‹ De tout un peu (volume 2)Chapitre 47 sur 50 · LV11I · texte numérisé non relu

LV11I

Paris, Ur juin 18.53.

Le combat contre l’université, qui se continue sans cesse du côté clérical, ainsi que là vigoureuse résistance de la première, dans laquelle se sont surtout fait remarquer Michelet et Quinet, occupe toujours l’attention de la masse du public. Peut-être cet intérêt sera-t-il bientôt absorbé par quelque nouvelle question du jour; mais la dispute elle-même ne sera pas apaisée de si tôt, car elle a sa racine dans une dissidence qui date depuis des siècles, et qu’il faudrait peut-être regarder comme la

dernière raison de tous les bouleversements dans la vie politique des Français. Il ne s’agit ici ni de jésuites, ni de liberté d’enseignement ; ces deux termes ne sont que des mots d’ordre, et nullement l’expression de ce que les parties belligérantes pensent et veulent. Des deux côtés on énonce tout autre chose que ce qu’on ose avouer, sinon tout à fait le contraire de la conviction intérieure. On frappe parfois sur le sac, mais c’est à l’intention de l’âne , dit le vieux proverbe allemand. Nous avons une trop bonne opinion du bon sens des professeurs de l’université pour pouvoir admettre qu’ils soutiennent sérieusement une polémique contre le chevalier mort Ignace de Loyola, et contre ses compagnons d’outre-tombe. En revanche, nous ajoutons trop peu foi au libéralisme de leurs adversaires pour pouvoir prendre pour de l’argent comptant leurs principes radicaux au sujet de l’instruction libre, leurs zélés panégyriques à l’adresse de la liberté de l’enseignement. Le cri de guerre public est ici en contradiction avec la pensée secrète. Ruse savante et pieux mensonge. La vraie signification de ces disputes n’est rien autre que l’antique opposition entre la philosophie et la religion, entre le libre examen de la raison et la croyance à la révélation divine, opposition qui, conduite par les hommes de la science, fermentait constamment, aussi bien dans la noblesse que dans la bourgeoisie, et qui remporta la victoire dans les années de quatre-vingt-dix. Oui, assez souvent des acteurs survivants de la tragédie d’État française, des poli-

tiques aux souvenirs les plus vifs, ont laissé dans ma présence échapper l’aveu qu’au bout du compte la révolution en France n’était provenue que de la haine contre l’Église, et qu’on avait détruit le trône parce qu’il protégeait l’autel. A leur avis, la monarchie constitutionnelle aurait pu s’établir déjà sous Louis XVÏ; mais on craignait que le roi orthodoxe ne pût pas rester fidèle à la nouvelle constitution par de pieux scrupules de conscience, on craignait que ses convictions religieuses ne lui tinssent plus à cœur que ses intérêts mondains — et Louis XVI devint la victime de cette crainte, de cette préoccupation, de ce soupçon ! Il était suspect ; voilà le crime qu’en ce temps de terreur on punissait de la mort.

Quoique Napoléon ait rétabli et favorisé l’Église en France , sa volonté orgueilleuse et sourcilleuse était cependant regardée comme une suffisante garantie que le clergé ne pourrait, sous son règne, élever trop de prétentions, et encore moins parvenir à la domination : il les refrénait tout aussi fortement que nous autres, et ses grenadiers qui marchaient le fusil en main à côté de la procession, semblaient moins être la garde d’honneur que l’escorte de captivité de la religion. Le puissant César au sceptre de fer voulait régner seul, il ne voulait pas même avec le ciel partager son pouvoir, chacun le savait. Au commencement de la Restauration, les figures devinrent déjà plus soucieuses, et les hommes de la science éprouvèrent de nouveau des frissons secrets. Mais Louis XVIII était un homme sans conviction reli-

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giense, un faiseur d’esprit, qui composait de mauvais vers latins et mangeait de bons pâtés de foie gras; c’est ce qui rassura le public. On savait qu’il ne risquerait pas la couronne et la tête pour gagner le ciel, et moins on l’estimait comme homme, plus il inspirait de confiance comme roi : sa frivolité était une garantie qui le défen* dait même du soupçon de favoriser le noir ennemi héréditaire de la France libérale , et s’il était resté en vie, les Français n’eussent pas fait de nouvelle révolution. Ils ne l’ont faite que sous le règne de Charles X, d’un roi qui méritait personnellement la plus haute estime, et dont on était d’avance convaincu que, sacrifiant tous les biens terrestres au salut de son âme, il combattrait avec un courage chevaleresque et jusqu’à son dernier souffle pour la défense de l’Église, contre Satan et les Gentils révolutionnaires. On le précipita du trône, justement parce qu’on le considérait comme un homme noble, consciencieux et honnête. Oui, il était tel, aussi bien que Louis XVIj mais en 1830, le soupçon seul aurait également, suffi pour vouer Charles X à sa ruine. Ce soupçon est aussi la vraie raison pourquoi son petit-fils n a pas d’avenir en France : on sait qu’il a été élevé par le clergé, et le peuple l’a toujours appelé le petit jésuite.

C’est un véritable bonheur pour la dynastie de Juillet, que par î’elîet du hasard et des circonstances du temps elle ait échappé à ce soupçon mortel. Le père de Louis- Philippe n était pas un bigot ; c’est ce dont conviennent

même ses pires détracteurs. Il accorda à son filsïa libre culture de son intelligence, et celui-ci a sucé avec le lait de sa nourrice la philosophie du dix-huitième siècle. Aussi le refrain de toutes les complaintes légitimistes est-il que le roi actuel n’est pas assez dévot, qu’il a toujours été un esprit-fort libéral, et qu’il a même laissé grandir ses enfants dans l’impiété. En effet, ses fils sont tout à fait les fils de la nouvelle France, dont les collèges publics leur ont donné leur instruction. Le feu duc d’Orléans était l’orgueil de la jeune génération, qui était allée à l’école avec lui, et qui avait vraiment appris bien des choses. La circonstance que la mère du prince royal de France est une protestante, a une portée incalculable. Le soupçon du cagotisme, qui est devenu si fatal à la dynastie aînée, n’atteindra pas les Orléans.

Le combat contre l’Église conservera néanmoins sa grande signification politique. Quelque épanouissement de floraison qu’ait pris dans le dernier temps la puissance du clergé, quelque importance qu’ait gagnée sa position dans l’État, quelque prospérité qu’il déploie, ses adversaires sont cependant toujours armés et prêts à lui faire tête, et quand le libéralisme dans une alerte nocturne élève son fameux cri d’alarme, aussitôt, comme dans nos universités allemandes, les lumières paraissent à toutes les fenêtres, et les jeunes et les vieux ferrailleurs accourent avec toute espèce de gourdins et de rapières, sinon avec les piques du jacobinisme. Le clergé veut, comme il l’a toujours voulu, arriver à l’hégémonie en

