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POÉSIES DE J. -B. ROUSSEAU

sur ses sentiments, ses opinions et ses vues, l’auteur nous a donné ces sentiments eux-mêmes, ces vues et ces opinions dans les manifestations qui en sont la conséquence nécessaire, soit en paroles, soit en actions, ou autrement. Il a laissé tranquillement agir sur lui tout le monde extérieur et il a exprimé dans un langage libre et simple, souvent avec une généreuse franchise et une naïveté enfantine, la façon dont ce monde se reflète sur son âme agitée. Il a suivi en cela le principe suprême de l’école romantique, et, au lieu de viser à cette fausse idéalité que l’on connaît, il a peint dans ses poésies les particularités les plus particulières d’une vie de jeune homme toute simple et toute bourgeoise. Mais ce qui révèle en lui le poète, c’est que, sous le particulier, on retrouve le général, et que, jusque dans les tableaux flamands comme l’auteur nous en donne plusieurs parmi ses sonnets, l’idéal lui-même apparaît. Ce choix et cet enchaînement des particularités sont précisément ce qui donne la mesure d’un talent; car, de même que l’art du peintre consiste en ce que son œil voit d’une façon particulière, qu’il saisit de suite, par exemple, la plus

sale auberge de village par le côté où elle oflre un

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aspect capable de flatter le goût du beau, et la représente de, manière à ce qu’elle parle au sentiment : de même le vrai poète a le talent de voir et combiner les particularités les plus insignifiantes et les plus vulgaires de la vie réelle, de manière à en former un ensemble vraiment beau et poétique. C’est ce qui fait que toute poésie véritable a une couleur locale déterminée, et que, dans la poésie subjective nous devons reconnaitre la localité où vit le poète Dans les poésies qui nous occupent on sent le souille des bords du Rhin, l’on y trouve partout des traces du genre de vie propre à ce pays, du caractère de ce peuple si vivant, avec toute sa grâce, son amour de la liberté, sa mobilité et son insouciante profondeur. Le second livre de ces poésies est d’un art plus élevé et nous le préférons au premier, bien que celui-ci ait plus de charme et de vigueur. Dans le premier livre rellérvescence de la passion prédomine encore, précisément parce qu’il exprime la recherche inquiète d’une histoire ; dans le second l’on voit déjà poindre un calme épique, parce qu’il s’y trouve déjà une certaine matière bis* torique qui permet des contours plus arrêtés. Mais tout le monde sait — et ceux qui l’ignorent peuvent

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l’apprendre ici — que la passion produit aussi bien de bonnes poésies que le génie poétique inné. C’est pour cela que l’on voit tant de jeunes Allemands qui se regardent comme poètes, parce que leur passion qui fermente, l’explosion de leur puberté, le patriotisme ou même le délire leur ont fait produire quelques vers passables. C’est pour cela aussi que certains esthéticiens de pacotille ayant par hasard entendu un cocher amoureux ou une cuisinière en colère user de formes de langage poétiques, en ont tiré cette conclusion radicalement fausse : que la poésie n’est autre chose que le langage de la passion. Évidemment dans le premier livre il est bon nombre de pièces que la passion seule a inspirées; mais on peut dire de celles du second qu’elles sont, en partie, des productions du génie. Il est plus difficile de déterminer la puissance de ce génie, et l’espace dont nous disposons ne nous permet pas de nous livrer à cette recherche. Examinons donc les deux livres à un point de vue plus extérieur. Le premier contient cent morceaux détachés ou groupés, écrits en diverses espèces de vers et de rhythmes. L’auteur s’y plaît à imiter avec plus ou moins de succès la plupart des formes méridionales. On y trouve

ns CeUVRES DE HENRI HEINE

cependant au=sl la forme (out unie du proverbe allemand et celle du chant populaire. Nousciterons, pour sa brièveté, la sentence suivante :

Je hais l’hypocrisie

De notre jeunesse allemande d’aujonrd’hni Et sa vertu apprise par cœur Comme une litanie (1).

Les chants populaires sont dans le ton voulu, mais ils nous paraissent écrits d’une façon un peu trop lourde. Ce qu’il faudrait, ce serait de bien saisir l’esprit des formes populaires et de créer des formes nouvelles appropriées à nos besoins. Quoi de plus insipide, en effet, que les prétendus chants populaires de ces messieurs qui, prenant un sujet en pleine actualité et parmi la société polie, le revêtent d’une forme qu’un honnête ouvrier d’il y a deux cents ans eûtpeut-être trouvée convenable pour exprimer ses sentiments? La lettre tue, mais l’esprit vivifie.

