XL VIT
Paris, 19 juillet- 1842.
Feu le duc d’Orléans reste sans cesse le sujet des conversations. Jamais la mort d un homme n a causé un deuil aussi général. C’est une chose remarquable qu en France , où la révolution n’a pas encore discontinué de
fermenter , l’amour d’un prince ait pu jeter de si profondes racines et se manifester d’une façon aussi touchante. Non-seulement la bourgeoisie qui plaçait toutes ses espérances dans le jeune prince, mais aussi les classes inférieures du peuple regrettent sa perte. Lorsqu’on ajourna les fêtes de Juillet, et qu’on démonta sur la place de la Concorde les grands échafaudages qui devaient servir à l’illumination, ce fut un spectacle déchirant que de voir, assis sur les poutres et les planches renversées, le peuple qui déplorait la mort du jeune prince. Une morne tristesse était empreinte sur tous les visages, et la douleur de ceux qui ne prononçaient aucune parole était la plus éloquente. Là, coulaient les larmes les plus sincères, et parmi les braves gens qui pleuraient , il y avait sans doute plus d’une tête chaude qui à l’estaminet se vante de son républicanisme.
Mais pour la France la fin prématurée du jeune prince est un malheur réel ; et eût-il même possédé moins de vertus qu’on ne lui en reconnaît après sa mort, les Français auraient encore assez de sujets pour pleurer, en songeant à l’avenir. La question de la régence occupe déjà toutes les têtes, et chose fâcheuse ! non pas exclusivement les bonnes. On met déjà bien du non-sens sur le tapis. L’astuce sait aussi fomenter une confusion d’idées qu’elle se promet d’exploiter au profit de ses intérêts de parti. Le duc de Nemours jouit-il en effet de la très-haute disgrâce du peuple souverain , comme on le soutient avec un zèle excessif? Je n’en veux pas juger,
LUTÈCE
Encore moins suis-je tenté d’approfondir les raisons de sa disgrâce. L’air distingué, élégant, réservé et patricien du prince est peut-être le principal grief qu’on a contre lui. L’extérieur du duc d’Orléans était noble, celui du duc de Nemours est nobiliaire. Et quand même son extérieur répondrait à son caractère, le prince n’en serait pas moins capable de rendre pendant quelque temps , comme gonfalonier de la démocratie , les meilleurs services à cette dernière, attendu que cette charge exigerait de lui , par la force des choses , la plus grande abnégation de ses sentiments privés : car sa tête détestée et suspecte serait toujours exposée aux soupçons les plus odieux. Je suis même persuadé que les intérêts de la démocratie sont bien moins mis en péril par un régent haï, en qui l’on se fie peu, et que l’on contrôle sans relâche , que par un de ces favoris du peuple , auxquels on s’abandonne avec une prédilection aveugle, et qui au bout du compte ne sont que des hommes, des créatures inconstantes , soumises à toutes les lois de changement que le temps impose à la nature humaine. Que de princes, héritiers présomptifs de la couronne, qui jouissaient d’une brillante popularité , n’avons-nous pas vus tomber à la fin dans la désaffection la plus violente! Quelle horrible variabilité le peuple n’a-t-il pas témoignée à l’égard de ses anciens favoris ! L’histoire française est particulièrement riche en exemples de cette nature. Avec quels cris d’allégresse le peuple entourait le jeune Louis XTV ! — Avec une „oideur glaciale et sans la
moindre émotion il le vit enterrer comme vieillard. Louis XV était nommé à bon titre « le bien-aimé » , et avec une véritable tendresse de singes les Français lui rendaient hommage au commencement de son règne; lorsqu’il mourut on éclata d’un fou rire et on se mit à siffler des couplets outrageants : on se réjouissait de sa mort. Le sort de son successeur Louis XVI fut plus fatal encore, et lui qui était presque adoré comme prince héritier de la couronne, et qui à son début passait pour le modèle de toutes les perfections, il fut personnellement maltraité de son peuple, et le fil de sa vie fut même coupé de la manière la plus irrévérencieuse sur la place de la Concorde par les infâmes ciseaux que vous savez. Quel crime de lèse-majesté ! Le dernier roi de cette lignée , Charles X, n’était rieri moins qu’impopulaire lorsqu’il monta sur le trône, et le peuple le salua à cette occasion avec un enthousiasme inexprimable; quelques années plus tard il fut conduit sous bonne escorte à la frontière du pays, et il mourut dans la désolation de. l’exil. Le fameux mot de Solon qu’on ne saurait nommer personne heureux avant sa mort , est surtout d’une vérité frappante à propos des rois de France. Ne pleurons donc pas la mort du duc d’Orléans pour la raison qu’il était tant chéri du peuple, et qu’il lui promettait un si bel avenir, mais parce qu’en tant qu’homme il méritait nos larmes. Ne nous lamentons pas trop non plus sur la manière appelée peu glorieuse de sa fin, sur le hasard banal qui l’a amenée. Il vaut mieux qu’il se soit fracassé la
LUTÈCE
tête contre une innocente pierre, que si la balle d’un Français ou d’un Allemand lui avait donné la mort. Le prince avait un pressentiment de sa fin prématurée, mais il pensait qu’il tomberait dans la guerre ou dans une émeute. Avec son courage chevaleresque qui affrontait tout danger, une chose pareille était très-vraisemblable. — Louis-Philippe, quoique martyrisé et abreuvé de souffrances, se comporte avec une fermeté qui impose du respect à tout le monde. Dans l’adversité il montre le véritable héroïsme. Son cœur saigne dans une douleur inouïe, mais son esprit reste indomptable, et il travaille jour et nuit. Jamais on n’a senti le prix de sa conservation plus profondément que dans ce moment où le repos du monde entier dépend de sa vie. Ne succombe pas sous tes blessures et ne cesse pas de combattre, malheureux roi, vaillant héros de la paix !