France, et nous sommes assez impartiaux pour ne pas attribuer ses efforts publics et secrets aux mesquines instigations de l’ambition, mais aux soins les plus désintéressés pour le salut spirituel du peuple. L’éducation de la jeunesse est le moyen le plus prudent pour avancer avec efficacité le sacré but; aussi a-t-on déjà fait dans ce chemin des progrès incroyables, et le clergé a dû nécessairement entrer en collision avec les prérogatives de l’université. Pour paralyser entre les mains de cette dernière la surveillance générale de l’instruction libérale organisée par l’État, l’on chercha à rallier aux intérêts cléricaux les antipathies des révolutionnaires contre toute espèce de privilèges, et les hommes qui, s’ils parvenaient à la domination, ne permettraient pas même la liberté de penser, exaltent maintenant dans des phrases enthousiastes la liberté de l’enseignement, et élèvent des plaintes contre le monopole de l’esprit. Le combat avec l’université n’était donc pas une escarmouche fortuite, et il devait éclater tôt ou tard; la résistance était également un acte de la nécessité, et bien que malgré elle, l’université était forcée de ramasser le gant. Mais bientôt les plus modérés sentirent le sang bouillant de la passion leur monter à la tête, et ce fut Michelet, le doux et paisible Michelet, cet homme au caractère placide comme le clair de lune , qui devint tout à coup furieux, et lança dans l’auditoire public du Collège de France ces paroles contre le clergé : « Pour vous chasser, nous avons renversé une dynastie, et s’il le faut,

nous renverserons encore six dynasties pour vous chas* ser ! n — Que justement des hommes tels que Michelet et son ami et parent par l’esprit Edgar Quinet soient entrés en lice comme les lutteurs les plus véhéments contre le clergé, c’est un phénomène remarquable, dont j’étais loin de me douter, lorsque je lus pour la première fois les écrits de ces hommes, écrits où chaque page témoignait de la plus profonde sympathie pour le christianisme. Je me souviens d’un passage touchant dans l’histoire française de Michelet, où l’auteur parle de l’angoisse d’amour qui le saisit chaque fois qu’il a à parler de la décadence de l’Église; il éprouve alors, dit-il, le môme sentiment de douloureuse tendresse, qu’à l’époqüe où il soignait sa vieille mère bien-aimée, qui, sur son lit de souffrance, s’était entamé les chairs, de sorte qu’il n’osait toucher son corps blessé qu'avec tous les ménagements imaginables. Ce n’était certes pas une preuve de cette prudence qu’on a désignée autrefois sous le nom de jésuitisme, que d’avoir excité des hommes comme Michelet et Quinet à la résistance la plus colère, Nous serions presque tentés de rire, en faisant remarquer cette méprise , surtout vis-à-vis de Michelet. Ce Michelet est né spiritualiste, personne ne nourrit dans son âme une aversion plus profonde que lui pour les lumières rationalistes du xvme siècle, pour le matérialisme, pour la frivolité, pour ces voltoiriens enfin, dont le nombre est toujours légion, et avec lesquels il s’est cependant associé maintenant. Il a même été contraint

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do chercher un refuge dans la logique! Sort pénible pour un homme qui ne se sent à l’aise que dans les forêts fabuleuses du romantisme, qui aime le mieux à se balancer sur les dots bleus et mystiques du sentiment, et qui hait de s’occuper de pensées qui ne sont pas revêtues de formes symboliques ! Sur sa manie des symboles, sur ses élucubrations continuelles dans le domaine du symbolisme , j’ai quelquefois entendu plaisanter l’une manière très-amusante dans le quartier latin, et Michelet est appelé là M. Symbole. Mais la prédomination de la fantaisie et de la sentimentalité exerce un charme puissant sur la jeunesse studieuse, et j’ai plusieurs fois cherché en vain à assister à un des cours de M. Symbole au College de France ; je trouvai toujours l’auditoire comblé d’étudiants qui se pressaient avec enthousiasme autour du professeur. Son amour de la vérité et sa droiture sévère sont peut-être aussi des raisons pourquoi on l’aime et le vénère tant, Comme écrivain, Michelet occupe le premier rang. Son langage est le plus ravissant qu’on puisse s’imaginer, et tous les joyaux de la poésie brillent dans sa diction. S’il faut que j’émette un blâme , je regretterai avant tout le manque de dialectique et d’ordre : nous rencontrons ici une bizarrerie poussée jusqu’à la grimace, une surabondance enivrée, où le sublime tourne au scurrile, et le profond à l’absurde. Michelet est-il un grand historien? Mérite-t-il d’être nommé à côté de Thiers, de Mignet, de Guizot et de Thierry, ces étoiles éternelles? Oui, il le

mérite, quoiqu’il écrive l’histoire d’une tout autre manière. Si c’est la tâche de l’historien, après avoir fait ses recherches et réfléchi sur leurs résultats, d’exposer à nos yeux le tableau de la vie de nos ancêtres, leurs actes et leurs gestes, les hommes et l’époque ; d’évoquer de la tombe, par la puissance magique de la parole, le passé mort, de sorte qu’il se dresse vivant devant notre esprit — si telle est sa tâche , nous pouvons affirmer que Michelet la remplit complètement. Mon grand maître, le défunt Hégel, me dit un jour ces mots : « Si l’on avait noté les songes que les hommes ont faits pendant une période déterminée, nous verrions surgir devant nous, à la lecture de ces songes recueillis, une image tout à fait juste de l’esprit de cette période. » L’histoire française de Michelet est une pareille collection de songes, un pareil livre de rêves : tout le moyen âge rêveur nous y regarde avec ses yeux hagards et souffrants, avec son sourire fantastique, et nous nous effrayons presque de la vérité frappante de la couleur et de la forme. En effet, pour la description de cette époque nocturne et peuplée de songe-creux , il fallait justement un historien somnambule comme Michelet.

De la même manière que contre Michelet, le parti clérical , aussi bien que le gouvernement, a encore employé contre Quinet des procédés très-malavisés. Que les premiers , les hommes de l’amour et de la paix , ne se soient montrés dans leur zèle pieux hi prudents ni doux, je n’en suis point étonné. Mais un gouvernement

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à Ta tête duquel se trouve un homme de ia science, aurait pu se comporter avec plus d’aménité et de raison L’esprit de Guizot est-il fatigué par les combats du jour ou bien nous serions-nous trompés en lui , en le regardant comme le champion qui défendrait avec le plus de constance les conquêtes de l’esprit humain contre le mensonge et la prêtrise? Lorsque après la chute de M. Thiers , il parvint au gouvernement , tous les maîtres d’école de l’Allemagne raffolaient de lui, et nous fîmes chorus avec le corps éclairé des savants. Ces jours d’hosannah sont passés, et nous nous sentons saisis d’une hésitation, d’un doute, d’un déplaisir qui ne sait exprimer ce qu’il n’éprouve et ne pressent qu’obscurément, et qui se renferme à la fin en un silence morose. Comme nous ne savons réellement 'pas bien ce que nous devrions dire, comme nous avons vu s’ébranler notre confiance dans les hommes et les choses , il vaudra sans doute mieux que nous parlions d’autres sujets que de la politique du jour dans cette France ennuyée qui bâille et S’assoupit. Seulement, sur les procédés envers Quinet, nous exprimerons encore nos regrets les plus douloureux. Non plus que Michelet, on n’aurait pas dû exaspérer Edgar Quinet d’une façon si outrageante, au point de le pousser lui aussi, malgré son naturel archi-chrétien , à s’enrôler dans ces cohortes qui forment l’extrême gauche de l’Armada révolutionnaire. Les spiritualistes sont capables de tout quand on les met en rage, et leur tête peut alors tourner même au rationalisme le plus

froid et le plus raisonnable. Qui sait si Michelet et Quinet ne deviendront pas enfin les Jacobins les plus fanatiques, les adorateurs les plus idolâtres de la déesse de la raison, de Robespierre et de Marat.

