LUI
Paris, 2 février 1843.
Ce dont je m’étonne le plus chez les Français, c’est leur adresse à savoir se retourner et passer immédiatement d’une occupation à une autre, d’un état à un autre, même tout à fait hétérogène. Cette qualité n’émane pas seulement de leur naturel facile , c’est en même
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temps un acquis historique : ils se sont affranchis complètement , dans le cours du temps , de toutes préventions et pédanteries embarrassantes. De la sorte, il arriva que les émigrés qui se réfugièrent en Allemagne pendant la révolution, surent si bien supporter leurs humbles revirements de fortune, et que beaucoup d’entre eux , pour gagner leur subsistance , furent capables de se créer un métier à l’improviste. Ma mère m’a raconté souvent qu’à cette époque un marquis français s’était établi dans notre ville comme cordonnier, et qu’il faisait les meilleurs souliers de dames, des bottines de maroquin et des mules de satin ; il travaillait gaiement, en sifflant les chansons les plus amusantes, et oubliant toute son ancienne splendeur. Un gentilhomme allemand aurait peut-être , sous les mêmes circonstances , eu également recours au métier de cordonnier, mais il ne se serait pas à coup sûr résigné aussi gaiement à son sort de cuir, et il se serait en tout cas mis à confectionner des chaussures d’hommes, de lourdes bottes à éperons, des bottes de militaires ou de chasseurs , qui pussent lui rappeler son ancien état de chevalier. Quand les Français passèrent le Rhin, notre marquis fut forcé d’abandonner sa boutique, et il chercha un refuge dans une autre ville, je crois à Cassel, où il devint le meilleur tailleur; oui, sans apprentissage il émigrait ainsi d’un métier à un autre, et y gagnait tout de suite la maîtrise — ce qui pourrait paraître incompréhensible à un Allemand, nonseulement à un Allemand de la noblesse , mais aussi au
plus simple fils de la roture. Après la chute de l’empereur, le brave homme revint, avec des cheveux gris, mais avec un cœur invariablement jeune, dans sa patrie, où il prit une mine si altière et si nobiliaire , et porta de nouveau le nez si haut, qu’on eût dit qu’il n’avait jamais manié l’alène ou l’aiguille. C’est une erreur de prétendre à l’égard des émigrés, qu’ils n’avaient rien appris et rien oublié; au contraire, ils avaient oublié tout ce qu’ils avaient appris. Les héros de la période guerrière de Napoléon , lorsqu’ils furent congédiés ou mis à la demisolde, se jetèrent également avec la plus grande habileté dans les occupations industrielles de la paix , et chaque fois que j’entrais aux bureaux de mon éditeur Delloye, je ne pouvais assez m’étonner de voir l’ancien colonel assis maintenant en qualité de libraire devant son pupitre, entouré de plusieurs vieux grognards à moustaches blanches, qui avaient aussi combattu sous l’empereur en braves soldats , mais qui servaient maintenant chez leur ancien camarade comme teneurs de livres ou caissiers , bref comme commis.
On peut tout faire d’un Français , et chacun d’eux se croit habile à tout. Le plus joyeux poète dramatique se métamorphose soudain, comme par un coup de théâtre, en ministre, en général, en fondateur de religions, et même en un bon Dieu. Un remarquable exemple de ce genre nous est offert par les transformations de notre très-cher Charles Duveyrier, qui était un des dignitaires les plus illuminés de l’église de Saint-
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Simon, et qui, à la dissolution de ce nouveau culte, passa de la scène spirituelle aux planches mondaines. Charles Duveyrier siégeait dans la salle Taitbout au banc des évêques, où il se distinguait par son ton de prophète inspiré de Dieu , et plus tard , aux heures d'épreuve, il devint martyr, et comme tel il prêta encore témoignage en faveur de la nouvelle religion. Nous ne parlerons pas aujourd’hui des comédies de Duveyrier, mais de ses brochures politiques; car il a de nouveau quitté la carrière théâtrale, pour entrer dans le champ de la politique, et cette nouvelle transformation n’est peut-être pas moins digne de remarque. Un produit de sa plume sont les petits écrits qui paraissent chaque semaine sous le titre de lettres politiques. La première est adressée au roi, la deuxième à Guizot, la troisième au duc de Nemours, la quatrième à Thiers. Elles témoignent toutes de beaucoup d’esprit. Il y règne un noble sentiment, une louable répulsion pour de barbares désirs de guerre, un enthousiasme ardent pour la paix. C’est de l’exploitation de l’industrie que Duveyrier attend l’âge d’or. Le Messie fera son entrée bénie, non sur un âne comme autrefois , mais sur une locomotive à vapeur. Cette conviction respire surtout dans la brochure adressée à Thiers, ou plutôt contre Thiers. L’auteur parle cependant avec assez de respect de la personne de l’ancien président du conseil. Guizot lui plaît, mais Molé lui plaît mieux. Cette arrière-pensée perce partout.
Si Duveyrier donne à tort ou avec raison la préférence
à l’un des trois , c’est un point difficile à décider. Pour ma part, je ne crois pas l’un meilleur que l’autre, et je suis d’avis que chacun d’eux fera toujours comme ministre la même chose que l’autre ferait sous les memes conditions. Le vrai ministre , dont la pensée se fait acte partout, qui gouverne aussi bien qu’il règne, c’est le roi, Louis Philippe ; et les trois hommes d’État dont il est question se distinguent seulement par la manière dont ils s’accommodent à la prédomination de la pensée royale.
M. Thiers regimbe d’abord assez brusquement , il fait l’opposition la plus verbeuse, il trompette et tambourine, mais il finit par faire ce que le roi a voulu. Non-seulement ses sentiments révolutionnaires, mais aussi ses convictions d’homme d’État sont en contradiction permanente avec le système royal : il sent et sait que ce système doit chavirer à la longue, et je pourrais rapporter les expressions les plus surprenantes de Thiers sur l’instabilité des institutions actuelles. Il connaît trop bien ses Français et trop bien l’histoire de la révolution française , pour pouvoir s’abandonner entièrement au quiétisme du parti victorieux de la bourgeoisie, et pour croire à la muselière qu’il a attachée lui-même au monstre à mille tètes; son oreille fine entend les grognements lointains ou souterrains , il a même peur d’être déchiré un jour par le monstre déchaîné — et pourtant il fait ce que veut le roi.
Il en est autrement de M. Guizot, Pour lui la victoire
du parti de la bourgeoisie est un fait accompli, et il s’est engagé avec toutes ses facultés au service de cette nouvelle puissance dont il sait étayer la domination par tous les artifices de la sagacité historique et philosophique , en la représentant comme fondée en raison et partant en droit. C’est précisément l’essence du doctrinaire de savoir trouver une doctrine pour tout ce qu’il veut démontrer et faire. Il est peut-être, avec ses convictions les plus secrètes, placé au-dessus de cette doctrine, peut-être aussi au-dessous, que sais-je? Il est trop spirituellement doué et trop universellement instruit pour n’être pas au fond un sceptique, et un pareil scepticisme se concilie facilement avec le service qu’il voue au système auquel il s’est une fois rallié. Actuellement il est le fidèle serviteur du règne de la bourgeoisie, et avec la dureté d’un duc d’Albe il la défendra d’une façon conséquente et inexorable jusqu’au dernier moment. Chez lui, il n’y a nul balancement, nulle hésitation; il sait ce qu’il veut, et ce qu’il veut il le fait. S’il succombe dans le combat, sa chute même ne l’ébranlera pas, il haussera seulement les épaules, car au bout du compte il était indifférent à la chose pour laquelle il combattait. Si par hasard la victoire tombait un jour aux mains du parti républicain ou même des communistes, je conseillerais à ces braves gens et pauvres têtes de prendre Guizot pour ministre, d’exploiter son intelligence et son opiniâtreté , et ils s’en trouveront mieux que s’ils confient le gouvernement aux imbéciles les plus éprouvés
de la vertu civique. Je serais tenté de donner un conseil analogue aux henriquinquistes , pour le cas impossible qu’ils vinssent un jour de nouveau, par un malheur national , par un châtiment de Dieu , en possession de la puissance officielle; prenez alors Guizot pour ministre, et vous pourrez vous maintenir trois fois vingt-quatre heures de plus. Je ne crois pas médire de M. Guizot, en affirmant qu’il n’aura pas besoin de violenter sa pensée intime , pour prêter à votre malheureuse cause l’appui de son éloquence et de son talent gouvernemental. Ne lui êtes-vous donc pas aussi indifférents que ces épiciers pour lesquels il déploie tant de luxe d’énergie et d’intelligence, et aussi indifférents que le système du roi qu’il sert avec un sang-froid stoïque?
M. Molé se distingue de ses deux rivaux en ce qu’il est d’abord l’homme d’Ëtat par excellence, dont la personnalité révèle déjà le patricien, et chez qui le talent de gouverner est une spécialité , peut-être même une qualité innée ou contractée par l’éducation et les traditions de famille. Chez lui il n’y a nulle trace d’allures bourgeoises, comme chez M. Thiers; il possède encore moins les aspérités d’un pédagogue, comme M. Guizot ; et aux yeux de l’aristocratie des cours étrangères , il compense sans doute par son talent de représentation extérieure et par sa facilité diplomatique, le génie que nous trouvons chez MM. Thiers et Guizot. 11 n’a pas un autre système que celui du roi , il est trop homme de cour pour vouloir en avoir un autre, et le roi
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le sait, et Molé est le ministre selon le cœur de Louis- Philippe. Vous verrez que toutes les fois qu’on lui laissera l’alternative de choisir ou M. Guizot ou M. Thiers pour premier ministre , Louis-Philippe répondra toujours avec regrets : « Laissez-moi prendre Molé. » Le roi me rappelle à cette occasion un petit garçon à qui je voulais acheter un jouet. Lorsque je lui demandai ce qu’il préférait d’un Chinois ou d’un Turc , le petit répondit: « Je préfère un petit cheval de bois, peint en rouge , avec un sifflet dans le derrière. » — Si Louis- Philippe dit : « Laissez-moi prendre Molé , » il ne faut pas oublier que Molé c’est lui-même; et comme après tout on fait toujours ce qu’il veut, ce ne serait point un malheur que Molé redevînt ministre.