Paris, 26 juillet 1842,
Le discours du trône est court et simple. Il dit l’essentiel de la manière la plus digne. Le roi l’a écrit luimême. Sa douleur se montre avec une absence de faste telle qu’on pourrait l’appeler puritaine et même républicaine. Lui qui aimait autrefois tant a parler , il est devenu députe très-parcimonieux de paroles. La silencieuse réception aux Tuileries , qui eut lieu il y a quelques jours, avait quelque chose de lugubre, je dirais
presque de fantastique ; sans dire un mot , plus de mille personnes passaient devant le roi qui les regardait, muet et souffrant. On affirme que le requiem annoncé à Notre-Dame est contremandé ; le roi ne veut pas de musique aux funérailles de son fils; la musique, dit-il, rappelle trop les jeux et les fêtes. — Son désir de voir confier la régence à son fils , et non à sa belle-fille , est suffisamment indiqué dans l’adresse. Ce désir trouvera peu de contradiction, et Nemours deviendra régent, quoique cette charge revienne de droit à la belle et spirituelle duchesse qui, modèle de perfection féminine, était si digne de son époux. Hier on disait que le roi amènerait son petit-fils, le comte de Paris, à la Chambre des députés. Beaucoup le souhaitaient, et la scène aurait été assurément très-touchante. Mais le roi évite maintenant, comme je l’ai dit, tout ce qui rappelle le pathos de la monarchie féodale. — Sur l’éloignement de Louis- Philippe pour des régences de femmes, plusieurs de ses paroles ont pénétré dans le public. «L’homme le plus sot, aurait-il dit, sera toujours un meilleur régent que la femme la plus intelligente.» Est-ce pour cela qu’il a donné la préférence au duc de Nemours sur la spirituelle princesse Hélène?
Paris, 29 juillet 1842,
te conseil municipal de Paris a résolu de ne pas détruire, comme on en avait d’abord l’intention, le modèle d’éléphant établi sur la place de la Bastille, mais de s’en servir pour une fonte en airain , et d’ériger à l’entrée de la barrière du Trône le monument coulé dans le vieux moule. Cet arrêté municipal est presque autant discuté dans le peuple des faubourgs Saint-Antoine et Saint- Marceau, que la question de la régence dans les classes supérieures de la société. Ce colossal éléphant de plâtre, qui fut élevé déjà du temps de l’empire, devait plus tard servir de modèle au monument qu’on se proposait de consacrer à la révolution de Juillet , sur la place de la Bastille. Depuis, on changea d’avis et l’on dressa à la mémoire de ce glorieux événement la grande colonne de Juillet. Mais alors la démolition projetée de l’éléphant suscita de grandes craintes, car parmi le peuple courait le bruit sinistre qu’un nombre incalculable de rats s’étaient nichés dans le sein de l’éléphant, et qu’il y avait à redouter, en cas qu’on abattît le grand monstre de plâtre, qu’une légion de monstres bien plus petits mais bien plus dangereux ne vînt à paraître et à envahir les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau. Tous les cotillons de ces parages tremblaient à l’idée d’un tel péril, et les hommes eux-mêmes furent saisis d’une
frayeur secrète en pensant à l’invasion de ces voraces barbares à longue queue. On adressa les instances les plus respectueuses à la municipalité , et celle-ci ajourna en conséquence la démolition du grand éléphant de plâtre , qui depuis lors resta pendant des années tranquillement debout sur la place de la Bastille. Singulier pays ! où, malgré la manie générale de destruction, bien des choses mauvaises se conservent, parce que l’on craint des choses pires qui pourraient les remplacer ! Avec combien de plaisir on abattrait Louis-Philippe, ce grand et prudent éléphant, mais on craint le monstre à mille têtes , sa majesté la populace souveraine , qui viendrait alors au gouvernement , et voilà pourquoi même les ennemis nobles et ecclésiastiques de la bourgeoisie, qui ne sont pas justement frappés de cécité, cherchent à conserver le trône de Juillet ; seulement les plus bornés parmi les aristocrates et le clergé, certains joueurs qui jouent au hasard ou au plus habile, spéculent sur le pessimisme, sur la république, ou plutôt sur le chaos qui surgirait pendant ou après la république.
La bourgeoisie de France elle-même est possédée du démon de la destruction, et bien qu’elle ne redoute pas précisément la république, elle a cependant une peur instinctive du communisme, de ces sombres compagnons qui, semblables à des rats, sortiraient en foule envahissante des débris du régime actuel. Oui, d’une république dans l’ancien genre , même d’un peu de terrorisme à la Robespierre, la bourgeoisie française n'au-
lUTÈCE.
rait pas grand’peur, elle se réconcilierait aisément avec cette forme de gouvernement , et elle monterait paisiblement la garde pour défendre les Tuileries, n importe qu’un Louis-Philippe ou qu’un comité du salut public y eût sa résidence ; car la bourgeoisie veut avant tout l’ordre et la protection des lois de propriété existantes — exigences qu’une république peut satisfaire aussi bien que la royauté. Mais ces boutiquiers pressentent d’instinct, comme je l’ai dit, que la république ne serait plus de nos jours l’expression des principes de 89 , mais seulement la forme sous laquelle s’établirait un nouveau et insolite régime de prolétaires , avec tous les dogme» de la communauté des biens. Ils sont conservateurs par une nécessité matérielle, non par une conviction intime, et la peur est ici l’appui de tout ce qui existe.
