu, accrochée le long d'un couloir menant à une autre salle; Jésus est exquis, mais lui aussi est vaguement aux écoutes et songeur ; il enlace sa mère, se presse, se cache en Elle. Plus accentuée encore est cette expression de souci dans un autre bas-relief cintré entouré d'une guirlande de pommes de pin, de volubilis azurés et blancs et de pommes couleur de soufre. Là, la Vierge a le bras passé autour du corps de son Fils et Elle lui tient, avec une main, le pied. Elle'est triste et recueillie et Lui, le torse un peu cambré, le bras enlaçant le col de sa Mère, presse un oiseau dans sa main ; mais ses doigts l'emprisonnent machinalement, car la physionomie avenante se fait
grave. Elle rêve, boude, en quelque sorte, à l'avenir. On dirait qu'une vision du Golgotha se dessine, au loin ; tous deux se taisent et le côté de joliesse alanguie de ce groupe s'épure à cette mélancolie, s'affermit à cette contrainte. Plus joyeux est un autre petit Rédempteur adoré par Marie, dans un grand médaillon dont le double est à Florence, et, plus austère et plus ferme, un autre groupe dans lequel la figure de la Vierge, ses cheveux, ses doigts et tout le corps du bambine nu sont à l'état de biscuit, c'est-à-dire ne sont pas recouverts d'émail. L'enfant, debout, tient une pomme d'une main et bénit de l'autre; il y a dans cette sculpture une certaine solennité, moins de laisser aller caressant chez la Mère et moins d'ingénuité chez le Fils.
Très certainement, cette statuaire, sortie des ateliers d'Andréa, n'a pas, au point de vue de l'art mystique, l'envolée d'un Memling, mais elle est persuasive, car elle dégage, elle aussi, un sens religieux intense ; s'il n'atteint pas toujours l'idéal que l'on peut se faire d'un Dieu, l'Enfant est, en tout cas, mieux qu'un enfant ; puis l'experte polychromie obtenue avec quelle sobriété de tons ! un blanc glacé d'émail, un violet brun, deux bleus dont un presque terne, un vert foncé et deux jaunes, un soufre et un citron, et c'est tout.
Si nous récapitulons maintenant les remarques que nous fîmes pendant cette galopade au travers du Louvre, nous pouvons les résumer en quelques lignes.
Les Jésus des Primitifs du musée sont, à de rares exceptions, des embryons boursouflés et mafflus, des nabots rondouillards, et presque tous ont, quelques mois après leur naissance, des figures d'hommes.
Et s'ils étaient seulement jolis, ces vétérans du berceau ! mais pas du tout, ils sont d'une laideur qui désempare ; et cela devient si peu naturel qu'on finit par croire que chaque peintre, aveuglé par l'amour paternel, n'a pas vu la beauté possible d'autres garçons et s'est borné à nous peindre le seul qu'il admirait, le sien 1
En somme, parmi ces Primitifs qui ont décrit pieusement, avec une sincérité et une naïveté, avec un art incomparable les scènes diverses de la vie du Christ, il n'en est guère dont le talent n'ait i^as défailli dès qu'il essaya d'aborder l'Enfant ; la plupart^n'ont pu créer que des babouins purement terrestres. Ce n'est pas, en effet, parce que ces gamins ont le chef nimbé d'un halo d'or qu'ils éternisent. Cet alibi est vain. D'ailleurs, est-ce que l'auréole ne doit pas se faire d'elle-même autour de la tête du divin Jésus, sans avoir besoin d'être peinte ?
,E chauvinisme fait commettre bien des bourdes en art. La façon dont est ordonné le Musée du Louvre l'atteste. Un de ses conservateurs, qui serait très probablement plus apte à recueillir les cannes et à classer les parapluies du vestiaire qu'à ranger sur des cloisons des peintures, a jugé patriotique de reléguer tous les Primitifs flamands dans une pièce de débarras presque noire et spécialement de pendre sur une porte toujours ouverte, car elle mène aux latrines des copistes et des gardes, le « Christ bénissant le monde », de Quentin Metsys (i), alors que, dans la grande galerie, à la place la mieux éclairée, se prélassent les Primitifs dits Bourguignons, de l'Ecole de France.
(i) Après que cet article eut paru dans l'Echo de paris. l'Israélite qui dirige le musée du Louvre fit accrocher l'effigie de Notre-Seigneur à une place plus propre.