Mais ce ne serait pas non plus un bonheur, car le système royal continuerait comme auparavant à être mis en action, et à quelque degré que nous estimions les nobles intentions du roi, à quelque degré que nous lui supposions la meilleure volonté pour le bonheur de la France, nous sommes néanmoins forcés d avouer que les moyens d’exécution qu’il choisit ne sont pas ceux qu’il faudrait, que tout le système ne vaut pas une charge de poudre, pour ne pas dire qu’un seul coup de fusil pourrait bien un jour le mettre en désarroi. Louis-Philippe veut gouverner la France par la Chambre, et il s’imagine avoir tout gagné quand, par des faveurs octroyées aux membres du parlement , il a gagné pour tous les projets de loi du gouvernement la
majorité parlementaire. Mais son erreur consiste à croire la France représentée par la Chambre. Il n’en est point ainsi, et il méconnaît entièrement les intérêts du peuple, qui diffèrent beaucoup de ceux de la Chambre et qui ne sont pas particulièrement soutenus par cette dernière. Si l’impopularité du roi augmente davantage, la Chambre sera difficilement en état de le sauver, et il est même douteux si cette bourgeoisie choyée et comblée de faveurs, pour laquelle le roi a fait tant de sacrifices , accourrait avec enthousiasme à son secours dans le moment du danger.
« Notre malheur est, me dit dernièrement un habitué des Tuileries, que nos adversaires, en nous croyant plus faibles que nous ne sommes, ne nous craignent pas assez, et que nos amis, qui frondent parfois, nous supposent une force plus grande que nous n’en possédons en réalité. »
Paris, le 20 mars 1843.
L’ennui qu’exhale la tragédie classique des Français n’a été mieux compris de personne que de cette bonne bourgeoise sous Louis XIV qui disait à ses enfants : « N’enviez pas la noblesse et pardonnez-lui son orgueil, car pour ce péché elle est condamnée par le ciel à aller chaque soir s’ennuyer à mort au Théâtre-Français. » L’ancien régime a cessé, et le sceptre est tombé aux
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mains de la bourgeoisie; mais il faut que ces nouveaux dominateurs aient également bien des torts à expier, puisque le courroux des dieux les frappe encore plus fâcheusement que leurs prédécesseurs dans l’empire : car ils sont forcés non-seulement de vider chaque soir la coupe classique avec la lie moisie de l’antique breuvage somnifère que leur offre mademoiselle Rachel , mais encore d’avaler la desserte de la cuisine romantique d’Allemagne, de la choucroute versifiée, les Bur graves de M. Victor Hugo ! Je ne veux pas perdre une parole sur la valeur de cet ouvrage indigeste qui se présente avec toutes sortes de prétentions, notamment avec des prétentions historiques, bien que tout le savoir de Victor
Hugo, sur le temps et le lieu où se joue sa pièce , soit puisé uniquement dans la traduction française du 31anud de Schreiber à l’usage des voyageurs sur les bords du Rhin. L’homme qui a osé prononcer publiquement, il y a un an, dans une séance de l’Académie, ces mots : «La pensée allemande est rentrée dans l’ombre» — cet aigle gigantesque de la poésie a-t-il en effet cette fois surpassé si puissamment ses contemporains? Vraiment, pas le moins du monde. Son œuvre ne témoigne ni d’abondance d’imagination, ni d’harmonie, ni d’enthousiasme,
ni de liberté de pensée ; elle ne renferme aucune étincelle de génie, au contraire il n’y a rien que de l’affetene peu naturelle et de la déclamation bigarrée. Ce sont des fioures de bois anguleuses, surchargées de clinquants Jns goût, et maniées à l’aide de ficelles visibles:
lugubie jeu de marionnettes , singerie convulsive et hideuse de la vie; partout un étalage de passion d’emprunt. Rien ne me répugne autant que cette passion de M. Hugo qui gesticule et se démène d’une façon si bouillante, qui brûle si magnifiquement au dehors, et qui au dedans est si piteusement sobre et glaciale. Celte passion à froid , qui nous est servie dans des phrases si flamboyantes, me rappelle toujours les glaces frites que les Chinois savent si artistement apprêter en tenant de petits morceaux de glace enveloppés d’une couche trèsmince de pâte quelques instants sur le feu i friandise antithétique qu’il faut avaler précipitamment, et qui vous brûle la lèvre et la langue en vous refoidissant l’estomac.
Mais fa bourgeoisie régnante n’a pas seulement, pour le rachat de ses fautes, a endurer de vieilles tragédies greco-classiques et des trilogies de Burgraves, de l’ennui triplé; non, les puissances célestes lui ont encore infligé une jouissance d’art bien plus horrible, celle du piano-forte, auquel on ne peut plus maintenant échapper nulle part, qu’on entend résonner dans toutes les maisons, en toute société, le jour et la nuit. Oui, piano-forte est le nom de l’instrument de torture par lequel le beau monde de nos jours est tout particulièrement châtié pour toutes ses usurpations. Si seulement l’innocent n’avait pas à souffrir avec le coupable ! Ce sempiternel carillon sur le clavecin n est plus à supporter! (Hélas! mes voisines d’appartement, de jeunes filles d’Albion, jouent
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dans ce moment un brillant morceau de piano à deux mains gauches. ) Ces sons criards et durs, sans gradation naturelle en s’élevant ou en mourant, ces notes stridentes et sèches, ces roulements archi-prosaïques, tantôt sourds, tantôt aigus, ce forte-piano enfin tue toutes nos pensées et tous nos sentiments, et nous devenons hébétés, abasourdis, idiots. Cette rage universelle de tapoter sur le piano, et surtout les tournées triomphantes des virtuoses du clavecin, sont caractéristiques pour notre époque, et marquent spécialement la victoire des arts mécaniques sur l’esprit. La perfection technique, la précision d’un automate, l’identification du musicien avec le bois tendu de cordes , la transformation de l’homme en instrument sonore, voilà ce qui est aujourd’hui prôné et exalté comme le comble de l’art. Semblables à des essaims de sauterelles, les tapoteurs du piano-forte s’abattent chaque hiver sur Paris, moins pour y gagner de l’argent que pour s’y faire un nom, qui leur procure dans d’autres pays une moisson pécuniaire d’autant plus abondante. Paris leur sert en quelque sorte de poteau d’affiches, où leur gloire est imprimée en lettres colossales. Je dis que leur gloire est ici imprimée, car c’est la presse de Paris qui l’annonce au monde croy ant, et ces virtuoses s’entendent en véritables virtuoses à l’art d’exploiter les journaux et les journalistes. Ils savent même gagner prise sur les plus récalcitrants, car les hommes sont toujours des hommes, ils sont sensibles à la flatterie, ils aiment aussi à jouer un
rôle de protecteur, et, comme dit le proverbe, une main lave l’autre j mais la moins propre est rarement la main du journaliste, et même le louangeur vénal n’est au fond qu’un innocent abusé, qu’on paie à moitié de futiles caresses. On parle de la corruptibilité de la presse; on se trompe fort. Au contraire, la presse est ordinairement dupée, principalement de la part des virtuoses célèbres. A proprement parler, ils sont tous célèbres, c’est-à-dire dans les réclames qu’ils faufilent dans les gazettes, soit personnellement, en leur propre et célèbre personne, soit par l’intermédiaire d’un frère ou de madame leur mère. C’est à peine croyable , avec quelles humbles instances ils sollicitent dans les bureaux des journaux le plus mince tribut d’éloges, et combien, à cet effet, ils se courbent et se tortillent ! Lorsque j’étais encore en grande faveur auprès du directeur de la Gazette musicale — (Hélas! j’ai perdu cette grande faveur par une étourderie juvénile) — j’avais les meilleures occasions de voir de mes propres yeux , avec quelle soumission ces illustres artistes se prosternaient à ses pieds, et rampaient, et frétillaient devant lui pour être un tout petit peu loués dans son journal; et sur le compte de nos virtuoses les plus célèbres, qui, à l’égal de rois victorieux, se font rendre hommage dans toutes les capitales de l’Europe, on pourrait bien dire, à la façon de Bé ranger, que sur leurs couronnes de laurier on voit encore la poussière des bottes de Maurice Schlésinger. A quel point ces piètres artisans de l’art spéculent sur notre
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crédulité, on n’en a pas d’idée, 'à moins qu’on n’observe ici sur les lieux leur infatigable industrie. Dans les bureaux de la Gazette musicale , je rencontrai un jour un vieillard déguenillé, qui s’annonça comme le père d’un célèbre virtuose, et pria les rédacteurs de vouloir bien insérer dans les colonnes du journal une réclame destinée à porter à la connaissance du public quelques traits généreux de la vie artistique de son fils. Le célèbre virtuose avait donné quelque part dans le midi delà France un concert couronné d’un succès colossal, et avec la recette il avait soutenu une vieille église gothique qui menaçait ruine ; une autre fois il avait joué pour une veuve, victime d’une inondation, ou bien pour un maître d’école septuagénaire, qui venait de perdre son unique vache, etc., etc. Dans le cours de notre entretien avec le père de ce bienfaiteur de l’humanité, le pauvre vieillard avoua tout naïvement que monsieur son fils ne faisait pas à la vérité pour lui tout ce qu’il pourrait bien faire, et qu’il le laissait même parfois un petit peu dans le dénûment. Je conseillerais au célèbre virtuose de donner une fois aussi un concert au profit des vieilles culottes délabrées de son vieux père.
Quand on a été témoin de pareilles misères, on ne peut vraiment plus en vouloir aux étudiants suédois, qui se prononcèrent un peu trop rudement contre l’abus de la glorification des virtuoses, et préparèrent au célèbre Ole Bull, à son arrivée à Upsala, l’ovation étrange qui dernièrement a fait rire tout le monde. Le célèbre vir-
tuose croyait déjà qu’on allait dételer les chevaux de sa voilure pour se mettre à leur place, il s’attendait déjà à des couronnes de fleurs et à des promenades aux flambeaux, lorsqu’il reçut une volée tout inattendue de coups de bâton d’honneur , surprise véritablement Scandinave.