Cette peur subsistera-t-elle encore longtemps ? Est-ce que la légèreté nationale ne saisira pas un beau matin les esprits , et entraînera même les plus craintifs dans le tourbillon de la révolution? Je ne sais, mais c’est possible , et le résultat des élections de Paris indique même que c’est probable. Les Français ont la mémoire courte, et oublient jusqu’à leurs appréhensions les plus fondées. C’est pourquoi ils entrent si souvent en scène comme acteurs , et même comme acteurs principaux , dans l’immense tragédie que le bon Dieu fait représenter sur terre. D’autres peuples n’ont leur grande période de mouvement, leur histoire , que dans l’adolescence, à l’àge où ils sc jettent inexpérimentés dans l’action; car
plus tard , à l’âge mûr , la réflexion et la considération des conséquences retient les peuples comme les individus des actions précipitées, et c’est seulement sous l’impulsion d’un besoin extérieur , non pas de gaieté de cœur , que ces peuples virils se lancent dans l’arène de l’histoire universelle. Mais les Français gardent toujours l’étourderie de la jeunesse, et quoi qu’ils aient fait et souffert hier, ils n’y pensent plus aujourd'hui, le passé s’efface dans leur mémoire, et le jour nouveau les pousse à de nouvelles actions et à de nouvelles souffrances. Ils ne veulent pas vieillir , et ils croient peut-être se conserver la jeunesse elle-même , en ne se départant pas de la légèreté , de l’insouciance et de la générosité juvéniles ! Oui, la générosité, une bonté non-seulement juvéline, mais même puérile dans le pardon des offenses , forme un trait fondamental dans le caractère des Français } mais je ne puis m’empêcher d’ajouter que cette vertu émane de la même source que leurs défauts, le manque de mémoire. L’idée de « pardonner » répond en effet chez ce peuple au mot « oublier » , oublier les offenses. S'il n’en était pas ainsi, il y aurait journellement des meurtres et des assassinats à Paris, où à chaque pas se rencontrent des hommes qui ont entre eux quelque grief sanglant.
La bonté de cœur qui caractérise les Français, se manifeste en cet instant tout particulièrement à l’égard de Louis-Philippe j et ses ennemis les plus acharnés dans le peuple, à l’exception des Carlistes, prouvent
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d’une manière touchante combien ils prennent part à son malheur domestique. J’oserais soutenir que le roi est présentement redevenu populaire. Lorsque je legardais hier devant Notre-Dame les préparatifs des funérailles , et que j’écoutais la conversation des bourgerons qui y étaient rassemblés , j’entendis entre autres cette expression naïve : « Le roi peut maintenant se promener dans Paris sans crainte, personne ne tirera sur lui.» (Quelle popularité ! ) La mort du duc d’Orléans , qui était aimé de tout le monde, a regagné à son père les cœurs les plus revêches , et l’union conjugale entre le roi et le peuple a été de nouveau bénie par un malheur commun. Mais combien durera cette noire lune de miel ?
Paris, septembre -s 842.
Depuis hier je suis de retour à Paris d’un voyage de quatre semaines, et j’avoue que mon cœur jubilait dans ma poitrine lorsque la diligence roulait sur le pavé chéri des boulevards, que je passais devant le premier magasin de modes , devant les souriants minois de grisettes, et que j’entendais le carillon des marchands de coco , et que je respirais de nouveau l’air délicieux et civilisé de Paris. J’étais presque ravi en extase , et j’aurais pu embrasser le premier garde national que je rencontrai; sa bonne grosse figure rayonnait si spirituellement sous
son rude et sauvage bonnet à poil d’ours, que j’eus peine à me contenir , et sa baïonnette avait réellement quelque chose d’intelligent, de cette intelligence par laquelle les baïonnettes de la garde nationale se distinguent d’une façon si rassurante de celles d’autres corporations. Mais pourquoi ma joie en revenant à Paris était-elle cette fois si excessive, que je m’en sentais presque enivré comme si je remettais le pied sur le doux sol du pays natal, comme si j’entendais de nouveau les accents de la patrie ? Pourquoi Paris exerce-t-il un tel charme sur les étrangers qui ont vécu quelques années dans son enceinte? Beaucoup de braves gens d’entre nos compatriotes résidant dans cette ville, soutiennent qu’en aucun endroit du monde l’Allemand ne peut mieux se sentir chez lui que justement à Paris, et que la France elle-même n’est, après tout, pour nos cœurs rien autre qu’une Allemagne française.