Le second livre ne contient que des sonnets dont

(1) Mir ist znwider die Kopfliüngerei Der jetzigen deutschen Jugend,

Und ihre, gidch einer Litanei,

Aoswendig gelernte Tugend.

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la première moitié, intitulée: Le Temple de l'amou)\ se compose d’apologies poétiques d’esprits aimés. Parmi les sonnets d’amour, nous regardons comme les mieux réussis les xvi, xvii, xx, xxi, xxii et XXXVI. Dans le Temple de l’amitié nous distinguons les sonnets à Strauss, Arnim de Brentano, A.-W. de Schlegel, Hundeshagen, Smets, Kreuser, Rückert, Blomberg, Loben, Immermann, Arndt et Heine.

Celui que nous préférons est le sonnet à J. Kreuser. Celui à C.-M. Arndtestaussi digne d’éloges parce que l'auteur ne craint pas, comme tant de gens serviles, dont les motifs sont connus, de parler publiquement de cet homme honorable. Il y a toutefois dans ce sonnet un vers que nous ne pouvons pas comprendre, c’est le second. Babel n’est pas sur les bords de la Seine; c’est là une fâcheuse erreur géographique de 1814. En somme, nous ne trouvons rien à blâmer dans ce Temple de T amitié si ce n’est une bienveillance un peu trop large. Nous disons cela surtout pour le sonnet à Henri Heine que l’auteur a déjà convenablement mentionné dans le premier livre, et qu’il gratifie encore, dans le second, de huit sonnets, tandis que d’autres ne sont honorés

que d’un seul. Ces sonnets parent la lêlc de Heine

lU

d’une si précieuse couronne de laurier, que M. Rousseau devra vraisemblablement se donner un jour le plaisir, de lancer quelques gentilles boulettes de boue à cette tête couronnée par lui-même. S’il ne le faisait pas, ce serait grand dommage, car il manquerait à l’usage et à la tradition, et se mettrait tout à fait en dehors des habitudes et de la nature même de l’espèce humaine.

STRUENSÉE

Le 27 mars on représentait au théâtre national de Munich Struensée, tragédie en cinq actes de Michael Beer. Avant de juger cette pièce, qu’on nous permette de jeter un coup d’œil rapide sur les productions dramatiques de Beer qui l’ont précédée. Ce n’est qu’en considérant en quelque sorte l’auteur par rapport à lui-même et en voyant la place qu’il occupe dans la littérature dramatique, que nous établirons un critérium qui nous permettra de mesurer l’éloge et le blâme, et d'en fixer la valeur relative.

La Cli/temnestre se ressentait de la jeunesse de l’auteur; elle révélait un talent qui n’avait pas en-

1. Tragédie en cinq actes, par Michel Beer. Écrite à Munich au commencement d’avril 1828.

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core atteint sa maturité. Les admirateurs de cette pièce se recrutaient parmi les élus qui regardent la Sapho de Grillparzer comme le modèle le plus parfait de ce genre grec; quant aux critiques, ils se composaient de gens qui blâmaient pour le seul plaisir de blâmer, et d’autres qui avaient efïectivement raison. On ne saurait le nier, les personnages de cette tragédie n’avaient qu’un semblant de vie, et leurs discours n’étaient qu’une vaine apparence. Il n’y avait pas là de sentiment vrai, mais un simple épanouissement du gonvenu théâtral; pas un mot vraiment ému, mais seulement le langage guindé des courtisans de comédie; et, à part quelques violettes véritables, tout le reste n’était qu’un bouquet de fleurs en papier. La seule chose qu’on ne pouvait méconnaître, c’était un talent dramatique 'qui se manifestait d’une façon incontestable, malgré le manque de naturel et la regrettable direction dans laquelle l’auteur s’était fourvoyé.