Michelet et Quinet ne sont pas seulement de bons camarades, de fidèles frères d’armes, mais aussi des esprits d’une trempe parfaitement identique. Mêmes sympathies, mêmes antipathies. Seulement l’âme de l’un est plus molle, je dirais presque plus indienne, l’autre au contraire a dans son être quelque chose de rude, de gothique. Michelet me rappelle les grandes fleurs et les puissants parfums des poésies gigantesques du Mahabharata; Quinet rappelle plutôt les chants non moins prodigieux, mais plus abrupts et plus rocailleux de l’Edda Scandinave. Quinet est une nature septentrionale, on pourrait dire allemande; il a tout à fait le caractère allemand, dans la bonne comme dans la mauvaise acception du mot; le souffle de l’Allemagne respire dans tous ses écrits. Quand je lis l’Ahasvérus ou d’autres poésies de Quinet, je me sens entièrement comme chez' nous, je crois entendre les rossignolsde ma patrie, je sens le parfum des violettes souabes; des sons de cloche que je connais bien bourdonnent autour de ma tête, j’entends aussi résonner des grelots bien connus : profondeur allemande, douleur de penseur allemande, sensibilité allemande, bourdonnement de hannetons allemands, parfois même un tant soit peu d’ennui allemand, voilà ce que je trouve dans les écrits de notre Edgar Quinet. Oui?

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H est le nôtre, il est Allemand, une bonne pfrte d’Allemand, quoiqu’il ait dans le dernier temps pris les airs d’un furieux Germanophage. La façon rude et un peu malitorne dont il nous a entrepris dans la Revue des Deux Mondes , n’etait rien moins que française, et justement au solide coup de poing, à la grossièreté de bon aloi, nous reconnûmes le compatriote. Edgar est tout à fait un Allemand, non-seulement par l’esprit, mais aussi dans son extérieur, et quiconque le rencontre dans les rues de Paris, le prend à coup sûr pour quelque théologien de ITalle qui vient d’échouer dans son examen, et qui a traîné ses pas lourds en France afin de dissiper son humeur chagrine. Une forme rigoureuse, massive et mal peignée. Une bonne grosse face honnête et mélancolique. Redingote grise et ample qui parait avoir été cousue par notre pieux écrivain-tailleur Jung Stilling. Des bottes qu’a ressemelées peut-être jadis le cordonnier philosophe Jacques Boehm.

Quinet a pendant longtemps vécu de l’autre côté du Rhin , notamment à Heidelberg, où il fit des études et où il s’enivrait chaque jour dans les élucubrations sur les symboles par Creuzer. Il parcourut pédestrement toute l’Allemagne, visita toutes nos ruines gothiques et y fraternisa avec les spectres les plus distingués. Dans la forêt de ieutobourg où Arminius, le prince des Chérusques battit Varus et ses légions, il mangea du jambon de Westphalie avec du Pumpernickel ; sur la hauteur du Sonnenstein , l’hospice des lunatiques, il déposa sa

carte. S’il visita aussi àMoeln le tombeau d’Eulenspiegel de populaire et grotesque mémoire, je ne saurais 1 assurer. Mais ce que je sais positivement, c est qu il n’y a pas maintenant dans le monde entier trois poètes qui soient doués d’autant d’imagination, de richesse d idées et d’originalité qu’Edgar Quinet.

Paris, 21 juin IM3.

Tous les ans j’assiste régulièrement à la séance solennelle dans la rotonde du palais Mazarin, où il faut se rendre des heures entières à l’avance pour y trouver une place parmi l’élite de l’aristocratie de l’esprit, à laquelle appartiennent heureusement les plus belles dames. Après une longue attente, on voit enfin entrer processionnellement par une porte latérale messieurs les académiciens, consistant pour la plupart en personnages très-âgés ou du moins d’une santé chancelante; pour la beauté , il ne faut pas la chercher en eux. Ils vont s asseoir sur leurs bancs de bois longs et durs; on parle, il est vrai, des fauteuils de l’académie, mais ils n existent pas en réalité, ce n’est qu’une fiction. La séance s ouvre par un long et fastidieux discours sur les travaux de l’année et sur les mémoires présentés à l’Académie pour remporter les prix, discours que tient ordinairement le président temporaire. Ensuite se lève le secrétaire per-

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petaol dont la charge est inamovible comme la royauté. Mais c’est la seule ressemblance qui existe entre M. Mignet et le roi Louis-Philippe qui, comme tout le monde sait, est déjà très-âgé, tandis que le secrétaire perpétuel de la section de 1 Institut est encore jeune. Il est même la jeunesse en personne, il reste épargné de la main du temps qui nous blanchit les cheveux à nous autres, s’il ne nous les arrache pas tout à fait, et qui nous couvre le front de rides bien vilaines. Louis-Philippe a dû avoir recours à une chevelure factice, mais le beau Mignet poite toujours sa chevelure dorée et frisée, comme il y a douze ans , et son visage est toujours fleuri comme celui des Olympiens. Aussitôt que le secrétaire perpétuel a mis le pied sur la tribune, il prend sa lorgnette et lorgne le public.

Il compte les têtes des siens bien-aiinés,

Et voyez ! il n’y manque aucune tête chérie.

(La cloche de Schiller.)

Ensuite il regarde aussi ses collègues qui siègent autour de lui, et si j’étais malicieux, je commenterais son regard d une singulière façon. Il m’apparaît toujours dans ces moments comme un pâtre qui passe en revue son troupeau. Car tous lui appartiennent, à lui, le secrétaire perpétuel, qui survivra à eux tous, et qui tôt ou tard les disséquera et les embaumera dans ses précis historiques. 11 semble examiner l’état de santé de chacun pour pouvoir se préparer à sa prochaine oraison

funèbre. Le vieux Ballanohe a l’air très-malade, et Mignet secoue la tête. Gomme ce pauvre homme n’a pas vécu du tout, et qu’il n’a rien fait sur cette terre que d’être assis aux pieds de madame Récamier et d’écrire des livres que personne ne lit et que tout le monde loue, Mignet aura réellement du mal à lui trou- 1 ver, dans son précis historique , un côté humain , et à l’apprêter selon le goût du public.

