‹ De tribord à bâbord [microforme]Chapitre 11 sur 53 · VIS · texte numérisé non relu

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Quelques heures après, le petit canot monté par six personnes venait les rejoindre. Elles rapportaient que dix-sept matelots n'avaient pas voulu abandonner M. de Freneuse qui, ne pouvait se décider à quitter son navire, et on peut se faire une triste idée de cette première nuit passée par les uns sans abri et sans feu sur cette terre déserte de l’Anticosti, par les autres sur un navire battu en brèche par la mer, et avec la certitude d’être engouffrés d’une minute à l’autre.

A minuit, la tempête était dans toute sa violence, et chacun avait perdu l’espoir de se sauver, lorsqu’au petit jour on s’aperçût que le navire tenait bon. La violence du flot était tombée ; il n’y avait pas une minute à perdre pour le sauvetage, et chacun se mettant à l’œuvre, on embarqua des provisions avariées, les outils du charpentier, du goudron, une hache, quelques voiles, puis il fallut regagner terre, et le capitaine de Freneuse, les larmes aux yeux, et emportant son pavillon, fut le dernier à quitter l'épave de la

Renommée.

Cette seconde nuit, passée sur l’île, fut encore plus triste que la première, car il tomba deux pieds de neige, et sans les voiles tout le monde serait mort de froid. Ces rudes débuts ne découragèrent personne ; de suite on se mit au travail. Le mât d’artimon de la Æenommée était venu au plain ; on tailla dedans une quille nouvelle pour la chaloupe ; elle fut calfatée avec soin, et son étembot et ses bordages furent refaits à neuf. Pendant que les uns coupaient du bois, les autres faisaient fondre la neige ; bref, on

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DE TRIBORD A BABORD 93 se créait le plus d’occupations possible pour tâcher d'oublier, mais, hélas ! à ces heures de travail succédérent bientôt les heures d’épuisement. Ies malheureux naufragés avaient au moins une perspective de six mois à passer sur l’île d’Anticosti, puisqu'il leur fallait y attendre l'ouverture de la navigation. Or, les navires qui passaient alors de Québec en France n'emportaient que pour deux mois de vivres. Au moment où elle avait touchée, la Lenommée avait déjà onze jours de mer ; une partie des provisions étaient avariée par le naufrage, et en s’astreignant à la plus stricte économie, c’est-à-dire en ne distribuant à chacun qu’une maigre ration par vingt-quatre heures, on pouvait —tous calculs faits — prolonger sa vie de quarante jours! A cette incontestable certitude était venu se joindre l'hiver, arrivé dans toute sa rigueur. La glace rendait le navire inaccessible ; six pieds de neige couvraient le sol, et pour comble de désespoir les fièvres venaient de faire leur apparition et exerçaient de faciles ravages sur ces natures émaciées.

Il fallut donc prendre une décision suprême.

Un poste français passait alors l'hiver à Mingan, où il s’occupait à faire la chasse au loup-marin. Pour s’y rendre, il fallait d’abord faire quarante lieues de grève avant d'atteindre la pointe nord-ouest de l’île, puis, comme le dit le P. Crespel, ‘‘ descendre un peu et traverser douze lieues de haute mer.’”” On agita l'idée de se diviser en deux groupes, dont un devait rester à la rivière au Pavillon, pendant que l’autre irait à Mingan chercher du secours. Lorsque cette

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proposition fut soumise en conseil chacun la trouva inattaquable, mais la grande difficulté consistait à désigner ceux qui seraient du premier groupe et ceux qui feraient partie du second. C'était à qui ne resterait pas en arrière.

Dans cette pénible alternative, le P. Crespel eut recours à Dieu. Le 26 novembre, il dit la messe du Saint-Esprit, et dès que le sacrifice eût été terminé, vingt-quatre hommes se levèrent et prirent la résolution de se résigner à la volonté divine, assurant qu’ils hiverneraient coûte que coûte à la rivière au Pavillon.

Cet acte d’abnégation tranchait le nœud gordien. Toute cette nuit-là fut employée à entendre des confessions, et le lendemain, après avoir laissé des provisions à ces braves gens et leur avoir juré sur les Saints-Evangiles qu’ils reviendraient les reprendre aussitôt que possible, le capitaine de Freneuse, le P. Crespel, M. de Senneville, suivis de trente-huit personnes, prirent le chemin de l’inconnu. La misère et le danger avaient nivelé la position de tous ces hommes, et avant de se quitter officiers et matelots s'étaient embrassés en pleurant. Hélas! bien peu devaient se revoir.