Les matadors de la saison étaient cette année MM. Sivori et Dreyschôck. Le premier est violoniste, et déjà comme tel je le place au-dessus de ce dernier, le terrible joueur de piano. Chez les violonistes en général, la qualité de virtuose n’est pas exclusivement le résultat d’une dextérité mécanique , d’un simple talent technique , comme chez les pianistes. Le violon est un instrument qui a presque des caprices humains, et qui se trouve en quelque sorte en rapport sympathique avec la disposition de l’artiste : le moindre malaise, le plus léger trouble de l’âme, un soufïle de sentiment, rencontre là un écho immédiat, dont la cause est sans doute en ce que le violon , serré si étroitement contre notre cœur, en ressent aussi les battements. Pareille chose n’a cependant lieu qu’avec des artistes qui portent réellement dans leur poitrine un cœur sensible, qui ont en un mot une âme. Plus le violoniste est prosaïque et froid, plus son exécution sera toujours uniforme; il peut compter sur la fidélité de son instrument, à toute heure en tout endroit. Mais cette assurance tant vantée ne repose que dans l’étroitesse de l’esprit, et ce sont justement les plus grands maîtres dont le jeu dépendait sou
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vent d’influences extérieures et intérieures. Je n’ai entendu personne jouer mieux, mais aussi par moments pis, que Paganini, et je puis dire la même chose à l’éloge d’Ernst. Ce dernier, Ernst, qui est sans doute le plus grand violoniste de nos jours, ressemble à Paganini dans ses défauts, comme dans son génie. L’absence d’Ernst causa bien des regrets ici cet hiver. Signor Sivori n’offrait qu’une simple compensation, mais nous l’avons néanmoins entendu avec beaucoup de plaisir. Comme il est né à Gènes, et que dans son enfance il a peut-être souvent rencontré Paganini dans les étroites rues de sa ville natale, où il est difficile de s éviter, on l’a proclamé ici comme un disciple de ce maître. Non, Paganini n’eut jamais de disciple, il n’en pouvait point avoir, car ce qu’il savait de meilleur, ce qui forme le degré le plus élevé de l’art, on ne peut l’enseigner ni l’apprendre.
Qu’est-ce qui forme le degré le plus élevé de 1 art? Ce qui forme aussi le degré le plus élevé dans toutes les autres manifestations de la vie : la liberté de 1 esprit qui a conscience de lui-même. Non-seulement une pièce de musique, qui a été composée dans la plénitude de cette conscience de soi-même d’un esprit libre, mais encore la seule exécution d’une semblable pièce peut être regardée comme la révélation de ce qull y a de plus élevé dans l’art, si nous en sommes touchés comme de ce merveilleux souffle de l’infini, qui atteste d une façon immédiate que l’exécutant se trouve avec le composé
teur sur la même hauteur de l’esprit, qu’il est également un esprit libre. Mais, cette conscience de la liberté d’esprit dans l’art se manifeste tout particulièrement par la forme, par la manière dont le sujet est traité, nullement par le sujet lui-même, et nous pouvons au contraire soutenir que les artistes qui choisissent pour sujet la liberté elle-même, ou la conquête de la liberté, sont ordinairement d’un esprit rétréci, engourdi, enfin dépourvus eux-mêmes de toute liberté spirituelle. Cette observation se confirme de nos jours surtout dans la poésie allemande, où nous voyons avec effroi que les chantres les plus effrénés et les plus hardis de la liberté, ne sont, poui la plupart, à les regarder de près, que des natures bornées, mesquines, étriquées, des philistins du passé dont la vieille queue est mal cachée sous le bonnet rouge, des insectes éphémères dont le poète dirait :
Piètres mouches enragées !
Gomme elles bourdonnent avec colère !
Comme elles dégouttent sur le nez des tyrans
Leur petite fiente de mouches !
Les poètes véritablement grands ont toujours traité les grands intérêts de leur temps autrement que dans des articles politiques rimés, et ils se sont peu souciés de voir la foule servile dont le manque de culture leur répugne, élever contre eux le reproche d’aristocratisme et de manque de caractère.
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Paris, 26 mars 1843.
Comme les phénomènes les plus marquants de la saison musicale de cette année j’ai nommé MM. Sivori et Dreyschok. Ce dernier a recueilli les applaudissements les plus chaleureux , et je réfère fidèlement que l’opinion publique l’a proclamé comme un des plus grands virtuoses du piano-forte, et l’a placé à côté des plus célèbres de ses compétiteurs. II fait un tintamarre infernal. Comme pendant la soirée de son concert le vent était au nord-ouest , vous avez peut-être pu entendre à Augsbourg ces sons puissants; à une telle distance, leur effet est sans doute agréable. Mais ici , dans le département de la Seine, notre tympan court risque de se briser quand cet impétueux joueur de piano fait éclater ses orages. Pends-toi, ô Franz Liszt! tu n’es qu’un subalterne souffleur, en comparaison de cet Éole, qui attache ensemble les ouragans comme des brins de bouleau, et qui en fouette le dos de la mer. Les anciens pianistes tombent maintenant de plus en plus dans l’oubli, et ces pauvres invalides décrépits de la gloire expient durement aujourd’hui d’avoir été trop appréciés dans leur jeunesse. Kalkbrenner seul se maintient encore un peu. Il s’est de nouveau produit publiquement cet hiver, dans le concert d’une de ses élèves ; autour de ses lèvres se joue toujours ce sourire embaumé, que nous
avons remarqué l’autre jour aussi chez un pharaon égyptien lorsqu’on déballa sa momie dans une salle du musée de Paris. Après une absence de plus de vingt-cinq ans, Kalkbrenner a dernièrement visité de nouveau le théâtre de ses premiers succès, c’est-à-dire Londres, et il y a récolté les plus éclatants témoignages d’approbation. Le meilleur de l’affaire, c’est qu’il est revenu ici sain et sauf, et que sa présence à Paris donne un démenti à tous les bruits sinistres et calomnieux qui avaient couru sur son compte. Il est revenu sain et sauf, les poches pleines de guinées et la tête. plus vide que jamais. Il revient en triomphateur, et il nous raconte combien Sa Majesté la reine d’Angleterre a été enchantée de le voir si bien portant, et combien elle s’est sentie flattée de sa visite à Windsor ou dans quelque autre château dont j’ai oublié le nom. Oui, le grand Kalkbrenner est revenu sain et sauf à sarésidenee de Paris, où il a retrouvé également en bonne santé tous ses admirateurs , ses magnifiques piano-forte qu’il fabrique de compagnie avec M. Pleyel, ses nombreux élèves qui se composent de tous les artistes auxquels il a parlé seulement une fois dans sa vie , et enfin sa collection de tableaux dont il prétend qu’aucun prince ne pourrait la payer. Il va sans dire qu’il a aussi retrouvé ici ce petit garçon de huit ans qu’il appelle monsieur son fils, et à qui il accorde encore plus de talent musical qu’à lui-même, le déclarant supérieur à Mozart. Ce petit bonhomme lymphatique et maladivement brursouflué, qui dans tous les cas dépasse
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déjà monsieur son père sous le rapport de la modestie, écoute son propre éloge avec le plus imperturbable sang-froid; et de l’air d’un vieillard ennuyé et fatigué des honneurs et des ovations du monde, il raconte lui-même ses succès à la cour, où les belles princesses lui auraient baisé sa petite main blanche. L’outrecuidance de ce petit, de ce fœtus blasé, est aussi rebutante que comique. Je ne sais si M. Kalkbrenner a également retrouvé à Paris la brave marchande de poissons qui lui céda un jour ce fameux turbot que le cuisinier en chef du prince de Bénévent, Talleyrand Périgord, ancien évêque d’Autun, avait déjà commandé pour son maître. — La poissarde avait longtemps refusé de céder le susdit turbot au célèbre pianiste, qui s’était rendu incognito à la halle aux poissons ; mais lorsque Kalkbrenner tira en souriant sa carte de son portefeuille et la déposa sur le turbot , et que la pauvre femme y lut le nom de Kalkbrenner, elle ordonna sur-le-champ de porter le poisson à la demeure de l’illustre artiste , se refusant même pendant longtemps à accepter le moindre paiement, attendu qu’elle était suffisamment payée, comme elle disait , par l’excès d’honneur. Un tel canard cause du dépit à plus d’un dindon allemand, sans doute parce qu’il n’est pas lui-même en état de faire valoir sa suffisance d’une façon aussi brillante , et parce qu’en outre il envie à M. Kalkbrenner sa mine comme il faut, sa mise élégante et tirée à quatre épingles , ses manières fines et distinguées. Je dis distinguées quoiqu’elles ne
soient que recherchées , et qu’un observateur attentif voie se mêler à sa conversation bien des berlinismes des plus populacières qui dénotent une extraction de bas étage. Koreff a un jour très-bien défini ces allures doucereuses de Kalkbrenner, qui étaient toujours entachées de quelque vulgarité ; il disait avec autant d’esprit que de justesse : « Cet homme a l’air d’un bonbon qui serait tombé dans la boue. »
Un contemporain de M. Kalkbrenner est M. Pixis, et bien qu’il soit d’un ordre inférieur, nous le mentionnerons cependant ici comme curiosité. Mais M. Pixis est-il réellement encore en vie ? Lui-même prétend que oui , et il invoque à ce sujet le témoignage de M. Sina, le célèbre baigneur de Boulogne , qu’il ne faut pas confondre avec le mont Sinaï. Nous voulons en croire ce brave dompteur des vagues , quoique beaucoup de méchantes langues affirment même que M. Pixis n’a jamais existé. Non, ce dernier est un homme qui vit réellement 5 je dis homme, bien qu’un zoologue lui donnerait assurémennt un nom à plus longue queue. M. Pixis vint à Paris déjà à l’époque de l’invasion , au moment ou l’Apollon du Belvédère fut restitué aux Romains et dut quitter Paris. L’acquisition de M. Pixis devait offrir aux Français quelque dédommagement. Il touchait du piano , et composait aussi en musique d’une manière très-gentille, et ses petites productions musicales étaient surtout estimées des marchands d’oiseaux, qui dressent des serins pour le chant au moyen de la serinette. Ces
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petites créatures jaunes n’avaient besoin que d’entendre une seule fois seriner une. composition de M. Pixis, pour qu’elles la comprissent aussitôt et se missent à la répéter avec le plus doux gazouillement , au point que chacun en était réjoui- et applaudissait en criant: Pixissimè ! Depuis que les Bourbons de la branche aînée ont quitté la scène, on ne crie plus: Pixissimè ! les nouveaux serins demandent de nouvelles mélodies. Par son air extérieur, physique, M. Pixis se fait encore quelque peu remarquer; c’est qu’il a le plus grand nez dans le monde musical , et pour bien faire ressortir cette spécialité , il se montre souvent en compagnie d’un compositeur de romances sentimentales qui n’a pas de nez du tout, et qui pour ce mérite a reçu, il n’y a pas longtemps, la croix de la Légion d’honneur; car ce n’est certainement pas à cause de sa musique , que cet individu a été gratifié de cette décoration. On dit qu’il sera aussi nommé directeur du grand Opéra , pour la raison qu’il est le seul homme capable d’offrir quelque garantie que le maestro Giacomo Meyerbeer ne le mène pas par le nez.