Dans la séance actuelle, feu Daunou était le sujet que Mignet a traité. À ma honte j’avoue que ce conventionnel m’était incompréhensiblement peu connu, et que je ne retrouvai qu’avec peine dans ma mémoire quelques-uns des moments marquants de sa vie. Aussi chez d’autres, surtout chez la jeune génération , j’ai rencontré une grande ignorance à l’égard de Daunou. Et pourtant cet homme avait, durant un demi-siècle, contribué à faire tourner la grande roue du temps, il avait, sous la république et l’empire, rempli les fonctions les plus importantes, il avait été jusqu’à la fin de ses jours un défenseur irréprochable des droits de l’homme, un combattant inflexible contre la servitude de l’esprit, un de ces éminents organisateurs de la liberté, qui parlaient bien, mais qui agissaient encore mieux, et qui transformaient la belle parole en acte salutaire. Mais pourquoi n’est-il pas devenu célèbre malgré tous ses mérites, malgré son infatigable activité politique et littéraire ? Pourquoi son nom ne fleurit-il pas dans notre souvenir d’une manière aussi brillante que les noms de tant d’autres parmi ses

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collègues, qui ont joué un rôle moins considérable? Qu’est-ce qui lui a manqué pour acquérir la célébrité? Je vais le dire en un mot : la passion. Ce n’est que par une manifestation quelconque de la passion que les hommes deviennent célèbres sur cette terre. Une seule action, une seule parole y suffit, mais il faut qu’elle porte le cachet de la passion. Oui, même une rencontre accidentelle avec de grands événements passionnés procure un renom immortel. Mais feu Daunou était un tranquille cénobite, qui portait dans son âme la paix du cloître, pendant que toutes les tempêtes de la révolution étaient déchaînées autour de lui , qui accomplissait sa tâche journalière avec calme et sans crainte, sous Robespierre comme sous Napoléon, et qui enfin mourut aussi modestement qu’il avait modestement vécu. Je ne veux pas dire que son âme n’ait pas été ardente, mais c’était une ardeur sans flamme, sans pétillement, sans tapage.

En dépit du manque d’éclat dans la vie de cet homme, Mignet sut éveiller de l’intérêt pour ce héros pacifique, et comme celui-ci méritait les plus grands éloges, l’orateur a pu les lui décerner avec abondance. Mais Daunou n’eût-il aucunement été un homme aussi digne de louanges; eût-il au contraire été du grand nombre de ces crapauds sans caractère qui se tenaient coi dans le marais de la Convention, et qui gardaient la vie avec le silence, tandis que les meilleurs d’entre les conventionnels risquaient vaillamment leur tête en parlant, en combattant avec la parole ; oui, eût-il même été un coquin 5

l’encensoir de la louange officielle ne l’en aurait pas moins parfumé à satiété. Quoique JMignet appelle ses discours Précis historiques, ce sont toujours les anciens eloges, ce sont toujours les mêmes compliments que du temps de Louis XIV, seulement au lieu d’être coiffés de longues perruques poudrées, ils sont aujourd hui frisés d’une façon toute moderne. Et le présent secrétaire perpétuel de l’Institut possède à fond l’art de coiffeur académique. Quand même il n’y a aucun bon cheveu sur la tête d’un homme, il sait pourtant le coiffer de quelques petites boucles d’éloge, et cacher son crâne chauve sous le toupet de la phrase. Qu’ils sont heureux, ces académiciens français! Les voilà assis dans la plus douce paix de l’âme sur leurs sûres banquettes, et ils peuvent mourir tranquilles, car ils savent que , si hasardées qu’aient été leurs actions pendant la vie, le bon Mignetles frisera, les louera et les exaltera néanmoins après leur mort. Sous les palmes de sa parole, qui sont éternellement vertes comme celles de son uniforme , assoupis par le clapotement des antithèses oratoires, ils sont étendus la dans l’académie comme dans une fraîche oasis. La caravane de l’humanité passe quelquefois près d’eux , mais sans qu’ils s’en aperçoivent, ou sans qu’ils entendent autre chose que le tintement des clochettes des on. a*

meaux.

lüïàcE.

Paris, 23 juin 1843.

Si j avais vécu a Rome, du temps de l’empereur Néron, et que j’eusse par hasard écrit des correspondances pour la Gazette universelle de laBéotieou pour le Moniteur non officiel d’Abdéra, mes collègues auraient assez fréquemment plaisanté sur la circonstance curieuse que je ne savais donner aucune nouvelle, par exemple, des intrigues d’État de l’impératrice mère, que je ne faisais pas même mention des splendides dîners dont le roi de la Judée Agrippa régalait chaque samedi le corps diplomatique de Rome, et qu’en revanche je parlais continuellement de ces Galiléens, de ce petit tas de visionnaires obscurs qui, consistant pour la plupart en esclaves et en vieilles femmes, passait sa vie idiote et rêveuse dans des prières et des convulsions , et était même désavoué des Juifs. Mes collègues bien informés se seraient sans doute moqués de ma naïveté, quand à propos de la fête donnée par César-Néron à sa cour, et dans laquelle Sa Majesté avait de sa propre et auguste personne joué de la guitare, je n’aurais peut-être surapporter rien de plus important, si ce n’est que plusieurs de ces Galiléens avaient été enduits de goudron et allumés, comme des flambeaux, pour contribuer ainsi à l’éclairage des jardins du palais doré. Ce fut en vérité une illumination trèssignificative, et c’était une plaisanterie cruelle et vérita-

blement romaine, que de faire sérvir les prétendus obscurants en guise de lumières dans les solennités les plus joyeuses du inonde antique ivre de vie et de plaisir. Mais cette plaisanterie a été confondue, ces torches d’hommes répandirent des étincelles, par lesquelles le vieux monde romain, avec toute sa magnificence vermoulue, s’en est allé en flammes : le nombre de ce petit tas de gens obscurs est devenu légion , dans le combat contre celle-ci les légions de César durent rendre les armes, et tout l’empire, la domination sur la terre et sur l’onde, appartient maintenant aux Galiléens.

Ce n’est aucunement mon intention d’entrer ici dans des considérations homiléliques, j’ai seulement voulu montrer, par un exemple frappant, combien une génération future pourrait justifier la prédilection avec laquelle je parle si souvent dans mes correspondances de telle petite communauté qui, semblable à Vecclesia pressa du premier siècle de notre ère, est méprisée et persécutée cà l’époque présente, et qui a pourtant à sa disposition une propagande dont le zèle croyant et le sombre esprit de destruction rappelle également les débuts galiléens. Je parle derechef des communistes, le seul parti en France qui mérite une attention décidée. Je réclamerais la même attention pour les débris du saint-simonisme, dont les adhérents sont toujours en vie, sous de plus ou moins bizarres enseignes, ainsi que pour les fouriéristes, qui s’agitent encore très-activement; mais ces hommes honorables sont seulement entraînés par la parole, par

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la question sociale comme question, parFidée transmise, et ils ne sont pas poussés violemment par une nécessité providentielle, ils ne sont pas les instruments prédestinés que la volonté suprême de l’univers emploie pour exécuter ses arrêts. Tôt ou tard les débris de la famille dispersée de Saint-Simon et tout Fétat-major des fouriéristes passeront à l’armée toujours croissante du communisme, et prêtant au besoin brutal la parole qui donne la forme, ils se chargeront en quelque sorte du rôle de pères de l’église.

