LE BUFFET DES GARES
E bonheur des uns est généralement lait par la vue du malheur des autres ; ce n'est évidemment pas un sentiment glorieux que j'énonce, mais il n'est, hélas ! que trop authentique et c'est à ce sentiment peu louable que je cédais, alors que, n'ayant pas de train à prendre, j'allais déjeuner dans un buffet de gare.
Il est certain que l'on y mange des bidoches trempées dans de périlleuses sauces, que les vins sont additionnés d'alcool allemand, relevés par les essences d'épilepsie des f urfurols ; il est certain aussi que ces garçons si agiles qui jonglent avec desbouteilleset des verres dans la cohue des foules, ne servent pas lorsque l'arrivée d'aucun train n'est signalée ; mais d'abord la ville de province
près de laquelle j'habitais, cet été, ne détient aucun
restaurant où Ton puisse s'aventurer sans craindre les plus menaçants desvénéfices; il eût donc fallu, à défaut du buffet, affronter les repas d'hôtels, les tables d'hôte ; oui, mais l'idée de pâturer sur une nappe, avec un bouquet de fleurs au milieu, des réchauds de fer-blanc et des assiettes de biscuits granités par les mouches à chaque bout, m'enlève d'avance tout appétit.
Enfin, pour tout dire, la bousculade des gens bâfrant à la galopade les comestibles avariés que l'on réserve aux malheureux dont l'arrêt dans la gare est le moins long, m'amusait et m'empêchait de remarquer la tristesse de mes plats, l'horreur des inévitables escalopes qu'environnaient des haricots trop verts.
Donc, quand j'allais à la Ville, c'était dans l'embarcadère que je déjeunais. La salle haute comme une cathédrale, bâtie par un ingénieur avec des poutrelles de fonte peintes en un brun de jus de viande, était ornée de chromos représentant des mers trop bleues et des montagnes trop blanches; on y voyait aussi, dans des costumes qu'ils ne portent pas, des Bretons et des Basques, des Auvergnats et des Suisses. Au centre de la salle, s'élevait un poêle ornementé de fonte sur lequel, dans un pot imitant à ne point s'y méprendre les anciennes faïences de Lunéville, un palmier dar-
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dait ses feuilles stérilisées, d'un vert sec, et, tout autour, se pressaient des tables avec des couverts mis et des demi-bouteilles de verre noir, à cachet de métal bleu.
Mais la pièce de luxe, c'était le buffet énorme emplissant toute une cloison du hall, empilant des étages de flacons aux formes variées, bedonnants ou grêles, à cous de girafe ou à goulots courts, des paniers de raisins couleur de rouille, des pyramides de sandwichs, des assiettes sur lesquelles surgissaient la mousse de savon des choux à la crème et l'éponge dédorée des babas au rhum. Et au milieu de toutes ces friandises trônait la tenancière, une grosse brune, un tantinet talée, avec des cheveux en paille de fer sur le front, une taille sanglée dans une robe noire et la gorge un peu décolletée, en petit-lait, dansant au moindre mouvement dans la jatte du corsage.
La porte s'ouvrait, des gens charriant après eux des malles entraient, buvaient d'un trait un verre de bière et sortaient, tandis que le restaurant trépidait, remué par l'arrivée des trains ; c'était alors l'assaut des tables ; des fournées d'autres individus se ruaient sur les boustifailles pendant que les garçons volaient à leur rencontre, en brandissant des bocks ; et les employés clamaient ; « Les voyageurs pour la ligne de Beauvais, en
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voiture ! » et tous se sauvaient en s'essuyant la bouche ; il y avait cinq minutes de répit et, après an vacarme de sifflets et un fracas saccadé de plaques tournantes, une nouvelle foule se précipitait, lapait des boissons, refilait pour retrouver sa place, gardée par des journaux, en toute hâte.
Que de jours, vers les midi, alors que le soleil incendiait la gare, je me suis réfugié dans Tombre de ce buffet, regardant des êtres affairés, mastiquant la pénitentielle filasse d'un veau tiède, les yeux fixés sur l'horloge 1 Et je jouissais délicieusement de mon repos ; je n'avais aucun voyage à entreprendre ; les bagages s'accumulaient sur le sol, autour de moi, des valises à soufflets, des malles de peau fauve agrémentées de serrures et de plaques d'acier ; d'autres, plus humbles, en bois noir avec des bandes de peau de sanglier et des pattes de cuir rose ; des rouleaux de couverturcs de voyage, des paquets de parapluies et de cannes ; la vue de ces impedimenta augmentait ma quiétude ; je suais de l'effort de mes voisins et cela me semblait bon ; tout autour de moi, je ae voyais que des hommes soucieux et des femmes agitées les harcelant d'observations et maugréant après des gosses qui étaient les seuls à s'amuser, de ce va-et-vient et de ce bruit ; et je complétais la scène, en me figurant ces