M. Beer lui-même l’avait soupçonné, comme le prouve sa seconde tragédie, les Fiancées d’Aragon. On y voit déjà çà et là briller une vraie flamme, de loin en loin on y rencontre des éclats de véritable passion, et l’on ne peut y mécnnnaitre un certain

STRUENSKE Ail

defîré de poësie; mais, bien que. les fleurs de papier soient remplacées par des fleurs naturelles, organiques et vivantes, ces fleurs cependant trahissent encore le sol où elles ont poussé ; ce sont des fleurs de théâtre ; on sent qu’elles ne sont pas nées en plein soleil, mais à la lumière blafarde des lampes de l’orchestre ; aussi ont-elles des couleurs et un parfum équivoques. Toutefois le talent dramatique s’accentue davantage encore dans cette pièce que dans la première.

Aussi avec quelle sympathie on salua les nouveaux progrès de l’auteur ! Fut-ce le sentiment de sa propre erreur, l’impulsion inconsciente de sa nature ou bien une force extérieure irrésistible qui le mit tout à coup dans la voie la meilleure et la plus vraie ? Son PaiHa parut. Ce n’était pas un chétif souffleur de théâtre qui avait animé cette vigoureuse figure. Le feu de cette âme n’était plus un vulgaire feu de colophane, et ce n’étaient pas des douleurs conventionnelles qui faisaient explosion chez cette ardente nature. Il y avait là des mots pénétrants qui frappaient tous les cœurs, des flammes qui les embrasaient.

M. Reer sourira sans doute en voyant que c’est

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au choix du sujet de celte tragédie que nous attribuons le succès extraordinaire qu’elle a obtenu auprès du public. Nous lui accordons volontiers qu’il a mis dans cette pièce de la poésie vraie, incontestablement vraie, et que même celte production nous fit saluer en lui un véritable poète et non un de ces poètes homœopathiques qui ne mêlent qu’un dix-millième de poésie à l’eau de leurs tragédies. Néanmoins nous maintenons que, dans le Paria, le sujet a été la principale cause du succès. Ce n’est jamais la poésie par elle-même qui assure la célébrité aux productions d’un poète. Prenons pour exemple le Werther de Coètlie. Son premier public n’en comprit nullement la véritable portée; ce fut l’intérêt du fait, sa nature émouvante, qui attira ou repoussa la grande masse des lecteurs. On lut le livre à cause du suicide, et ce fut également à cause du suicide que les Nicolaïtes écrivirent contre lui. Mais il y a encore dans Werther un élément qui n’a séduit que le petit nombre, je veux parler de l’endroit où l’auteur raconte comment le jeune Werther fut exclu avec la plus exquise politesse de la haute société noble. Si le Werther eût paru de nos jours, cette partie du livre aurait produit infiniment

STRUENSEE

plus d’effet que tous les coups de pistolet imaginables.

Avec le développement de la sociabilité, il s’est manifesté, dans la nouvelle société européenne,' chez un nombre infini de gens, une noble indignation contre l’inégalité des conditions ; on s’est révolté contre tous ces privilèges qui blessent des classes ^tières d'hommes, on a pris en horreur ces préjugés qui, restés dans notre siècle comme d’affreuses idoles des temps de barbarie , réclament encore leurs victimes humaines, et auxquelles on continue d’en sacrifier de nombreuses choisies parmi les meilleures. Notre époque est imbue de l’idée d'ega-^ lité, et les poètes qui, comme des grands-prêtres, rendent hommage à ce divin soleil, peuvent être assurés que des milliers de créatures humaines se prosternent avec eux, avec eux pleurent et jubi lent.

De là vient le succès bruyant qui accueille toutes les œuvres où cette idée se produit. Après Gœthe dans son Werther^ Louis Robert fut le premier qui la mit sur la scène et qui, dans sa Force des choses, nous donna une véritable tragédie bourgeoise, lorsque, d’une main habile, il arracha subitement le

OKL'VUKS de HENRI HEINB

froid et prosaïque appareil qui recouvrait la blessure brûlante dont saignait le cœur de l’humanité moderne.

Plus tard d’autres auteurs ont traité avec un égal succès le même thème, nous avons presque dit la même blessure. Cette même force des choses nous émeut dans Ouriku et Édouard, dans la Duchesse de Duras et dans Isidore et Olga de Raupach. La France et l’Allemagne ont même trouvé un vêtement semblable pour la même douleur, et Delavigne et Beer nous ont tous deux donné un Paria.