Mais cette fois ma joie est doublement grande à mon retour : je viens d’Angleterre; oui , d’Angleterre , quoique je n’aie pas traversé le détroit. C’est que j’ai séjourné pendant quatre semaines à Boulogne-sur-Mer , qui est déjà une ville anglaise. On n’y voit rien que des Anglais, et on n’y entend rien que de l’anglais du matin au soir, et hélas! même la nuit, quand on a le malheur de posséder des voisins de chambre qui jusque bien avant dans la nuit font de la politique auprès du thé et du grog! Durant quatre semaines je n’entendis rien que ces accents sifflants de l’égoïsme, où chaque syllabe, chaque
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intonation est imprégnée de l’amour de soi-même. C’est certainement une chose horriblement injuste que de prononcer un jugement de condamnation sur tout un peuple à la fois. Mais au sujet des Anglais, le dépit momentané pourrait me faire commettre une semblable injustice, et en les regardant en masse, j’oublie parfois le grand nombre d hommes braves et généreux qui se sont distingués parmi eux par leur esprit et leur amour de la liberté ! Mais ceux-ci, surtout les poètes britanniques de nos jours, n’en offrent qu’un contraste d’autant plus tranchant avec le reste du peuple, ils furent toujours les martyrs isolés des mœurs hypocrites et des idées rétives de leur nation; et puis, les grands génies ^appartiennent point au pays particulier où ils sont nés, c’est à peine s’ils appartiennent à la terre , ce calvaire de leurs souffrances. Les Anglais en général , les Anglais pur sang — Dieu me pardonne ce péché ! — me sont antipathiques dans le fond de l’âme, et parfois je ne les prends même pas pour mon prochain, pour des créatures humaines comme nous autres , mais ils me paraissent des automates, de malheureuses machines, ayant pour ressort intérieur l’égoïsme. Il me semble alors entendre le bourdonnement des rouages, par quoi ils pensent, sentent, calculent, digèrent et prient — leurs prières, leur dévotion mécanique et anglicane , leurs visites méthodiques à l’église avec le paroissien doré sous le bras, leur absurde et ennuyeuse manière de célébrer le dimanche , leur cagotisme gauche et niais , me répugnent
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surtout; je suis fermement convaincu qu’un troupier français qui jure est un spectacle plus agréable poui la Divinité qu’un marchand, anglais qui prie! D’autres fois ces Anglais pur sang m’apparaissent sous une forme encore plus étrange, c’est-à-dire comme une espèce d’ombres fantastiques, comme tout un peuple de lugubres revenants , et bien plus effrayants que les pâles fantômes de l’heure de minuit, sont pour moi ces spectres aux joues rouges et à la forte carrure , qui se promènent en suant à la clarté vive du soleil ! Ajoutez à cela le manque total de politesse ! Avec leurs membres anguleux, avec leurs coudes pointus et raides, ils se heurtent contre tout et contre tous , sans s’excuser par une aimable parole. Combien ces barbares aux cheveux roux , qui mangent de la chair sanglante , doivent-ils surtout être odieux aux Chinois , chez qui la politesse est une qualité innée, et qui, comme on sait, passent deux tiers de leur journée à exercer cette vertu nationale par des révérences et des génuflexions !
Je ne suis pas, je le confesse, tout à fait impartial quand je parle des Anglais , et il est possible que mon jugement défavorable, mon aversion envers eux, repose dans mes inquiétudes sur notre propre bien-être, sur la tranquillité heureuse et paisible de notre patrie allemande. Car depuis que j’ai compris profondément quel égoïsme impassible domine aussi dans leur politique , ces Anglais me remplissent d’une peur presque superstitieuse. Je porte le meilleur respect à leur pré-
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pondérance dans les choses matérielles; ils ont beaucoup de cette énergie brutale avec laquelle les Romains tenaient jadis le monde sous leur joug, mais ils réunissent en eux avec la rapacité des loups de Rome aussi l’astuce des serpents de Carthage. Contre la première nous avons de bonnes armes et même des armes éprouvées , mais contre les ruses meurtrières de ces Puniens de la mer du Nord nous sommes sans défense. Et plus que jamais l’Angleterre est dangereuse maintenant qu’elle voit succomber ses intérêts mercantiles : il n’y a dans toute la création aucune créature aussi inhumaine qu’un marchand dont le commerce ne va plus, qu’un bonnetier dont les chalands deviennent infidèles, et dont, les fabricais de coton ne trouvent plus d’écoulement.
Comment l’Angleterre se sauvera-t-elle de cette crise commerciale? J’ignore de quelle manière la question des travailleurs des manufactures pourra être résolue ; mais je sais que la politique de la moderne Carthage n’est pas difficile dans le choix de ses moyens. Une guerre européenne paraîtra peut-être en dernier ressort à cet égoïsme le remède le plus propre à ménager au mal intérieur quelque dérivation au dehors. L’oligarchie britannique spéculera alo-rs avant tout sur la bourse do la classe moyenne dont la richesse est en effet colossale et pourra être suffisamment exploitée pour solder et apaiser les classes inférieures. Quelque grands que soient les frais de ses expéditions dans les Indes et en Chine , quelque graves que soient ses embarras fman -
ciers, le gouvernement anglais n’en accroîtra pas moins dans ce moment ses dépenses pécuniaires , si elles avancent ses desseins. Plus le déficit sera grand dans le pays, plus l’or anglais sera répandu avec profusion à l’étranger: le royaume britannique est un négociant menacé de déconfiture, et qui, par désespoir, devient dissipateur, ou plutôt ne recule devant aucun sacrifice d’argent pour se maintenir momentanément. Et l’on peut déjà faire quelque chose avec de l’argent sur cette terre, surtout depuis que chacun cherche déjà ici-bas sa suprême félicité. On n’a pas d’idée quelles sommes exorbitantes l’Angleterre dépense chaque année seulement pour salarier ses agents à l’étranger, dont les instructions sont toutes calculées sur l’éventualité d’une guerre européenne; on ne saurait non plus se faire une idée de l’habileté avec laquelle ces émissaires occultes du ministère anglais agissent à l’étranger pour exploiter dans leur intérêt les talents, les vertus et les vices des indigènes.