Parmi les pianistes établis à Paris et jouissant actuellement d’une grande vogue se trouvent Hallé et Édouard Wolf, mais nous ne mentionnerons particulièrement que ce dernier parce qu’il se distingue en même temps comme compositeur. Édouard Wolf est fécond et plein de verve. Étienne Helier est plutôt compositeur que virtuose, bien qu’il soit fort estimé aussi pour la perfec-
tion avec laquelle il joue du piano. Ses productions musicales portent toutes le cachet d’un talent distingué, et il compte déjà dans ce moment parmi les grands maîtres. C’est un vrai artiste, sans affectation, sans exagération ; un esjîtit romantique dans une forme classique. Thalberg est déjà depuis deux mois à Paris, mais il ne veut donner aucun concert lui-même; ce n’est qu’au concert d’un de ses amis qu’il jouera publiquement cette semaine. Cet artiste se distingue très-avantageusement de ses collègues du piano, je dirais presque par ses bonnes manières musicales. Comme dans sa vie, Thalberg montre aussi dans son art le tact qui lui est naturel, son exécution est parfaitement gentlemanlihe, parfaitement aisée et comme il faut, tout à fait exempte de grimaces, tout à fait sans ces airs forcés de supériorité, sans cette forfanterie de mauvais goût qui cache très-mal la faiblesse intérieure. Les femmes bien portantes l’aiment. Les femmes maladives n’ont pas moins d’affection pour lui , quoiqu’il ne mette pas leur pitié à contribution par des aceès épileptiques sur le piano, quoiqu’il ne spécule pas sur leurs nerfs trop délicats, quoiqu’il né les électrise ni ne les galvanise aucunement; qualités négatives mais non moins méritoires. Il n’y a qu’un seul pianiste que je lui préfère, Chopin qui, il est vrai, est plutôt compositeur que virtuose. Près de Chopin j’oublie tout à fait le jeu du pianiste passé maître , et je m’enfonce dans les doux abîmes de sa musique, dans les douloureux délices de ses créations
MJTKCE.
aussi cxquisses que profondes. Chopin est le grand poëte musical, l’artiste de génie qu’il ne faudrait nommer qu’en compagnie de Mozart, de Beethoven, de Rossini ou de Berlioz.
Dans les soi-disant théâtres lyriques, les nouveautés n’ont pas fait défaut cet hiver. Les bouffes nous ont donné Don Pasquale, nouvel ouvrage de signor Donizetti. Cet Italien ne manque pas non plus de succès, son talent est grand, mais plus grande encore est sa fécondité pour laquelle il ne le cède qu’aux lapins. A l’ Opéra-Comique nous vîmes la Part du Diable, texte de Scribe, musique d’Aubert; le poëte et le compositeur s’accordent ici parfaitement, ils se ressemblent d’une façon étonnante dans leurs qualités comme dans leurs imperfections. Tous deux ont beaucoup d’esprit, beaucoup de grâce, beaucoup d’invention, même de la passion; il ne manque à l’un rien que la poésie et à l’autre que la musique. La pièce trouve son public et fait toujours salle comble.
Au grand Opéra, on a donné ces jours-ci Charles VI, texte de Delavigne, musique de Halévy. Je ne sais pas si le premier est le grand poëte de ce nom. Dans ce cas ici il y aurait aussi entre le poëte et le compositeur une ressemblance congéniale. Ils ont su tous deux augmenter leur aptitude naturelle par des efforts nobles et consciencieux, et ils se sont formés plutôt par la discipline de l’école que par une fougue expansive et primesautière. C’est pourquoi ils ne sont jamais tombés ni l’un
ŒUVRES DE HENRI HEINe.
ni l’autre dans le genre tout à fait mauvais, comme il arrive parfois au génie d’une originalité excessive ; ils ont toujours produit quelque chose d’agréable, de beau, de respectable, d’académique, de classique. Tous deux sont avec cela des natures également nobles, également dignes, et dans un temps où l’or se cache avec tant d’avarice , nous ne voulons pas trop déprécier l’argent qui a cours. Le Hollandais volant de. Dietch a depuis fait tristement naufrage ; je n’ai pas entendu cet opéra, j’ai seulement vu le libretto, et j’y ai remarqué avec déplaisir combien cette belle fable qu’un auteur allemand de votre connaissance (Henri Heine) avait imaginée d’une façon tout à fait adaptée à la scène, a été détériorée par un plagiaire dans le texte français.
En correspondant consciencieux, je ne puis passer sous silence que parmi les compatriotes allemands séjournant à Paris se trouve aussi l’excellent maître Conrad in Kreutzer. Conradin Kreutzer s’est acquis ici Une considération hors ligne par le Nachtlager de Grenade, représenté l’hiver dernier à Paris par une troupe allemande, qui y est presque morte de faim. L’inestimable maître m’est déjà connu depuis les jours de ma première jeunesse, où ses compositions de romances me ravissaient; encore aujourd’hui elles résonnent dahs mon âme avec leur charme printanier. M. Kreutzer me dit qu’il mettra en musique un libretto pour l’Opéra-Comique. Puisse-t-il réussir à ne pas trébucher sur ce sentier glissant, et à ne pas être mystifié par les roués raffinés du monde des
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planches de Paris , comme il est arrivé à tant cl Allemands avant lui, cjui avaient meme 1 avantage de posséder moins de talent que M. Kreutzer, et qui savaient en tout cas se mouvoir plus lestement sur le périlleux sol parisien ! Quelles tristes expériences n’eut pas à faire M. Richard Wagner, qui, à la fin, écoutant la voix de la raison et de l’estomac, abandonna prudemment le dangereux projet de prendre pied sur la scène française, et s’en retourna dans le pays des pommes de terre d’outre- Rhin ! Plus avantageusement équipé sous le rapport matériel et industrieux est le vieux M. de Sauer qui, comme il prétend, compose un opéra sur la demande de la direction de l’Opéra-Comique. Le texte lui est fourni par M. Scribe, contre la garantie prêtée à ce dernier par une maison de banque de Paris, qu en cas d une chute du vieux de Sauer, le célèbre fabricant de librettos recevra une somme considérable, à titre de dédit ou de dommages et intérêts. Il a raison, en effet, de se prémunir, vu que le vieux de Sauer n’est pas fort sur ses jambes, et qu’il souffre d’un mal dont il se plaint continuellement de la façon la plus lamentable, et qu’il appelle sa mélancolique, Mais qui est le vieux de Sauer? Ce n’est sans doute pas l’ancien vieux Dessauer cpii, en sa qualité de général prussien, a gagné tant de lauriers dans la guerre de Sept Ans, et dont une marche qui porte son nom est devenue si célèbre ; la statue qui fut élevée à sa mémoire dans le jardin du château royal de Berlin est tombée depuis. Non, cher lecteur ! le de Sauer dont nous parlons
n’a jamais gagné de lauriers, il n’a pas non plus composé de célèbres marches, et encore moins lui a-t-on dressé une statue tombée depuis. Ce n’est pas le vieux Dessauer de Prusse; aussi écrit-on tout autrement son nom, qui n’est qu’un nom de guerre, ou peut-être un sobriquet qu’on lui a donné, à cause de sa mine vieillote, piteuse et courbée en forme de dos de chat. C’est un vieux jouvenceau très-mal conservé. Il n’est pas Prussien, au contraire, il est Autrichien, né à Prague, où il possède dans le quartier hébreu deux grandes maisons assez propres; aussi à Vienne, dit-on, il possède une propre maison, et il est encore en outre réputé assez riche. Il n’a donc pas besoin de composer, comme dirait la vieille Mosson, la belle-mère du grand Giacomo Meyerbeer. Mais par prédilection pour l’art, il négligea ses affaires commerciales, s’occupa de musique, et composa de bonne heure un opéra, qui, grâce à une noble persévérance, arriva sur la scène et y fut représenté une fois et demie. De même qu’à Prague, le vieux de Sauer s’efforça aussi à Vienne de mettre en relief ses talents, mais la clique engouée de Mozart , de Beethoven et de Schubert ne le laissa pas percer; on ne le comprit pas, ce qui s’explique peut-être par son baragouin bohémien et par une prononciation nazillarde de l’allemand, qui rappelle des œufs pourris. Peut-être aussi on le comprenait, et c’est justement pour cela qu’on ne voulait pas en entendre parler. Pour surcroît de maux, il souffrait d un mal mystérieux ^ms les intestins de son
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âme et qu'il nommait sa mélancolique. Pour se rassénérer, il vint à Paris, et là, il gagna la faveur du célèbre M. Maurice Schlésinger, qui édita ses compositions de romances; comme honoraire, il reçut de sort éditeur une montre d’or. Lorsque le vieux de Sauer se rendit quelque temps après chez son protecteur pour lui annoncer que la montre n’allait pas, ce dernier répondit: « Aller? ai-je dit qu’elle irait? Vos compositions vontelles? J’en suis avec vos compositions au même cran que vous avec ma montre. Elles ne vont pas. » Ainsi parla Maurice Schlésinger, le souverain maître des musiciens, en tiraillant les bouts de son faux-col et en agitant vivement ses doigts autour de son cou, comme s’il se sentait la cravate tout à coup trop serrée, gestes qu’il a l’habitude de faire quand il se passionne; car comme tous les grands hommes, il est très-passiohiié. Cette inquiète agitation de ses doigts autour de son cou précède ordinairement, à ce qu’on dit, les plus terribles éclats de sa colère, et le pauvre vieux de Sauer en fut tellement altéré que ce jour-là il eut plus fort que jamais la mélancolique. Son noble protecteur avait tort envers lui. Ce n’est pas de sa faute si ses compositions de romances ne vont pas; il a fait tout son possible pour les faire aller; il a, à cet effet, employé ses jambes du matin au soir, et il court après chacun qui pourrait, par quelque réclame dans un journal, faire aller ses romances. Si s’accroche au pan d’habit de tout journaliste, et il nous chante continuellement ses lamentations sur sa
ŒiJVRES DE HENRI HEINE.
