LETTRES DE IIEUI.IX
fies roues et du piétinement des chevaux. Toute la rue était quelquelois ejieomhrée d’équipafïes ; les innombrables lanternes des voitures éclairaient les tuniques rouges galonnées, qui couraient entre 'eux en criant et en jurant, tandis que des girandoles de cristal versaient leur lumière gaie et brillante des fenêtres du premier étage des hôtels, où retentissait la musique. '
Nous avons eu peu de neige cette année, et, par conséquent, on n’a presque pas entendu les tintements de sonnettes de traîneaux et les claquements de fouet, (iomme dans toutes les grandes villes protestantes, Notd joue ici le principal rôle dans la grande comédie de l’iiiver. Déjà, une semaine à l’avance, tout le monde est occupé de l’achat de cadeaux de Noël. Tous les magasins de modes, de bijouterie et de quincaillerie, étalent au grand jour leurs plus beaux articles, comme nos petits-maîtres leurs connaissances savantes ; sur la place du château se dressent une foule de boutifpies de bois, avec des objets de toilette, de ménage et de jeu, et les alertes Berlinoises voltigent comme des papillons de magasin en magasin, et achètent, et causent, et lancent des œillades, et .se montrent elles-mêmes aux ado-
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rateurs qui les épient. Mais c’est le soir que le plaisir prend son véritable train ; car alors on voit nos charmantes, souvent avec toute la famille respective, avec père, mère, tante, petite-soeur et petitfrère, faire le pèlerinage d’une confiserie à l’autre, comme si c’étaient des stations de la croix. Là-bas, les braves gens payent leurs deux gros de monnaie courante pour l’entrée,et regardent con amore « l’exposition, » savoir une foule de poupées de sucre ou
de dragées qui, placées symétriquement les unes à
côté des autres, éclairées tout autour et resserrées entre quatre murs peints à la perspective, forment un assez joli tableau. Le comique de la chose, c’est i[ue ces poupées de sucre représentent quelquefois des personnes réelles et connues de tout le monde.
J’ai traversé une foule de ces confiseries à leur
suite, car je ne ccTnnais rien de plus amusant, que de regarder, ina{)crçu moi-même, comment les Berlinoises se i*éjouissent, comme ces seins soulevés par l’extase du sentiment palpitent avec; rapidité, comme ces âmes na'ives jettent des cris d’allégresse ; « Eh f que c’est beau ! » Chez Fucbs on a remarqué, dans l’exposition de cette année, des images de Lalla Rookh, telles qu’on en voyait l’année dernière au
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château, lors de la fête de la Cour que vous connaissez. 11 m'a été impossible de voir quelque chose de ces splendeurs chez Fuchs, car les jolies petites têtes de toutes ces dames formaient un mur impénétrable devant le tableau carré en sucre. Je neveux pas vous ennuyer, cher ami, en vous soumettant mon justement sur l’exposition des confiseurs ; le conseiller de guerre Charles Müchler, le même, dit-on, qui envoie les correspondances berlinoises au Monde élégant, a déjà donné là-dessus un article critique dans ce recueil.
Il n’y a pas grand’chose à dire des redoutes de la salle Jagor, excepté que par suite de mesures excellentes, toute personne qui craint de s’ennuyer à mort est libre de se retirer.
Les redoutes de l’Opéra sont splendides et grandioses. Ces jours-là, tout le parterre est réuni à la scène, ce qui constitue une salle immense, éclairée d’en haut par une foule de girandoles en ovale. Ces ovales embrasés ont presque l’apparence de systèmes solaires, tels qu’on les voit représentés dans les conipendiums d’astronomie ; elles surprennent et troublent la vue de celui qui regarde en haut, tant elles versent une lumière éblouissante sur la foule bigarrée
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et étincelante, qui s’agite dans les salles, dansant, sautillant, poussant et criant jusqu’à dominer presque les sons de la musique. Tout le monde doit se présenter ici en domino, et il n’est permis à personne d’enlever son masque de sa figure. Du reste, je ne connais pas de ville où cela soit permis. Dans les corridors seulement, et dans les loges du premier et second rang, on peut ôter le masque. Les gens de la basse classe populaire payent une faible entrée, pour laquelle ils peuvent, du haut de la galerie, regarder toutes ces magnificences. Dans la grande loge royale, on voit la cour, qui n’y compte que très-peu de personnages masqués ; par moments, (pielques-uns d’entre eux descendent dans la salle et se mêlent à la bruyante foule des masques. Celle-ci se compose d’hommes de toutes les classes. Ici, il est difficile de distinguer si tel gaillard est un comte ou un garçon tailleur; cela peut se reconnaître aux manières, mais non pas à fliabit. Presiiue tous les hommes jiortent ici seulement de simples dominos de soie et de longs chapeaux de' claque. Oir expliquera cela facilement par l’égoïsme inhérent aux’ habitants des grandes villes. Chacun veut s’amuser ici, mais non jouer le rôle de masque