Nous no voulons pas rechercher quel est celui des deux poètes qui a déployé le plus de talent; il nous suffit de savoir qu’ils ont fait couler, l'un et l’autre, de généreuses larmes. Qu’on nous permette seulement de faire observer en [lassant que, dans le Paria de Beer, la langue, bien qu’imprégnée de poésie, conserve encore quelque chose de théâtral qui laisse apercevoir yà et là que le Paria a grandi sous les arbres des coulisses de Berlin beaucoup plus que sous les bananiers des Indes, et qu’il descend en ligne directe de la bonne Clgtemneslre et des Fiancées d'Aragon qui valaient déjà mieux.

Nous avons dû faire précéder notre criti(]ue de

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ces considérations sur les productions antérieures de M. Beer, afin de pouvoir nous prononcer d’une manière d’autant plus brève et plus nette sur sa nouvelle tragédie de Struensée.

Disons tout d’abord, que le reproche que nous n’avons pu nous empêcher d’adresser au Paria n’atteindra jamais Struensée, dont le style pur, clair et coulant, peut passer pour un modèle de correction et d’élégance. Sous ce rapport, nous n’avons à adresser à Michel Beer que des éloges sans restriction aucune. C’est par le style surtout qu’il se distingue de la foule de nos soi-disant poètes dramatiques, de ces écrivains boursouflés dont les ïambes surchargés d’images s’enroulent comme des guirlandes de fleurs ou des rubans de ténias autour de pensées ineptes. Avec quel bonheur nous avons -enfin vu jaillir, dans ce désert aride que nous nommons le théâtre allemand, une source fraîche et pure !

Pour ce qui est du sujet, M. Beer a été guidé par une heureuse étoile, nous dirions presque par un heureux instinct. L’histoire de Struensée est un événement trop moderne pour qu’il soit nécessaire de la raconter ici et d’expliquer, selon l’usage, la fable

de la pièce. On devine aisément qu’elle se compose

d’une part de la lutte d’un ministre bourgeois contre une aristocratie orgueilleuse, d’autre part de l’amour de Struensée pour la reine Caroline-Mathilde de Danemark.

Nous ne nous étendrons pas longuement sur cette seconde donnée principale de la tragédie de Beer, bien quelle ait paru assez importante à l’auteur pour lui faire presque oublier la première dans les quatrième et cinquième actes, bien qu’elle puisse aussi paraître assez importante à d’autres personnes pour que la représentation de la tragédie rencontre en plus d’un lieu des difficultés insurmontables de la part d’augustes censeurs. Quant à la question de savoir s’il n’est pas indigne d’un gouvernement libéral de s’opposer à la représentation dramatique de faits authentiquement prouvés, nous la traiterons en temps et lieu. Notre théâtre national, dont on déplore si amèrement la décadence, périrait tout à fait sans cette liberté de la scène plus ancienne encore que la liberté de la presse, et qui fut entière partout où a fleuri l’art dramatique, à Athènes du temps d’Aristophane, comme en Angleterre sous le règne d’Élisabeth, qui permit de mettre en scène les histoires épouvantables de sa propre famille et les hor-

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reurs coraraises par son père lui-même. Ici, en Ba- 'vière, où nous voyons un peuple libre, et, chose encore plus rare, un roi libre, nous trouvons aussi la même grandeur de sentiments, et nous pouvons espérer que l’art y portera de beaux fruits.

Mais revenons à la première des deux données principales du Struensce, savoir la lutte de l’élément bourgeois contre l’aristocratie. On ne peut méconnaître l’analogie qui existe entre ce thème et celui dû Paria. Il en devait sortir tout naturellement, et nous n’en admirons que plus le développement intellectuel du poète et la sagesse de sentiment qui le ramène toujours au principe des questions capitales qui agitent notre temps. Dans le Paria, nous

avions vu l’opprimé foulé jusqu’à la mort sous le %

pied de fer de son orgueilleux oppresseur, et la voix déchirante qui perçait notre cœur était le cri de détresse de l’humanité ofl’ensée. Dans Strfteim'e, au contraire, nous voyons l'opprimé d'autrefois en lutte avec ses oppresseurs. Ceux-ci ont même le dessous, et ce que nous entendons est la protestation digne et fière par laquelle la société humaine revendique ses anciens droits, et réclame l’égalité civile de tous

ses membres. Dans une conversation avec le comte

Igi ' OEUVRES DE HENRI HEINE

de Rantzau, représentant de l’aristocratie, Struensée s’exprime avec la plus grande énergie sur ces privilégiés, ces cariatides du trône, qui voudraient faire croire qu’il ne peut pas se passer de leur appui ; il peint admirablement ce temps des nobles, ce temps où il n’avait pas encore pris les rênes de l’État :