mélancolique, et combien une toute petite miette d’éloge pourrait rafraîchir son âme malade. Pour gagner des feuilletonistes peu fortunés, qui travaillent pour de petits journaux, il se sert d’autres appâts, en leur racontant , par exemple , qu’il avait donné dernièrement au rédacteur d’une gazette un déjeuner au Café de Paris, qui lui avait coûté quarante-cinq francs et cinquante centimes ; -il porte en effet la note, la carte payante de ce déjeuner, constamment dans le gousset de son pantalon, d’où il la tire avec un sourire aigre-doux pour confirmer ses paroles. Oui, le fougueux Schlésinger fait injure au vieux de Sauer en pensant qu’il n’use pas de tous les moyens pour faire aller ses compositions. Il met à contribution non-seulement la plume des hommes, mais aussi celle des femmes, et il a trouvé la plume d’une dinde allemande, qui le prône par commisération. Je dis commisération, parce qu’on ne le louerait pas à coup sur pour ses beaux yeux, ou pour sa jolié figure. Quel visage que le sien ! Sur ce visage, les opinions sont partagées : les uns disent que c’est un vomitif, les autres disent que c’est un laxatif. Du moins il est certain qu’à son aspect je me sens toujours embarrassé par un fâcheux dilemme, ne sachant point pour laquelle des deux opinions je dois me prononcer.
Je dois faire la remarque que j’ai pourtant mal écrit le nom du musicien dont je viens de parler, et que sans doute il se nomme tout à fait comme le vieux Dessauer, le célèbre auteur delà marche dite le Dessauer Marsch .
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Mais, cher lecteur, je vous demande pardon de vous entretenir de pareils moucherons ; toutefois leur bourdonnement importun peut à la fin pousser l’homme le plus patient à saisir le claque-mouche. Et puis j’ai voulu montrer ici quels volatiles du fumier sont prônés par nos honnêtes éditeurs de musique comme des rossignols allemands, comme des successeurs et même des rivaux de Schubert. La popularité de Schubert est très-grande à Paris, et son nom est exploité de la manière la plus déhontée. Le plus misérable rebut de romances paraît ici sous le nom simulé de Camille Schubert, et les Français, qui ignorent sans doute que le prénom du véritable Schubert est François, se laissent tromper de la sorte. Pauvre Schubert ! Et quels textes on substitue à ceux de ses compositions ! Ce sont surtout les Liedçr de Henri Heine, mis en musique par Schubert, qui ont une grande vogue ici , mais les textes sont si horriblement traduits cftle le poëte fut très-satisfait en apprenant combien les éditeurs de musique sont loin de se faire un cas de conscience de taire le nom du vrai auteur, et de mettre sur le titre de ces Liecler le nom de quelque obscur parolier français.
Je veux terminer cet article par une bonne action. On me dit que M. Schindler à Cologne, où il est directeur de musique, se chagrine beaucoup d’avoir appris que dans un de mes rapports sur la dernière saison musicale j’ai parlé dédaigneusement de sa cravate blanche, et même affirmé que sur ses cartes de visite
on avait lu sous son nom ce titre : ami de Beethoven. U nie cette dernière particularité. Quant à la cravate, je le répète, il en était comme je l’ai dit, et je n’ai jamais vu de monstre plus blanc et plus raide que cette cravate de M. Sehindler; mais à propos de la carte, l’amour de l’humanité m’oblige d’avouer que je doute moi-même du fait que les mots en question s’y soient trouvés. Je n’avais pas inventé cette histoire, mais j’avais peut-être eu trop de propension à la croire, et en réalité l’essentiel pour toute chose en ce monde est plutôt la probabilité que la vérité même. La première prouve qu’on a cru l’homme capable de commettre une telle folie, et elle nous offre la mesure de son véritable caractère, tandis qu’un fait réel peut être en soi un simple effet du hasard sans signification caractéristique. Je n’ai pas vu la carte en question 5 en revanche, j’ai vu ces jours-ci, de mes propres yeux, la carte de visite d’un chanteur italien, où étaient gravés les mots suivants : A. Gallinari, neveu du célèbre Rubini.
Paris, 5 mai iSî3
La politique vit maintenant retirée dans son hôtel au boulevard des Capucines. Pendant oe temps, des questions industrielles et artistiques sont à l’ordre du jour, et l’on se dispute maintenant pour savoir si la canne à
sucre ou la betterave doit être favorisée, s’il vaut mieux de céder le chemin de fer du Nord à une compagnie, ou d’en finir complètement la construction aux frais de l’État, enfin si le système classique dans la poésie ne rentrera pas en vigueur par le succès de Lucrèce ; le nom qu’en ce moment on prononce le plus souvent, est celui de Rothschild.
L’enquête sur les élections forme un petit intermède dans la chambre. Le rapport volumineux qu’on a lu sur cette regrettable affaire, renferme de très-curieux détails. L’auteur de ce rapport est un certain M. Lanyer, que j’ai rencontré il y a douze ans, en qualité de médecin très-inhabile, près de son unique patient, et qui a depuis, pour le bien de l’humanité, suspendu au croc le bâton d’Esculape. Dès que l’enquête sera écartée, on commencera les débats sur la question des sucres, et à cette occasion, M. de Lamartine se propose de défendre les intérêts du négoce colonial et de la marine française contre l’esprit mesquin du petit commerce local. Les adversaires de la canne à sucre sont ou des industriels intéressés dans la question, qui n’envisagent le salut de la France qu’au point de vue de leur boutique, ou ce sont de vieux bonapartistes décrépits, qui restent attachés avec une certaine piété à la betterave, l’idée favorite de l’empereur. Ces vieillards, qui depuis 1814, sont restés stationnaires sous le rapport de l’esprit, forment toujours un pendant plaisamment mélancolique de nos vieux teutomanes d’outre-Rhin, et de même que ces
derniers idolâtraient jadis le gland du chêne germanique et le café de gland, de même les vieux impérialistes idolâtrent la gloire et le sucre de betterave. Mais le temps marche en avant rapidement, irrésistiblement, sur de fumantes locomotives à vapeur, et les héros usés du passé, les vieilles jambes de bois des nationalités restreintes, ces invalides et incurables, nous les perdrons bientôt de vue.
L’ouverture des deux nouveaux chemins de fer, dont 1 un conduit a Orléans et l’autre a Rouen, cause ici une commotion que chacun partage, à moins de se trouver par hasard placé sur un escabeau d’isolement social. Toute la population de Paris forme en ce moment, pour ainsi dire, une chaîne où l’un communique à l’autre la décharge électrique. Mais tandis que la masse du peuple regai de, stupéfaite et ahurie, la manifestation extérieure des grandes forces de mouvement, le penseur solitaire ■est saisi d’un frémissement sinistre, tel que nous l’éprouvons toujours quand il arrive un événement des plus prodigieux et des plus inouïs, dont les conséquences sont immenses et incalculables. Nous sentons seulement que notre existence est entraînée ou plutôt lancée dans de nouveaux orbites, que nous allons au-devant d’une nouvelle vie, de nouvelles joies et de nouvelles souffrances, et l’inconnu exerce son charme mystérieux, à la fois attrayant et inquiétant. De pareils tressaillements doivent avoir agité nos pères alors que l’Amérique fut découverte, que l’invention de la poudre à canon s’am
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nonça par les premiers coups de feu, que l’imprimerie répandit par le monde les .premières épreuves de la parole divine. Les voies ferrées sont à leur tour un semblable événement providentiel, qui donne un nouvel élan à l’humanité, qui change la forme et la couleur de la vie sociale ; une nouvelle ère commence dans l’histoire universelle, et notre génération peut se vanter d’avoir assisté à son inauguration. Quelles transformations doivent maintenant s’effectuer dans nos manières de voir et de penser! Même les idées élémentaires du temps et de l’espace sont devenues chancelantes. Par les chemins de fer, l’espace est anéanti, et il ne nous reste plus que le temps. Si nous avions seulement assez d’argent, pour tuer aussi ce dernier d’une façon convenable ! En trois heures et demie on fait maintenant le voyage d’Orléans; en autant d’heures celui .de Rouen. Que sera-ce, quand les lignes vers la Belgique et l’Allemagne seront exécutées et reliées aux chemins de fer de ces contrées ! Je crois voir les montagnes et les forêts de tous les pays marcher sur Paris. Je sens déjà l’odeur des tilleuls allemands ; devant ma porte se brisent les vagues de la mer du Nord.