Or ces Primitifs sont tout bonnement ou des panneaux exécutés en Bourgogne par des artistes originaires des Flandres ou des imitations, fabriquées dans notre pays, des maîtres du Brabant belge. Pour justifier, tant bien que mal, l'aloi des provenances, on a inscrit quelques noms au bas des tableaux ; sur les indications fort peu sûres, du reste, d'Alfred Michiels, il fut décidé que le « Martyre de saint Denys » et le « Christ mort » seraient désormais attribués à Malouel, et que la petite Vierge du salon carré, charmante d'ailleurs, mais qui procède de Memling, appartiendrait à Jehan Perréal dit de Paris ; de même encore pour le portrait de Juvénal des Ursins, de Foucquet, que d'anciens catalogues assignent à Wolgemuth, et pour un diptyque représentant le roi René et sa femme ; celui-là fut reconnu comme étant l'œuvre de Nicolas Froment, d'Avignon ; mais, en admettant que ces désignations soient exactes, il n'en demeure pas moins acquis qu'une école primitive vraiment française n'existe pas. Jean Malouel est un Flamand et il n'a aucun titre, pas plus que le Flamand Henri de Bellechose, qu'on lui associe sans savoir pourquoi, à figurer dans la liste de nos peintres ; d'autre part, Perréal est peut-être né à Paris, mais il peint ainsi qu'un disciple de l'école de Bruges et, quant à Froment d'Avignon, il a été confondu
pendant des années avec les Van Eyck, tant ses tableaux ressemblaient aux leurs!
. Il est donc à la fois bête et injuste d'avoir remisé dans une obscure resserre les œuvres originales, les œuvres des vrais maîtres, pour exhiber sur les plus claires des cimaises leurs pasticheurs ou leurs élèves et ce, sous le prétexte que ceux-là ont séjourné en France !
Et cette pauvre Ecole française, quand elle échappe aux souvenirs des Flandres et aux influences de l'Italie qui l'obsèdent dès le xvi® siècle, ce qu'elle est peu véridique et peu neuve ! Exceptez, au XV' siècle, François Clouet et son admirable portrait d'Elisabeth d'Autriche, perdu dans le salon carré, — et Clouet est originaire de Bruxelles et sa facture dérive de celle d'Holbein, — vous découvrez quoi dans le prétendu art français de cette époque au Louvre ? Cousin, Freminet, Ambroise Dubois, natif d'Anvers, et avec le Primatice l'école italianisée de Fontainebleau. C'est mince, et ce qui est pis, c'est que tous ces ouvrages répondent avec un accent étranger dès qu'on les interroge. Il faut arriver au xvii^ siècle pour rencontrer une peinture qui devienne plus indépendante et ne paraisse pas nous avoir été prêtée par des voisins. Alors celle-là gravite autour de la cour du soi-disan: grand roi et elle lui emprunte sa pompe et sa
maussade emphase. Ce sont des Lebrun et des Jouvenet redondants et creux, des Poussin rechignes et verdâtres,de l'art saturnien, de la peinture sourde ; ce sont les machines décoratives du Lorrain qui détonnent heureusement dans cet amas d'œuvres guindées, avec leur dorure en poudre de soleil et leur souffle d'air ; puis défilent les portraits aux énormes perruques et aux draperies bruj'antes de Largillière et de Rigaud, les figures fades et fignolées de Mignard, enfin l'accablante masse du plus surfait de tous ces peintres, d'Eustache Le Sueur, l'auteur de cette série de vingt-deux pannes qu'est la vie de saint Bruno et que l'on a — ça, c'est bien — exilé dans un tond délaissé de salle. Mais, hélas ! l'on n'a pas banni un Jésus en rouge apparaissant à une Madeleine en jaune et en bleu et d'autres bâches pleines de personnages à nez droits pas séparés du front, à yeux grecs et à mentons courts. Il y en a partout et comme c'est peint ! Il sied devoir le Songe de saint Bruno afin de se rendre compte de la manière dont ce vitrier-là maniait les bleus ! Enfin vient le xvm* siècle. Ici, deux artistes et deux vrais maîtres, Watteau et Chardin, qui nous consolent des déboires de ces halls ; puis se succèdent les poupées de Pater, les vignettes de Lancret, les vaudevilles et les mélos de Greuze, les
mythologiades et les polissonneries de Boucher et de Fragonard, et ce que ces fantoches et ces pantines sont superficiels et factices, sans une dépense d'idée, sans unirais d'âme; ce que tout cet art de bidet et de chaise longue est peu !
Les promenades dans les galeries françaises du Louvre, au milieu de seigneurs qui posent en grand apparar et de femmes qui, pour minauder, se dénudent, sont donc rien moins qu'enviables et Ton finit par chercher de tous les côtés, dans ces pièces, si l'on ne dénicherait pas un homme simple, vaguement naïf, qui aurait peint des êtres et des choses pas trop maquillés, un peintre qui aurait projeté un peu d'âme propre sur une toile.