« L’orgueil et la suffisance se partageaient les plus hauts emplois. Les meilleurs étaient obligés de s’effacer. On laissait à une armée vénale de serviteurs, dont on trafiquait, toutes les fatigues des emplois subalternes. Chose honteuse à dire, le pays était dévoré jusqu’à la moelle par les entremetteurs brodés et galonnés à qui l’on payait de notre or leurs services secrets d’antichambre et leur infâme silence; une bande de jeunes nobles franchissait avant son tour les nombreux échelons de la hiérarchie administrative, et arrivait par sauts rapides aux plus hautes fonctions, repoussant au bas de l’échelle tous ceux que la naissance avait moins favorisés. On les voyait alors se masser impudemment sur le sommet étroit de l’État, où il n’y a place que pour un petit nombre d’hommes éprouvés. Le pays voyait ainsi avec une indignation croissante ses meilleurs ci-

STRUENSÉE

toyens refoulés par des nobles encore imberbes dans l’obscurité et dans le mépris,

RANTZAU, S0U7'iant.

Il est bien possible que les aiglons s’élancent vers la lumière d’un essor plus hardi que les petits du vulgaire moineau.

STRUENSÉE

Mais, moi, monsieur le comte, j’ai osé rogner les ailes à ces aiglons, et, par des lois énergiques, modérer leurs audaces juvéniles, afin que quelque nouveau Phaéton ne se hasardât plus à conduire le char de l’État. »

Naturellement, une tragédie dont le héros débite de pareils vers n'a pas manqué d’interprétations malveillantes. Non content de voir le coupable, qui ose s’exprimer ainsi, finir sur l’échafaud, on a manifesté sa mauvaise humeur par des jugements où l’on ne faisait intervenir que l’art, on a posé des principes esthétiques au moyen desquels on démontrait par le menu les défauts de la pièce. On reproche entre autres choses à l’auteur, qu’il n’y a dans ses tragédies ni belles réflexions, ni pensées pro-

fondes, qu’il n’y met que de l’action et des personnages. Ces critiques ne connaissent sans doute ni la Clytcmnestre, dont j’ai parlé ci-dessus, ni les Fiancés d’Aragon, où, Dieu merci, ce ne sont pas les réflexions qui manquent. Un autre reproche portait sur le choix du sujet, qui, disait-on, n’était pas entièrement tombé dans le domaine dp l’histoire, et qu’on ne pouvait traiter qu’en mettant en scène des personnes encore vivantes. On trouvait, en outre, . qu’il ne convenait pas d’exposer les querelles des partis actuellement en lutte, d’exciter les passions du jour, ni de Représenter le présent dans le cadre de la tragédie, surtout dans un temps où le présent est gros de tempêtes et de dangers. Nous sommes, quant à nous, d’une opinion contraire. On ne saurait jamais mettre trop tôt sur la scène les histoires horribles des cours, et il faut ici, comme dans l’ancienne Égypte, prononcer le jugement des morts sur les rois et les grands de la terre. Pour ce qui est de cette théorie de l’utilité, en vertu de laquelle on juge une tragédie d’après le bien ou le naal qu’elle peut faire, nous sommes bien éloigné de l’admettre. Cependant, même d’après cette théorie, la tragédie de M. Beer mériterait plus d’éloge que

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(Je blâme ; car, lorsqu’elle nous montre dans toute sa cruelle réalité l’image de ces privilèges de castes, elle produit peut-être un effet plus salutaire qu’on ne pense.

11 y a une" légende populaire d’après laquelle le basilic est l’animal le plus terrible et le plus invulnérable; ni le fer ni le feu ne peuvent le blesser, et le seul moyen de le tuer, c’est d’avoir l’audace de lui présenter, un miroir; en effet, l’animal en s’apercevant est tellement effrayé de sa propre laideur, qu’il tombe roide mort. Le Struensée, de même que le Paria, a été le miroir que le hardi poète a présenté au pire basilic de notre temps, et nous lui sommes reconnaissant pour cette œuvre de charité.