Non-seulement pour l’exécution du chemin de fer du Nord, mais aussi pour l’établissement de beaucoup d’autres lignes, de grandes compagnies se sont constituées, qui engagent le public par des circulaires imprimées à prendre part à leur association. Chacune d’elles expédie un prospectus, à la tête duquel est proclamé en
grands chiffres le capital destiné à couvrir les frais de l’entreprise. Il monte toujours à quelque cinquante ou cent et même à plusieurs centaines de millions de francs ; aussitôt que le temps limité pour la souscription sera révolu, on n’admettra plus de nouveaux souscripteurs; on annonce aussi que si la somme du capital limité pour la société des actionnaires est atteinte avant le terme, personne n’obtiendra plus la permission de souscrire. On fait également parader en lettres colossales, au front du prospectus, les noms des personnes qui composent le comité de surveillance de la société ; ce sont non-seulement des noms de financiers , de banquiers, de receveurs généraux, de propriétaires d’usines et de fabricants, mais encore des noms de hauts fonctionnaires de l’État, des noms de princes, de ducs, de marquis et de comtes qui , pour la plupart , il est vrai , sont inconnus, mais qui sonnent magnifiquement avec leurs titres officiels et féodaux : on croit entendre les coups de trompette et de grosse caisse , avec lesquels Paillasse invite , sur le balcon d’une baraque de foire, l’honorable public à prendre sa place au spectacle. On ne paie qu’en entrant. Quel détenteur de capitaux n’aurait pas confiance en un tel comité de surveillance , qui n’entend cependant d’aucune façon promettre une garantie solidaire , comme beaucoup de bonnes gens se l’imaginent, et qui n’offre aucun solide appui, mais ne figure qu’en qualité de magnifiques cariatides. J’exprimai à un de mes amis mon étonne-
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ment de remanquer parmi les membres d’un tel comité de surveillance aussi des officiers de marine, et de trouver même sur la plupart des circulaires-prospectus des noms d’amiraux imprimés en tête comme présidents des sociétés: que je voyais, par exemple, le nom de l’amiral Rosamel sur un de ces prospectus, d’après lequel étaient même nommées toute une compagnie et jusqu’aux soi-disant promesses d’actions émises par elle. Mon ami, qui aime beaucoup à rire, fut d’avis qu’une pareille adjonction d’officiers de marine était une trèsfine mesure de précaution de la part des compagnies respectives, pour le cas qu’elles vinssent à se trouver dans de fâcheuses collisions avec la justice, et qu’un jury honnête les condamnât aux galères; alors, dit-il, les membres de la compagnie auraient toujours près d’eux un amiral, circonstance qui leur serait d’une grande utilité à Toulon ou à Brest, où il y a beaucoup à ramer et à naviguer. Mon ami se trompe. Ces messieurs n’ont point à redouter d’avoir à manier la rame à Toulon ou à Brest; non, la rame ou plutôt le gouvernail qui tombera un jour entre leurs mains, et qui en partie leur est déjà dévolu, c’est le gouvernail du vaisseau qu’on nomme l’État. Cette aristocratie régnante de l’argent formera bientôt non-seulement le comité de surveillance de telle ou telle société de chemin de fer, mais le comité de surveillance de toute notre société bourgeoise et industrielle , et ce sont eux qui nous enverront à Toulon ou à Brest pour ramer sur les galères du roi.
La maison Rothschild , qui a soumissionné la concession du chemin de fer du Nord, et qui l’obtiendra selon toute probabilité, ne constitue pas une véritable société, et chaque participation à son entreprise, que cette maison accorde à un individu quelconque, est une faveur, ou plutôt, pour m’exprimer en termes tout à fait précis, c’est un cadeau d’argent dont M. de Rothschild gratifie ses amis. Les actions éventuelles ou, comme «lies sont nommées, les promesses de la maison Rothschild se cotent déjà à plusieurs cents francs au-dessus du pair, en sorte que celui qui demande au baron James de Rothschild de pareilles actions au pair, mendie dans la véritable acception du mot. Mais tout le monde mendie à présent chez lui , il y pleut des lettres où l’on demande la charité; et comme les mieux huppés se mettent en avant avec leur-digne exemple, ce n’est plus une honte que de mendier. M. de Rothschild est donc le héros du jour, et il joue en général dans l’histoire de notre misère d’aujourd’hui un rôle si considérable que je suis forcé de parler de lui très-souvent et aussi sérieusement que possible. M. de Rothschild est en effet un personnage remarquable. Je ne saurais apprécier ex«ctement sa capacité d’homme de finance, mais à en juger d’après les résultats, elle doit être grandiose. Une aptitude particulière chez lui est le talent d’observation ou l’instinct avec lequel il sait, sinon juger, du moins discerner les capacités d’autres personnes dans toute sphère quelconque. On l’a, à cause de ce don naturel,
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comparé à Louis XIV; et en réalité, par contraste avec tant d’autres banquiers qui aiment à s’entourer d’un état-major de médiocrités, nous avons toujours vu M. James de Rothschild dans les relations les plus intimes avec les notabilités de toutes les disciplines: quand môme il n’en avait pas de connaissances spéciales, il savait toujours lequel y était l’homme le plus capable. Il ne connaît peut-être pas une note de musique, mais Rossini fut constamment l’ami de la maison dans l’hôtel de Rothschild. Ary Scheffer est le peintre ordinaire de M. le baron; Carême était son cuisinier. M. de Rothschild ne sait certainement pas un mot de grec; mais l’helléniste Letronne est le savant qu’il distingue le plus, et avec qui il aime à s’entretenir. Son médecin personnel était l’ingénieux Dupuytren, et il régnait entre eux deux l’affection la plus fraternelle. Le mérite d’un Crémieux , ce grand jurisconsulte à qui est réservé un grand avenir, fut de bonne heure compris par M. de Rothschild, et il le choisit pour son avocat. Il a de même apprécié dès l’abord les talents politiques de Louis-Philippe, et il fut toujours sur un pied familier avec ce grand maître de l’art gouvernemental. Émile Pereire a été tout spécialement découvert par M. de Rothschild, qui devina la capacité pratique, la haute intelligence de ce Pontifex maxhnus des ponts et chaussées ferrés; il en fit tout de suite son premier ingénieur, et fonda par lui le chemin de fer de Versailles. La poésie, aussi bien la française que l’allemande, est éga-
lement représentée d’une manière tort digne dans la faveur de M. de Rothschild; cependant, s il faut dire la vérité , il me semble que tout en aimant la poésie , le noble plaisir des grands cœurs, M. le baron n’est pas aussi ardemment enthousiasmé pour nos poètes vivants que pour les illustres trépassés, par exemple, pour Homère, Sophocle, Dante, Cervantès, Shakspeare , Goethe, tous poètes morts, génies glorifiés qui, dépouillés et purifiés de toute scorie terrestre, sont enlevés depuis longtemps à toutes les misères de la terre, et ne demandent pas d’actions du chemin de fer du Nord.
Dans ce moment, l’étoile Rothschild est au zénith de son éclat. Je ne sais si je ne me rends pas coupable d’un manque de dévotion envers le grand baron, en ne l’appelant qu’une étoile. Mais il ne m’en voudra pas comme cet autre, Louis XIV, qui s’emporta un jour contre un pauvre poète, parce qu’il avait eu l’impertinence de le comparer à une étoile, lui qui était habitué à être nommé le soleil, et qui avait aussi adopté ce corps céleste comme son emblème officiel.
Pour être complètement sûr de mon rail, je veux pourtant comparer aujourd’hui M. Rothschild au soleil, car d’abord cela ne me coûte rien , et ensuite je puis à bon titre le faire en ce moment , où chacun lui rend hommage, pour être réchauffé par ses rayons d or. Entre nous soit dit, cette fureur de vénération est pour le pauvre soleil de la rue Laffitte un véritable supplice, et il n’a point de repos devant ses adorateurs, au nombre
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desquels se trouve plus d'un qui ne mérite vraiment pas que le soleil luise sur lui; ces Pharisiens psalmodient le plus hautement leur Gloria in excelsis , et le pauvre baron est sans relâche adulé , harcelé et torturé d’eux avec une telle persistance , qu’on serait presque tenté. de s’apitoyer sur son sort. Je crois en effet que l’argent est pour lui plutôt un malheur qu’un bonheur; s’il avait un naturel plus dur, il aurait bien moins de peines à supporter, mais en homme sensible et doux comme il l’est, il souffre beaucoup des appels urgents de tant de détresses qui attendent de lui un adoucissement, et il doit être péniblement affecté par toutes les sottes prétentions qui sans cesse s’adressent à lui , ainsi que par l’ingratitude qui suit immédiatement chacun de ses bienfaits. L’excès de richesse est peut-être plus difficile à porter que la pauvreté. Je conseille à quiconque se trouve dans une grande pénurie, d’aller chez M. de Rothschild, non pour lui demander de l’argent, car je doute fort qu’il en obtienne tout son content, mais pour se consoler par l’aspect d’une misère pire que la sienne. Tout pauvre diable qui a trop peu et qui ne sait point comment se tirer d’embarras, se convaincra là qu’il y a un homme dont les tourments sont bien autrement pénibles, parce qu’il a trop d’argent, parce que tout l’argent du monde coule dans sa poche gigantesque et cosmopolite, et parce qu’il est condamné à traîner avec lui ce brillant fardeau, tandis que tout autour de lui la grande foule des affamés et des voleurs étend les mains vers sa personne.
Et quelles mains horribles et dangereuses î — Comment vous portez-vous? demanda un jour un pcëfe allemand à M. le baron. « Je suis fou,» répondit celui-ci. — Avant que vous ne jetiez votre argent par la fenêtre, reprit le poëte, je ne le crois pas. — Mais le baron l’interrompit en soupirant, et lui dit : « Voilà justement ma folie, que je ne jette pas quelquefois l’argent par la fenêtre. »
Ah! que les riches sont donc malheureux en cette vie — et après la mort ils n’entrent pas même au ciel ! « Il est plus aisé qu’un chameau passe par le trou d’une aiguille, qu’il ne l’est qu’un riche entre dans le royaume de Dieu. » — Cette parole du communiste divin est un terrible anathème , et elle témoigne de sa haine ardente contre la bourse et la haute finance de Jérusalem. Le monde fourmille de philanthropes, il y a des sociétés qui protègent les animaux contre les mauvais traitements, et on fait réellement bien des choses pour les pauvres. Mais pour les riches, qui sont encore bien plus à plaindre , on ne fait rien du tout. Au lieu de mettre des prix à des questions sur la culture de la soie, sur la perfection des haras et sur la philosophie de Kant , nos sociétés savantes devraient consacrer un prix considérable à la solution de la question : comment on pourrait enfiler un chameau dans le trou d’une aiguille? Avant que cette grande question du chameau ne soit résolue et que les riches ne gagnent une perspective d’entrer dans le royaume du ciel, il ne sera pas non plus fondé pour les pauvres un salut efficace. Les riches auraient
îe cœur moins dur s’ils n’étaient pas réduits à chercher leur bonheur ici-bas, et qu’ils n’eussent à envier les pauvres qui un jour là-haut, dans les cieux, se gaudb ront des enivrantes voluptés de la vie éternelle. Les riches disent : Pourquoi ferions-nous quelque chose sur terre pour ce tas de gueux , vu qu’un jour au ciel ils seront plus heureux que nous , et qu’en tout cas nous ne nous rencontrerons pas avec eux après la mort? Si les riches savaient qu'ils auront de nouveau là-haut à vivre en commun avec nous pour toute éternité , ils se gêneraient sans doute un peu plus ici-bas , et se garderaient de trop nous maltraiter. Cherchons donc avant tout à résoudre la grande question du chameau !