Quand nous réfléchissons à de semblables choses, quand nous reconnaissons que le repos de l’Europe pourrait être troublé de la manière la plus épouvantable, non pas aux bords de la Seine et tout ouvertement par l’enthousiasme pour une idée, mais aux bords de la Tamise, dans les silencieux bureaux du Foreing-office, par des intrigues de diplomates qui tremblent en entendant les cris de faim des travailleurs anglais;1 quand nous réfléchissons à cela, nous comprenons qu’il nous
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faudra quelquefois diriger nos regards de ce côté du détroit et observer, outre le caractère personnel des gouvernants, la misère menaçante des basses classes. Cette misère croissante est un vice chronique et même organique que les opérateurs ignorants espèrent guérir par des saignées ; mais le sang répandu ne fera qu’empirer le mal. Ce n’est pas par un traitement extérieur avec la lancette , avec le fer, mais seulement par une application intérieure de médicaments spirituels, que le corps d’État souffrant de la Grande-Bretagne peut être ramené à la santé. Des idées sociales peuvent seules ici conjurer une catastrophe fatale; mais, pour parler avec Saint-Simon, sur tous les chantiers de l’Angleterre il n’y pas une seule grande idée: rien que des machines à vapeur et la faim. Pour le moment, à la vérité, la révolte est comprimée, mais par suite d’explosions réitérées nous pourrions bien voir les ouvriers des fabriques anglaises , qui ne savent travailler què le coton et la laine et même le fer, en venir à s’essayer aussi un peu dans une branche moins pacifique, c’est-à-dire à s’approprier les connaissances qui sont nécessaires non pour forger le fer mais pour s’en servir ; et avec quelque exercice ils finiront par manier ces instruments de fer aussi courageusement que leurs collègues, leurs frères dans la souffrance, les ouvriers de Lyon et de Paris; et alors il pourrait bien arriver que le vainqueur de Napoléon, le généralissime mylord Wellington, qui est rentré actuellement dans sa charge de constable suprême, trouvât
sa défaite au milieu de Londres. De la meme façon il pourrait encore très-bien advenir que nous vissions scs mirmidons refuser l’obéissance à leur maître. Déjà à cette heure nous remarquons de graves symptômes d’une telle disposition chez les militaires anglais, cl dans ce moment cinquante soldats se trouvent emprisonnés dans la Tour de Londres pour avoir refusé de tirer sur le peuple. C’est à peine croyable et c’est pourtant vrai que des habits rouges anglais n’ont pas obéi à l’ordre de leurs officiers, mais à la voix de l'humanité, quoique leurs reins de héros soient continuellement menacés de ce fouet qui s’appelle le chat aux neuf queues (the cat of nine lails), et qui est le knout de la Grande-Bretagne, ce fier pays de la liberté et de la civilisation ! C’est à fendre le cœur, quand on lit comme les femmes couraient en pleurant au-devant des soldats, et leur criaient : « Nous n’avons pas besoin de balles, nous avons besoin de pain. » Les hommes croisaient les bras avec résignation, et disaient : « C’est la faim qu’il faudrait exterminer, non pas nous et nos enfants. » Le cri le plus fréquent était : « Ne tirez pas, nous sommes tous frères ! »
Cet appel à la fraternité me fait souvenir des communistes français chez lesquels j’ai quelquefois entendu de semblables locutions. Ces locutions, comme j’eus surtout à Lyon l’occasion de m’en convaincre, n’étaient nullement des phrases pathétiques ou fortement colorées, elles n’étaient nj piquantes ni originales ; au con-
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traire, les expressions dont se servait la cohue des communistes étaient les lieux communs les plus plats et les plus rebattus. Mais lai puissance de leur propagande consiste moins en un prospectus bien formulé de plaintes précises et d’exigences déterminées, que dans le ton profondément souffreteux et involontairement attendrissant dont ils expriment les choses les plus banales, par exemple : « Nous sommes tous frères, etc.» Le ton de la voix et peut-être aussi une secrète poignée de main forment alors le commentaire de ces paroles, et leur prêtent une signification d’une puissance formidable, En général, il existe une grande analogie de vues et de moyens entre les communistes français et les travailleurs des manufactures anglaises, seulement le Français est plutôt poussé par une idée, l’Anglais au contraire l’est exclusivement par la faim.
La révolte en Angleterre est apaisée pour l’instant, mais seulement pour l’instant; elle n’est qu’ajournée , elle éclatera de nouveau avec une force d’autant plus dangereuse qu’elle peut toujours attendre le moment le plus favorable. Beaucoup d’indices nous font reconnaître que la résistance chez les ouvriers des fabriques est maintenant organisée d’une manière aussi pratique que l’était autrefois la résistance des catholiques irlan-* dais. Les chartistes ont su associer à leurs intérêts et discipliner en quelque sorte cette force menaçante , et leur alliance avec les travailleurs mécontents est peutêtre l’événement le plus important de l’époque actuelle.