Kous ne voulons pas examiner ici les lois de l’art, les plébiscites esthétiques promulgués par la masse du public à l’occasion de la tragédie de Beer. Qu’il nous suffise de dire que M. Beer a eu gain de cause devant ce tribunal. Ce n’est pas un éloge que nous entendons lui adresser en disant cela; il se cache plutôt sous ces paroles un blâme secret : nous regrettons que l’auteur ait conquis le suffrage du gros public par des moyens qui ne sont 'peut-être 'pas

tout à fait dignes d’un poëte. Nous voulons parler de ce stimulant théâtral qui consiste à tenir les spectateurs en haleine par une attente surexcitée au plus haut degré. C’est ainsi que, pendant quatre heures et demie, avec une salle aussi comble qu’elle l’était à la première représentation du Struensée, on a pu obtenir ce résultat que, la pièce finie, l’enthousiasme nullement refroidi éclatait en bruyants applaudissements, et que la majeure partie du public eut le courage d’attendre longtemps encore pour voir si

M. Beer, qu’on rappelait avec frénésie, ne paraîtrait pas sur la scène.

Nous avons peut-être été injuste envers les critiques qui reprochaient à M. Beer de manquer de belles réflexions ; ce n’était sans doute de leur part qu’un blâme ironique sous lequel ils voulaient cacher la plus fine louange. Si pourtant ils parlaient sérieusement (nous sommes tous de faibles humains), nous regrettons que ces critiques n’aient pas vu ce qui leur crevait les yeux. Ils n’ont vu, disentils, qu’ action et figures, et ils ne s’aperçoivent pas que cela représente les réflexions les plus admirables, et que même la pièce tout entière n’est qu’une grande et unique réflexion. Quant à nous, nous ad-

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mirons la sagesse dramatique et l’éntente de la scène qui ont permis à l’auteur de produire de si grands effets. Non-seulement il a bien motivé, amené et exécuté chaque scène, mais encore il n’en est pas une qui, considérée à part, ne découle de la nécessité organique et de l’idée principale de la pièce. Nous citerons, par exemple, la scène populaire qui ouvre le quatrième acte. Un spectateur inintelligent n’y verra — et plusieurs, en effet, n’y ont vu — qu’un remplissage inutile; cependant, elle motive toute la catastrophe, qui, sans cela, ne serait expliquée qu’à demi. Nous pourrions encore faire observer que les spectateurs ont été si fortement remués par les scènes douloureuses des trois premiers actes, qu’il leur fallait absolument une scène comique pour les reposer. D’ailleurs, au fond, cetle scène en ellemême est de nature tragique ; sous le masque de la comédie, on voit briller les yeux sombres et désolés de Melpomène; c’est précisément cette scène qui nous montre que Struensée, déjà compromis par un amour qui le rend coupable de lèse-majesté, court

encore à sa perte par les nouvelles institutions qu’il

veut imposer au pays. Ces institutions sont antinationales, le peuple les déteste; il n’est pas encore

assez mùr pour accepter les grandes idées de ce cœur libéral. Qu’on nous permette de citer quelques passages de cette scène populaire dans laquelle M. Beer nous a prouvé que son talent avait aussi la veine comique. Des paysans sont au cabaret et causent politique :

« LE MAÎTRE d’ÉCOLE.

Moi, je trouve que ce Struensée ne mérite pas que noqs nous disputions pour lui. Il, est venu dans le pays pour notre malheur à tous. Il porte partout les querelles et la discorde. Ne se mêle-t-il pas aussi des aft'aires de notre noble profession? N’exige-t-il pas à présent que les instituteurs en titre enseignent à vos chers enfants des choses qui ne sont pas du tout faites pour eux ? S’il arrive à ses fins, vos garçons et vos ^filles en sauront bientôt plus long que vous. Mais il n’y arrivera pas ; je me charge de l’en empêcher.

HOOGE, paysan.

Oui, il veut allumer la lumière partout où l’on deVji'ait l’éteindre. Voilà-t-il pas que chacun peut faire imprimer ce qu’il veut ! Et un honnête maître d’école comme vous ne’pourra plus boire un coup

STRUENSÉE

de plus que sa soif sans que le sacristain puisse faire imprimer .demain : « Hier, le maitre d’école était ivre. »

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