Les riches ont le cœur dur, c’est vrai; ils l’ont même dur envers leurs anciens collègues qui sont par hasard un peu dégringolés. Je viens de rencontrer le pauvre M. Léo, et mon cœur saigna à l’aspect de cet homme qui était autrefois si intimement lié avec les chefs de la bourse, avec l’aristocratie des spéculateurs, et qui était lui-même un brin de banquier. Mais dites-moi donc, ô grands et puissants favoris de la fortune, qu’est-ce que le pauvre Léo vous a fait pour que vous Payez si ignominieusement expulsé de la communauté? — je ne veux pas dire de la communauté juive, mais de la communauté financière. Oui , le pauvre homme jouit depuis quelque temps de la haute disgrâce de ses compagnons, au point qu’il se voit exclu comme un lépreux de toutes les belles entreprises, c’est-à-dire de toutes les entre-
prises lucratives. Du dernier emprunt aussi, on ne lui a pas concédé la moindre parcelle, et quant à une participation à de nouvelles sociétés de chemins de fer, il est forcé d’y renoncer complètement, depuis qu’il à subi , dans sa gestion du chemin de fer de Versailles de la rive gauche , un échec si lamentable , et qu’il a causé par ses malencontreux talents d’arithmétique de si terribles pertes à ses commettants. Aucun ne veut plus entendre parler de lui , chacun le repousse , et même son unique ami (qui, soit dit en passant, n’a jamais pu le souffrir) même son Jonathan, le stockjobber Laensedorf , l’aban* donne et court maintenant sans cesse après le baron de Meklenbourg qu’il talonne avec une affection si empressée, qu’il a l’air de vouloir lui entrer entre les basques de son habit. — Je ferai remarquer aussi en passant que le baron de Meklenbourg, un de nos plus zélés agioteurs et industriels, n’est nullement israélite, comme on le pense d’ordinaire parce qu’on le confond avec Abraham Meklenbourg, ou parce qu’on le voit la plupart du temps parmi les forts d’Israël, parmi les piliers plus ou moins respectables de la bourse, où ils s’assemblent autour de lui j car ils l’aiment beaucoup* Ces gens ne sont pas, comme on voit, des fanatiques religieux, et leur défaveur pour le pauvre Léo ne peut donc être attribuée à des motifs d’intolérance; ils ne lui en veulent pas pour avoir déserté la religion de Moïse, et ils ont seulement haussé l’épaule avec pitié à propos de cette apostasie qui n’élait pas non plus une
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bonne affaire pour le pauvre Léo, quoiqu’il occupe maintenant dans le temple protestant de la rue des Billettes la place de marguillier. — C’est certes une importante place d’honneur j mais un homme tel que M. Léo se serait, avec le temps aussi dans la synagogue, élevé à de grandes dignités; on aurait peut-être confié à ses mains habiles les manipulations les plus importantes dans la cérémonie de la circoncision ; on lui aurait aussi , aux jours de fête, dans la récitation de la thora , prodigué les plus honorifiques faveurs, et même, comme il est bon musicien et qu’il possède surtout beaucoup de talent pour la musique d’église, il lui serait peut-être échu en partage, à la célébration du premier jour de l’an, selon le rite judaïque, la haute fonction de souffler dans le schofar , la corne de bouc sacrée. Non , il n’est pas la victime d’une intolérance religieuse ou morale de Pharisiens opinmtres; ce ne sont pas des fautes de cœur qu’on impute au pauvre Léo, mais des fautes de calcul, et des millions perdus ne sont pardonnés même par aucun chrétien. Mais ayez enfin de la miséricorde pour ce pauvre disgracié , pour cette grandeur déchue ; recevez-le de nouveau au milieu de vous par une généreuse clémence, laissez-le de nouveau prendre part à quelque bonne affaire, accordez-lui encore une fois un petit profit, qui puisse verser un baume sur son cœur brisé, date obolum Belisario — donnez une obole à un Bélisaire de la banque qui, il est vrai, n’a pas été un grand général, mais un aveugle.
dont la cécité financière doit nous inspirer du respect et de la commisération.
Il y a aussi des raisons patriotiques, qui rendent désirable la conservation du pauvre Léo. L’amourpropre froissé et les grands mécomptes essuyés forcent, me dit-on, cet homme autrefois si opulent, à quitter notre chère ville de Paris, et à se retirer à la campagne, où il pourra, comme jadis Cincinnatus , manger son chou planté de. ses propres mains, ou bien comme un autre Nabuchodonosor brouter l’herbe de ses propres prairies. Ce serait une grande perte pour, nos compatriotes allemands. Car tous les voyageurs d’outre-Rhin de second ou de troisième rang, qui venaient ici à Paris, trouvaient dans la maison de M: Léo un accueil hospitalier , et beaucoup d’entre eux, qui se trouvaient mal à l’aise dans le monde glacial des Français , pouvaient se réfugier là avec leur chaleureux cœur allemand , et se sentir de nouveau comme au pays, en compagnie d’âmes sympathisantes. Dans de froides soirées d’hiver, ils y trouvaient une chaude tasse de thé, préparée un peu homéopathiquement, il est vrai, mais non tout à fait dénuée de sucre. Ils y voyaient M.de Humboldt, non point en personne, mais en effigie, suspendu à la muraille pour servir d’appeau. Là , ils voyaient en chair et en os l’illustre monsieur qui a plus d’os que de chair et qui possède le nez le plus long de Francfort. On y trouvait aussi une baronne allemande, et même une comtesse allemande. Des diplomates de Kraehwinkel, avec une bro-
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chetfe de décorations, s’y montraient accompagnés de leurs épouses plus ou moins biscornues et de leurs filles aux blonds cheveux , aux blondes dents et aux blondes mains. On y entendait parfois de très-excellents pianistes et violonistes , des virtuoses nouveaux débarqués qui avaient été embauchés et recommandés par des vendeurs d’àmes à la maison Léo, et qui se laissaient exploiter musicalement dans les soirées de cette maison. Là les doux accents de la langue maternelle, avec les intonations nasillardes les plus naïves, saluaient le bienvenu d’outre-Rhin. Là on parlait le plus purement l’idiome du Dreckwall, ce ghetto le plus fashionable de Hambourg, et quand ces sons classiques chatouillaient les oreilles d’un Allemand , il était ravi comme s’il sentait de nouveau les parfums du canal de Moenkedamm. Mais lorsqu’on chantait V Adélaïde de Beethoven, on voyait couler là les larmes les plus sentimentales ! Oui , cette maison était une oasis de sentimentalité allemande au milieu des sables égoïstes du monde français — une oasis florissante et odoriférante , où prédominait une délicieuse senteur d’ail , cet antique arôme qui fait rêver et rappelle la vie patriarcale sous les tentes de l’Arabie. Le sentiment y régnait, non la froide raison. C’était un verdoyant berceau de la jaserie la plus intime, où l’on devisait sur les affaires du voisin, où l’on déblatérait contre la vie privée et le manque de principes du prochain, où l’on arrosait aussi parfois la patriotique médisance avec un rafraîchissant verre de bière — O cœur
allemand, que demandes-tu de plus? Ce serait extrêmement dommage, que cette boutique à cancans fût close à l’avenir.
Paris, 7 mai 1813.
L’exposition de peinture excite cette année un intérêt extraordinaire , mais il m’est impossible de porter sur l’excellence tant vantée de ce salon le moindre jugement quelque peu raisonnable. Jusqu’ici je n’ai senti qu’un déplaisir sans pareil, en me promenant à travers les salles du Louvre. Ces folles couleurs qui toutes à la fois jurent et m’assaillent de chaque côte , cette démence bariolée qui me regarde partout en grinçant ses dents peintes , cette anarchie bigarrée en cadres d’or , fait sur moi une impression pénible et fatale. Je me tourmente en vain de coordonner ce chaos dans mon esprit , et d’y découvrir la pensée de l’époque , ou seulement le trait de caractère commun , par quoi ces tableaux se fassent reconnaître comme les produits de notre temps actuel. Car toutes les œuvres d’une seule et même période ont un tel trait de caractère commun, la marque de ce peintre qui s’appelle l’esprit du temps : par exemple sur les toiles de Watt eau ou de Boucher ou de Yanloo sc reflète le jeu gracieux et poudré des fêtes pastorales , le vide fardé et folâtre des fadaises galantes, le doucereux bonheur en robe à panier de la mode régnante de Pom-
lüTËCE.
padour : partout des houlettes de berger ornées de rubans à vives couleurs , nulle part un glaive. Par contre , les tableaux de David et de ses disciples ne sont que l’écho coloré de la période de vertu républicaine , tournant en gloire guerrière et impérialiste , et là nous voyons un enthousiasme forcé pour le modèle de marbre, une ivresse de raison abstraite et glaciale; le dessin est correct , sévère et abrupt , la couleur trouble , dure et indigeste : ce sont des brouets Spartiates. Mais qu’est-ce qui se révélera à nos descendants comme la signature de l’époque, quand ils contempleront un jour les tableaux de nos peintres d’aujourd’hui? Par quelles particularités communes ces peintures se légitimeront- elles au premier coup d’œil comme les productions de notre période présente? L’esprit de la bourgeoisie, l’industrialisme, qui pénètre maintenant toute la vie sociale de la France, s’est-il peut-être déjà fait valoir tellement dans les arts du dessin , que tous les tableaux de nos jours portent le sceau de cette nouvelle domination? Surtout les images de saints, qui abondent tant dans l’exposition de cette année , font naître en moi une pareille supposition. Il y a là dans la salle longue une fustigation dont la figure principale, avec sa mine souffrante , ressemble au directeur d’une entreprise sur actions échouée , qui se trouve devant ses actionnaires afin de leur rendre ses comptes ; oui , ces derniers sont aussi reproduits sur la toile , et cela sous la forme de bourreaux et de pharisiens , qui sont terriblement cour<
roucés contre YEcce homo , et qui semblent avoir perdu énormément d’argent sur leurs actions. Dans la figure principale, le peintre a donné, dit-on, le portrait de son oncle Léo. Les visages sur les tableaux historiques proprement dits , qui représentent des histoires du temps païen ou du moyen âge , rappellent également la boutique marchande, la spéculation de bourse, le mercantilisme, la mesquinerie épicière. On voit là un Guillaume le Conquérant, qu’on n’aurait qu’à affubler d’un bonnet à poil , pour qu’il se métamorphosât en honnête garde national, qui fait sa faction avec un zèle exemplaire , qui solde exactement ses billets au jour de l’échéance, qui honore son épouse légitime, et mérite certainement la croix de la Légion d’honneur. Et surtout les portraits ! La plupart ont une expression si pécuniaire, si intéressée et si morose, que je. puis me l’expliquer seulement en pensant que l’original vivant a toujours, pendant les heures où il posait, songé à l’argent que lui coûterait le portrait, tandis que le peintre regrettait continuellement le temps qu’il était forcé de prodiguer à cette déplorable corvée mercenaire.