Cette alliance s’est accomplie de la façon la plus simple parce qu’elle était dans la nature des choses ; les deux partis se ressemblent au fond, bien que les chartistes se présentent volontiers en public avec un programme déterminé, comme parti purement politique, tandis que les ouvriers des fabriques, comme je l’ai déjà dit, ne sont que de pauvres journaliers à qui la faim permet à peine de proférer une parole, et qui, indifférents pour toute forme de gouvernement , ne demandent que leur pain de chaque jour. Mais le manifeste d’un parti exprime rarement la pensée intime de son cœur, ce n’est qu’un schiboleth extérieur, pour ainsi dire sa cocarde parlante j le ch artiste qui prétend se borner à la question politique nourrit dans son âme des désirs qui s’accordent parfaitement avec les sentiments les plus vagues de ces artisans affamés , et ces derniers peuvent toujours prendre le programme des chartistes pour leur cri de guerre , sans cesser de poursuivre leur véritable but ; car les chartistes demandent : premièrement que le parlement ne consiste qu’en une seule Chambre et soit recomposé chaque année par des élections nouvelles; ensuite que l’indépendance des électeurs soit assurée par le suffrage secret; enfin que chaque Anglais de naissance, ayant atteint sa majorité, soit électeur et éligible. Cela ne nous donnera pas encore à manger, disent les travailleurs nécessiteux , l’homme n’est pas plus’ rassasié par des codes de lois que par des livres de cuisine; nous avons faim, a Attendez seulement,
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répondent les chartistes, jusqu’ici il n’y avait dans le parlement que les riches, et ceux-ci ne prenaient soin que des intérêts de leurs propres possessions; mais par la nouvelle loi électorale , par la charte , les artisans ou leurs mandataires entreront aussi dans le parlement, et alors il sera indubitablement démontré que le travail peut, aussi bien que toute autre possession, réclamer un droit de propriété, et que le maître d’une fabrique ne peut pas plus avoir la permission de diminuer arbitrairement le salaire de l’ouvrier, qu’il ne lui est permis de préjudicier à la fortune mobilière ou immobilière de son voisin. Le travail est la propriété du peuple, et les droits de propriété qui résultent de ce principe seront sanctionnés et protégés par le parlement régénéré. » Un pas de plus, et ces gens diront que le travail est le droit du peuple; et comme ce droit aurait pour conséquence naturelle le droit à un salaire dont le taux ne pourrait être débattu par le patron , le chartisme conduit , sinon à la communauté des biens , au moins à l'ébranlement de l’ancienne idée de propriété, cette colonne fondamentale de la société actuelle. Ces commencements chartistes contiendraient donc dans leur développement conséquent une révolution sociale , en comparaison de laquelle la révolution française paraîtrait on ne peut plus bénigne et modeste.
Ici se révèle de nouveau l’hypocrisie et le sens pratique des Anglais, dont le caractère diffère aussi sous ce rapport de celui des Français : les chartistes cachent leur
terrorisme sous des formes légales, tandis que les communistes de France l’expriment franchement et ouvertement. Ces derniers cependant hésitent encore un peu de nommer par leur vrai nom les dernières conséquences de leur principe, et quand on discute avec leurs chefs , ceux-ci se défendent contre le reproche de vouloir abolir la propriété, et soutiennent qu’ils veulent au contraire établir la propriété sur une ‘base plus large et lui ménager une organisation plus générale et plus complète. Bonté du ciel ! j’ai bien peur que la propriété ne reçoive une rude atteinte par cette complète réorganisation ; il n’en restera peut-être en fin de compte que la large base. « Je t’avouerai la vérité, me dit l’autre jour un communiste de mes amis , la propriété ne sera nullement abolie, mais elle aura une nouvelle définition. » C’est justement cette nouvelle définition qui donne ici en France de vives alarmes à la bourgeoisie régnante, et Louis-Philippe doit à ces alarmes ses partisans les plus dévoués, les soutiens les plus zélés de son trône. Plus ces soutiens tremblent, moins le trône est ébranlé, et le roi n’a rien à craindre, tant que la crainte de ses bourgeois lui procure la sécurité. Guizot aussi se maintient par les inquiétudes sinistres qu’éveille la nouvelle définition de la propriété; il combat cette nouvelle définition en maître avec sa dialectique incisive, et je ne pense pas le voir succomber de si tôt, quoiqu’il ne soit pas aimé du parti régnant de la bourgeoisie, pour laquelle cependant il a tant fait et fait tant encore.
Pourqaoi ne F aiment-ils pas ? Je crois que c’est d’abord parce qu’ils ne le comprennent point, et puis parce qu’on éprouve toujours moins d’affection pour celui qui défend nos propres biens , que pour celui qui nous promet des biens étrangers. Il en fut ainsi jadis à Athènes, il en est ainsi en France , et il en sera de même dans toute démocratie , où la parole est libre , et où les hommes sont crédules.
Paris, 4 décembre 4842.