Un pareil rôle est déjà rempli par Pierre Leroux, dont nous avons fait la connaissance, il y a onze ans, dans la salle Taitbout, comme d’un des évêques du saint-simonisme. C’est un homme excellent, qui avait seulement le défaut d’être d’une humeur trop chagrine pour ses fonctions d’alors. Aussi Enfantin avait-il fait de lui cet éloge sarcastique : « C’est l’homme le plus vertueux d’après les idées du passé.» Sa vertu a en effet quelque chose du vieux levain de la période de renoncement chrétien, quelque chose d’un stoïcisme qui n’est plus de notre temps ; et cet anachronisme surprenant, surtout vis-à-vis des aspirations sereines d’une religion de jouissance panthéiste, a dû parfois paraître Un honorable ridicule. Aussi notre triste oiseau s’est-il enfin senti très-mal à l’aise dans la cage brillante, où voltigeaient tant de faisans dorés et d’aigles orgueilleux, mais encore plus de piètres moineaux, et Pierre Leroux fut le premier qui protesta contre la doctrine de la morale nouvelle, et qui se re«

tira, avec un anathème fanatique, de la joyeuse compagnie. Ensuite il entreprit, en commun avec un de ses amis, la publication de la nouvelle Revue encyclopédique, et les articles qu’il y inséra, de même que son livre de l’Humanité, forment la transition aux doctrines qu’il dépose maintenant, depuis un an, dans la Revue indépendante . Où en est aujourd’hui la grande encyclopédie, à laquelle travaillent avec le plus de zele Leroux et l’excellent Reynaud? je n’en puis rien dire de positif. Mais je suis en droit d’affirmer que cet ouvrage est une digne continuation de son prédécesseur, ce pamphlet colossal en trente volumes in-quarto, dans lequel Diderot résuma le savoir de son siècle. Dans une édition à part ont paru les articles que Leroux a écrits, dans son encyclopédie, contre l’éclecticisme de Victor Cousin, ou l’éclectisme, comme les Français appellent ce produit hybride. Cousin est en général la bête noire, le bouc émissaire, contre lequel Pierre Leroux dirige de temps immémorial ses attaques, et cette polémique a passé chez lui à l’état de monomanie. Dans les feuilles de décembre de la Revue indépendante, elle atteint son paroxysme le plus furieusement dangereux et le plus scandaleux. Cousin n’y est pas seulement attaqué à cause de sa manière de penser, mais il y est aussi accusé de méchantes actions. Cette fois la vertu se laisse emporter trop loin par le vent de la passion et entraînei sur la hante mer de la calomnie. Non, nous savons de très-bonne source que Cousin a été par hasard tout à lait

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innocent des modifications impardonnables qu’a souffertes 1 écrit posthume de son disciple Jouffroi; car nous le savons, non de la bouche de ses partisans, mais de ses adversaires, qui se plaignent de ce que Cousin, par un ménagement craintif pour les intérêts de l’université, a déconseillé la publication de l’écrit de Jouffroi, et refusé par dépit sa coopération. Singulière reproduction des mêmes phénomènes, que nous avons vus à Berlin il y a déjà vingt ans ! Cette fois nous les avons mieux compris, et, quoique nos sympathies personnelles ne soient pas pour Cousin, nous avouerons cependant avec impartialité que le parti radical l’a diffamé avec la même injustice et avec la même étroitesse d’esprit dont nous nous sommes jadis rendus coupables nous-mêmes à l’égard du grand Hegel. Ce dernier aussi désirait voir sa philosophie se développer tranquillement à l’ombre de la puissance d’État, et n’entrer en aucune lutte avec la croyance de l’Église, avant d’avoir suffisamment grandi et gagné des forces, — et l'homme dont l’esprit était le plus clair et la doctrine la plus libérale, formula cependant cette dernière dans des fermes si obscurs, si scolastiques et si entortillés de clauses, que non-seulement le parti religieux, mais aussi le parti politique du passé, croyaient posséder en lui un fidèle allié. Les initiés seuls souriaient de cette erreur, et aujourd’hui seulement nous comprenons ce sourire; à cette époque, nous étions jeunes, irréfléchis et impatients, et nous criions contre Hégel, comme dernièrement l’extrême gauche en France a crié

contre Cousin. Seulement chez ce dernier l’extrême droite ne se laisse pas tromper par les précautions du langage ; le sacerdoce romain, catholique et apostolique se montre ici bien plus sagace que ne l’était le sacerdoce prussien, royal et protestant; il sait parfaitement bien que la philosophie est son ennemie la plus dangereuse, il sait que cette ennemie l’a expulsé de la Sorbonne, et c’est pour reconquérir cette forteresse qu’il a entrepris contre Cousin une guerre d’extermination, qu’il conduit avec la- tactique sacrée où le but sanctifie les moyens. De la sorte. Cousin est attaqué de deux co tés opposés, et pendant que toute l’armée de la foi marche contre lui avec les bannières flottantes de la croix et sous la conduite de l’évêque de Chartres, il se voit assaillir aussi par les sans-culottes de la pensée, braves gens au coeur vaillant, mais à cervelle debile, avec Pierre Leroux à leur tete. Dans ce combat, tous nos vœux de victoire sont pour Cousin ; car bien que le privilège de l’université ait ses inconvénients, il empêche du moins que tout l’enseignement ne tombe entre les mains de ces personnes qui persécutèrent toujours avec une cruauté inexorable les hommes de la scienco et du progrès. Tant que Cousin habitera la Sorbonne, nous n’y verrons du moins pas, comme autrefois, employer le bûcher en guise de dernier argument, d 'ultima ratio , dans la polémique de l’endroit. Oui, il habite là en qualité de gonfalonnier de la liberté de penser, et la bannière de cette liberté flotte sur le nid d obscurants

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autrefois si mal famé, de là Sorbonne. Ce qui nous dispose encore en faveur de Cousin, c’est l’affectueuse perfidie avec laquelle on a su exploiter contre lui les accusations de Pierre Leroux. L’astuce s’était cachée cette fois derrière la vertu, et Cousin s’est vu imputer à mal une action pour laquelle, s’il l’avait réellement commise, il aurait dû recueillir les louanges, orthodoxes les plus complètes de la part du parti clérical : car les jansénistes, aussi bien que les jésuites, ont toujours prêché la maxime qu’il faut chercher à tout prix à éviter le scandale public. Le scandale public est seul le péché, et celui-ci seul doit être évité, dit plein d’onction l’homme pieux que Molière a canonisé. Mais non, Cousin ne peut pas se vanter d’un acte aussi édifiant que celui qui lui est attribué ; de pareilles choses sont plutôt dans le caractère de ses antagonistes, qui de tout temps, pour empêcher le scandale ou pour préserver du doute les âmes faibles, n’ont pas dédaigné de mutiler des livres, ou de les changer tout à fait, ou bien de les anéantir, Ou de forger de tout nouveaux écrits sous des noms empruntés, de sorte que les plus précieux monuments et documents des anciens âges sont en partie tout à fait détruits, en partie falsifiés. Non, le saint zèle de la castration des livres, ou même la pieuse tromperie des interpolations, n’est point dans les habitudes des philosophes.