Et l'on trouve,dans la salle réservée au xvii" siècle, une famille d'artistes qui, par extraordinaire, s'est intéressée aux humbles et aux pauvres gens, les frères Le Nain. Ils sont, cela va de soi, isolés dans la peinture de leur temps et les renseignements que nous possédons sur leur vie sont quasi nuls.
Les Mémoires manuscrits de Dom Leleu sur la cité de Laon nous apprennent qu'en 1632 trois peintres de cette ville nommés Le Nain reçurent des leçons d'un artiste étranger, puis partirent pour se fixer à Paris où ils habitèrent ensemble.
Ils étaient filsd'Ysaac Le Nain, sergent royal au
bailliage de Vermandois, et de Jehanne Prévost, sans profession et tous les trois étaient nés àLaon, l'un en 1588, les deux autres en 1593 et 1607. LVmé s'appelait Antoine, le cadet Louis et le plus jeune Mathieu.
Le premier excella « pour les portraits en miniature et les portraits en raccourci », le second a pour les portraits à mi-corps et en forme de bustes », le troisième « pour les grands tableaux tels que martyres de saints et batailles ».
Antoine et Louis moururent à trois jours de distance et furent mariés et Mathieu, qui ne paraît pas avoir pris femme, leur survécut.
Et nous ne sommes guère plus avancés que si le P. Leleu et Champfleury qui le compléta dans deux brochures ne nous avaient rien appris; parmi les tableaux des Le Nain, qui sont au Louvre, nous ne découvrons ni combats, ni supplices de saints ; nous n'aurions donc aucune œuvre de Mathieu ; en fait de portraits à mi-corps, nous en voyons un, celui d'Henri II, duc de Montmorency ; c'est une toile prudente et qui n'est point de nature à nous perturber ; elle serait donc de Louis. Quant aux miniatures et aux raccourcis, si nous entendons, comme le voulut sans doute dom Leleu, par « miniatures » des petites scènes d'intérieurs, et par « raccourcis » des figures moins grandes
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que nature, alors nous devons attribuer tout le lot des Le Nain que détient le musée, à Antoine. Mais tous ces tableaux ne se ressemblent guère ; si l'un d'eux est superbe, d'autres sont minables ; le plus sage est donc de ne pas essayer de résoudre la devinette et de mettre un prénom au bas de chaque toile. La seule chose qui soit certaine, c'est que ces ouvrages sont, dans la même série, de mains qui diffèrent et que leur valeur est des plus inégales; ainsi ces « portraits d'intérieurs », cette « procession », ces « réunions de famille », ces « gens qui jouent aux cartes » sont gauchement agencés et maladroitement peints; la facture est pénible et martelée, les couleurs sont à la iois aigres et mornes ; tous les personnages paradent pour la galerie et aucun n'est saisi sur le vit ; s'ils étaient mis à côté d'un Terburg ou d'un Metzu, ils s'effondreraient ; d'autres, au contraire, sont, moins étriqués, peints d'une touche moins mesquine, observés avec plus de laisser-aller et de franchise, la Forge, par exemple, d'aspect cartonneux, mais qui persuade par sa volonté même d'être sincère ; le Reniement de saint Pierre, assez curieux, traité ainsi qu'une scène de genre, avec des reîtres qui rient dans un coin et une servante, d'allure hollandaise, qui contredit d'un geste l'Apôtre ; le Retour de la fenaison surtout qui con-
tient des groupes trop apprêtés, mais pris sur nature et qui vivent. L'aspect blanchâtre de cette toile est bizarre ; on ne peut guère l'expliquer que par cette lumière blafarde qui précède souvent les arrivées d'orages ; mais le ton de « blanquette » de l'œuvre est relevé par un rouge de manches de femme, par le citron pâle d'un chaudron dont le cuivre s'éteint et le vert charmant d'un corsage qui se meurt ; ce panneau est intéressant par l'étrangeté de sa couleur même; mais la pièce maîtresse des Le Nain, elle n'est point dans cette galerie, mais bien dans la salle de la collection Lacaze. Elle est intitulée Repos de paysans, et serait plus justement dénommée, je crois, Réception ou HospitaliU de mendiants ; elle se construit de la sorte :
En tout, sept personnes et un toutou ébouriffé sont assemblés autour d'une table sur laquelle sont placés une cruchette et une miche de pain. Au centre de la toile, un homme assis, la figure cavalière et fine, les cheveux en désordre et les yeux bleus, tient un verre; séparés de lui, par la table, au premier plan, deux autres hommes sont également assis ; l'un boit un verre de vin, et son costume est un amas rapiécé de loques ; l'autre n'a même plus de souliers et, pieds nus, le chapeau de feutre plaqué sur un genou, les mains jointes, il tend une face lasse au nez crochu, aux che-
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veux et à la barbe en broussailles et il regarde avec une stupeur douloureuse et une lassitude résignée, on ne sait quoi, sans voir ; il ne s'aperçoit pas que son hôte va lui présenter un verre ; et celui-ci se recule un peu, surpris de cette inattention et de ce silence, et, en bourru bienfaisant, il semble prêt à lui crier : « Ah ça ! dites donc, l'ami, et ce verre, est-ce pour demain? » Enfin, derrière le buveur en guenilles dont les lèvres serrent les bords du verre de peur de laisser échapper et de perdre une goutte, une brave femme vêtue de rouge, la domestique ou la femme du maître du logis, sourit en considérant le malheureux qui se désaltère ; le reste de la scène est occupé par un gamin à la mine pétillante et qui, près de la hotte d'une cheminée, nous dévisage, par un violoneux qui accorde son instrument, par un autre galopin en haillons et sans chaussures, debout derrière ce mendiant écrasé de fatigue qui rêve ou qui prie peut-être.