Guizot se maintiendra-t-il ? Il en est d’un ministère français tout comme de l’amour : on ne saurait jamais porter un jugement certain sur sa force et sa durée. On pense parfois que le ministère est établi d’une manière inébranlable , et voilà qu’il tombe déjà le lendemain par un léger coup de vent. Plus souvent même on pense que le ministère chancelle et menace ruine, qu’il pourra tout au plus se tenir debout encore quelques semaines, mais à notre étonnement il se montre bientôt après beaucoup plus fort qu’ auparavant, et il survit à tous ceux qui prononçaient déjà son oraison funèbre. Il y a quatre semaines, le 29 octobre, le ministère Guizot célébra son jour de naissance pour la seconde fois, il est maintenant âgé de plus de deux ans, et je ne vois pas pourquoi il ne continuerait point de vivre sur cette
belle terre, sur le boulevard des Capucines, où il y a des arbres verdoyants et un bon air. Il est vrai que bien des ministères y ont été moissonnés promptement, mais ceux-ci avaient toujours eux-mêmes causé leur fin prématurée , ils s’étaient donné trop de mouvement. Oui , ce qui chez nous autres est utile à la santé, le mouvement , l’exercice , rend le plus souvent un ministère mortellement malade, et surtout celui du 1er mars est mort d’un excès d’exercice. Ils ne peuvent pas se tenir tranquilles , ces messieurs. Les fréquents changements de ministère en France ne sont pas seulement une conséquence de la révolution , mais aussi un effet du caractère national des Français, pour qui l’action, l’activité , le mouvement , est un besoin aussi impérieux que l’est pour nous Allemands la fumée du tabac, la réflexion silencieuse, le calme de l’âme; précisément parce que les gouvernants français sont si remuants , et qu’ils se donnent toujours de nouvelles occupations , ils tombent dans des embarras qui leur cassent le cou. C’est non-seulement l’inconvénient des ministères, mais encore des dynasties, qui ont toujours hâté leur catastrophe par leur propre activité. En effet , la même cause fatale, l’infatigable activité, amena la chute non-seulement de Thiors, mais aussi de Napoléon, qui était cependant beaucoup plus fort que lui , et qui aurait pu rester sur le trône jusqu’à son heure suprême, s’il avait seulement possédé l’art de se tenir assis tranquillement, art qu’on enseigne avant toute chose chez nous aux petits
LUTECE.
enfants! Mais dans cet art M. Guizot est passé maître, il ne bouge pas plus qu’une statue de marbre ou que l’obélisque de Luxor , et c’est pourquoi il se maintiendra plus longtemps qu’on ne pense. Il ne fait rien: voilà le secret de sa conservation. Mais pourquoi ne fait-il rien? Je crois que c’est d’abord parce qu’il possède réellement une certaine tranquillité d’âme germanique , et qu’il est bien moins tourmenté de la manie de l’activité que ses compatriotes. Ou bien ne fait-il rien parce qu’il sait tant de choses ? Plus nos connaissances et nos lumières sont profondes et étendues, plus il est difficile pour nous d’agir , et certes ! celui qui saurait toujours d’avance toutes les conséquences d’une démarche , renoncerait bientôt à toute espèce de mouvement, et n’emploierait ses mains qu’à lier ses propres pieds. Le savoir le plus vaste nous condamne à la plus étroite passiveté.
Ici règne actuellement le plus grand calme. Une paix de lassitude, de somnolence et de bâillements d’ennui. Tout est silencieux comme dans une nuit d’hiver enveloppée de neige. Rien qu’un petit bruit mystérieux et monotone, comme des gouttes qui tombent. Ce sont les rentes des capitaux, tombant sans cesse, goutte à goutte, dans les coffres-forts des capitalistes, et les faisant presque déborder; on entend distinctement la crue continuelle des richesses des riches. De temps en temps il se mêle à ce sourd clapotement quelque sanglot poussé à voix basse, le sanglot de l’indigence. Parfois aussi résonne
un léger cliquetis, comme d'un couteau que l’on aiguise. Les tumultes chez nos voisins nous soucient fort peu. et même la bruyante levée de boucliers à Barcelone n’a pu troubler notre repos. Le vacarme sanglant qui s’est passé dans le cabinet d’étude de mademoiselle Heinefetter à Bruxelles, a un peu plus éveillé notre intérêt, et les dames surtout se sont indignées contre cette dinde allemande, qui, malgré son séjour de plusieurs années en France, n’a pas encore appris l’art de savoir empêcher que deux coqs àmoureux ne se rencontrent sur le champ de bataille de leur bonheur. Les nouvelles d’Orient excitèrent un murmure désapprobateur dans le public, et l’empereur de Chine s’est compromis aussi gravement que mademoiselle Heinefetter. Le sang a été versé chez l’un comme chez l’autre, et la fleur du milieu est flétrie. Les Anglais sont surpris d’avoir eu si bon marché du frère du soleil et du cousin de la lune, et ils calculent déjà s’ils ne doivent pas utiliser les armements désormais superflus dans la mer des Indes en les dirigeant sur le Japon, afin de rançonner aussi ce pays. Un loyal prétexte pour l’attaque ne leur fera là certainement pas non plus défaut; si ce ne sont pas des tonneaux d’opium, ce seront les écrits de la mission protestante anglaise, écrits aussi somnifères que l’opium, et qui ont été confisqués dernièrement par la commission sanitaire du gouvernement du Japon. J’examinerai peut-être dans une autre lettre la façon dont l’Angleterre dissimule ses expéditions guerrières. Sa menace que la générosité
LUTÎiCE.
britannique ne viendrait pas à notre secours, au secours de ma pauvre patrie, si l’Allemagne devait un jour être partagée comme la Pologne, ne m’effraie pas le moins du monde. Premièrement l’Allemagne ne peut être par» tagée. Essayez donc de partager la principauté de Liechtenstein, ou celle de Greiz-Schleiz ! Et secondement, parce que — — —
Paris, 31 décembre Wl.