Et Victor Cousin est philosophe dans toute l’acception allemande du mot. Pierre Leroux l’est seulement dans le sens qu’y ajoutent les Français, qui comprennent plu-

tôt par philosophie des recherches générales sur des questions sociales. En effet, Victor Cousin est un philosophe allemand, qui s’occupe bien plus de l’esprit humain que des besoins de l'humanité, et qui par ses réflexions sur le grand ego , est tombé dans un certain égoïsme. La prédilection pour la pensée en elle-même absorba chez lui toutes les forces de l’âme, mais la pensée même l’intéressait avant tout à cause de la belle forme, et dans la métaphysique il n’était attiré et ravi que par la dialectique : au sujet du traducteur de Platon, on pourrait en quelque sorte, en retournant une parole banale, prétendre qu’il aime Platon plus que la vérité. Sous ce rapport, Cousin se distingue des philosophes allemands : de même que pour ces derniers, la pensée est pour lui le dernier but de la pensée ; mais à cette philosophique dénégation de toutes vues étrangères, il se joint chez lui un certain indifférentisme artistique. Combien cet homme doit-il donc être antipathique à Pierre Leroux, qui aime les hommes bien plus que les pensées, et dont les pensées ont toutes une arrière-pensée, c’est-à-dire l’intérêt de l’humanité. En outre, une nature iconoclaste comme celle de Leroux ne possède point le sentiment de l’enthousiasme artistique pour la forme. Dans une semblable différence intellectuelle, il y a assez de raisons d’hostilité, et on n’aurait pas eu besoin d’expliquer l’inimitié de Leroux pour Cousin par des motifs personnels, par d’insignifiants incidents de la vie journalière. Un peu d’innocente malice privée peut bien

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s’y être mêlée; car la vertu, tout en portant la tête élevée. jusqu’aux nuages, et tout en ne semblant absorbée que dans des considérations célestes, garde cependant très-fidèlement dans sa mémoire chaque petite piqûre d’épingles qu’on lui a jamais faite.

Non, la fureur passionnée, la rage d’énergumène de Pierre Leroux contre Victor Cousin est un résultat de la différence d’esprit entre ces deux hommes. Ce sont des natures qui se repoussent nécessairement. Seulement dans l’impuissance commune ils se rapprochent de nouveau, et la faiblesse égale des fondements prête à leurs doctrines opposées une certaine ressemblance. L’éclectisme de Cousin est un pont suspendu, construit en fins fils d’archal, entre le grossier empirisme écossais et l’abstraite idéalité allemande, pont qui tout au plus peut suffire aux besoins de quelques promeneurs aux pas légers, mais qui croulerait pitoyablement si l’humanité entière voulait passer dessus avec son lourd bagage de besoins vitaux et ses coursiers de bataille aux piétinements impétueux. Pierre Leroux est un Pontifex dans un style plus élevé, mais encore beaucoup moins pratique, il veut bâtir un pont colossal, consistant en une seule arche, et reposant sur deux piliers, dont l’un est confectionné du granit matérialiste du siècle passé, et l’autre du clair de lune rêvé de l’avenir, et il donne pour base à ce second pilier quelque étoile non encore découverte de la voie lactée. Aussitôt que cet ouvrage

gigantesque sera achevé, nous en ferons notre rapport. Jusqu’ici on ne peut rien dire de positif du véritable système de Leroux, il n’a donné jusqu’à présent que des matériaux, des moellons isolés. Aussi manque-t-il tout à fait de méthode, manque qui est particulier aux Français, avec peu d’exceptions, parmi lesquelles il faut surtout nommer Charles de Rémusat, qui dans ses Essais de Philosophie, chef-d’œuvre précieux, a compris l’importance de la méthode et a montré un rare talent à l’appliquer. Leroux est assurément un plus grand producteur de pensées, mais, comme je l’ai dit, il est dépourvu de méthode. Il a seulement les idées, et à cet égard on ne peut lui refuser une certaine ressemblance avec Joseph Schelling; mais il y a cette différence que toutes ses idées concernent le salut et l’affranchissement de l’humanité, et que, loin de rapiécer la vieille religion avec la philosophie, il dote plutôt la philosophie du manteau d’une religion nouvelle. Parmi les philosophes allemands, c’est Krause avec qui Leroux offre le plus d’analogie. Son dieu n’est pas non plus un être extramondain, il est inhérent au monde, mais il conserve cependant une certaine personnalité qui lui va à merveille. Quant à l’immortalité de l’âme, Leroux y mâche continuellement, sans pouvoir s’en rassasier; ce n’est qu’une rumination perfectionnée de l’ancienne doctrine de perfectibilité. Parce qu’il s’est bien comporté en cette vie, Leroux espère qu’il parviendra dans une existence fu-

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turc à une perfection encore plus grande ; que Dieu soit alors en aide à Cousin, si dans l’intervalle il n’a pas fait également des progrès !

Pierre Leroux peut avoir maintenant cinquante ans, du moins il en a l’air; peut-être il est plus jeune. Corporellement il n’a pas été favorisé de la nature avec trop de profusion. Une forme trapue, robuste et à forte carrure, qui n’a nullement acquis quelque grâce par les traditions du monde élégant. Leroux est enfant du peuple, il était dans sa jeunesse ouvrier, je ne sais de quel métier, et il porte encore aujourd’hui dans son extérieur les traces du prolétariat. Il a probablement à dessein dédaigné le vernis du monde, et s’il est capable d’une coquetterie, d’une affectation quelconque, c’est peut-être celle de persévérer obstinément dans la rudesse primitive. Il y a des hommes qui ne portent jamais de gants, parce qu’ils ont des mains blanches et petites, auxquelles on reconnaît la race aristocratique, Pierre Leroux ne porte pas de gants non plus, mais c’est certainement pour de tout autres raisons. C’est un amateur du renoncement ascétique, un ennemi du luxe et de tout plaisir des sens, et la nature lui a facilité la vertu. Mais nous n’en recon naissons pas moins hautement la noblesse de ses sentiments, le zèle avec lequel il a sacrifié à la pensée tous les intérêts personnels, en général son suprême désintéressement, et nous sommes surtout éloignés de vouloir déprécier le diamant brut pour la raison qu’il n’a pas un joli brillant, et qu’il se trouve même enchâssé dans du plomb,

Pierre Leroux est homme, et avec la virilité du caractère il possède, ce qui est rare, un esprit capable de s'élever aux plus hautes spéculations, et un cœur qui sait s’enfoncer dans les abîmes de la douleur populaire. Ce n'est pas seulement un penseur, mais un penseur sensible, et toute sa vie et tous ses efforts sont voués à l’amélioration du sort moral et matériel des classes inférieures. Lui, le lutteur vigoureux, qui endurerait sans sourciller les plus rudes atteintes du sort, et qui parfois, comme Saint- Simon et Fourier, a souffert sans beaucoup se plaindre les plus amères privations de la misère, il n’est pas en état de supporter tranquillement les peines de son prochain, sa paupière dure s’humecte à l’aspect d’une souffrance étrangère, et les éclats de sa compassion sont alors violents, furieux et souvent injustes.

Je viens de commettre une indiscrétion en mentionnant la pauvreté de Pierre Leroux. Mais il m’était impossible d’éviter une semblable indication : cette pauvreté est caractéristique, et elle nous montre que l’excellent homme n’a pas seulement compris par la raison la misère du peuple, mais qu’il y a pris part en personne, et que ses pensées reposent dans la plus terrible réalité. C’est ce qui donne à ses paroles une vie palpitante et un charme bien plus fort que la puissance du talent. — Oui, Pierre Leroux est pauvre, comme l’ont été Saint- Simon et Fourier, et la pauvreté providentielle de ces grands socialistes a enrichi le monde, enrichi d’un trésor de pensées qui nous ouvrent de nouveaux mondes