L'œuvre est belle, obtenue très simplement, sans truc de phrases larmoyantes et de vains gestes; peinte dans des tons cendrés et olivâtres, avec des couleurs quasi ferrugineuses et quasi tannées, elle dégage une grande mélancolie et aussi beaucoup de bonté, mais une bonté mâle, sans gâteries et sans tendresses ; ce Samaritain et
ce vieux vagabond, qui est bien la plus belle figure que je connaisse en art de la résignation pensive et de l'éreintement physique, sont admirables. William Burger, qui nota cette toile, remarque qu'elle a « quelque chose de religieux ». Saint- Victor qui en parla dit « qu'elle fait songer à la communion des agapes » et Champfleury observe à son tour que le caractère principal de ce tableau est « une couleur sobre, protestante ».
Tous les trois ont raison. Il est bien évident, en effet, que cette scène évoque un souvenir des Evangiles que Rembrandt transportait dans la réalité, sans souci d'exactitude locale et d'époque ; il est certain aussi que sa teinte exhale un fumet de Bible un peu sèche et qu'elle a un côté rigide de jansénisme; car c'est l'odeur janséniste que ce tableau me paraît fleurer surtout; c'est curieux, d'ailleurs, comme au Louvre, certaines œuvres épandent ce parfum austère et spécial ; le magnifique portrait de la Mère Arnaud et de la sœur Catherine de Sainte Susanne, par Philippe de Champaigne, sent le Port-Royal à plein nez et il n'est pas jusqu'à des natures mortes qui ne puissent s'accorder avec le goût sévère des « appelants », celle, par exemple, de Roknd de la Porte, ascétique et superbe, qui habite, elle aussi, dans la salle Lacaze.
Les Le Nain furent-ils catholiques ou hérétiques ? Je l'ignore ; en tout cas, et ceci est singulier, s'ils ont témoigné d'un sens religieux dans une œuvre qui ne l'exigeait point, ils se sont, par contre, révélés absolument dénués de ce même sens dans un autre ouvrage où il était m dispensable de le montrer. Il existe, en effet, une Nativité des Le Nain qui a été donnée par Napoléon I"" à l'église Saint- Etienne-du-Mont. Elle y est encore, mais enfouie dans un fond de chapelle, ;: droite du chœur ; elle est si mal exposée que c'est à peine si on la peut voir ; vaguement l'on aperçoit une blanchisseuse assise, la chemise ouverte sur une robe rouge et qui s'apprête à allaiter un enfant, tandis qu'auprès d'une cheminée un ange fait chautîer des couches et qu'un autre ange désigne le ciel avec son doigt; c'est une peinture prévenante et un peu lâche, d'une saveur pieuse, nulle.
En somme, pour résumer l'apport des Le Nain, l'on peut dire que s'ils ont brossé, ainsi que les maîtres des Flandres, des scènes de mœurs, ils les ont conçues d'une façon autre, ne prenant point, de même que Steen ou Brauwer, que Teniers ou qu'Ostade, le paysan et l'ouvrier au moment où ils se réjouissent dans les cabarets et se grisent dans les bouges. Eux ne les ont pas connus joyeux; ils n'ont pas été les peintres des dimanches et des lun-
dis, mais ceux des autres jours, des jours où l'on besogne, à la forge, à la ferme, aux champs, et où l'on trime. En peinture, ils furent les seuls, au xvii® siècle, que la misère du peuple toucha, car Callot et Valentin ne s'occupèrent que de nippes arrangées et d'indigences bouflFonnes. Ils ont étè> en un mot, les peintres des pauvres gens et ce titre me paraît vraiment noble, car il fallait une certaine audace pour oser représenter de véritables manants à une époque où ils étaient considérés un peu moins que les animaux domestiques, que les chiens surtout qu'il était de bon ton alors de faire portraiturer par les artistes à la mode, par Jean-Baptiste Oudry et par Desportes.