En partant, M. de Freneuse avait subdivisé ses gens en deux sections: treize d’entre eux manœuvraient le petit canot et vingt-sept s'embarquèrent dans la chaloupe. Jusqu'au 2 décembre, cette navigation de conserve fut affreuse ; à peine gagnait-on chaque jour deux ou trois lieues qu’il fallait faire à

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ut Le 2 décembre, le temps s'était mis au beau ; une lu petite brise soufflait sans âpreté, et la joie renaissait i- sur ces figures hâves et décharnées, lorsqu’en voulant é- doubler la pointe sud-ouest, la chaloupe qui allait nt à la voile fit la rencontre d’une houle affreuse, au et en manœuvrant pour lui échapper, perdit le canot de vue. Plus tard, on sut ce qu’il était devenu ; in, il s'était laissé affaler ; mais comme pour le quart des d'heure il fallait faire terre au plus vite, on finit ar y les parvenir à deux lieues de là, au milieu de mille précaules tions. Un grand feu fut allumé sur la côte pour re indiquer aux retardataires où se trouvaient les gens de le M. de Freneuse, puis, après avoir mangé un peu de it colle, ils s’endormirent dans l’eau et dans la neige re fondante pour n’être réveillés que par une tempête es terrible qui, dès ses premières bourrasques, avait jeté bts la chaloupe à la côte. Il fallut s'occuper à la réparer eu de suite, mais ce contre-temps eut son bon côté, car deux renards qui étaient venus rôder dans les environs furent pris au piége et cette viande fraiche devint par pes la suite d’un grand secours.

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nt Dès le 7 décembre, M. de Freneuse put reprendre i- la mer, mais le cœur navré, car malgré de nombreuses

on reconnaissances, il n’avait pu découvrir aucune trace BU de à de son canot. A peine la chaloupe eut-elle fait trois Fe

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heures de marche qu’une nouvelle tempête l’assaillissait au large : pas un hâvre, pas une crique ne s’offrait sur la côte pour donner refuge à ces malheureux, et cette nuit-là fut peut-être une des plus terribles qu'ils eurent à endurer ; car ils la passèrent à errer au milieu des vagues et des glaces, dans une baie où le grappin ne mordait pas. On ne réussit à débarquer qu’au petit jour, au milieu d’un froid brulant qui ne tarda guère à faire prendre la baie, et avec elle la chaloupe qui, dès lors, devint inutile.

Il fallut donc se décider à ne pas pousser plus loin. Les provisions furent débarquées ; et de suite on se mit à l’œuvre pour construire des cabanes en branche de sapin (1), ainsi qu’un petit dépôt, où les vivres furent disposées de manière à ce que personne ne püût y toucher sans être aussitôt vu par les autres. Puis, on adopta un règlement pour leur distribution. Chacun eut droit à quatre onces de colle par jour, et on fit en sorte que deux livres de farine et deux livres de viande de renard pussent servir au repas quotidien de 17 hommes ! Une fois la semaine, une cuillérée à bouche de pois venait rompre la monotonie de cette cuisine, et en vérité, dit le P. Crespel, c'était le meilleur de nos dîners. Les exercices du corps devinrent obligatoires. Léger, Basile et le P. Crespel allaient couper des fagots et faire du bois ; d’autres transportaient l’approvisionnement aux cabanes ; les troisièmes traçaient et entretenaient la route qui

(1) Le P. Crespel qui, dans ses missions chez les Outagamis s'était mis au tait de cette étude d'architecture primitive, avoue ingénûment que sa cabane était la plus commode,

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si tions, les épreuves ne faisaient guère défaut. La | ds vermine rongeait ces malheureux qui n’avaient qu’un ils change pour tous vêtements ; la fumée des huttes et | sas les éblouïssantes blancheurs de la neige donnaient à er la plupart de douloureuses ophtalmies, et la mauvaise cu nourriture jointe à l’eau de neige avait engendré la | i rda constipation et le diabète sans faire pour cela ployer À di d’un cran l'énergie de ces hommes de fer.

is. Le 24 décembre, le P. Crespel fit dégeler quelques É ae gouttes de vin: la Noël approchait et il se préparait ea à dire la messe de minuit. Elle fut célébrée sans | ze pompe, ni ornements, dans la plus grande des cabanes, pôt et ce devait être un spectacle sublime que de voir is, tous ces abandonnés se recueiilir au milieu des solion tudes de l’Anticosti, et, dans leur dénuement sans expis emple, se rapprocher de cet enfant nu et couché dans di une étable, pour mêler leurs larmes aux siennes et pour

ts l'y adorer.

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