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de jouissances, et de bonheur. Dans quel affreux dénûrnent. Saint-Simon a passé ses dernières années, personne ne l’ignore; tandis qu’il s’occupait de l’humanité souffrante, de ce grand patient, et qu’il imaginait des remèdes contre son infirmité de dix-huit siècles, il tombait parfois lui-même malade de misère, et il ne prolongea sa pénible existence qu’en tendaut la main. Foncier i aussi était forcé de recourir à la charité de ses amis, et que de fois je l’ai vu, dans sa redingote grise et râpée, marcher rapidement le long des piliers du Palais-Royal, les deux poches de son habit pesamment chargées, de façon que de l’une s’avançait le goulot d’une bouteille et de l’autre un long pain. Un de mes amis qui me le montra la première fois , me fit remarquer l’indigence de cet homme, réduit à chercher lui-même sa boisson chez le marchand de vin et son pain chez le boulanger. «Gomment se fait-il, demandai-je, que de tels hommes, de tels bienfaiteurs de l’humanité , sont ici en France en proie à la misère? » — « Il est vrai, répondit mon ami avec un sourire sarcastique , que cela ne fait pas un grand honneur au pays tant vanté de l’intelligence ; il est vrai aussi, ajouta-t-il, que de pareilles choses n’arriveraient certainement pas en Allemagne : chez nous , le gouvernement prendrait tout de suite sous sa protection particulière des gens de semblables principes, et leur accorderait gratis pour toute la vie la nourriture et le logement dans la forteresse de Spandaw ou dans celle du Spielberg. »

Oui , en France la pauvreté est le triste lot des grands penseurs et sauveurs de l’humanité , mais à cette pauvreté ne s’associe pas le mépris , comme en Angleterre et chez nous en Allemagne. Quelque développement que gagne en France le contagieux désir du gain do l’industrialisme, la pauvreté de certains hommes pu» blic.s y est cependant parfois un vrai titre d’honneur, et je serais presque tenté de soutenir que la richesse, donnant lieu à un soupçon d’improbité, marque en quelque sorte d’un stigmate secret, d’une levis nota, les gens d’ailleurs les plus exempts de blâme. La cause en est peut-être, qu’on connaît chez tant d’individus les sources impures, d’où sont découlées les grandes richesses. Un poëte a dit : « Le premier roi fut un soldat heureux !» — A l’égard des fondateurs de toutes nos modernes dynasties financières en Europe, nous pourrons peut-être avancer le mot prosaïque que le premier banquier a été un heureux fripon. Le culte de la richesse est à la vérité aussi répandu en France qu’en d’autres pays, mais c’est un culte sans respect sacré : les Français dansent également autour du veau d’or, mais leur danse est en même temps une moquerie , un persiflage, une satire sur eux-mêmes, une espèce de cancan. C’est un phénomène remarquable, qui s’explique en partie par la nature généreuse des Français, en partie par leur histoire. Sous l’ancien régime, la naissance seule avait du prix , le seul nombre des aïeux donnait la considération, et l’honneur était un fruit de

l’arbre généalogique. Sous la république, la vertu arriva à la domination , la pauvreté devint une dignité, et moitié de peur, moitié de honte, l’argent se cacha. C’est de cette période que datent les nombreux gros sous, les sérieuses pièces de cuivre aux symboles de la liberté, ainsi que les traditions de désintéressement pécuniaire, que nous rencontrons encore aujourd’hui chez les plus hauts administrateurs de l’État en France. Du temps de l’empire ne florissait que la gloire militaire, on fonda un honneur tout nouveau, celui de la Légion d’honneur, dont le grand maître, le victorieux empereur, regardait avec mépris la communauté calculatrice des marchands, les fournisseurs, les contrebandiers, les stockjobbers, les heureux voleurs. Pendant la restauration, la richesse intriguait contre les spectres de l’ancien régime, qui étaient revenus au pouvoir, et dont l’insolence augmentait de jour en jour : l’argent blessé et ambitieux se fit démagogue, se mit à lancer des œillades condescendantes aux gens en blouse, et lorsque le soleil de Juillet échauffa les cœurs, on précipita du trône le roi de la noblesse Charles X. Le roi de la bourgeoisie Louis-Philippe y monta , lui , le représentant de l’argeut qui règne aujourd’hui, mais qui est frondé dans l’opinion publique à la fois par le parti vaincu du passé et par le parti dupé de l’avenir. Oui, le noble faubourg Saint-Germain et les faubourgs prolétaires Saint-Antoine et Saint-Marceau bafouent à l’envi les orgueilleux parvenus du jour, et il va sans dire que les vieux répubïi-

cains avec leur pathos de vertu, et les bonapartistes a vec leurs emphatiques tirades d’héroïsme militaire, se mettent à l’unisson avec ces mécontents. Quand on réfléchit à ce concert de rabaissement, à ce charivari continuel contre le parti régnant, on comprend pourquoi le riche jouit à présent dans l’opinion publique d’une mésestime presque exagérée, tandis qu’en secret chacun soupire après la richesse.

Revenant au thème par lequel j’ai commencé cette lettre, je voudrais ici indiquer quel avantage incalculable ressort pour le communisme de la circonstance que l’ennemi qu’il combat ne possède, malgré toute sa puissance, aucun appui moral en lui-même. La société actuelle ne se défend que par une plate nécessité, sans confiance en son droit, même sans estime pour ellemême, absolument comme cette ancienne société, dont l’échafaudage vermoulu s’écroula lorsque vint le fils du charpentier.

Paris, 8 juillet 1843.

En Chine les cochers même sont polis. Lorsque dans une rue étroite ils s’entre-heurtent un peu rudement avec leurs véhicules, et que les timons et les roues s’enchevêtrent, ils ne poussent nullement des invectives et des jurements, comme les cochers chez nous, mais ils

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descendent avec calme de leur siège, font une quantité de génuflexions et de révérences, se disent diverses flatteries. s’efforcent ensuite en commun de remettre leurs voitures dans la bonne voie, et quand tout est rentré dans l’ordre, ils font encore une fois un certain nombre de révérences et de génuflexions, se disent réciproquement adieu, et continuent leur route. Mais non-sèulement nos cochers , aussi nos savants , devraient prendre exemple là-dessus. Quand ces messieurs entrent en collision ensemble, ils se font très-peu de compliments, et ne cherchent pas le moins du monde à s’entendre et à s’entre-aider comme les Chinois, mais ils jurent et tempêtent en vrais cochers d’Europe qu’ils sont. Et ce déplorable spectacle nous est surtout offert par les théologiens et les philosophes, bien que les premiers soient particulièrement appelés à se conformer au dogme do l’humilité et de la mansuétude , et que les derniers eussent dû apprendre avant tout, à l’école de la raison, la patience et le sang-froid. La guerre entre l’université et les ultramontains a déjà enrichi ce printemps d’une flore de grossièretés et d’injures, telle qu’elle n aurait pu s’épanouir plus magnifiquement sur nos couches à fumier allemandes. Cela germe, pousse et fleurit avec une luxuriance nauséabonde. Nous n’avons ni l’envie ni la vocation d’herboriser là. Le parfum étourdissant de bien des fleurs vénéneuses pourrait nous monter à la tête et nous empêcher d’apprécier avec une froide impartialité le mérite des deux partis, ainsi que la signification et

l’importance politique du combat. Aussitôt que les passions se seront un peu calmées, nous tenterons une telle appréciation. Mais nous pouvons déjà avancer aujourd’hui que le droit est des deux côtés, et que les personnes sont poussées par la nécessité la plus fatale. La plupart des catholiques, qui sont sages et modérés, condamnent, il est vrai, la levée de boucliers inopportune des hommes de leur parti ; mais ces derniers obéissent au commandement de leur conscience, à la plus haute loi de leur croyance, au com^elle intrare ; ils font leur devoir, et pour cette raison ils méritent notre estime. Nous ne les connaissons pas, nous ne saurions juger leur personne, et nous n’avons pas le droit de douter de leur honnêteté...