Un petit coup de pied encore, et l’ancienne et méchante année roule pour jamais dans l’abîme du temps. Cette année était une satire sur Louis-Philippe, sur Guizot, sur tous ceux qui se sont donné tant de peine pour conserver la paix en Europe. Cette année est une satire sur la paix elle-même -, car dans le sein tranquille de cette paix, nous avons été frappés de terreurs telles que la guerre tant redoutée n’en aurait à coup sûr pu produire de plus formidables. Qu’il était néfaste, ce mois de mai , où presque au même instant furent représentés en France, en Allemagne et à Haïti les plus épouvantables drames! Quelle rencontre des sinistres les plus inouïs! Quel malicieux jeu du hasard! Quelles surprises diaboliques ! Je puis me figurer l’étonnement avec lequel les habitants du royaume des ombres contemplèrent les nouveaux débarqués du 8 mai, ces figures de dimanche parées, étudiants, grisettes, jeunes mariés,
des droguistes avides de plaisirs, des épiciers de tontes les couleurs, qui étaient allés voir à Versailles le spectacle des grandes eaux, et qui, au lieu de rentrer a Paris où leur dîner était déjà servi, arrivèrent tout à coup dans l’empire de Pluton ! Et tout ce monde était haché, bouilli, frit et braisé ! «Est-ce la guerre qui vous a arrangés de la sorte? » — « Hélas ! non, devait être leur réponse, non, nous avions la paix, et nous venions justement d’une partie de plaisir, nous venions de voir jouer les eaux. » De même, les pompiers et les citadins rôtis qui survinrent de Hambourg quelques jours plus tard, durent exciter un grand étonnement au bord du Styx. «Êtes-vous les victimes du dieu de la guerre? » telle fut sans doute la question avec laquelle on les reçut. «Mon dieu non, notre république est en paix avec le monde entier, le temple de Janus était fermé chez nous, l’échoppe de Bacchus se trouvait seule ouverte, et nous savourions avec un bonheur tranquille nos soupes à l’anguille, la plus délicieuse de toutes les soupes, lorsque éclata tout à coup le grand feu où nous avons péri. » — « Et vos célèbres pompes à incendie? » — « Elles sont sauvées , seulement leur célébrité est perdue. » — « Et les vieilles perruques? » — « Elles renaîtront des cendres comme des phénix anséatiques. » Le lendemain, pendant que Hambourg, flamboyait encore , eut lieu le tremblement de terre à Haïti, et les pauvres noirs furent lancés par milliers dans les ténèbres du Tartare. Lorsqu’ils y arrivèrent, dégouttants de sang, les curieux de ce pays
s’imaginèrent sans doute qu’ils sortaient d’une bataille contre les blancs, et qu’ils avaient été écharpés par ceuxci, ou même fouettés à mort comme esclaves révoltés. Non, celte fois encore ils se trompaient, les bonnes gens de là-bas, ce n’était pas l’homme, mais la nature qui avait opéré le grand carnage sur cette île d’Haïti, où l’esclavage est aboli depuis bien longtemps, où la constitution de l’état est républicaine, se basant sur les éternelles lois de la raison ; là, régnent la liberté et l’égalité la plus noire, il y règne même une noire liberté de la presse. — Le pays lilliputien de Greiz-Schleiz n’est pas une pareille république, il n’a pas un sol ardent comme Haïti, où poussent la canne à sucre, l’arbuste à café et la noire liberté de la presse, et où un tremblement de terre a donc pu survenir facilement; mais malgré le paisible climat à pommes de terre, malgré la censure, malgré les vers patients qu’on était en train de chanter ou de déclamer dans cette contrée tempérée, les habitants de Greiz-Schleiz virent tout à coup, pendant qu’ils étaient assis gais et curieux dans la salle du théâtre, s’écrouler le toit sur leurs têtes, et une partie de l’honorable public fut, avant de s’y attendre, précipitée dans l’Orcus.
Oui, dans la vie la plus douce et la plus calme, au milieu de la paix, se sont amoncelés plus de désastres et de misères que la colère de Bellone n’en aurait jamais pu rassembler aux sons de sa trompette. Et non -seulement par terre, aussi sur l’eau, nous avons subi cette année les plus affreux malheurs. Les deux grands nau-
frages sur les côtes de l’Afrique méridionale et de la Manche appartiennent aux chapitres les plus lugubres du martyrologe de l’humanité. Nous n’avons pas la guerre, mais la paix nous abîme, et si nous ne périssons pas soudainement par un coup brutal du hasard, nous mourrons petit à petit d’un certain poison lent, d’une aqua tofana qui nous a été distillée dans le calice de la vie, Dieu sait par quelle main !
J’écris ces lignes dans les dernières heures de la mauvaise année qui nous quitte. La nouvelle frappe à la porte. Puisse-t-elle être moins cruelle que sa devancière! J’envoie mes plus charitables souhaits de nouvelle année au delà du Rhin. Je souhaite aux sots un peu de raison, et aux gens raisonnables un peu de poésie. Aux femmes je souhaite les plus belles robes, et aux hommes beaucoup de patience. Je souhaite aux riches un peu de cœur, et aux pauvres un morceau de pain. Mais avant tout, je souhaite que nous puissions, dans la nouvelle année, nous calomnier les uns les autres aussi peu que possible.