Parmi les images de saints, qui témoignent de la grand’peine que prennent les Français pour se donner un air bien religieux, j’ai remarqué une Samaritaine à la fontaine. Quoique le Sauveur appartienne aux Juifs, à la tribu la plus ennemie de celle des Samaritains, la pieuse femme exerce pourtant à son égard la miséricorde. Elle présente sa cruche d’eau à l’homme altéré , et pendant
qu’il boit, elle le regarde d’un singulier coup d’œil oblique , qui est extrêmement rusé , et qui m’a rappelé la spirituelle réponse qu’un jour une matoise fille de Souabe donna à M. le pasteur supérieur , lorsque celuici dans sa tournée consistoriale examinait la jeunesse de l’école sur son instruction religieuse. Il demanda à quoi la femme de Samarie avait reconnu que Jésus était un Juif? A la circoncision — répondit hardiment la petite Souabe.
Le tableau d’histoire sainte le plus remarquable du Salon est d’Horace Vernet, le seul maître éminent qui ait fourni cette année une toile à l’exposition. Le sujet en est très-épineux, et nous sommes forcés d’en blâmer expressément, sinon le choix, du moins le point de vue auquel il est traité. Ce sujet, emprunté à la Bible, est l’iiistoire de Juda et de sa belle-fille Thamar. D’après nos idées et nos sentiments modernes, ces deux personnages nous apparaissent sous un jour très-immoral. Cependant d’après la manière de voir de l’antiquité, où la plus haute tâche de la femme consistait à mettre au monde des enfants , à propager la race de son époux — (et surtout d’après la façon de penser des anciens Hébreux , chez lesquels le plus proche parent du mari décédé sans enfants devait épouser sa veuve, afin de garantir par une pareille descendance posthume nonseulement les biens de la famille , mais aussi le souvenir des morts, la continuation de leur vie dans leur postérité, pour ainsi dire leur immortalité terrestre) — à ce point
3Li ŒUVRES DE HENRI HEINE.
de vue antique, l’action de Thamar était on ne peut plus méritoire , pieuse et naïvement belle , c’était un acte selon le cœur de Dieu, aussi moral et presque aussi héroïque que l’acte de Judith , qui se rapproche déjà un peu plus de nos sentiments de patriotisme moderne. Quant à son beau-père , nous ne revendiquons pas précisément pour lui le prix Montyon , mais nous soutenons qu’en tous cas il n’a pas commis de péché. Car d’abord la connaissance d’une femme rencontrée sur la grande route n’était pour l’Hébreu du temps primitif aucune action illicite , non plus que s’il mangeait une figue cueillie d’un palmier du chemin, pour étancher sa soif ; et c’était sans doute une journée chaude dans la chaude Mésopotamie, et le pauvre patriarche Juda languissait après quelque fruit rafraîchissant. Et puis son action porte tout à fait le sceau de la volonté divine , c’était une action providentielle : sans cette grande soif, Thamar n’aurait pas eu d’enfant ; mais cet enfant devint l’aïeul de David qui régna comme roi sur Juda et Israël , et il fut donc en même temps l’ancêtre de cet autre et plus grand roi à la couronne d’épines, que vénère maintenant l’univers entier, Jésus de Nazareth.
Quant à la manière dont Horace Yernet a envisagé le sujet , je vais la décrire en quelques mots, sans entrer dans des répréhensions qui sentent trop l’homélie. Thamar, la magnifique personne , est assise au bord de la grande route, et montre à cette occasion ses charmes les plus luxuriants. Le pied, la jambe, le genou, etc.,
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sont d’une perfection voisine de la poésie. D’un vêtement serré jaillit le sein, fleuri, parfumé, séduisant, comme le fruit défendu du jardin d’Eden. Avec la main gauche, qui est également peinte d’une façon parfaite et ravissante , la belle tient devant son visage un bout de son vêtement blanc, de sorte qu’on voit seulement le front et les yeux. Ces grands yeux noirs sont séducteurs comme la voix de l’insinuant tentateur dans le paradis. La femme est à la fois pomme et serpent, et nous ne devons point condamner le pauvre Juda parce qu’il lui présente en si grande hâte les gages demandés, le bâton, l’anneau et la ceinture. Pour les recevoir elle a étendu la main gauche, tandis qu’avec la droite, comme je l’ai dit, elle se voile le visage. Ce double mouvement des mains est d’une vérité telle que l’art ne la produit que dans ses moments les plus heureux. Il y a là une fidélité naturelle dont la magie subjugue. Le peintre a donné à Juda une physionomie de convoitise qui rappellerait plutôt un faune qu’un patriarche, et tout son affublement consiste en cette couverture de laine blanche, qui joue depuis la conquête d’Alger un si grand rôle sur tant de tableaux. Depuis que les Français sont entrés en connaissance immédiate avec l’Orient, leurs peintres donnent aussi aux héros de la Bible un costume vraiment oriental. L’ancien costume idéal et traditionnel est en effet un peu usé par un emploi de trois cents ans, et ce serait surtout chose peu convenable de travestir encore à présent, à l’exemple des Vénitiens, les anciens
Hébreux selon la mode du jour. Aussi le paysage et les animaux du Levant sont depuis traités par les Français avec plus de fidélité dans leurs tableaux historiques , et le chameau qui se trouve sur la toile d’Horace Vernet montre bien que le peintre l’a copié immédiatement d’après la nature, au lieu de le puiser, comme ferait un peintre allemand, dans la profondeur de son âme. Un peintre allemand se serait peut-être étudié à retracer ici, dans la configuration de la tête du chameau, l’esprit du temps primitif et de l’Ancien Testament. Mais le Français a peint simplement un chameau tel que Dieu l’a créé, un chameau superficiel sans un seul poil symbolique, et. qui, avançant sa tête par-dessus l’épaule de Juda , regarde avec la plus grande indifférence le marché scabreux qui se conclut devant lui. Cette insouciance, cet indifférentisme, est un trait fondamental dans le tableau dont nous parlons, et sous ce rapport aussi il porte le cachet de notre époque. Le peintre n’a trempé son pinceau ni dans la caustique méchanceté de la satire voltairienne, ni dans les lubriques et dégoûtants pots de Parny et consorts ; il n’est guidé ni par la polémique ni par l’immoralité; la Bible vaut à ses yeux autant que tout autre livre, il la regarde avec une véritable tolérance, il n’a plus le moindre préjugé contre ce livre, il le trouve même joli et amusant, et il ne dédaigne pas de lui emprunter ses sujets. De cette façon il a peint Judith, Rebecca à la fontaine, Abraham et Agar, et c’est encore ainsi qu’il a pçint Juda et Tha-
tUTËCE.
mar, tableau excellent qui, par sa couleur locale, serait un tableau d’autel parfaitement adapté à la nouvelle église parisienne de Notre-Dame-de-Lorette , dans le quartier de ces dames auxquelles cette église a donné son nom.
Horace Vcrnet est regardé par la multitude comme le plus grand peintre de France, et je voudrais ne pas contredire cette opinion. En tout cas, il est le plus national des peintres français, et il les surpasse tous par sa verve productive, par la surabondance de son génie, par la jeunesse éternellement florissante de sa force créatrice. Peindre est pour lui une chose aussi naturelle, que c’est naturel pour le ver à soie de filer, pour l’oiseau de chanter, et ses œuvres paraissent le résultat de la nécessité. Il n’y a pas de style, mais la nature. Avec cela, une fécondité qui frise le ridicule. Une caricature a représenté Horace Vernet chevauchant sur un haut coursier, un pinceau à la main, le long d’une immense toile tendue, et peignant au galop; aussitôt qu’il atteint le bout de la toile, le tableau est fini. Quelle quantité de colossales pièces de bataille a-t-il fournies pour Versailles dans le dernier temps! En vérité, à l’exception de 1 Autriche et de la Prusse, nul prince allemand ne pos* sede autant de soldats qu’Horace Vernet en a déjà peints ! Si la pieuse légende est vraie, d’après laquelle le jour de la résurrection tout homme est suivi de ses œuvres au tribunal de Josaphat, Horace Vernet arrivera certainement dans la vallée périlleuse, le jour du dernier
jugement, en compagnie de quelques centaines de mille hommes d’infanterie et de cavalerie. Quelque terribles que puissent être les juges qui rendront là la justice sur les morts et les vivants, je ne crois pourtant pas qu’ils condamneront au feu éternel Horace Yernet pour l’inconvenance avec laquelle il a traité Juda et Thamar. Je ne le crois pas, car d’abord, le tableau est peint si parfaitement qu’il faudrait déjà pour cela acquitter l’accusé. Ensuite, Horace Vernet est un homme de génie, et le génie a la permission, de faire bien des choses qui sont défendues aux pécheurs ordinaires. Et enfin, celui qui arrive marchant à la tête de quelques cent mille soldats, se voit également pardonner bien des choses, quand même par hasard il ne serait pas un génie.