Ces gens ne sont pas précisément mes favoris, mais pour l’avouer sincèrement, malgré leur zélotisme sombre et sanguinaire, je les aime mieux que les amphibies tolérants de la foi et de la science, ces croyants artistes qui se servent de la n^usique ecclésiastique et des images de saintes, comme moyens de chatouiller leurs âmes épuisées. Je les aime surtout mieux que les dilettanti de la religion, qui sont enthousiastes de l’Église, sans vouer à ses dogmes une obéissance rigide, qui jettent des œillades amoureuses aux symboles sacrés, mais qui ne veulent pas contracter .une union sérieuse avec eux, et qu’on appelle ici des « catholiques marrons. » Ces derniers remplissent maintenant nos églises fqsfiionables, par exemple la Madeleine ou Notre-Dame-

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de-Lorette, ces saints boudoirs, où règne le plus doucereux goût rococo, un bénitier qui sent l’essence de lavande, des prie-Dieu mollement remboufrés, une illumination couleur de rose et des chants langoureux., partout des fleurs et des anges folâtres, une dévotion coquette, qui s’évente voluptueusement avec des éventails de Boucher et de Watteau — du christianisme à la Pompadour.

Aussi dépourvue de justice que de justesse est la dénomination de jésuites, par laquelle on a ici l’habitude de désigner les adversaires de l’université. D’abord, il n’est plus de jésuites dans le sens qu’on attache à ce nom. Mais de même qu’il y a en haut, dans la diplomatie, des personnes qui, toutes les fois qu’arrive le temps du flux de la révolution, déclarent le mugissement et le débordement simultanés de tant de vagues populaires comme l’ouvrage d’un comité directeur : de même il y a ici en bas des tribuns qui, lorsque le reflux commence et que les flots jaillissants de la révolution s’écoulent de nouveau, attribuent ce mouvement rétrograde aux intrigues des jésuites, et s’imaginent sérieusement qu’il réside à Rome un général de jésuites, qui par ses sbires déguisés dirige la réaction dans le monde entier. Non, il se peut bien qu’à Rome existe le chef d’une communauté qui s’appelle compagnie de Jésus, mais un général de véritables jésuites n’y existe pas, comme il n’existe pas non plus à Paris un comité directeur ; ce sont des contes pour de grands marmots,

de vains épouvantails, une superstition moderne. Ou bien est-ce seulement une ruse de guerre, quand on désigne les adversaires de l’université du nom de jésuites? Il n’y a en effet point de nom qui soit moins populaire en ce pays. On a soutenu dans le siècle dernier une polémique si radicale contre cet ordre, qu’il pourrait bien se passer encore un bon laps de temps avant qu’on soit en état de porter sur lui un jugement impartial. Il me semble qu’on a traité assez souvent les jésuites un peu jésuitiquement, et que les calomnies dont ils se sont, rendus coupables leur ont été parfois rendues avec usure. On pourrait appliquer aux pères de la compagnie de Jésus la parole que Napoléon prononça sur Robespierre : « Ils ont été exécutés, non pas jugés. » Mais le jour viendra où on leur rendra justice aussi; et où on reconnaîtra leurs mérites. Déjà aujourd’hui , nous sommes forcés de convenir que par l’action do leurs missionnaires répandus sur tout le globe, ils ont avancé d’une façon incalculable la moralisation du monde, la civilisation générale, que de plus ils ont été un salutaire contre-poison contre les miasmes délétères de Port-Royal, et que même leur théorie tant blâmée des accommodements a été l’unique moyen qui restât à l’église romaine pour conserver sa domination sur l’humanité moderne, si désireuse de liberté et si avide de jouissances. « Mangez un bœuf et soyez chrétien, » disaient les jésuites au pénitent qui dans la semaine sainte avait envie d’un petit morceau de viande; mais

leur indulgence ne reposait que dans le besoin du moment, et plus tard, après l’affermissement de leur pouvoir, ils eussent peut-être ramené les peuples carnivores aux plus maigres aliments de jeûne spiritualiste. Des doctrines relâchées pour le monde présent en révolte, des chaînes de fer pour le monde subjugué de l’avenir. Ils étaient si fins !

Mais la finesse est impuissante aontre la mort. Ils gisent depuis longtemps dans la tombe. Il y a encore, il est vrai, des gens en manteaux noirs et avec d’énormes tricornes aux bords relevés ; mais ce ne sont point de vrais jésuites. De même qu’un doux agneau s’affuble quelquefois de la peau de loup du radicalisme, par vanité, par intérêt, ou pour faire une niche , de même il n’y -a parfois sous la peau de loup du jésuitisme qu’un sot petit baudet. — Oui, ils sont morts. Les pères de la Compagnie de Jésus n’ont laissé dans les sacristies que leur défroque, non leur esprit. Ce dernier hante d’autres endroits, et bien des champions de l’université, qui l’exorcisent avec tant de zèle, en sont peut-être possédés sans qu’ils s’en doutent. Je ne dis pas cela par rapport à MM. Michelet et Quinet, les âmes les plus sincères et les plus véridiques, mais j’ai ici surtout en vue le ministre officiel de l’instruction publique, le recteur de l’université, M. Villemain. La conduite ambiguë de cet homme m’inspire toujours de la répulsion. Je ne puis accorder mon estime qu’à son esprit et à son style, Nous voyons dans cet exemple, soit dit en passant, que

la célèbre parole de Buffon : « le style, c’est l’homme, y est tout à fait fausse. Le style de M. Villemain est beau, noble, bien tourné et propret. — A Victor Cousin je ne puis pas non plus épargner complètement le reproche de jésuitisme. Dieu sait que je suis enclin à rendre justice aux qualités de M. Cousin, que je reconnais volontiers l’éclat de son esprit : mais les mots par lesquels il annonça dernièrement dans l’Académie la traduction de Spinosa, ne témoignent ni de courage ni d’amour de la vérité. Cousin a sans doute avancé infiniment les intérêts de la philosophie, en rendant Spinosa accessible à la France pensante, mais il aurait dû avouer en même temps avec sincérité qu’il n’a pas rendu par là un grand service à l’Église. Tout au contraire, il a dit que Spinosa avait été traduit par un de ses disciples, élève de l’École normale , afin de l’accompagner d’une réfutation ; et il ajouta que, tandis que le parti des prêtres attaquait si violemment l’université, c’était justement cette pauvre université innocente et décriée comme hérétique, qui réfutait Spinosa, cet ennemi héréditaire de la foi, qui avait écrit ses livres déicides avec une plume des noires ailes de Satan. c< Qui trompe-t-on ici ? » s’écrie Figaro, C’était dans l’académie des sciences morales et politiques que Cousin annonça de cette manière hypocrite et que je ne saurais assez blâmer la traduction française de Spinosa; elle est parfaitement bien faite, tandis que la réfutation préconisée est si faible et si pauvre, qu’elle passerait en Allemagne pour une œuvre d’ironie. —

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La traduction française de Spinosa est d’ailleurs un travail de grand mérite. Le nom du traducteur est M. Saisset.

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